II. — De l'apparition de Mahomet aux croisades
assez faiblement représenté; les dirhems des années 795 — 816 sont déjà plus fréquents; mais les plus nombreux sont ceux de la fin du IXe siècle au milieu du Xe; et, dans ces derniers, ce sont les années 909—914 qui fournissent le plus fort contingent, A partir de 955, les pièces se font de plus en plus rares et enfin, après les dix premières années du XI0 siècle, il n'y a plus rien.1
L'étude des légendes marquées sur les pièces fait connaître les noms des princes sous lesquels elles ont été frappées, ceux des localités ou des pays d'où elles proviennent; il en ressort que le plus grand nombre et de beaucoup (plus des deux tiers) viennent de l'empire des Samanides, qui ont régné dans la Transoxiane (Mawerannahr) et le Khorassan depuis le dernier quart du IX0 siècle jusqu'à la fin du X° ; les noms de Samarkand, Boukhara, Chach (Taschkend), Balkh, Enderâb, Nichapour etc. sont ceux qui reviennent le plus souvent dans les légendes des pièces trouvées en Russie et en Suède. Après ces royaumes viennent les pays situés à l'ouest par rapport à eux, le long de la côte méridionale de la mer Caspienne; Djordjân, Tabéristan, Deilem; les monnaies nous apprennent les noms de quelques-uns des petits princes qui y régnèrent. Cependant l'Arménie est plus fortement représentée que ces pays, et elle l'est surtout par la monnaie de Berdaa, dans la province d'Arran, au sud-est de la mer Caspienne. Bagdad, résidence des califes abbassides fournit un très fort contingent, tandis que Damas, résidence des Ommiades, leurs prédécesseurs, est faiblement représentée. En général les monnaies retrouvées sont originaires de la Transoxiane, du nord de la Perse, des pays baignés par le Kour, le Tigre et l'Euplirate. Les pièces provenant du sud de la Perse, de l'Arabie, de la Syrie de l'Egypte, de l'Afrique proprement dite, du Maroc, de l'Espagne, sont beaucoup plus rares.2
Il s'agit maintenant de chercher comment ces monnaies arabes ont pu arriver, dès une époque si reculée, jusque dans les régions les plus septentrionales de la Russie. D'anciens savants ont émis à cet égard des suppositions plus ou moins mal fondées, auxquelles nous ne voulons pas nous arrêter;3 aussi, commencerons nous par faire une déclaration dont nos lecteurs voudront bien reconnaître l'importance au moins secondaire. On connaît les courses exécutées par les Wikings Scandinaves; les navires des Russes, tribu originaire de la Scandinavie, se montrèrent également sur la mer Caspienne, et les pirates sortis de
1 Pra>hn, op. cit., p. 304; Tornberg, trag iiber den u isseme/iaftlichm Werth imd
loc. cit., p. lii — liv. die Bedetdsamkeit der in dm Ostsee-
1 Fnehn, op. cit., p. 303 et s..; Tornberg, tandem eorkommenden arabùchen Miin-
lot. cit, p. liv— lxxv. .en ( Abhandlungen der deutschen Oesell-
1 Bohlen en a suffisamment «limité schaft in Konigsberg, 4e collection, 1838)
l'authenticité dans son étude intitulée . Vor- p, 18 et ss.
60 Première période. - Des grandes invasions aux croisades.
leurs rangs ravagèrent deux fois dans le cours du X siècle (en 913 et 943) les pays situés au sud et au sud -est de cette mer; les Arabe? d'Espagne et du nord-ouest de l'Afrique reçurent eux aussi, plusieurs fois au IXe siècle la visite des pirates normands. 1 Assurément ces courses ont pu et dû amener des occasions où des monnaies arabes ont été emportées vers le nord; cela est incontestable: mais, si considérable qu'on se figure le butin rapporté par ces pirates, on ne pourrait attribuer à cette, cause qu'une infime partie des monnaies retrouvées.* Il en existe des quantités, des milliers d'exemplaires; il est impossible qu'elles proviennent uniquement de ces expéditions qui, en somme, furent relativement peu fréquentes. Autre remarque: une grande partie des pièces retrouvées sont cassées en morceaux; or il est à remarquer que ce procédé était précisément habituel sur les marchés de l'Orient, à Samarkand, par exemple, au temps des Samanides.8 Il est évident que ce ne sont pas les guerriers du Nord qui se sont amusés, pour passer le temps, à casser ainsi les pièces de monnaie qui se trouvaient dans leur butin; ce sont les marchands du Nord qui les ont reçues en paiement dans cet état; la coutume était de peser l'argent remis en paiement, de sorte qu'à côté des pièces intactes, il fallait souvent des fractions pour parfaire un poids déterminé; le même cas se présentait encore lorsqu'un article ne valait que la moitié ou le quart d'un dirhem.4 Cest donc le commerce qui est la cause première de ce phénomène: que si ces motifs ne paraissaient pas suffisants, il nous suffirait de signaler un fait d'observation; c'est que les trouvailles de monnaies les plus importantes et les plus nombreuses ont été faites précisément aux environs des localités que toutes les sources signalent comme les centres commerciaux de l'époque; c'est ce que Ledebur a parfaitement démontré.
H est vrai que nous ne serions pas en état de prouver que les marchands arabes se soient aventurés jusqu'à la Scandinavie, ce qui n'empêche pas que les géographes n'eussent une connaissance assez exacte de ces régions; en tout cas la plus grande partie de la Russie restait en dehors de leur route. Mais il est sûr qu'ils remontaient le Volga sur leurs vaissaux jusqu'au pays des Bulgares. On sait que, tandis que certaines tribus Bulgares s'avançaient vers le Danube, d'autres étaient restées en Russie et s'étaient fixées vers le milieu du cours du Volga; Boulgar, leur capitale, était située entre Kazan et Simbirsk, au
' Frœhn, op. cit, p. 306 et s., 310 et s, 4 Fnehn, op. cit, p. 304; Bohlen, op.
* Voyez aurai les hésitation* de Torn- cit., p. 20; Weinhold, AUnordischcs Leberg, au sujet des monnaies africaines et ben. p. 118. espagnoles, loc. cit, p. lxi et s.
