‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 118 sur 145 · La Syrie musulmane, considérée au point de vue de sa · texte numérisé non relu

La Syrie musulmane, considérée au point de vue de sa

situation en arriére des états croisés.

Quand il s'est agi d'expliquer par quelle voie les produits de l'Orient affluaient vers les états croisés, nous avons dû revenir sur nos pas et parler du pays situé en arrière d'eux, c'est à dire de la partie de la Syrie demeurée au pouvoir des Musulmans. En effet, le commerce des

1 Langlois, p. 34; Dulaurier, /. r. p. Ixxxvii.

VIL La Syrie musulmane.

ports de la Syrie tirait son principal aliment des grands marchés d'Alep et de Damas et même des stations moins importantes de Homs et de Hamah. Il semble qu'il se passa longtemps avant que les marchands européens fussent assez osés pour se risquer dans ces régions, considérées comme pays ennemis. Mais, peu à peu, les haines s'émoussèrent. A mesure que les relations avec les Musulmans d'Égyte entraient dans les habitudes courantes des nations commerçantes d'Europe, la répulsion pour leurs coreligionnaires de Syrie s'effaçait de plus en plus; du jour où les sultans d'Egypte furent maîtres de ce pays, c'est à dire à partir du règne de Saladin, les traités conclus précédemment par ces nations avec l'Égyptc leur garantirent, par le fait même, un accueil favorable en Syrie Aussi voit -on, dans la première moitié du XIIIe siècle, les marchands vénitiens d'Acre visiter Damas et encore d'autres villes sarrasines.1 Leur mère-patrie leur avait ouvert la voie en échangeant des ambassades avec les sultans d'Alep et divers petits princes du nord de la Syrie. Le but de cette démarche n'était pas seulement de donner plus d'extension à son commerce dans l'intérieur du continent, mais bien d'assurer la conservation de ses anciennes positions sur la côte. On sait que les armes victorieuses de Saladin avaient porté des coups funestes à la principauté d'Antioche: tandis que les autres états étaient sortis de la crise réduits à une bande de terrain le long de la côte, mais unis et cohérents, celle-ci avait perdu une partie de ses côtes, et le territoire musulman s'avançait comme un coin jusqu'à la mer entre Antioche et Tripoli. Saladin avait conquis Laodicée et Gibel;* il est vrai qu'en 1 1 97, les garnisons musulmanes de ces deux places durent se retirer devant les forces commandées par le prince Bohémond m d'Antioche,8 mais ce ne fut pour les chrétiens qu'un succès passager : dès 1203, une petite troupe de croisés qui se rendait par voie de terre d'Acre à Antioche trouva Gibel occupée par un prince musulman; en poursuivant sa route, elle devait passer sur le territoire du sultan d'Alep; attaquée par l'ennemi près de Laodicée, elle fut à peu près anéantie.* La situation était la même en 1211, date du voyage de Wilbrand d'Oldenbourg dans ces régions. A partir de Margath, ce pèlerin prit la mer pour éviter trois villes musulmanes et leurs territoires : Gibel (Gabulum) occupée par un gendre du sultan d'Alep, Séhjoun, château fort appartenant à ce sultan, et Laodicée. Pour retrouver une terre chrétienne, il dut pousser jusqu'à Souidin (Soueidièh), où il débarqua.5 Pour les dix années

1 Taf. et Thom. II, 398. a Wilken, V, 40.

' Aboulféda, dans le ÏUrxuil des hist. * Contin. de QtflL de Tyr, p. 247-249.

des crois., p. 59; Ibn-Alathir, ibid. p. 719 8 Wilbrand ab Oldenburg, dans Lau-

et s. rent, Peregrinatores medii œvi, p. 170 et s.

