IV. Ixs états croisé de Syrie
toires occupés par les deux nations à Acre se trouvaient séparés par une colline nommée Montjoic,1 sur laquelle s'élevaient les bâtiments d'un antique monastère dédié à S1 Sabas;2 les Vénitiens et les Génois prétendaient avoir sur ce monastère des droits fondés sur des documents formels.3 Pour en finir, les Génois s'emparèrent un jour (1256), à main armée, de l'objet du litige, s'y établirent et firent irruption dans le quartier vénitien.4 Dans des circonstances pareilles, les occasions de conflit sont rarement isolées; une autre contestation, précisément, avait surgi à propos d'un vaisseau; les Génois en profitèrent pour s'emparer de tous les bâtiments vénitiens à l'ancre dans le port.5 Secondés activement par les Pisans, ils serrèrent leurs adversaires de si près que ceux-ci se virent sur le point d'être jetés hors de la ville.6 Mais cela ne suffisait pas encore aux Génois et, par leurs intrigues, ils persuadèrent à Philippe de Montfort seigneur de Tyr, d'expulser leurs rivaux du tiers qu'ils possédaient dans la ville.7
L'exaspération des Vénitiens était à son comble; le gouvernement génois tenta de la conciliation ; ils ne l'écoutèrent même pas.8 Les armes
1 Voyez le plan d'Acre dans l'œuvre de Sanuto: la place de cette colliue est indiquée par le mot amonxoja; Mar. da L'anale, Cronaca Veneta (Arch, star. it. VIII), p. 454, 729, uot. 177; Daudolo, p. 367.
7 Le continuateur de Guill. de Tyr, p. 443 , 634 et Da Canale p. 454, le désignent comme uue simple maison. Il était affecté au culte, cela est certain, mais sa situation sur une hauteur était favorable à l'établissement d'un ouvrage fortirié; de là le désir de chacun des partis rivaux de s'en rendre maître.
3 Sanut. p. 220; Dandolo, p. 365. C'est peut-être à cette occasion qu'a été écrit le bref d'Innocent IV à l'abbé du monastère de S. Sabas (S. Saba? Alexandrini ou Alexandrie) renfermant l'ordre formel de céder aux Géuois, par vente ou par location, la maison d'Acre propriété de ce monastère (Lib. jur. I, 1097 et s., 1098 et s., année 1251). Le nom et la situation indiquée dans la lettre (in vico qui catena dicitur) semblent prouver l'identité de cette "doinus"4 et de la "maison de S. Sabas", dont il s'agit ici; en elîet, celleci était aussi "seur le mer* (Contin. de Uuill. de Tyr p. 634) et dans le voisinage du
port (catena); voyez sur le plan de Sanuto, la situation de l'Amanzoja.
' Contin. de Guill. de Tyr, p. 443; Sanuto, 1. c; Dandolo, 1. c.
* Annal. Jan. 1. c; Dandolo, p. 365.
■ Contin. de Guill. de Tyr, p. 443; Sanut 1. c; Daudolo, 1. c; Annal Jan.
p. 239 et la note rectificative a, d'une autre écriture plus récente.
: Dandolo, 1. c; Philippe de Montfort, seigneur de Toron par le fait de son mariage avec Marie d'Antioche (Lignage»
d'outremer, p. 445, 462; Mas-Latrie, Hist. de Chypre, I, 321 et 8.; Ducange, Far milles d'outremer, p. 473 et ss.) était un des barons avec lesquels le baile Marsilio Giorgio avait fait alliance pour le renversement du gouverneur délégué par l'empereur d'Allemagne à Tyr (Taf. et Thom. II, 354 et ss. ; Assis, de Jérus. II, 400). Après la prise de cette ville (15*43) il eut l'habileté de s'y établir solidement au mépris des droits du roi et joignit cette seigneurie à sa barouie de Toron (Contin. de Guill. de Tyr, p. 423; Mas-Latrie, /. c. p. 338).