1 Oriental geography by Ibn Haoukal, éd. Ouseley, p. 268.
De l'apparition de Mahomet aux croisades.
dessous du confluent de la Kama et du Volga;1 comme c'était un point de concentration pour les produits du Nord, elle exerçait une puissante attraction sur les marchands arabes, et ceux-ci étaient d'autant plus certains d'y trouver un bon accueil que le roi et la population avaient embrassé l'Islamisme.8 Ce qu'ils venaient surtout y chercher c'étaient les fourrures pour lesquelles les grands personages de l'Orient avaient une véritable passion.8 Il est vrai que déjà les marchands bulgares, russes ou autres du Nord allaient porter les pelleteries jusqu'à Itil, la capitale des Khazares à l'embouchure du Volga, où ils avaient des entrepôts;4 mais pour se rapprocher autant que possible de la source des plus belles fourrures, les marchands arabes ne craignaient pas d'affronter les deux mois de navigation6 ou le mois de voyage par terre 6 qu'il fallait pour aller d'Itil à Boulgar. Us n'osaient cependant pas s'aventurer plus loin7 et, d'ailleurs, ils n'en avaient pas besoin; grâce à l'activité des Bulgares8 ils y trouvaient tous les produits du Nord, A l'ouest de cette ville, il y avait une nation dont les bateaux descendaient le Volga pour y apporter leurs marchandises : c'étaient les Russes. Ce nom, qu'ils se donnaient eux-mêmes, leur stature haute et élancée, leurs usages singuliers, que décrit Ibn-Fosslan pour les avoir vus lui-même en 920, 9 tout cela démontre suffisamment qu'il ne s'agit pas ici de ces tribus slaves auxquelles le nom de Russes n'a été donné que par la suite des temps, mais de tribus Scandinaves. Quarante ans à peine avant l'époque où Ibn-Fosslan, l'écrivain auquel nous devons les renseignements les plus importants sur les Bulgares du Volga et leurs voisins, fut envoyé en mission à Boulgar par le calife Mouctedir,
1 F. H. Millier, Dtr ugrische Volksstamm. Ie partie, chap. 2, p. 414 et 88.
' Fnehn a raconté l'histoire de leur conversion dans les Mém. de l'Acad. de St. Pétersb., Série VT, Sciences politiques T. I, p. 183—199.
3 Entre autres articles de moindre importance qui faisaient aussi partie de ce commerce, on pourrait citer les défenses de mammouth; les ouvriers de la Khowaresmie en fabriquaient divers objets:
l'a: nbre des provinces Baltiques; voy.
Fnehn, Ibn-Fosslan, p. 228 et s., not», Saweljew, Ueber den Handel dcr Wolgaischen Bidgaren im neunien undxeh n ten Joli rhtutdert, dans les Errnans Archiv; VI, p. 96—98. * « Fnehn, De Chasaris, loc. cit., p. 691. 601 et s.; Fnehn, Ibn-Fosslan. p. 147; Maçoudi. n, p. 9, 11.
h A l'entrée dans la région des Bulgares, leurs vaisseaux marchands payaient une dîme au roi du pays : Ibn-Dasta, dans Rtissler, Romtinische Studien, p. 362.
* Ibn Haoukal dans d'Ohsson, loc cit., pag. 73.
7 Fnehn, Ibn-Fosslan, p. 168, 258, 266.
■ Saweljew, op. cit., p. 91 et ss. ; Fnehn, Ibn-Fosslan, p. 226 et s. ; Ibn-Dasta, op. cit, Un des signes de leur esprit d'entreprise était l'envoi incessant de caravanes vers Djordjanieh (Rhowaresmie): Maçoudi, II, p. 15 et s., Abou-Hamid-Andalou8i, dans Saweljew, op. cit, p. 97.
■ Voy. le chapitre de lui relatif aux Russes dans Fnehn, Ibn-Fosslan, p 1—23; cf. p. 70 et s. et 247, au bas, et Ibn-Dasta, op. cit.
62 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
Rurik et ses frères, quittant la Suède, leur patrie, étaient venus s'établir aux environs des lacs Ladoga et Ilmen, c'est à dire dans le voisinage des sources du Volga. Beaucoup de leurs compatriotes les avaient suivis; sur ce terrain nouveau, leur esprit hardi et entreprenant pouvait se donner carrière dans toutes les œuvres de la guerre et de la paix. C'est ainsi que, descendant le Volga sur leurs bateaux, ils arrivèrent à nouer des relations avec les Bulgares qui, eux, nous l'avons vu, trafiquaient déjà avec les Arabes, au delà de la mer Caspienne. Or, chez les Bulgares, les Russes Scandinaves entraient dans le rayon où l'argent arabe avait cours. En effet, on sait par une note d'Ibn- Dasta 1 que les Bulgares du Volga acceptaient des musulmans, en paiement de leurs marchandises, des dirhems ronds et blancs: entre eux, c'est Ibn-Dasta qui parle, les peaux de martre remplaçaient la monnaie sonnante. H est cependant certain qu'ils avaient à Boulgar et à Souwar des ateliers où ils frappaient leur propre monnaie et où ils contrefaisaient les dirhems des Samanides, 2 ce qui, naturellement leur était d'un grand avantage dans leur commerce avec la Transoxiane et le Khorassan. Les Russes amenaient donc sur le marché bulgare leurs marchandises, qui paraissent avoir consisté surtout en pelleteries et en esclaves; ils les cédaient à des Bulgares ou à des Arabes et remportaient, en échange, soit de la monnaie asiatique dont il y avait abondance, soit de la monnaie bulgare, qui ressemblait à l'autre à s'y tromper. D'ailleurs, ils ne s'arrêtaient pas toujours là; il n'y avait qu'à se laisser aller au cours du grand fleuve pour arriver jusqu'à Itil, la capitale des Khazares ; c'est aussi ce qu'il firent et ils y formèrent des dépôts nous savons par Ibn-Khordadbeh qu'on voyait leurs vaisseaux sur la mer Caspienne, non pas seulement des vaisseux pirates, mais bien des vaisseaux marchands et que, de Djordjân, leurs marchandises, chargées à dos des chameau étaient dirigées sur Bagdad.* Du moment qu'ils poussaient avec leurs vaisseaux jusqu'à la côte méridionale de la mer Caspienne et que leurs marchandises pénétraient jusqu'au centre politique de l'Islam, il était tout naturel qu'il revînt jusqu'en Russie de l'argent originaire, non seulement des provinces situées au sud de la mer Caspienne, mais aussi de
1 Voy. Rœsler, op. cit., p. 362.
* Fiwhn a prouvé l'existence de ces deux ateliers, sur des pièces trouvées en Russie. Mêm. de VAcad. de St. Pétcrsb.; Série VI, T. 1, p. 171 et ss. T. IV, p. 943, note; Bulletin, loc. cit., p. 305, 316, 320, 323: Tornberg a aussi signalé le même fait pour des pièces trouvées en Suède; loc. cit., p. lvii, 246.
