‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 13 sur 145 · L'Allemagne · texte numérisé non relu

L'Allemagne

On a trouvé aussi des monnaies arabes dans les fouilles exécutées le long des côtes méridionales de la mer Baltique; mais il ne paraît pas que, nulle part, ces dépôts aient été aussi rapprochés et aussi abondants que dans le Nord et dans l'Est. Le Mecklembourg, la Poméranie, la Prusse occidentale en ont donné des quantités relativement grandes; les territoires qui avoisinent l'embouchure de l'Oder et de la Vistule, ainsi que les côtes qui s'étendent entre ces deux fleuves, méritent d'être signalés; c'est surtout le long des fleuves que se font les trouvailles, et elles s'étendent parfois profondément dans l'intérieur des terres; par exemple, en remontant le cours de la Vistule, on a fait une découverte considérable à Munsterwald, aux environs de Marienwerder; sur l'Oder, on a trouvé des monnaies jusqu'aux environs de Francfort, qui est considérée, à tort du reste, comme le point le plus méridional où se soient faites de pareilles découvertes.1 Ici encore, un fait positif montre la connexion intime qui existe entre ces trouvailles de monnaies et le trafic commercial; c'est que les trouvailles sont plus fréquentes sur les points accessibles à la navigation maritime et fluviale que dans l'intérieur: dans toute la Poméranie, les plus abondantes se sont rencontrées à Jumne, le grand entrepôt de la mer Baltique, et dans ses environs.2 A l'époque où ces trésors furent enfouis, les Allemands n'avaient pas encore pénétré dans ces régions: elles étaient habitées surtout par des Slaves et, pour une petite part, par des Prussiens. Ni les uns ni les autres n'avaient de relations directes avec les Arabes. Ils n'auraient eu que deux articles à offrir aux Orientaux: les fourrures et l'ambre; ce dernier article était effectivement recherché en Orient, dès une époque très reculée;3 mais il se trouve que les pays où l'on découvre le moins d'argent arabe sont précisément le Samland, où l'ambre abonde tout particulièrement, et la Prusse orientale en général. Une très minime partie seulement des quantités d'argent découvertes doit avoir servi à payer des marchandises réellement, expédiées en Orient; leur présence démontre seulement que les Slaves et les Prussiens vendaient leur produits aux peuples chez qui l'argent arabe avait cours; pour cela, ils n'avaient qu'à aller en Suède ou en Russie, et il est hors de doute que leurs marchands visitaient ces deux pays. Rappelons seulement le nom du marchand samlandais Vidgaut, qui entreprit de Jgrands voyages en Russie au commencement

1 Ledebur, op. cit. p. 44 - 70; Minu- par Kuhne, dans les Baltùc/w Studien.

toli, p. 23—40. 37, 203 et ss. (avec carte).

* Voy. l'excellent tableau des trou- 3 Saweljew, dans Erman'a Arrhir. VI.

vailles de monnaies faites en Poméranie p. 98.

, 76 Première période. — Des grande* invasion* au.r croinades.

