V. Vile de Chypre
s'y embarquer, Trani, obtint pour ses nationaux l'exemption complète des droits de douane. En 1196, Samarus, archevêque de cette ville, fut chargé d'une importante mission à la cour de Chypre. Désireux d'affermir sa couronne par le prestige d'une haute consécration, Amaury àv. Lusignan, successeur de Guy, avait prié l'empereur d'Allemagne Henri VI de venir lui remettre de sa propre main les insignes de la royauté; l'empereur y consentit: il avait effectivement l'intention d'aller en personne poser la couronne sur la téte d'Amaury, mais il ne put donner suite à ce projet, et cette cérémonie fut accomplie plus tard en son nom par Conrad, archevêque de Hildesheim; en attendant, l'empereur fit porter le sceptre par les archevêques de Brindisi et de Trani.1 Ce dernier profita de l'occasion pour demander l'exemption des droits de douane en Chypre en faveur de sa ville et de son active population maritime, et Amaury la lui accorda au mois de mai de la même année.1 A défaut de preuves, il nous est impossible de dire jusqu'à quel point les gens de Trani profitèrent de cet avantage.
Entre Gênes et le jeune royaume de Chypre, les relations se multiplièrent et se resserrèrent surtout pendant la minorité de Henri Ier, petit -fils et successeur d'Amaury, et la longue régence qui en fut la conséquence. Pendant ce temps, les rênes du pouvoir forent confiées d'abord à Philippe d'Ibelin (f 1227), puis à son frère Jean, seigneur de Beyrout (f 1236). J'ai déjà raconté la grande lutte soutenue à cette époque par la maison d'Ibelin et ses partisans contre la puissance des Hohenstanfen; j'ai dit comment, entre toutes les nations commerçantes, les Génois se déclarèrent les premiers pour le parti anti-Gibelin et lui restèrent fidèles: inutile de recommencer. Il est certain que les Génois avaient toutes sortes de motifs de reconnaissance envers la maison d'Ibelin ; Jean, nous l'avons déjà vu, les combla de privilèges et de pro-
1 Annales Marlwccnses , dans Pertz, SS. XVII, 167. (Annal. Argentin, éd.
Bflhmer, fontes, III, 89). Sur tous ces faits voyez Tôche, Heinrieh VI, p. 391 et s., 462.
* Voyez le diplôme portant le n° VII des documents, [dans Forges Davanzati, Dissertaxione sidla seconda moglie dcl re Manfredi e m' loro figliuoli, Nap. 1791 : le préambule a dû être altéré par un copiste, car Guy de Lusignan y figure comme auteur du diplôme, et cependant il ne vivait plus en 1196. Du reste, si l'on remplace son nom par celui d'Amaury, il n'y a plus de raison pour douter de
l'authenticité de cette pièce. Huillard- Bréholles, Hiit dipl. Frid. II. Infrod.
pag. cccxxxii ; Mas-Latrie, Huit, de Chypre, I, 427; Tôche, op. cit. p. 391, not. 6. Pour rétablir le nom d'Amaury, il n'est pas nécessaire de faire violence au texte, car il se trouve sinon dans l'original, qui n'a pas été conservé, du moins dans une copie authentiquée (dans le Livre rouge de Trani); là on lit clairement le nom d'Amaury; le copiste qui travaillait pour Forges s'est tout bonnement permis de le transformer en Guy; voy. Beltrani, Sugli antiehi ordinametdi marittimi di Trani, p. 38 - 44.
362 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
priétés dans sa ville de Beyrout; Philippe avait jeté en Chypre les premiers fondements des colonies qui s'y développèrent par la suite dans de si vastes proportions. La donation de deux terrains à bâtir, l'un à Limisso, l'autre à Famagouste,1 en fut le modeste début, en 1218. En même temps, le prince avait permis aux Génois d'établir des consuls dans l'île et donné à ceux-ci l'autorisation d'exercer la juridiction, sauf pour les accusations capitales, réservées aux tribunaux royaux.2 Mais, de toutes ses faveurs, la plus importante et celle qui lui méritait le plus la reconnaissance des Génois, est qu'il leur avait octroyé l'exemption des droits de douane et de tous les impôts quels qu'ils fussent , pour les produits importés par les marchands de leur nation. Il y avait certes là de quoi consolider leur attachement envers la maison d'Ibelin, mais, de son côté, Jean d'Ibelin avait plus d'une obligation envers eux, car si, en Palestine, ils travaillaient avec lui au renversement des Impériaux (ou comme on disait alors, des Lombards), en Chypre ils lui prêtaient des vaisseaux pour combattre ses ennemis intérieurs et extérieurs.3 Les consuls génois en Syrie, Hugo Ferrario et Guglielmo de Orto l'ayant accompagné avec ces vaisseaux jusqu'à Famagouste, il leur remit en témoignage de remerciement, pour la commune génoise, le 10 juin 1232, une lettre de franchise qui formulait avec plus de précision et étendait notablement les concessions contenues dans le diplôme précédent4 Par cet acte, il faisait don aux marchands génois de maisons situées dans les quatre villes les plus importantes de l'île, Nicosie, Limisso, Famagouste et Baffo (Paphos), ainsi que d'une tour fortifiée à Limisso;5 de plus, pour améliorer leur situation matérielle
1 Eu réalité ce diplôme (Lib. jur., I, 625; Mas-Latrie, Hist. de Chypre, II, 39) a été donné par la reine veuve Alix, "de consensu Philippi de Ybeliuo bailivi regni Cypri;" mais comme Alix laissait eutiérement la direction des affaires à Philippe, on peut admettre qu'eu fait, c'est ce dernier qui a accordé la concession en question. L'ambassadeur qui obtint ce diplôme se nommait Pietro Uoutardo. On a prétendu qu il était déjà venu en Chypre en 1208 et qu'il aurait alors conclu un traité analogue avec uue certaine reine Elisabeth de Chypre (Canale, Xuova istoria di (Jcnoca II, 487); mais il n'y a point eu en Chypre de reine de ce nom aux environs de 1208. M. Canale a été trompé par une mauvaise copie dans laquelle le nom de la reiue et la date étaient tous deux altérés.
* Des traités postérieurs stipulèrent eu laveur des consuls génois le droit de faire l'instruction et de prononcer la sentenœ, même dans les causes capitales : il» ne réservaient au tribunal royal que l'application de la peine: Mas- Latrie, 1, c. 11. 52, 258 et s.
1 Mas-Latrie, Hist. de Chypre, I, 282.
4 Lib. jur.. I, 899 et ss.; Mas-Latrie. II, 51 et ss. Le roi Henri, au uom duquel le diplôme est rédigé, était alors âgé de quinze ans: on ne peut donc pas le considérer comme l'auteur réel de ce document, car, bien que majeur, il n'avait pas encore pris les rênes du gouvernement : Mas-Latrie, I, 281, 302.
5 En 1295, les Vénitiens semparereut de Limisso par surprise et détruisirent cette tour: Dandolo, p. 405.