3 Voy. les renseignements donnés par Vakout et par Ibn-Haoukal, dans Frtehn, De Chaxaris, Mêm. de l'Aead. de St. Pétcrsb., T. VIII (1822), p. 691, 601 etss.: Maçoudi. Us Prniries d'or, II, p. 9, 11.
4 Jauni, asiat. Série VI. T. V, p. 514.
//. - De l'apparition dit Mahomet aux croisades. 63
toutes les parties du monde musulman: de là il s'éparpillait dans tout le Nord.
Les Scandinaves des régions situées audelà de la Baltique connaissaient de toute antiquité le "chemin de l'Est"; quand leurs compatriotes se furent établis en maîtres dans la Russie,1 leurs voyages de ce côté n'en devinrent que plus fréquents. Parmi les nombreux marchands qui accouraient de tous côtés aux foires de Novgorod,2 c'étaient eux, assurément, qui formaient la majorité. Ils y apportaient des fourrures et probablement de la laine, car l'élève du mouton avait pris une grande extension dans le Nord, des plumes, des fanons de baleine, de l'huile de poisson etc.:3 ils recevaient en paiement des pièces d'argent arabes, qui avait cours chez leurs compatriotes russes, et que, d'ailleurs, ils acceptaient d'autant plus volontiers qu'eux mêmes ne commencèrent que très tard à battre monnaie pour leur propre compte.4 De tous les Scandinaves de Suède, il est évident que ceux de la côte orientale étaient aussi ceux qui entretenaient les relations les plus fréquentes avec la Russie, et les trouvailles de monnaies arabes sur cette côte en sont un témoignage irréfutable; il est d'autant plus concluant, que les trouvailles se sont surtout accumulées précisément dans la province où florissait dans l'antiquité la célèbre ville de commerce suédoise de Birka.5 Le Danemark (spécialement la ville de Schleswig)6 fat, lui aussi, de très bonne heure le point de départ d'un commerce maritime actif avec la Russie.7 Les vaisseaux relâchaient en route, tantôt à Jumne, célèbre ville de commerce, en Poméranie, tantôt à l'île de Bornholm;8 et les fouilles exécutées dans ces localités ont mis au jour beaucoup d'argent arabe. ,J Mais, qu'ils vinssent de la Suède ou des divers points plus éloignés de la côte de la Baltique, ou de plus loin encore, de la mer du Nord, tous les navires marchands qui faisaient voile vers la Russie s'arrêtaient à l'île de GotMand; déjà, aux temps du paganisme, bien avant l'époque
1 Sur les relations amicales entre la Suède et la Russie pendant les deux premiers siècles de la Russie, voyez Kunik, Dit Berufung der schtredischen liodseti II, 131 et ss.
* Rafh, Antiquités russes, II, 119; I, 369, 295, 432.
3 C'est Weinhold, AUuordisehes Leben.
p. 103, qui indique ces objets d'exportation.
4 Le premier roi de Danemark qui frappa de la monnaie fut Suénon Tyfveskeg (barbe fourchue), vers l'an 1000; en Suède ce fut Oiaf SchosskOnig (mort 1024). Voy. Weinhold, op. cit. p. 120. La Nor-
vège n'eut de monnaies propres que dans la première moitié du X» siècle : Holmboe, De prisea re motietaria Korvegiae.
Christian. 1854, p. 8.
5 Ledebur, op. cit. p. 24 et s.
8 Adam. Brem. dans Perte, SS. VII, 312, 368.
T "Affirmant Dani, longitudinem hujus ponti (sinus baltici) seppe a pluribus expertam, secundo flatu per mensem aliquos a Dania pervenisse in Ostrogard Ruzzife." Adam. Brem. Ioc. cit 372.
■ Adam. Brem. p. 312, 373.
■ Ledebur, op. cit„ p. 64 et ss.. 75 et s.
64 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
de la plus grande prospérité de la ville de Visby, les habitants de 111e avaient su tirer parti de leur heureuse situation géographique; on reconnaît quel devait être le développement de leurs relations à l'ouest et à l'est, en voyant les masses d'argent anglo-saxon, allemand et arabe que mettent au jour les fouilles exécutées dans l'île.1
De ce qui précède il ressort d'une manière indubitable que le Nord Scandinave et russe a, pendant longtemps, entretenu des relations, soit directes soit indirectes, avec les parties de l'Asie placées sous la domination des Arabes; reste a savoir si les produits de l'Orient pénétraient en Europe par cette voie. On ne pourrait répondre par l'affirmative qu'en formulant les plus expresses réserves. Les quantités surprenantes d'argent arabe qui sont restées en Russie et dans les provinces Baltique* et qui, sorties des mains arabes, n'y sont point retournées, tendraient à prouver qu'en somme les peuples du Nord achetaient aux Arabes beaucoup moins qu'ils ne leur vendaient.2 Les Arabes même qui remontaient le Volga faisaient le voyage surtout pour se procurer les fourrures du Nord, si appréciées chez eux, ou l'ambre de la Baltique. Apportaient-ils en échange beaucoup de produits naturels ou fabriqués de leur pays? là est la question. A cette époque, au nord de l'Europe, les habitudes de la vie étaient d'une simplicité telle qu'ils n'avaient guère de chances de trouver à placer le principal article de leur commerce, les épices: quant au vêtement, les Russes Scandinaves que connut Ibn-Fosslan chez les Bulgares ne recherchaient guère les bijoux que pour leurs femmes, et ils payaient volontiers un dirhem pour une perle de verre vert, mais, d'après ce qu'on peut conclure de la relation d'Ibn-Fosslan, c'est le seul article qu'ils achetaient. 3 Les chaînes d'or ou d'argent que les femmes russes portaient au cou, en nombre plus ou moins grand selon leur fortune, étaient de fabrication indigène; Ibn-Fosslan le dit positivement Les brocarts d'or qu'il vit chez les Russes et chez les Bulgares du Volga4 venaient de l'empire grec; nous aurons bientôt à parler de ce pays au point de vue des articles de luxe que les peuples du Nord pouvaient en tirer et en recevaient effectivement. Ainsi donc, au rapport d'Ibn- Fosslan, ils ne semble pas que les Russes aient acheté beaucoup de marchandises arabes, ni pour eux-mêmes, ni pour les importer chez leurs
1 Bonnel, Russisch-lidàndisehe Chronologie. Commenter, p. 24; Worwue, Danemark* Vorzeii, trad. allem. p. Bertelaen. p. 54; Hildebrand, Dos heidnùche ZeiiaUer in Sehtceden, trad. allem. p. Mestorf, p. 181 et sa.
