VI. La Petite-Artnênie
son territoire, c'est qu'ils fréquentaient la grande route qui, partant d'Antioche, descendait vers le golfe d'Alexandrette par le mont Amanus et, de là, menait et mène encore à Mopsueste et à Adana. Enfin, on lit dans le document en question que le sire de Gaban levait tribut sur les marchands au passage du Djihan.1 Gaban était une forteresse située dans la montagne, au nord-ouest de Marach, sur un affluent septentrional du Djihan;2 le territoire du seigneur de ce nom s'étendait, comme on le voit, jusqu'au Djihan même ; si les marchands génois y payaient un droit de passage, c'est qu'ils visitaient les frontières septentrionales de l'Arménie.
Six mois environ après Ogerio de Pallo, arrivait en Arménie un ambassadeur de Venise, Jacopo Badoaro, envoyé avec pleins pouvoirs par le doge Enrico Dandolo; il obtint des concessions à peu près analogues à celles que faisait aux Génois le diplôme de 1201, mais beaucoup plus restreintes. Ce diplôme est daté du mois de décembre 1201: 8 il ne concédait aux Vénitiens qu'une église, un entrepôt et un terrain pour la construction d'une maison commune (donius), le tout situé à Mamistra: ils ne recevaient rien à Sis ni à Tarse. Leurs marchands avaient, d'ailleurs, la permission de trafiquer en liberté dans tout le royaume et de passer dans les pays voisins, pourvu que l'Arménie fût en paix avec eux. Les droits de douane n'étaient exigés que des Vénitiens fixés en Orient (en Syrie), à leur passage à Portella; les autres en étaient exemptés, sauf pour les matières d'or et d'argent importées dans le pays pour les faire convertir en monnaie. Dans ce diplôme de Léon IL, il n'est pas question de l'institution d'un consul ou baile vénitien en Arménie; on n'en trouve pas trace non plus dans le diplôme signé par Héthoum au mois de mars 1245: * c'est le second en date, et, sur les points principaux, il n'est que la reproduction du premier. D'après les dispositions du diplôme de 1201, lorsqu'un Vénitien venait à mourir, si aucun de ses compatriotes ne s'était trouvé là pour recueillir ses dernières volontés, sa fortune devait rester déposée entre les mains de
I, éd. Dulaurier, dans le même Recueil, p. 171 et s., not.
1 Le document s'exprime comme il suit: "excepte passagio, quod dominus Léo de Cabban habet in flumine Jahan." A la place de Djihan on trouve dans certains auteurs arabes et arméniens la forme Jahan ou Djahan: voy. Quatremère, Makrixiy L c. p. 260: Saint-Martin, Mémoires sur l'Arménie, I, 184: on lit encore Johan, dans Langlois, Trésor, p. 119, et dans le Contin. de Guill. de Tyr, p. 208.
■ SaintrMartin, /. c. I, 202 , 402; Dulaurier, /. c. p. xxv et s., 153 et s., 483, 513; Ritter, Kleitiasieti, IL 36, 103, 157.
» Archiv. stor. ital., App. IX, p. 361 —364; Taf. et Thom. I, 381 et ss.; Langlois, /. r. p. 109.
* Archiv. stor., I. c. p. 365 et ss.; Taf. et Thom. II, 426 et ss.; Langlois, p. 148 et ss. C'est à tort que MM. Taf. et Thom. ont mis la date 1246 au lieu de 1245; voy. la remarque de Langlois, p. 145.
372 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
l'archevêque de Sis jusqu'à ce que le doge de Venise ou le baile d'Acre (ceci est ajoute par le diplôme de 1245) en eût disposé. H est évident que cette disposition eût été superflue si les Vénitiens avaient eu sur place un consul ou un baile. Ni dans l'un ni dans l'autre diplôme, il n'est parlé non plus d'un magistrat vénitien chargé de régler les contestations entre Vénitiens: il n'est jamais question que de l'intervention d'autres Vénitiens appelés comme abritres, au cas où ils auraient assisté à la conclusion du marché cause du litige; à défaut de témoins, le jugement de l'affaire devait être remis à l'archevêque de Sis qui joignait à ses fonctions ecclésiastiques celles de chancelier et de grand-juge.1 Si les établissements des Vénitiens étaient alors moins vastes que ceux des Génois, leur trafic était déjà fort étendu. Le texte des deux diplômes de 1201 et de 1245 présuppose qu'ils visitaient, en dehors de l'Arménie, tous les pays voisins, chrétiens et musulmans. Parmi ces derniers figurait assurément le sultanat d'Iconium, car, depuis le commencement du XIIIe siècle, Venise était liée avec les souverains de cet état par des traités faits pour favoriser le développement des relations commerciales entre les deux pays.
Au reste, l'Arménie n'avait pas encore, pour les Occidentaux, au point de vue du commerce, l'importance qu'elle eut plus tard. De même que pour l'île de Chypre, on ne voyait en elle qu'une dépendance des états croisés de Syrie; mais elle s'éleva avant Chypre au-dessus de ce rôle secondaire, gagna de jour en jour de l'importance, et finit par devenir une des principales stations du commerce du Levant L'origine de cet accroissement d'importance de date il est vrai, de vingt ou trente années avant la chute d'Acre, mais elle est liée à des circonstances qu'il ne nous est pas encore possible de développer ici. D'ailleurs, une autre considération nous force à nous arrêter ici : nous entrons dont une autre période : depuis que la principauté d'Antioche et, avec elle, le boulevard septentrional des états croisés étaient retombés aux mains des Musulmans (1268), l'Arménie avait cessé d'être leur voisine et était réduite à ses propres forces.