8 Annal. Jan. p. 238; Mart. da Canale, p. 454; Dandolo, 1. c.
346 Deuxième période. —
J. Fondation des colonies commerciales.
seules pouvaient trancher définitivement le différend. Les préparatifs de la lutte ne firent oublier aux Vénitiens aucun des moyens de s'assurer le succès; en 1257, ils firent leur rapprochement avec les Pisans, leur persuadèrent d'abandonner l'alliance génoise et conclurent avec eux un traité d'alliance offensive et défensive.1 Actif et habile négociateur, leur baile. Marco Giustiniani, sut gagner dans Acre même de précieux alliés, Jean d'Ibelin, lieutenant du roi de Chypre, autrefois favorable aux Génois, et encore d'autres personnages influents. La ville était partagée en deux factions distinctes: avec les Vénitiens, le patriarche de Jérusalem, les Templiers, les chevaliers de Perdre teuton ique et la commune provençale;2 avec les Génois, les chevaliers de S1 Jean et les marchands d'Ancône et de Catalogne.3 Tout le pays d'ailleurs prenait parti pour les uns ou pour les autres.
1 Dal Borgo, Dipl. pis. p. 72, 75 (ce traité fut renouvelé plus tard: Murât.
Ântich. iial. IV, dis*. 49, col. 403 et ss.); Pand. p. 365, 373.
' Le traité d'amitié conclu par le baile Marco Giustiniani et l'amiral vénitien Loreuzo Tiepolo avec le consul des Marseillais à Acre fut confirmé, au mois d'oct. 1259, par le dope de Venise, sous réserve de la ratification de la ville de Marseille; uu délégué de Charles d'Anjou avait été témoin de la rédaction du traité eu qualité de représentant du seigneur suzerain de Marseille; le même personnage devait assister à l'acte de ratification: Coll. des doc. inéd., Mélanges historitjttcs, III (1880) p. 11—14.
3 Contin. de Guill. de Tyr, p. 445, 633; Da Canale, p. 460; Dandolo, p. 366 et s.; Chron. Pi*, dans Murât. VI, 192; 7,i*. jur. I, 1272; Annal. Jan. p. 239, not. a, 240. Dans ce dernier passage le texte est fautif. Le chroniqueur rapporte que tous les habitants d'Acre, à peu d'exceptions près étaient conjurés contre les Génois: "Provinciales omues Eufrarie de terra, Templarii" etc. Que signifie ici ce mot Euphrarie? L'auteur des notes de l'édition Pertz eu donue cette explicatiou : Euphratesia? , partis Syriae ad Euphratem sit» — Provençaux des pays de l'Euphrate, o. à d. sans doute les Provençaux établis à Acre qui commerçaient avec les pays
de l'Euphrate. il nous parait difficile qu'un philologue admette la possibilité de former Euphrarie du mot Euphrates en supprimant le t du radical. Mais cela ne suffit lias et l'histoire du commerce nous fournit un argument à rencontre du prétendu éclaircissement Toutes les sources connues nous démontrent que les marchand» véuitiens s'avançaient tout au plus dans l'intérieur du continent asiatique jusqu'à Damas ou Alep; comment admettre que les Provençaux, avec des moyens bien plus restreints que ceux des Vénitiens, avec un esprit bien moins entreprenant, aient entretenu des relations régulières avec les pays arrosés par l'Euphrate, et cela à une époque où le flot envahissant des Tatars couvrait ces pays, où la guerre barrait les routes? Il suffit de connaître tant soit peu ce qui se passait alors à Acre pour trouver une meilleure lecture. Quand les chroniqueurs de l'époque parlent d'actes politiques importants ou de décisions de droit public, il n'est pas rare qu'ils ajoutent que les confréries d'Acre ont été appelées à y prendre part où y ont volontairement adhéré. Ces confréries, associations de bourgeois liés par uu serinent, avaient, à ce qu'il semble, été fondées à l'oritrine dans uu but religieux, car elles portaient le nom d'un saint, leur patrou; dans U suite, elles jouèrent un rôle important,» côté des barons, des chefs des