1 Cette remarque est certainement vraie; elle a déjà été faite par Fwhn. Ibn-Foss-
lan^ p. 80 et 8.; Saweljew, dans les Ermaw Archiv, VI, p. 101, et autres.
1 Frahn, Ibn-Fosslan, p. 6.
* Frœhn, Ibn-Fosslan, p. 13 — 15; et Mém. de l'Acad. de St. Pélersb. série VL Sciences politiques, I (1832) p. 541. 56».
"De l'af)}taritiofi de Mahomet quj croisade*.
congénères les Scandinaves. Il serait cependant intéressant de rechercher si les fouilles que l'on a exécutées, et que l'on exécute encore chaque jour dans le Nord, n'amèneraient pas à un autre résultat. Il est un fait : c'est que, souvent, à côté des monnaies arabes on a trouvé, enfouis dans la terre, des anneaux, des agrafes, des chaînes, des broches, et il est assez naturel d'attribuer à ces bijoux la même origine qu'aux monnaies. S'ils avaient des inscriptions arabes, la supposition deviendrait une certitude, mais ils n'en portent pas de trace: on n'en connaît qu'un exemple, celui d'une garniture de harnais, plaquée d'argent, trouvée dans le gouvernement de Jaroslaw, et ayant, sans doute, appartenu autrefois à un Bulgare du Volga, et sur laquelle Fraehn a pu lire deux mots arabes. ' A défaut de ces inscriptions, on a insisté sur le haut degré d'habileté que révèlent les bijoux; l'industrie de l'Orient était, dit-on, seule assez avancée pour produire des objets aussi artistiques; l'industrie du Nord en eût été incapable. A notre avis, c'est une erreur; il ne faut pas déprécier ainsi l'art des anciens ouvriers en or et en argent des pays septentrionaux, toujours entretenu par la coutume, commune aux hommes et aux femmes, de porter des anneaux au cou, aux bras et aux doigts;2 il existe dans les musées du Nord certains objets, marqués d'inscriptions runiques, dont l'origine, par conséquent, n'est pas douteuse, et qui prouvent des connaissances techniques déjà très avancées. Les connaisseurs modernes sont disposés à attribuer à des maîtres du Nord bon nombre d'objets que les amateurs d'autrefois classaient comme de provenance "indubitablement orientale."8 Au reste, tous les objets dont le style dénote une importation étrangère ne sont pas pour cela d'origine arabe; il s'en trouve très fréquemment d'origine franque ou byzantine, surtout parmi les bijoux d'or. 4 Enfin il faut bien noter que les bijoux, prétendus orientaux se rencontrent souvent dans des fouilles où l'on trouve confondues ensemble des monnaies arabes, anglo-saxonnes, allemandes, grecques; il n'y a donc pas là d'indication suffisante pour attribuer à ces objets une origine orientale. Mais, à supposer même que l'on trouvât fréquemment des bijoux à côté de pièces authentiquement arabes, ce fait n'établirait pas d'une manière nécessaire la communauté d'origine, car le Scandinave pouvait avoir possédé à la fois de l'argent arabe et un bijou indigène, et les avoir confiés ensemble à la terre. Cependant un fait singulier, qui mérite d'être noté et ne peut pas être attribué au hasard, c'est que généralement, quand on trouve des bijoux (anneaux en tresse d'argent) à côté de pièces arabes
1 Bulletin de l'Aead. de St. Pétrrtb., 1 Woreaae, Op. cit., p. 57; Munch, Die T. IX (1842) p. 319. nordisch-germanisehen VoUcer. trad. Claua-
* Weinhold, AUnordhehes Leben . pajf. sen, p. 266 et s. 184 et s. * Worsaae. p. 55 et s.
66 Premiire période. — Des grattées invasions aux croisades.
authentiques, ils sont du même métal, c'est à dire d'argent comme elles. La conclusion à tirer de cette remarque constante est qu'évidemment le mouvement commercial amenait parfois de l'Orient,1 en même temps que des monnaies d'argent, des bijoux d'argent, soit que ce fassent des marchandises, soit que ce fût un autre mode de paiement usité; il doit y avoir quelque chose de fondé dans cette dernière supposition, car on trouve assez souvent ces bijoux réduits en morceaux, comme les monnaies) dans les allées et venues du commerce, l'objet entier devait souvent représenter une valeur plus grande que celle dont on avait besoin ; en le divisant en morceaux, on créait des coupures. En résumé, même en admettant que ces bijoux d'argent fussent un article de commerce, il n'en reste pas moins acquis que les habitants de l'Europe septentrionale n'achetaient que très peu d'objets de provenance arabe.
Nous avons vu quelle était la nature du commerce entre les gens du Nord et les Arabes: nous pouvons fixer sa durée; les monnaies trouvées dans les fouilles nous renseignent suffisamment à cet égard. Jusqu'ici nous ne nous sommes occupés que de la période la plus brillante de ce commerce commencé vers l'an 900, et que nous ont si bien fait connaître deux témoins à peu près contemporains, Ibn-Fosslan et Maçoudi. Deux éléments contribuaient à cette prospérité. D'une part, les Arabes jouissaient paisiblement de leurs conquêtes, surtout dans la partie septentrionale de leur vaste empire, sur les bords de la mer Caspienne et partout où dominait la dynastie des Samanides: de là. ils s'élançaient vers le Nord, non plus en conquérants, mais en commerçants; ils remontaient le cours du Volga et trouvaient partout bon accueil, aussi bien chez les Khazares, nation tolérante et civilisée, établie à l'embouchure du fleuve, que chez les Bulgares, peuplades commerçantes et converties à l'islamisme, fixées vers la partie moyenne de son cours. D'autre part, les Scandinaves, nouvellement établis en Russie, trouvaient dans le même fleuve un instrument favorable à leur humeur guerrière et commerçante; ils en descendaient le cours, rendaient visite aux Bulgares et fondaient, dans l'intérêt de leur commerce, des entrepôts chez les Khazares: nous l'avons déjà vu. Au reste, les princes Khazares faisaient tout leur possible pour les empêcher de trafiquer tranquillement avec les Arabes, maîtres des territoires situés au delà du Caucase et de la mer Caspienne. 2
Il ne faut pourtant pas croire que, Jusqu'alors, l'Orient n'eût jamais été en contact avec l'Europe septentrionale. Les pièces d'or arabes du
1 Woreaae, Op.eii.. p. 65 et s.; Hilde- Khazares, dans Vambéry, Ursprung der brand. ()p. cit., p. 127. Mntjtjaren, p. 71.