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suivantes, il existe encore des preuves de Poccupation de Laodicée et de Gibel par les Musulmans. Ces deux places sont comprises dans le nombre de celles que le sultan Mélik-el-Kamil offrit aux croisés en 1221, eu échange de Damiette;1 sa proposition ayant été rejetée, les deux villes restèrent sarrasines après comme avant La chose est indiscutable; il est vrai que, pendant les premières années du XIIIe siècle, les deux princes qui se disputaient la succession de Bohémond III, Baimond Roupen et Bohémond IV, avaient disposé de Qibel comme s'ils en eussent été maîtres : l'un en fit don aux chevalière de S. Jean, l'autre aux Templiers, et de là naquit entre les deux ordres un litige qui ne se termina que par une sentence arbitrale ; -' mais peu importe. En réalité, Gibel n'appartenait ni à Roupen ni à Bohémond ; tout ce qu'ils pouvaient donner, c'était le droit de conquérir la ville; c'était ce droit qui faisait l'objet de la contestation entre les deux ordres, mais, en attendant, la ville était sarrasine.3 Jusqu'ici on a donné peu d'attention à ces détails, mais ils suffisent pour expliquer comment, à partir du commencement du XIII siècle, les noms de Laodicée et de Gibel disparaissent complètement des diplômes donnés par les princes d'Antioche en faveur des nations commerçantes. Pour obtenir la conservation de leurs propriétés coloniales dans ces deux villes et les droits qui y étaient attachés, ce n'était donc plus aux princes d'Antioche qu'il fallait s'adresser, ils n'y pouvaient plus rien, mais aux princes d'Alep ou aux émirs et petits princes plus ou moins dépendants d'eux, aux mains des quels se trouvait chacune de ces villes avec son territoire. Mais la république de Venise voulait autre chose que le maintien de l'ancienne situation, et c'est pour étendre son commerce qu'elle noua des relations diplomatiques avec les princes d'Alep. £n 1207 ou 1208 (l'an 604 de l'hégire), Ghiath-Eddin-Addahir, fils de Saladin et le premier prince de la courte dynastie des Eyoubides d'Alep, vit arriver à sa cour P. Marignoni, envoyé par le doge Ziani pour conclure un traité de commerce. B concéda aux Vénitiens dans la ville d'Alep un fondaco, un bain et une église, promit à ceux qui viendraient s'y fixer, de même qu'à ceux qui habitaient Laodicée, l'appui de ses fonctionnaires dans les cas où ils devraient aller en justice et leur garantit l'inviolabilité de leur fortune en cas de décès. Il fixa d'une manière générale les droits de douane à 12 % * l'entrée et à la sortie; pour les perles et les pierres précieuses, les marchands

1 Aboulf, /. c, p. 97; Ibn Alathir, dans ment du dernier document (de l'année 1233)

Michaud-Reinaud, Bibliothèque des crois., cité dans la note précédente, Paoli, p. 194:

IV, 413. il y est dit: "eu m autem facient* domino

• Paoli, Cod. dipl., I, 95, 99, 113, 120, Gabulum ad manus Christianornm deve- 123 et s. nerit"

* Cela ressort on ne peut plus claire-

VIL La Syrie musulmane.

vénitiens devaient payer le même droit chaque fois qu'ils voudraient les réexpédier pour les vendre autre part; pour le coton, ils devaient acquitter en outre, à la porte de la ville, une taxe de 17 dirliems par charge de bête de somme; par contre, le prince leur misait la remise du péage exigé d'ordinaire au passage du mont Ceffam (var. Cesfam).1 En 1225, sous le règne d'Almélik-Alaziz successeur d'Addahir, le même doge envoya un second ambassadeur, nommé Tomasino Foscarini: celuici obtint l'abaissement des droits de douane à 6 % et des garanties plus solides pour la sécurité des biens des sujets vénitiens en cas de décès et de naufrage. Les Vénitiens étaient menacés de se voir dépouiller de leur établissement de Laodicée: l'ambassadeur pria le prince de le leur conserver, mais celui-ci répondit que cela n'était pas en son pouvoir et il le renvoya à l'émir de Laodicée. Foscarini se rendit donc dans cette ville: l'émir confirma en faveur des Vénitiens le droit de posséder à Laodicée un tribunal, un fondaco, une église, un bain et une boulangerie, abaissa l'impôt sur les ventes et les achats de 8 à 3 % et Ie droit perçu par charge de bête de somme (soma) de 3 à 2 dirhems. La mission de Foscarini n'était pourtant pas encore terminée; il avait une lettre à remettre au Seigneur de Séhjoun. Le château de Séhjoun était l'un des plus forts de ceux qui s'élevaient dans les montagnes du nord de la Syrie:2 situé à une journée de marche à l'est de Laodicée, il commandait une route de caravanes qui, après avoir traversé le bassin du Nahr-el-Kébir et les montagnes des Nossaïris, passait l'Oronte à Djisr-ech- Choghr et se dirigeait de là sur Alep.8 De l'autre côté, le domaine dépendant du château s'étendait jusqu'à la mer,4 entre Laodicée et Gribel, et se

