I. Fondation des colonies commerciales
De Portella, la route se prolongeait en territoire arménien, en contournant la côte, et atteignait Mamistra (Massissa, Missis) puis Àdana ; elle traversait ensuite le Taurus au col de Goulek Boghaz. Ce passage était commandé par une vaste forteresse, nommée Gouglag \ qui protégeait la frontière du côté des Turcs;2 il y avait là aussi un bureau de douane, à ce qu'il semble. A la sortie du col, la route prenait la direction d'Iconium. Comme on le voit, elle traversait l'Arménie du sud -est au nord-ouest; elle croisait près de Mamistra et d' Adana une autre route venant du cours moyen de l'Euphrate par Marach:{ et qui apportait à ces deux villes son contingent d'animation. Il y avait encore une troisième route; mais elle ne prit d'importance pour le trafic commercial qu'à une époque postérieure et nous aurons à en parler plus loin.
Toutes ces routes déversaient sur les côtes d'Arménie une quantité de marchandises venues en majorité de l'Asie centrale. Il serait cependant difficile de dire ce qui, des produits de l'Asie ou de ceux du pays même, attirait le plus les marchands occidentaux. Le fait est que les produits indigènes étaient très -variés. La culture du coton, qu'un certain nombre de marchands y ont remise en honneur depuis quelque temps,4 était très-florissante pendant le Moyen-Age et livrait à l'industrie une matière première d'excellente qualité.5 On recherchait la laine et surtout le poil de chèvre d'Arménie ;ti cette dernière matière servait sur place à la fabrication de camelots très -estimés. 7 Massissa avait pour spécialité l'exportation des pelleteries.6 Dans les mines du Taurus, on extrayait divers métaux, mais surtout du fer;9 les forêts de la montagne
distances indiquées par Sanuto et Wilbrand, il veut trouver le passus Portelhe à Demir Kapou ou même encore plus au nord, à Kara Kapou. Yoy. aussi Taf. et Thom. II, 399 et s.; Quatremère, Makrixi, I, 2, p. 124; Muller, Geographi grteci minores, I, 47b et s.; Dulaurier, dans le Recueil des hist. des crois., I. e. hitrod. p. xxvii et 88.
1 Langlois, Voyage en Cilicie, p. 362 et s., 368; du même Mémoire sur la constitution de l'Arménie, dans les Mém. de l'Acad. de S. Pétersbourg, 7e série, T. III, p. 46; Dulaurier, dans le Bec, des hist. des crois., p. xxii et 637, etc.
1 Kotschy, Heise in den cilicisehen Taurus, p. 71 et ss., 204 et s., décrit cette forteresse et en donne un plan; selon lui ce serait une forteresse génoise; il n'est en cela que l'interprète de la
fausse tradition répandue dans la population indigène.
3 Edrisi. II, 139, 313 et ss.
* Kotschy, op. cit. p. 33.
u Pour plus de détails voir le chapitre consacré aux articles de commerce.
0 Dès l'antiquité, le poil de chèvre de Cilicie était réputé pour sa longueur et sa solidité. Yates, Texlrinum antiquorum. 1" part, Lond. 1843, p. 127 et ss.
7 Voir le chapitre spécial.
■ Aboulf., Gêogr. II, 2, p. 29.
9 Voyez le traité conclu entre l'Egypte et l'Arménie dans Makrizi, Hist. des sultans mamlouks. éd. Quatremère, II, 1.
p. 207; Lib.jur. n, 184; Pogol. p. 44. 46; Langlois, Voyage en Cilicie. p. 11—13.
VI ha Petite -Arménie.
fournissaient du bois en abondance,1 tandis que les plaines livraient à l'exportation du blé, du vin, des raisins secs.8 Enfin, les chevaux et les mulets d'Arménie étaient très-appréciés à l'étranger.8
Il est très -probable que la Cilicie était déjà visitée par les marchands italiens avant d'être un royaume arménien: c'était une province grecque et les empereurs accordaient l'accès de l'empire aux républiques commerçantes d'Italie; cette autorisation devait s'étendre implicitement à la Cilicie. Effectivement, un privilège accordé aux Vénitiens en 1082 désigne expressément, parmi les marchés qui leur sont ouverts, ceux de Mamistra, d'Adana et de Tarse.* Cependant, à peine les Grecs avaient -ils évacué leurs dernières possessions dans la partie basse du pays et Léon II était -il maître incontesté de la côte, que ce dernier voyait arriver à sa cour des ambassadeurs génois et vénitiens en quête de ses bonnes grâces. Si les Européens étaient, en général, autorisés à compter sur un bon accueil de la part de Léon, les Génois y avaient droit avant tous les autres, car ils avaient secondé de tout leur pouvoir ses ambassadeurs en Occident (probablement à l'occasion des négociations nouées avec l'empereur et avec le pape). Léon ne leur fit pas attendre leur récompense. Dès l'arrivée de leur premier ambassadeur Ogerio di Fallu, G au mois de mars 1201, 6 il accorda aux citoyens de Gênes l'exemption des droits de douane, péages et autres impôts dans toute l'étendue de ses états, outre des biens fonds et des terrains à bâtir des entrepôts et des tribunaux à Sis, sa résidence (sur un affluent septentrional du Djihan), à Mamistra (Mopsueste) et à Tarse ; pour leurs besoins religieux , il leur céda la jouissance d'églises déjà existantes à Mamistra et à Tarse; ils devaient en construire une
1 Pegol. p. 44 ; Lib. jur. II, 184; Aboulf. Qéogr. II, 2, p. 34.
■ Not. et extr. XI, 117; Pegol. p. 298.