* Voy. la lettre de Joseph, roi de«
//. De l'apparition de Mahomet aux croisades. 67
VIIIe et du IXe siècle, que Ton trouve enfouies en Russie et dans les régions de la Baltique, sont la preuve incontestable de l'antiquité de ces relations. En effet, chez les Arabes, les monnaies n'avaient de valeur que pendant la vie du prince régnant; son successeur les mettait hors de cours et en faisait frapper de nouvelles. Ainsi, au Xe siècle, par exemple, on ne pouvait plus émettre ou faire circuler des pièces frappées au nom d'un sultan ou d'un calife du IXe siècle et encore moins du VIIIe . Donc, longtemps avant que Rurik ne fondât son royaume, alors que les tribus slaves vivaient isolées et indépendantes sur le sol russe, elles expédiaient des marchandises vers l'Asie et en recevaient en retour de l'argent arabe, sinon à flots comme plus tai-d, du moins en quantités déjà notables, et, dès lors aussi, cet argent se répandait bien au delà de la mer Baltique. Quand, par la suite, ils eurent été réduits à plier la tête sous le joug du conquérant étranger, les Slaves continuèrent néanmoins à prendre part au commerce du Levant: au commencement du X° siècle, les Russes Scandinaves avaient, comme les Slaves, une colonie de commerce à l'embouchure du Volga, dans Itil, la capitale des Khazares;1 aussi trouve-t-on des monnaies arabes, tant modernes qu'anciennes, dans toutes les parties de la Russie, non pas seulement dans celles où les Scandinaves avaient concentré leurs plus grands établissements, aux environs de Novgorod, par exemple, mais jusqu'au cœur du pays, dans les provinces où les Slaves s'étaient conservés à peu près sans mélange. Si, prenant pour base de notre raisonnement les monnaies retrouvées, nous faisons remonter jusqu'au VIIIe siècle les débuts des relations entre la Russie et l'Orient, nous considérerons comme l'époque la plus florissante de ce commerce la période comprise entre la fin du IXe siècle et le milieu du X° , et, de la rareté de plus en plus grande de ces monnaies en Russie et en Scandinavie pour la deuxième moitié du Xe siècle, nous concluerons à son affaiblissement progressif. Les causes de décadence sont faciles à trouver des deux côtés. A cette époque, la Russie, en dissolution, découpée en une foule de principautés minuscules, était déchirée par des guerres intestines; la nation, divisée et subdivisée, n'avait ni le désir ni la force de faire du commerce avec l'étranger; d'autre part . les Russes, en subjuguant les Bulgares maliométans, en les convertissant par la force au christianisme, brisèrent euxmêmes l'intermédiaire qui les reliait à l'Orient avec tant d'avantages pour eux. Du côté de l'Orient, le Turcoman Ilek-Khan avait détruit cette dynastie si éclairée des Samanides, qui avait tant fait pour le développement du commerce; ce fut le début d'une période de guerres entre des princes de race turque, qui désolèrent la Transoxiane. À partir de ce
1 Maçoudi, Prairie* d'or, IT, 9, 11.
H8 Première période. — Des grandes invasions au.r troisades.
moment une sorte de fatalité pesa sur cette route commerciale de l'Orient à la mer Baltique par la mer Caspienne, et, pendant tout le Moyen- Agpe, elle resta impraticable; nous en développerons plus loin les motifs.
b. Trafic avec Byzancc.
Passons à une autre voie de communication entre Byzance et le Nord. Les plus anciennes chroniques russes1 parlent d'un Chemin de Constantinopk à la mer Baltique. On commençait par remonter le cours du Dnieper, puis on s'en éloignait pour gagner la Lovât, qu'on descendait jusqu'au lac Ilmen; de là, suivant le cours du Volchov, on atteignait le lac Ladoga, et enfin on débouchait par la Neva dans la mer Baltique. Ainsi, cette route se faisait sur la plus grande partie de sa longueur par des cours d'eau navigables; ajoutons tout de suite qu'elle passait par les villes les plus considérables de la Russie d'alors, Kiev et Novgorod. Les chroniques ne disent pas depuis quelle époque cette route était fréquentée; (il est cependant certain qu'elle l'était déjà avant l'époque de Rurik (vers 860). On ignore de même à quelles nations appartenaient les marchands qui la fréquentaient. A première vue, on devrait admettre que c'étaient les Grecs, car, dans la description de cette route, on procède toujours du sud au nord: mais il est très douteux que les Grecs aient jamais pénétré dans l'intérieur plus loin que Kiev; en tout cas, ce que nous savons d'eux par les vieilles chroniques russes nous permet d'affirmer qu'ils ne remontaient pas jusqu'au golfe de Finlande. En étudiant bien les textes, on finit par faire une remarque singulière; c'est que la description de la route est double; elle part d'abord du pays des Varègues, c'est à dire de la Scandinavie, pour y revenir à la fin; or, le chemin d'aller (vers la mer?) est résumé en quelques mots, tandis qu'on entre dans beaucoup plus de détails sur le chemin de retour: mais il est évident que l'auteur a en vue des voyageurs Scandinaves et non des Slaves.* Les habitants du Nord ne savaient pas rester chez eux; ils étaient singulièrement attirés vers le Midi. Doués d'un caractère aventureux, ils allaient volontiers chercher gloire et fortune au service de l'empereur, dans la grande ville (Miklagard), à Constantinople;8 dans leurs expéditions sur les mers du Nord, la guerre et le commerce marchaient souvent de pair; le même individu se faisait tour à
1 Nestor, Russischr Aniialeti, trad. kunde. Op. rit., suppose qu'il s'agit de
allem. p. SchlSzer, 2® part. p. 88; cf. Krug, ceux-ci.