' Voir le diplôme dans Taf. et Thom., II, 63 et 83., ou dansCicogna, Iscrix. Venez., IV, 643 et «. Quant à ce mont Ceffam ou Cesfam, j'avoue que je n'ai trouvé de col de ce nom ni d'un autre nom analogue, soit sur la route de caravanes d'Antioche à Alep soit sur celle de Laodicée à Alep. Je me permets une proposition, qui serait de lire ponte au lieu de monte. Entre les deux, châteaux de Choghr et de Bakas, élevés l'un en face de l'autre sur les bords de l'Oronte, il existe un pont nommé Kachfahan, Ketch an ou Kefchehan:

c'était le lieu d'un marché hebdomadaire très fréquenté (Aboulf. Qéogr. II, 2, p. 39: Cherefouddin, Cherefhamèh, éd. Charmoy, I, 1, p. 270 , 749). Les caravanes allant de Laodicée à Alep devaient nécessairement passer ce pont, où il y avait un bureau de

douane : il est maintenant connu sous le nom de Djisr-ech-Choghr,v.Ritter, Syrien, 11,902.

* Sur ce château, voyez Aboulféda, Qéogr. H, 2, p. 35; Ibn-Alathir, dans le Recueil, p. 721; Ibn-Batouta, I, 136; l'index géographique de Schultens, dans la Bohadini vita Scdadini, p. 82; Dulaurier, Mathieu d'Édesse (Rte. des hist. des crois., Doc. armén.), p. 18; Michaud- Eeinaud, Bibl. des crois. IV, 227. Du nom oriental Séhjoun ou Sahyoun, les Occidentaux faisaient Saona; voy. Taf. et Thom. H, 269, 272 et Ansbert. exp. Frid., éd. Dobrowski, p. 5.

8 Sur cette situation, voy. Ritter, Erdk. XVH, 1, p. 907 et s., 911 et s., 971 et s.

4 C'est ce que nous indique la relation de voyage de Wilbrand d'Oldenbourg: t.

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terminait par une langue de terre abritant une rade 1 dans laquelle les navires d'Occident étaient souvent obligés de chercher un refuge. A tous les points de vue, il importait aux Vénitiens d'être sur un bon pied avec le maître du pays : il pouvait arriver qu'un de leurs navires échouât sur la côte; un marchand pouvait venir à mourir en voyage sur son territoire, mais surtout, question d'intérêt majeur, le seigneur pouvait frapper de droits plus ou moins élevés les marchandises transportées d'Alep vers la mer et réciproquement Après la prise du château, en 1 188, Saladin l'avait donné en fief à un certain Nassireddin Mancoubars;2 il n'est plus possible d'établir si le châtelain de 1225 était encore le même personnage; Foscarini n'indique aucun nom. Peu importe d'ailleurs: quel qu'il fût, il accorda à l'ambassadeur, pour la sécurité des personnes et de* propriétés des Vénitiens, les mêmes garanties que les autres princes et de plus, un léger abaissement des droits sur le poivre et le coton.8

Vers la fin de l'an 1229, le doge Jacopo Tiepolo envoya une nouvelle ambassade à Séhjoun et Alep: l'ambassadeur se nommait Giovanni Succugullo. Le maître de Sehjoun était alors un certain Mozaffer-eddin ; 4 il renouvela et confirma, dans leurs parties essentielles, les concessions de son prédécesseur et promit de laisser aux Vénitiens le règlement des contestations entre eux. Dans son diplôme, le tarif des droits de transit sur le poivre et le coton établit une distinction entre la charge de chameau et la charge de mulet. Le taux fixé par ses prédécesseurs pour la charge de bête de somme en général ne doit plus être dorénavant applicable qu'à la charge de chameau ; pour la charge de mulet il est sensiblement réduit5 Succugollo retrouva à Alep le même prince Almélik-Alaziz auquel avait eu affaire avant lui Foscarini. Pour encourager les marchands vénitiens à visiter son pays plus fréquemment que par le passé, celui-ci réduisit quelques-uns des droits payés par eux tant à l'importation qu'à l'exportation, mais en maintenant un taux moyen de 6 % de plus, il promit de mettre les marchands vénitiens à l'abri de toute contrainte à la vente et à l'achat et désigna un fonctionnaire spécial chargé d'accueillir leurs réclamations contre les exactions des receveurs des douanes. H autorisa, en outre, les Vénitiens à fonder une colonie à Alep et à Laodicée et à placer à la tête de ces établissements un baile

1 Cosmograpftie de Chemseddin-Di- 4 Les chroniqueurs arabes ne le nomment

mechky, trad. Mehren. p. 284. que pour dire qu'il était le père de Sei-

■ Aboulféda, dans le lier. <fc* kisi. des feddin, qui posséda Séhjoun entre 1262 et

crois, p. 69, 70; Ibn-Alathir, ibid. p. 722. 1272; voy. Aboulféda, /. c. p. 148, 164;

" Les résultats de l'ambassade de Fos- Hakrizi, I, 1, p. 179.

carini à Alep, Laodicée et Sehioun sont & V. le diplôme dans Taf. et Thom.

résumés dans une pièce publ. par Taf. et H, 272 et s. Thom. II, 266 et ss.