• Makrizi, L c; Lib. jur. H, 184.
4 Taf. et Thom. I, 52, 118.
s D'après MM. Saint-Martin (Not. et extr. XI, p. 19) et Langiois (Trésor des chartes de l'Arménie, p. 108 et s.) Niccolo Doria aurait précédé Pallo en Cilicie et conclu un autre traité, ou, tout au moins, arrêté les préliminaires du traité de 1201: pour admettre cela, il faut faire violence au texte des Annales Januenses, p. 118, afin d'y lire Ciliciam, quand tous les manuscrits portent Siciliam : les deux éditeurs négligent absolument de tenir compte de la relation étroite qui existe entre ce passage des
Annales et une charte du mois de décembre 1200, contenue dans le Lib. jur.
I, 462 et ss. Dans ce document, Frédéric II de Hohenstaufen (ou plutôt son tuteur) s'engage à payer à la République des dommages -intérêts et, précisément, dans le passage, que nous discutons, il est dit que Nice. Doria a rapporté dans sa patrie des sommes d'argent; or, il est bien impossible qu'au moment où elle nouait pour la première fois des relations commerciales avec Léon II, Gênes ait eu à lui réclamer de l'argent Voy. Canale, Nuora istoria di Oenota, I, 367; II, 644.
6 IAb.jur. I, 468 — 470; Not. et extr. XI, p. 19 et ss.; Langlois, Trésor, p. 106 et ss.
370 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
eux-mêmes à Sis: partout ils avaient le droit de juridiction sur leurs compatriotes. Aussitôt mis en possession, les Génois placèrent la colonie sous la direction d'un vicomte, comme celles de Syrie. Ce fut un vicomte, Ugone Ferrario, qui obtint* en 1215, le deuxième diplôme1 signé par Léon en faveur de ses compatriotes. Ce diplôme élargissait les biensfonds possédés par les Génois à Tarse, de manière à leur permettre de construire un four et un bain et d'y adjoindre un jardin , mais il établissait une restriction à la franchise de droits. Il y avait,, dans le royaume, quatre barons dont Léon n'avait pas pu obtenir la renonciation aux taxes levées par eux sur les marchands génois de passage sur leur territoire; il se trouvait donc obligé de faire patienter les Génois en leur promettant qu'au cas assez problématique où l'un ou l'autre de ces territoires viendrait à faire retour au roi, ils y entreraient aussitôt eu possession des mêmes immunités que dans toutes les autres parties du pays placées sous sa dépendance directe. Ces barons étaient Othon de Tabaria, Adam, seigneur de Gaston, Vahram de Korykos, maréchal du royaume, et Léon, seigneur de Gaban. Ën dépit de leur haute situation à la cour d'Arménie et du rôle assez important joué par eux dans l'histoire, ces personnages nous intéressent peu,2 mais il en est tout autrement de leurs fiefs, car leur situation nous sert de jalons pour tracer les routes suivies par les marchands génois. Le nom de Tabaria, comme nom de famille, est originaire du lac de Tibériade en Palestine; on ignore la situation du fief d'Othon de Tabaria, c'est regrettable; Dulaurier pense que le château et la douane de ce baron se trouvaient au col de Goulek-Boghaz , par où se faisait la communication entre la Cilicie et le sultanat d'Iconium, mais ce n'est qu'une supposition et il ne peut en fournir de preuve positive.8 Pour les trois autres, au contraire, on peut en indiquer l'emplacement sur la carte. C'est d'abord la ville de Korykos, située à une distance de cinquante milles seulement 4 de l'île de Chypre et particulièrement bien placée pour le trafic à destination du sultanat d'Iconium.6 C'était, à ce qu'il semble, le port préféré des Génois. Le château du sire de Gaston (Gastim) commandait le col de Béflan, à quatre milles d'Antioche;6 si les Génois avaient à traverser
1 Lib. jttr. I, 674 — 576; Langlois, Trésor, p. 126 et ss.
* Sur ce sujet, voyez Dulaurier, dans le Recueil des hist. des crots., Doc. armen. I, p. lxxxiv et sa.
8 Ibid. p. xcv. En 1198, cette forteresse était gardée par un baron arménien nommé Sempad, ibid. p. 687.
4 Oesta Ricardi l éd. Stubbs, II, 194.
6 Mas -Latrie, Des relation* de l'Asie mineure avec l'île de Chypre: Biblioth.
de l'école des chartes, 2e série, I, 803.
8 Wilbr. ab Oldenb. p. 174; Innoc. DLL epist. lib. H, n° 269, lib. XII, n9 46; Oesta Innoc. DU, p. 72; Raynald. Annal eccles. ad an. 1206, et la note de Mansi, Contin. de Guill. de Tyr. dans le /for. p. 136 et note; Documents arméniens.