Zur Miinxkundf. Russlands , p. 32 et a. ; * Cette coutume remontait à un temps
Bonnell , Russisrh - lirldndûehe Chrono- antérieur, mais pas de beaucoup, à l'époque
logie, Commentaire, p. 3 et s. de Rurik; voy. Kunik, Die Berufimg der
' C'eut à tort que Krug, Zw Miïm- h treH inr/mi Rodsm. II. 329.
//. De l'apparition de Mahomet aux croisades. HU
tour pirate et marchand;1 de même, à côté du guerrier qui suivait la route décrite par les vieilles chroniques russes pour aller prendre du service à Constantinople, il y avait le marchand qui allait y chercher des produits étrangers. Les premiers Scandinaves qui s'étaient établis sur les bords du lac Ladoga et du lac Ilmen, puis avaient gagné le cours moyen du Dnieper et avaient fini par y jouer le rôle prépondérant, n'avaient point pour cela cessé de partager les tendances de leur race. L'impulsion qui les portait vers le Midi s'était d'abord traduite en attaques à main armée contre Constantinople. A peine maîtres de Kiev, les lieutenants de Rurik, Askold et Dir, entreprirent (866) une cam-^ pagne de pillages contre l'empire byzantin, et ces incursions se renouvelèrent fréquemment jusqu'en 1043. - Mais les traités les plus anciens connus entre les Grecs et les Russes (ils sont des années 911 et 944), v constatent déjà que les choses avaient changé et qu'un grand nombre de marchands russes entretenaient des relations pacifiques avec les Grecs et faisaient de longs séjours à Constantinople. Le gouvernement grec n'était pas sans défiance à l'égard de ces "hôtes", presque tous d'origine Scandinave,8 c'est-à-dire d'une race connue pour son amour des aventures et du pillage; aussi exigeait- il que chacun fut muni d'un passe-port signé du souverain de son pays;4 tout individu qui se présentait sans cette pièce était supposé malintentionné, et arrêté. On avait assigné à ces marchands un certain quartier, situé en dehors des portes de la ville, près du couvent de S* Marnas;5 on surveillait de très près toutes leurs démarches, pour les empêcher de faire quelque mauvais coup: ils ne pouvaient entrer en ville que par une seule porte; ils devaient être désarmés, accompagnés par un agent grec, et il
' Voy. p. ex. Antiquités rus*?* (par Rafn) I, 286, 431. II. 235.
1 Wilken, Dir Verhaltninse der Russen ;um byxant. Reieh im 9 — Î2 Jahrh. dans le- Abh. der Berl. Acad. 1829. Hist.
philol. Ci., p. 75 et «s.
■ Cette supposition est tout à fait justifiée, d'abord par les uoms des grands marchands qui accompagnent l'ambassadeur du grand-duc Igor et jurent avec lui le traité de 944; voy. Kuuik, Op. cit.. 178: en second lieu par les sacrifices solennels que faisaient dans l'île de Chorticy, sur le Dnieper, les armateurs des vaisseaux naviguant vers Constantinople, sacrifices qui rappellent complètement les coutumes Scandinaves; enfin par le fait
qu'outre les noms que leur avaient donnés les anciens habitants du pays, les barrages du fleuve en avaient d'autres en langue du Nord {$motqi) ™y. ibid. p. 422 et ss. et V. Thomsen, The relations bettceen ancient Russia and Srandinaria aud the origine of Russian state. Oxf.
and Lond. 1877.
4 La même condition était imposée par traité aux Bulgares; voy. Théophane.
6 Voy. Ducange. Opol. christ., lib. IV, p. 185. Ce quartier était dans le Stenon, et il y avait tout auprès un petit port : V. Unger. QueUen der byxantinischen Kuvstgesehicktc. V° part, p. 79, 258 et s.
70 Première époque. — Des grandes invasions aux croisades.
leur était interdit de se réunir plus de cinquante. Le gouvernement avait d'ailleurs soin de ne pas les laisser séjourner plus longtemps que nécessaire; on ne leur permettait pas de passer l'hiver à Constantinople, ni même à l'embouchure du Dnieper ; ils devaient être repartis pour leur pays avant la mauvaise saison. Il faut dire cependant que les Grecs accordaient certaines faveurs aux Russes dûment accrédités, qui séjournaient à Constantinople pour leur affaires; l'état leur fournissait mensuellement une certaine quantité de vivres et mettait à leur disposition, au moment de leur départ, tout ce qu'il leur fallait en fait de vivres pendant leur voyage et les objets indispensables pour l'équipement de leurs navires. Le premier traité de paix leur avait garanti l'entrée en franchise de leurs produits; dans le second traité il n'était pas parlé de cette faveur; elle n'était ni renouvelée, ni retirée. 1 H semble qu'avant le traité de 911 les Russes payaient à l'entrée dans l'empire grec un droit de 10 %» mai8 on ne saurait dire positivement si ce droit portait sur les marchandises à destination de Byzance, ou seulement sur celles qui traversaient le Bosphore pour gagner les pays riverains de la Méditerranée. Ibn-Khordadbéh, à qui nous empruntons ces renseignements, ne parle que des dernières; mais son témoignage a d'autant plus de valeur qu'il corrobore un passage de Constantin Porpnyrogénète, où il est dit que les vaisseaux Russes allaient jusqu'en Syrie;2 ainsi, dès le IX0 et le Xe siècle, les navires de ce peuple entreprenant dépassaient Constantinople et naviguaient dans la Méditerranée. Peut-être est -il à propos de citer encore à cet égard une remarque de Macoudi;9 d'après lui, la très nombreuse tribu des "Russes" entretenait des relations commerciales avec l'Espagne, Rome, Constantinople et le pays des Khazares, H donne à cette tribu le nom de Loudaanèh. Il me paraît difficile d'admettre avec les éditeurs que ce nom désigne les Lithuaniens; je pencherais plutôt pour une des tribus slaves soumises à la domination des Russes Scandinaves, celle des Loutchanes ou Louzaniens, que Lelewel place à Loutsk (sur la Styr) en Volhynie, et Schafarik
1 Les deux traités, dont le premier fut conclu par le prince Oleg en 911, et le second par le prince Igor en 944, (pour les dates voy. Krug, Forsehungm II, 848), se trouvent dans Nestor (éd. SchlOzer, 3p part. p. 276 et ssM 4° part p, 47 et ss.). Strahl, (Russ. Gesch. I, 71 et as., 82 et ss.) 1rs reproduit aussi intégralement Ewera, (Dos âlteste Reeht der Ruiun p. 118 — 194) en donne un excellent commentaire juridique; Krug a, d'ailleurs beaucoup
contribué à faire la lumière sur tous ces points (Zut Miinxkunde Russlands, passim).
