VIII. UÊgypte
le sacrifice des trente jours de marche après celui des sept jours de navigation, car, d'Aïdab à Kous, les écrivains arabes comptent comme nous l'avons vu, de 17 à 20 jours de route seulement.
On savait à peu près de tout temps, en Occident, que les épices des Indes arrivaient dans la Méditerranée par le Nil, mais tout ce qui concernait les véritables pays de production était plongé dans une profonde obscurité, de sorte que la légende put aisément s'emparer des faits dont nous venons de donner l'exposé historique. Comme tous les produits précieux de la terre, les épices devaient, dans l'imagination populaire, venir directement du Paradis. Pour elle, le fleuve du Paradis appelé par l'Écriture le Géhon (Genès. 2, 13) et le Nil, c'était tout un ; elle ne connaissait aucun intermédiaire. Les épices, disaitron, croissaient sur les bords du Nil même, tombaient des arbres dans le fleuve, dont le courant les apportait dans les régions connues et les Égyptiens les tiraient de l'eau avec leurs filets. Joinville se fait l'éditeur de cette tradition dans son histoire de Saint Louis;1 il parle de toutes les bonnes choses que l'on trouve chez les Égyptiens, la cannelle, la rhubarbe, les clous de girofle, le bois d'aloès; mais il trouve mauvais qu'ils vendent si cher aux Occidentaux des objets que le Nil leur apporte sous la main et qu'ils n'ont que la peine d'en tirer. C'était surtout au bois d'aloès que la légende attribuait cette origine paradisiaque; si parfois on connaissait son origine réelle, comme on en était toujours à se figurer l'existence d'une communication ininterrompue entre l'Inde et l'Ethiopie, on admettait sans hésitation que l'arbre qui fournissait ce bois croissait sur le cours supérieur du Nil, que les branches desséchées ou arrachées par le vent tombaient dans le fleuve et que les Égyptiens n'avaient qu'à les repêcher.2 Cette légende, fortement enracinée, se maintint longtemps, surtout parmi les pèlerins, même à une époque où le monde des commerçants avait des notions plus justes sur les pays de production et sur la manière dont les épices arrivaient en Egypte.8
Cest sur le marché d'Alexandrie qu'allaient s'entasser la plupart des produits de l'Orient transportés par le Nil. Guillaume de Tyr dit que tous les arômes, les pierreries et autres objets précieux qui manquent en Europe, affluent vers Alexandrie, où ils sont apportés par mer et par le
le roi de l'Yémen à la cour du sultan Kelavoun (1281) allèrent s'embarquer à Aïdab pour retourner dans leur patrie:
c'est un argument à l'appui de notre raisonnement
1 Ed. de Wailly (1874), p. 104.
* Jacq. de Vitry, p. 1100; "Platearius circa instans," dans Serapion, fol. ccxxiv,
verso; du même, Gloses sur VÂntidotarium de Nicolaua, p. ccxlv; Albert us M. de vegeiobilibus, éd. Meyer et Jessen, p. 844 et s.
" Ludolphe de Suthen, p. 60; Joh.
Tu cher, dans le Reyssbuch des heil. Landes, p. 369; FeL Fabri, III, 136 et s.; Breydenbacb, p. 118.
384 Deuxième période.
— I. Fondation des colonies commerciales.
Nil, des deux Indes, de Saba, d'Arabie, des deux Éthiopies, de Perse et des pays a voisinants.1 De simples voyageurs même, tels que Benjamin de Tudèle et le vicedominus Burkhard qui se trouvait en Egypte en 1175, comme ambassadeur de l'empereur Frédéric Barberousse, étaient frappés de la quantité d'épices que les bateaux du Nil descendaient vers Alexandrie.3 A côté d'Alexandrie, Damiette tenait un rang fort honorable, non -seulement au point de vue du commerce en général,3 mais spécialement comme marché des produits de l'Inde,4 et cette situation se prolongea jusque vers la fin de l'époque des croisades: c'est alors seulement que survint un changement dont nous aurons à parler plus tard. Jacques de Vitry, évêque d'Acre, et, avec lui, les Grandes annales de Cologne 5 présentent, à ce sujet un tableau qui trahit chez ses auteurs d'assez vagues notions géographiques: ils parlent de vaisseaux arrivant directement des Indes à Damiette et repartant de là pour la Syrie, l'île de Chypre, l'Arménie et la Grèce, tandis qu'en réalité c'étaient les barques du Nil qui apportaient les épices des Indes à Damiette, où des vaisseaux de haut bord les reprenaient pour les transporter sur toutes les côtes de la Méditerranée. Enfin, Rosette elle-même jouissait encore, au XIIe siècle, d'une grande prospérité commerciale6 et nous ne doutons pas qu'elle ne la dût en grande partie à l'affluence des produits de l'Inde amenés par le Nil
Les ports d'Egypte ne pouvaient manquer d'exercer une grande attraction sur les nations commerçantes d'Occident II est vrai que les épices des Indes se trouvaient aussi en Syrie, mais elles n'y arrivaient qu'après un long et coûteux transport par terre qui les taisait énormément renchérir. On pouvait, au contraire, les amener à beaucoup moins de frais jusqu'aux bouches du Nil, de sorte que le prix de revient y était toujours moindre, même en tenant compte des droits de douane assez élevés en Egypte,7 tandis qu'en Syrie ils étaient nuls pour une grande partie de ces articles. Ajoutons que les Occidentaux avaient l'avantage de se procurer là, sur place, les produits du sol et de l'industrie
1 GuilL de Tyr, XIX, 26.
■ Benj. de TudèL, éd. Âsher, I, 157; Arnold. Lubec., dans Pertz, 8S. XXI, 237.
* Comme tontes les villes commerçantes, Damiette avait sa funda (fonde), place sur laquelle toutes les marchandises étaient emmagasinées et exposées en vente. Quand les habitants durent évacuer la ville à l'approche de Tannée croisée conduite par S. Louis (1249). ils mirent le feu à cette funda: Join ville, éd. de Wailly (1874), p. 90.
4 "Merces quippe de mari rubro venientes ab India, ex Perside et Arabia illuc déport au tur et nihilominus ex Aegypto:" Chron. Ursperg., dans Perte, SS. XXIII, 380.
s Jacq. de Vitry, éd. Bongars, p. 1128; Annal. Colon, max., dans Pertz, SS. XVII,
a Edrisi, I, 326.
1 Vers 1175 la douane d'Alexandrie rapportait, dit-on, au sultan d'Égypte, plus de 8000 marcs d'argent fin : Arnold Lubec. I c. p. 236.