VIII. L'Égypte
de l'Egypte, et ces produits, nous le verrons, n'étaient point sans valeur. D'un autre côté, il y avait de beaux bénéfices à réaliser en s'occupant d'y importer certains produits dont elle était absolument dépourvue, si riche qu'elle fût, et que l'Europe pouvait lui fournir en abondance; nous n'en citerons que deux des plus importants, le bois et le fer, deux matières indispensables, que l'Égypte devait nécessairement tirer du dehors.1
H y avait bien là de quoi tenter les nations commerçantes de l'Occident, mais il n'était pas aussi facile qu'il semblerait au premier abord, de nouer avec l'Égypte des relations pacifiques. Tant que les états croisés subsistaient, l'Égypte, leur voisine, était forcément leur ennemie. D'abord impuissante et exposée presque sans défense aux attaques des rois de Jérusalem, elle était devenue peu à peu une des premières puissances militaires du monde musulman, et plus d'une fois elle avait réduit aux abois les Francs de Palestine; mais plus elle grandissait, et plus son voisinage devenait un danger pour les états croisés, plus s'accroissait à son égard la haine de la chrétienté. Travailler à son abaissement et à sa ruine était considéré en Occident comme le premier des devoirs et ce fut aussi l'objectif des chefs des dernières croisades. Avant de s'engager dans des relations d'affaires avec ce pays, les nations commerçantes avaient donc à se demander si elles n'allaient pas se trouver dans une fausse position vis-à-vis du reste de la chrétienté? Aller acheter en Égypte n'était-ce pas accroître les ressources de ce pays, puisqu'on faisait gagner de l'argent aux marchands et aux producteurs indigènes, et que les droits de douane allaient enrichir le trésor du sultan? n'allait-on pas fournir aux Égyptiens des objets dont la privation était un obstacle à l'accroissement de leur puissance? Le marchand assez osé pour trafiquer avec l'Égypte se faisait immanquablement une réputation de mauvais chrétien. De leur côté, en faisant bon accueil à ces commerçante, les sultans s'exposaient à mécontenter chez euxmêmes les esprits fanatiques et à devoir lutter^ contre leurs propres sentiments. Quand l'Occident préparait contre l'Égypte expédition sur expédition, seraient-ils donc obligés d'y laisser les marchands chrétiens trafiquer en paix et en sécurité? et quand précisément c'étaient les villes et les pays d'où sortaient ces marchands qui équipaient des flottes et des troupes pour les croisades dirigées contre l'Égypte, les sultans ne devaient-ils pas être bien tentés d'exercer des représailles sur leurs personnes?
On le voit, il était difficile d'établir un trafic entre l'Europe et
1 Haython, Hist. orient., cap. 64; Sa- dans Mas-Latrie, Hist. de Chypre, U, 120 n u to, See. fidel. crue., p. 25, et Mémoire, et s.
386 Deuxième \yériode. — L Fondation des colonies rotmnerciaïes.
l'Egypte: les obstacles venaient des deux côtés. Mais, d'une part, chez les Occidentaux l'espoir de grands bénéfices faisait taire bien des scrupules, et, de l'autre, les maîtres de l'Egypte savaient dévorer leurs injures en considération des avantages immenses que le commerce pouvait procurer à leur pays et à leur trésor. Les sultans les plus belliqueux euxmêmes, ceux qui regardaient comme leur mission l'écrasement des croisés de Palestine, faisaient bon accueil aux compatriotes de ces mêmes croisés quand ils venaient chez eux se présenter en commerçants, surtout quand ils apportaient des bois de construction pour la marine, de la poix ou du goudron, des métaux de toutes sortes, des armes et autres articles analogues. Promesses pour le placement prompt et avantageux de ces marchandises, abaissement des tarifs spéciaux,1 ils ne négligeaient aucun moyen d'en favoriser l'importation. Leurs efforts devaient aboutir au résultat désiré, cela n'est point douteux; autrement dit, il ne manquait pas de marchands européens assez dénués de scrupules pour fournir aux Égyptiens un matériel de guerre qui était immédiatement employé contre les croisés.* Ces crimes de lèse - chrétienté provoquaient l'indignation générale et appelèrent plus d'une fois l'intervention de l'Église. Les conciles généraux fulminèrent: dorénavant quiconque oserait vendre aux Sarrasins du fer ou des armes, des bois de constructions maritimes ou des vaisseaux tout construits, ou entrer au service des infidèles en qualité de capitaine de vaisseau ou de pilote, encourait l'excommunication et à cette peine devait s'ajouter la confiscation des biens et la perte de la liberté individuelle: celui qui parviendrait à de saisir de sa personne serait autorisé à le garder en esclavage.8 Les canons ordonnaient la publication périodique de ces dispositions dans les ports de mer. Certains conciles provinciaux tenus dans des régions maritimes rédigèrent également des canons dans le même sens.4 Les
1 Voyez les documents pisans dont il sera parlé en détail un peu plus loin, dans Aman, Dipl arab., p. 243, 260, 264, 289.
* Dans une lettre de l'an 1182, adressée au calife, Saladin représente que les Vénitiens, les Génois et les Pisans importent en Égypte des produits de choix de l'Occident, notamment des armes et du matériel de guerre, ce qui constitue un avantage pour l'islam et un tort pour la chrétienté: Amari, Biblioth. arabo-sicula, p. 336 et s. ; du même, Storia dei Musultnani di Sicilia, m, 622 et s. Cet amour du lucre, qui étouffait chez les marchands chrétiens tout scrupule religieux, était
un objet de dérision amère chez les musulmans: voy. Thadeus Neapolitanus, But de denolatiow ciciiatis Acconensis, p. 37 et ss., et la Bulle de Grégoire X, publ. par Germain, Hist. du commerce de Montpellier, I, 267 et s.
3 Nous trouvons ces menaces reproduites successivement dans les canons des onzième, douzième et treizième conciles généraux (1179, 1215, 1245): Mansi, C<M. concii, XXII, 230, 1066; XXIII, 631.
4 Citons p. ex. les conciles tenus à Montpellier en 1162 et 1195; voy. Mansi, XXI, 1159; XXII, 667; celui de Nicosie ((Tiypre) eu 1251: ibid. XXVI, 336.