* Ibn-Khordadbèh, éd. Barbier de Meynard, dans le Journ. asiat. VI» s. T. V, p. 514. ; Constant. Porphyrog. De admin. imp. p. 180, éd. Bonn.; ces passages peuvent aussi servir à montrer par quelle voie les monnaies des provinces méridionales de l'Islam pénétraient quelque fois jusqu'au nord de l'Europe.
* Prairies (for. II, 18.
De lapjHirition de Mahomet nu.e croisades.
plus au nord, à Vélikia-Louky (gouv. de Pleskow). 1 Constantin Porphyrogénète, 2 contemporain de Maçoudi, parle de ces Loutchanes, qu'il nomme Atv^avtfvoi, AevZevivoi; il dit seulement qu'ils construisaient des vaisseaux pour les vendre aux Russes; mais il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'excités par l'exemple des Scandinaves, ils en fussent venus à leur tour au point d'entreprendre eux-mêmes de longs voyages, ce qui leur était très facile, puisque leur pays communiquait par eau avec la mer Noire. Fraehn3 croit qu'il faudrait lire Loudaanèh, ce qui ramènerait à des riverains du lac Ladoga (dans le voisinage duquel s'élèvent les villes de Vieux-Ladoga et de Novgorod): existe-t-il une variante suffisamment authentique, qui autorise cette supposition ? je n'oserais l'affirmer.
Mais terminons là cette digression, et revenons aux relations commerciales entre les Russes et les Grecs. Il paraît établi qu'à l'époque de Constantin Porphyrogénète (vers 950), les Russes descendaient tous les ans le Dnieper et gagnaient Constantinople en longeant la côte occidentale de la mer Noire. Ds ne se laissaient détourner ni par les difficultés de la navigation du Dnieper, entravée sur sept points différents par des barrages de rochers, ni par les attaques des pirates Petchénègues sur le bas fleuve.4 D'un autre côté, les Grecs comprenaient toujours mieux les avantages que leur rapportait ce commerce avec les Russes. Dans le traité qu'il conclut en 971 avec le prince Svaetoslav, l'empereur Jean Zimiscès confirma les anciens privilèges accordés aux commerçants russes dans son empire,5 et le dernier conflit armé qui eut lieu entre les Grecs et les Russes, en 1043, démontre précisément qu'un grand nombre de Russes profitaient de ces franchises et faisaient leurs affaires à Constantinople: en effet, ce fut à propos d'un Russe de marque, tué dans un de ces conflits si fréquents à Constantinople entre Grecs et Russes, que la guerre éclata; une des premières précautions de l'empereur fut de répartir dans les provinces les marchands russes fixés à Constantinople et de les y placer sous une stricte surveillance/
Il nous est encore possible de déterminer approximativement les marchandises qui faisaient l'objet du trafic entre les Russes et les Grecs. Les Russes amenaient à Constantinople leurs fourrures, le miel et la cire produits par leurs abeilles, enfin leurs prisonniers de guerre, qu'ils vendaient comme esclaves.7 La question la plus intéressante pour nous est de savoir
1 Lelewel, Oéogr. du moyen âge, III, p. 48; Schafarik, Slawische Alierthùmer, i nid. ail cm. p. Mosig von Aehrenfeld II, 113.
1 Constant Porphyrog. De adm. imp.
' Ibn-Fosslan, p. 71, 174.
' Constant. Porphyrog. L c., p. 74 et sa. 69 et s.
5 Léo Diac. éd. Bonu. p. 166.
b Cedren., II, 551.
r Nestor, éd. Schlozer, IV, 100; VT 140; Constant. Porphyrog. 1. c, au haut de la p. 77.
72 Première période. — Des grandes in rasions au.r croisades.
ce qu'ils en remportaient; or, le traité d'Igor nous fournit en partie la réponse, car il contient une restriction imposée par les Grecs pour les étoffes de prix. Il était spécifié que les Russes ne pourraient point acheter d'étoffes de soie1 d'une valeur supérieure à 50 sols d'or;2 lorsqu'il serait fait exception à cette règle, l'agent des douanes qui donnerait l'autorisation8 devrait marquer les étoffes de son timbre. Ces étoffes de prix étaient très recherchées dans les pays du Nord ; les Khazares, les Turcs, les Russes et autres barbares les réclamaient en paiement de leurs services, avec une insistance que Constantin Porphyrogénète traite d'indiscrète, car elles étaient réservées pour les cérémonies de la cour impériale et pour les fêtes solennelles de l'Église de Sainte Sophie.4 Si, dans quelques cas exceptionnels, on permettait aux marchands russes de faire sortir quelques pièces de ces fines étoffes de soie, c'est donc que, d'ordinaire, ils achetaient de grandes quantités d'autres sortes plus communes; et, en effet, dans les vieilles chroniques russes il est, à chaque instant, question de soieries de Constantinople. Avec ces étoffes, les chroniques citent encore, comme objets ordinairement apportés de Constantinople, de l'or et de l'argent:5 ces mots désignent des brocarts d'or et d'argent: l'arabe Ibn-Fosslan remarque que les Russes achetaient des brocarts de fabrication grecque.6 A ces articles de commerce nous pouvons en joindre quelques autres, qui se trouvent indiqués dans les paroles que Nestor met dans la bouche du grand duc Svaetoslav: "Les Grecs nous envoient des soieries, de l'or, du vin et des fruits de toutes sortes."7 Constantinople et Cherson expédiaient assurément aussi vers le pays des Russes des épices d'Asie et particulièrement du poivre.8
Les sources indiquent encore les principaux marchés de la Russie où allaient aboutir les produits de provenance grecque. D'après Constantin Porphyrogénète, ceux qui entreprenaient la navigation commerciale sur le Dnieper et la mer Noire venaient de régions situées en dehors de la principauté de Kiev, qui, pour lui, est la Russie proprement dite, de Novgorod, de Smolensk, de Loubetch, de Tchernigov, de Vychegrad; mais Kiev était le point de ralliement de la flotte. D'un autre côté, on voit, dans le traité d'Igor, que les marchands russes réunis sous les
1 En russe : pavoloki ; Krug, (Zut Mum kunde Russlands, p. 83 et 88.) discute longuement ce mot: Thomsen, 1. c. p. 26, va chercher à ce propos dans le vieux langage du nord, le mot pell; il me semble qu'on oublie le mot pallia.