VIL La Syrie mttstûmane.

qui aurait dans sa juridiction toutes les contestations et les querelles entre sujets vénitiens. Il leur concéda une église à Laodicée. Us possédaient déjà deux fondaci, l'un à A le p. l'autre à Laodicée; il promit de leur en bâtir un troisième "auprès du pont" (ad pontem): il s'agit là probablement du pont de Djisr-ech-Choghr,1 sur l'Oronte, qu'il fallait traverser en aFant d'Alep et Laodicée. Enfin, le prince promit de s'abstenir de toutes représailles envers les marchands vénitiens, en cas de vol commis par quelqu'un de leurs compatriotes au détriment de l'un de ses sujets, et de protéger les naufragés de leur nation sur les territoires de Laodicée et de Gibel.2 En 1254, un troisième ambassadeur vénitien, Giovanni Sagredo visita la cour du dernier des princes d'Alep de la race de Saladin, Almélik Alnassir; il en rapporta deux lettres écrites en langue française et que nous possédons; elles ne contiennent d'ailleurs que des promesses d'amitié et de protection, conçues en termes généraux, et prouvent seulement que les Vénitiens entretenaient encore à cette époque leur trafic avec Alep.8

Quelques années après, Alnassir était détrôné par Houlagou, khan des Mongols (1260) et décapité dans sa prison (1261 ).4 La race des seigneurs de Séhjoun survécut à la dynastie des Eyoubides d'Alep; nous sommes en mesure de la suivre jusqu'à Sabik-eddin Soliman qui possédait le château avec son frère Fakhreddin et, se conformant aux volontés exprimées dans le testament de son père, le remit aux mains du sultan Bibars (1272): 5 plus tard, il combattit contre le sultan Kelavoun, sous les ordres de son compétiteur Sonkor - Achkar et, son parti ayant succombé, il fut fait prisonnier (1280); néanmoins, Sonkor- Achkar conserva le château-fort dont il fit sa citadelle et s'y maintint pendant plusieurs années." Qu'advint -il des Vénitiens au milieu de ces bouleversements et de ces changements de dynasties? leur fondaco d'Alep traversa-t-il sans accident le temps de la conquête mongole? les nouveaux maîtres d'Alep et de Séhjoun respectèrent-ils les anciens traités? nous l'ignorons. Une seule chose est certaine, c'est qu'à la fin du Moyen- Age, un grand nombre de marchands vénitiens allaient encore à Alep et d'autres y avaient leur résidence. Nous reparlerons de ce fait Pour le moment, il ne nous reste qu'à ajouter un mot sur les articles que les Vénitiens importaient à Alep et ceux qu'ils en exportaient. Parmi les

1 Ritter, Erdk. XVH, 2, p. 1099 et ss.: voyez plus haut, la note sur Ceffam ou Cesfam.

« Taf. et Thom. II, 274-276.

1 Ibid. m, 60-62; Mas-Latrie, dan8 la Biblioth. de l'école des chartes, 3e série, H, 527. Taf. et Thom. indiquent l'année

1264: cela est positivement faux, car, a cette date, Alnassir ne vivait plus: la variante 1254 est préférable.

4 Weil, Oesch.d. Chalif., TV, 18 et s., 17.

s Aboulf. dans le Rec. p. 164; Makriri, I, 2, p. 110.

6 Makriri, H, 1, p. 18, 80, 41, 87 et s.

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articles d'importation, les traités que nous avons passés en revue nomment les perles, les pierres précieuses, l'argent, le cuivre ( rame ), les draps ; parmi les articles d'exportation, le coton, que la Syrie produisait également en quantité et les épices (particulièrement le poivre) qui arrivaient à Alep par le golfe Persique et l'Euphrate. Il ne faut pas perdre de vue que, dans la rédaction de ces traités, on ne s'est jamais proposé de dresser une liste complète des objets que les Vénitiens avaient à faire douaner soit à Alep, soit sur la route, à l'aller et au retour. Sans cela, on n'aurait assurément pas oublié les soieries, car Alep était un des principaux marchés de cet article,' ni l'alun du pays, que l'on rencontre fréquemment en Occident à partir du XIIIe siècle.

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