du XIIe siècle;1 et encore les vaisseaux slaves et samlandais qui venaient, au temps d'Adam de Brème jeter l'ancre à Birka, l'un des ports les plus riches de la Suède:2 ces deux exemples, nous l'avouons, sont empruntés à une époque postérieure, où déjà l'argent arabe n'avait plus cours sur les bords de la Baltique; mais, à défaut de sources anciennes, il faut bien, sur le point qui nous occupe, chercher nos preuves dans des documents plus modernes. D'un autre côté, les vaisseaux marchands danois, partis de Schleswig, allaient visiter les pays slaves riverains de la mer Baltique et le Samland prussien.3 C'est précisément de Schleswig que partit, vers la fin du IXe siècle, le fameux voyageur Wulfetan; laissant a sa droite le pays des Wendes, il atteignit les environs de l'embouchure de la Vistule; son objectif était l'antique entrepôt de la Prusse, Truso, dont on a découvert récemment les vestiges dans le village de Preuschmark (plus exactement Preussenmarkt , marché des Prussiens), non loin de la rive orientale du lac Drausen, près d'Elbing.4 Souvent aussi les Danois ou autres Scandinaves occidentaux, en route pour la Russie, faisaient seulement relâche dans les pays slaves ou prussiens; peut-être, dans ces conditions, s'ils trouvaient là à charger des marchandises qu'ils pouvaient revendre en Russie, ils les payaient en argent arabe, à défaut d'argent indigène. Ainsi, les produits des côtes méridionales de la mer Baltique pouvaient être portés en Russie soit par les Slaves ou les Prussiens eux-mêmes, soit par les Danois; de là, ils pouvaient, le cas échéant, passer en Orient; ce qui est certain c'est que les vaisseaux qui les avaient emportés rapportaient au retour des articles russes et peut-être aussi des objets d'Orient. Un certain nombre des bijoux trouvés dans les fouilles à côté de monnaies arabes pourraient donc bien être d'origine orientale, mais il'me semble que pour pouvoir attribuer avec quelque certitude à un objet la qualification "indubitablement oriental" dont Ledebur se montre si prodigue, il faudrait commencer par procéder à des études comparatives dont le résultat serait de fixer les caractères distinctifs des bijoux arabes, byzantins ou septentrionaux, pendant la période la plus reculée du Moyen - Age.

En dehors de cette route de la Baltique qui mettait les Slaves en communication avec la Russie, et de là, par l'intermédiaire des Russes et des Bulgares du Volga, avec l'Orient, on peut suivre, au cœur de la

1 Rafh, Antiquités rtisxcs II, 134 et s. a été acceptée tant par le» éditeur» de*

* Ed. Pertz, SS. VU, 305. Seriptorc* rerum Prussicamm (I, p. 733.

* Adam. Brem. loc. cit. p. 312 , 388. dans la note au passage de Wulfstan re- 4 Telle est la conclusion adoptée par latif a cet objet), que par Tâppen dans*

Neumann, à la suite des recherches ap- son Historittch • ctymparntirr Géographie profondies exécutée» par lui à Elbing; elle ton fWmsen, p. 15.

//. — De Vappa/rUUm à* Mahomet aux rYùtftaâfs. 77

Russie, de la Lithuanie et de la Pologne, une ligne formée par des dépôts d'argent oriental; cette ligne semble démontrer l'existence d'une route terrestre à travers les pays slaves. En effet, Ibn-Khordadbeh, nous l'avons vu, affirme que, de son temps, un voyageur parti de l'ouest de l'Europe (d'Espagne ou de France) pouvait toujours, par voie de terre, atteindre, à travers l'Allemagne et les pays slaves, la capitale des Khazares (Itil), passer de là en Transoxiane (Balkh) par la mer Caspienne et, enfin, pousser jusqu'en Chine par le pays des Tagazgaz, dans l'Asie centrale. 1 II est évident qu'il ne s'agit pas là , pour l'écrivain arabe, d'une simple possibilité abstraite, mais qu'il entend, en indiquant cette route à grands traits, faire connaître l'une des deux voies terrestres que les grands marchands juifs dont le rôle comme intermédiaires entre l'Orient et l'Occident était alors si considérable, se servaient, concurremment avec d'autres voies maritimes, sur la plus grande partie de leur parcours. Or, si cette route en pleins pays slaves était ouverte aux Juifs, elle l'était à bien plus forte raison aux Slaves eux-mêmes; et il est établi qu'ils en profitaient, tout au moins jusqu'au seuil du monde arabe: c'est ce que démontrent les établissements formés par eux dans la capitale des Khazares, et dont nous avons déjà parlé.