1 C'est la valeur que Krug, ibid. 13-1 — 138, attribue avec raison, suivant toute apparence, au mot russe Solotnfk.
' Schlozer, Sestor IV, 67.
* Constant. Porphyrog. De ad m. imp.
6 Voy. p. ex. Nestor IV, 44.
8 Nous avons cité plus haut ces passages.
T SchlOzer. V, 140.
" cf. Const. Porphyr. p. 72.
De l apparition de Mahomet aux croisades.
mars de Constantinople étaient divisés en groupes par province; cette division avait pour but de faciliter la distribution mensuelle des vivres; le document en question nomme en premier les gens de Kiev, puis ceux de Tcliernigov et enfin ceux de Perejaslavl; aucune autre ville n'est citée par son nom. Ainsi, l'écrivain grec nomme d'abord les habitants de Novgorod, et le traité ceux de Kiev; quel est le motif de cette divergence? Ces deux centres politiques étaient en même temps des centres commerciaux : après d'humbles commencements, Kiev, devenue» en 882 la capitale du royaume, avait pris un essor si rapide, qu'elle semblait vouloir rivaliser avec Constantinople: les marchandises y affluaient en telle abondance, qu'on avait dû créer des marchés sur huit points différents de la ville: 1 Novgorod, déjà puissante avant l'arrivée de Rurik, habitée par une nombreuse population de marchands, soutint énergiquement la concurrence, et sa prospérité, fondée sur des bases plus solides, survécut à l'éclat passager de Kiev. Toutes deux étaient situées suite grande route du nord au sud, dont nous avons donné plus haut le tracé d'après les anciennes chroniques russes. Kiev avait l'avantage de recevoir les marchandises grecques de première main; mais Novgorod en recevait aussi, et, de plus, elle était reliée aux routes fluviales du Volga et de la Dvina, routes suivies par le commerce dès la plus haute antiquité, au témoignage de Nestor;2 enfin, grâce au voisinage du golfe de Finlande, sa situation la rendait plus accessible que Kiev pour les marchands qui venaient de l'Ouest y chercher les produits de la Russie et de Byzance. Comme il a été dit plus haut, les Scandinaves allaient souvent à Novgorod pour leur commerce: quand un roi du Nord voulait se procurer des étoffes de soie ou de pourpre, des broderies d'or, des utensiles de table artistement travaillés, il expédiait ses marchands en Gardariki (Russie), au marché toujours bien fourni de Holmgard (Novgorod).8 Depuis qu'on avait organisé dans cette ville un entrepôt des produits de l'industrie grecque, les marchands des pays Scandinaves pouvaient s'épargner les frais d'un voyage à Byzance. Adam de Brème parle, il est vrai, d'habitants du Schleswig qui allaient "jusqu'en Grèce"; il cite Bornholm comme relâche intermédiaire des vaisseaux qui faisaient route "vers le pays des Grecs";4 mais il ne faut pas s'y tromper; ce serait une erreur de croire que Byzance fût effectivement le point sur lequel se dirigeaient les nombreux marchands de la mer Baltique.
1 Adam Brem. dans Pert/,, SfcJ. p. 7, 313; Ditm. Mereeburg, ibid. m, 871.
* Schlôzer, II, 90—92.
1 Hatn. Antiquités russes, I, 295, 432. II, 119; cf. I, 317. 42H. Il est douteux
que les tresses d'or qui se trouvent parfois dans les pays du Nord à côté de monnaies byzantines soient de la même provenance; voy. Worsaae, Op. cit. p. 55.
' Adam. Brem. Op. cit. p. 368, 373.
74 fremière jwriode. — Des grandes invasions aux croisades.
Adam de Brème avait une vague notion de la possibilité d'aller de la Scandinavie jusqu'à Constantinople par eau presque tout le temps; mais ce qu'il ignorait, c'est qu'il fallait remonter et descendre des fleuves, traverser des lacs; il se figurait qu'on pouvait gagner la Grèce en naviguant toujours sur la Baltique; et pourtant, dans d'autres passages il dit, ce qui est vrai, que la Russie limite la Baltique, et que l'objectif des navigateurs du Schleswig est la Russie, et non pas la Grèce.1 Ce qui l'induit en erreur, c'est que les Russes s'étaient convertis à la religion grecque; dès lors il confond la Russie avec la Grèce; ne va-t-il pas jusqu'à nommer Kiev le plus beau joyau de la Grèce?2 Dans les sagas et les inscriptions du Nord il est souvent question de "navigateurs qui vont en Grèce", tandis qu'il s'agissait simplement d'individus qui se rendaient en Russie et pas du tout en Grèce. Les écrivains faisaient facilement confusion entre le mot Gardarike, qui désignait la Russie dans leur langue et celui de Grikland ou Girkland, nom de la Grèce, et encore plus entre les adjectifs gerdskr (russe) et griskr, giskr (grec).8 Dans le fait, depuis l'époque dont nous avons parlé, les marchands Scandinaves qui allaient réellement en Grèce étaient des exceptions. Je ne saurais en citer qu'un seul, un certain Gris Saemingsson, qui vivait vers l'an 1000 et allait pour ses affaires jusqu'à Constantinople.4
En ce qui concerne les Russes, leurs relations avec les Grecs par le Dnieper furent plus durables qu'avec les Arabes par le Volga La communauté de religion y fut pour beaucoup; c'était Constantinople qui avait converti les Russes ;à la foi chrétienne; c'était de là que leurs prêtres recevaient leurs pouvoirs, que leurs églises tiraient leurs ornements. Mais plus la population de la Russie s'identifiait avec les Grecs sous le rapport religieux, et plus l'élément slave, numériquement supérieur, y prenait le dessus sur l'élément Scandinave, plus se relâchaient les liens qui avaient uni les Russes et les Scandinaves au temps du paganisme. Les Scandinaves reçurent à leur tour le christianisme, mais il leur vint d'Allemagne et sous la forme du catholicisme romain; à partir de ce moment ils furent attirés davantage vers l'Allemagne, habitée par une nation prospère et de la même race qu'eux.
' Adam. Brem. op. rti. p. 373, 312. 4 Voyez la Saga d'Olaf Tryg^veson
7 Ibid. p. 313. dans les Antiq. russ. II, 113. 3 Kunik, op. cit. p. 146 et s.; Rafn, op. cit. I, 295, not a.
//. — De V apparition de Mahomet aux croisades. 75