Mais les Slaves occidentaux n'avaient pas seulement affaire au monde oriental; ils pouvaient aussi se mettre en contact avec le monde grec, ou du moins avec ses produits, et, pour cela, ils avaient deux routes; l une, par la mer Baltique, aboutissant à Novgorod; l'autre, plus courte, et très probablement plus fréquentée, par terre et aboutissant à Kiev.2 Pendant la deuxième moitié du IXe siècle et le commencement du Xe , s'élevait, à l'embouchure de l'Oder, une ville slave alors florissante, Jumne,3 marché de premier ordre: sans doute, en dépit des histoires fabuleuses que raconte Storch,4 les produits des Indes et de l'Asie orientale devaient y être rares; ceux de Byzance au contraire ne devaient point l'être, ce qui ne veut pas dire que les Grecs vinssent les y apporter eux-mêmes, car il ne faut pas prendre au mot Adam de Brème; en énumérant les nations qui fréquentaient cette place, il nomme les Grecs,5 mais il est clair qu'il comprend sous cette dénomination tous les individus appartenant à la religion grecque8 et, parmi eux,

• Éd. Barbier de Meynard, p. 515. 6 Perte, SS. VII, 312.

? Lelewel, Tableau historique du eom- 8 Giesebrecht, Die Nordlandskwule de* mer ce des Sbieom, dans sa Numismatique Adam ron Bremen, dans les Abkandlungen du Moyen- Age, 8« part., p, 98 et s. der deuisehen GeseUsehaft xu Konigsberg,

3 Pas un historien sérieux ne devrait III, p. 156 et s. désormais employer le nom de Vineta.

4 Historisch-statistisehes Oem tilde des rmsischen Rnehs. TV, 46.

78 Première période. — Des arandes invasions aus croisades.

avant tout, les Russes;1 et c'est par les mains de ces derniers que passaient les marchandises grecques.

Du moment que les produits de l'empire grec et peut-être même ceux de l'Asie arrivaient chez les habitants de la côte méridionale de la Baltique, il n'y a pas de raison pour que le commerce ne les répandît pas chez les Allemands. Au temps de Charlemagne, l'Elbe et la Saale formaient d'une manière générale la frontière entre les peuples allemands et les peuples slaves. Charlemagne avait désigné, à l'ouest de ces cours d'eaux, certaines villes où devaient se faire les échanges entre les deux nations: Bardowick, Schezla,2 Magdebourg, Erfiirt.3 On ignore quelles sortes de marchandises les Slaves y importaient; les sources sont complètement muettes à cet égard. Dans les siècles suivants les Allemands franchirent en masses la barrière de l'Elbe, soit comme guerriers, soit comme missionaires , soit comme colons: les marchands ne restèrent pas en arrière. Des Saxons fréquentaient Jumne; quelques uns s'y établirent, quoique le pays fut païen et que l'exercice public de la religion chrétienne y fut interdit. Us venaient probablement de Magdebourg, de Bardowick ou de Hambourg; Adam de Brème dit que, de Hambourg ou de l'Elbe à Jumne, la distance est de huit jours.4 Quelles marchandises les Allemands rapportaient-ils du grand entrepôt slave? étaient -ce exclusivement des produits du Nord: y joignaient-ils des articles byzantins ou asiatiques? les sources ne nous le disent pas.

Passons au Centre de V Allemagne; là nous trouvons de très bonne heure une route commerciale menant de la Thuringe à Mayence et qui fut aussi pratiquée par les Slaves.5 Sommes nous en droit de la considérer comme le prolongement occidental d'une route à l'usage du commerce universel, qui aurait traversé d'outre en outre les pays slaves? Cette route servait-elle au transport des produits de l'Orient vers les bords du Rhin? Ou n'étaient -ce pas plutôt les habitants de la Thuringe (parmi lesquels on aurait trouvé beaucoup de Slaves) qui s'en servaient pour aller chercher à Mayence, entrepôt général de la région, les objets dont ils avaient besoin? Voici un fait qui semble démontrer l'existence

1 Cette appellation ne s'applique pas exclusivement aux habitants de Novgorod, comme l'admet Lelewel dans sa Géographie du Moyen- Age, III, 62; en effet, aux yeux d'Adam de Brème Kiev était "clarissimum decus Graeciae".

1 Cf. sur cette localité les Meckletiburgische JahrbUeher, XXXVI, 1871, p.

107 et «s.

1 Capittdaire de Thionville, Dec. 806. dans Pertz, Leges, I, 133.

4 Adam. Brera., dans Perte, S8. VIT,

5 Vita Sturtni (f 77») éd. Perte. SS.

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