‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 124 sur 145 · VIII. VÊgypte · texte numérisé non relu

VIII. VÊgypte

papes, dans divers brefs, donnèrent de solennels avertissements aux habitants des villes commerçantes.1 Les autorités de ces villes ne pouvaient faire moins que de les répéter et de prononcer des peines contre ceux qui faisaient un pareil abus de la liberté du commerce. Les consuls de Gênes (1151) et Pietro Ziani, doge de Venise (1226), rendirent pour leurs concitoyens des ordonnances spéciales sur ce sujet; Jayme Ier, roi d'Aragon, fit de même pour les habitants de Montpellier (1231) et pour ceux de Barcelone (1274).* La ville de Pise introduisit des dispositions restrictives de cet abus, d'abord dans son statut (Brève) de 1286 et, plus tard encore, dans ceux de 1305 et de 1343.» Malgré tout ce luxe de menaces officielles, il est permis de douter qu'elles aient jamais été prises au sérieux et que les peines édictées aient été appliquées dans leur rigueur. La ville de Pise jouait précisément dans cette question, un rôle des plus équivoques. Dans les traités conclus par ses ambassadeurs avec les souverains égyptiens, le transport de matériel de constructions navales et d'armes, par des vaisseaux pisans à destination de l'Egypte, est sous-entendu comme un fait absolument usuel; bien plus, dans le traité de 1173, les Pisans prennent formellement l'engagement d'importer ces articles.* Le fait est que la tentation devait être grande pour eux, car la production du fer et de l'acier constituait une des principales branches d'industrie de leur pays.6

Ces catégories de marchandises mises à" part, pour toutes les autres, le commerce avec l'Égypte fut considéré comme licite pendant toufr le Moyen-Age. Une seule fois, le pape Innocent III, plus rigoureux que les autres, menaça d'excommunication, d'une manière générale, quiconque trafiquerait avec les Sarrasins; mais la république de Venise lui fit re-

1 Innocent III aux Vénitiens, en 1198; Ejnst., éd. Baluze, I, 306; Grégoire X aux bourgeois de Gênes et à ceux de Montpellier en 1272, en termes à peu près identiques (Raynald, Annal, eccles.

a. h. a. n° 13 — 16; Germain, Hisi. du commerce de Montpellier, I, 266 et ss.), à ceux de Narbonne (Port, Essai sur t'hist. du commerce maritime de Narbontie, p. 128).

» Lib.jur. I, 158; Taf. et Thom. II, 260 et ss. ; Germain, Hist. de la commune de Montpellier, II, 39, not; Capmany, Memorias, II, 36 et s. Voy. une ordonnance du grand conseil de Venise, de l'an 1254, visant spécialement les ventes d'armes aux Sarrasins, dans Thomas, Die Ultesten Verordnungen der Vcnetianer filr

ausicàriige Angciegenheiten , Abh. der Munchn. Akad., Cl. I, sect 1, p. 139 et s. Pour le bois, un décret des autorités vénitiennes de l'année 1281 (ibid. 141) fait exception en faveur des récipients en bois et des planches dont la longueur ne dépasse pas six pieds.

■ Statuti Pisani, éd. Bonaini, I, 412 et s.; m, 426, 578.

4 Amari, Dipl. arab., p. 243, 260, 289; voy. aussi Doc. suite relax, tosc. p. 7.

• Les Arabes connaissaient les lames d'acier de Pise, moins cependant que les lames de l'Inde; elles passaient pour aussi tranchantes, mais la trempe en était moins bonne; voy. Gayangos, Étude sur Al-Makkari, I, 393 et s.

388 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.

présenter par ses ambassadeurs le coup que porterait à sa prospérité la fermeture de ce marché et, par égard pour elle, le pape consentit à autoriser, au moins provisoirement, le maintien du statu quo et à limiter la prohibition au matériel de guerre.1 Cependant^ de temps à autre, pendant les préparatifs d'une croisade, l'Église réclamait l'interruption des envois de navires marchands vers l'Egypte, et les nations commerçantes devaient bien se soumettre, car le but de cette défense était d'assurer aux croisés des moyens de transport suffisants et d'empêcher les Sarrasins qu'on allait combattre de recevoir d'Occident, au moment même où les hostilités allaient commencer, les objets qui leur étaient le plus nécessaires pour les soutenir.8

Ces temps d'arrêt n'interrompaient en somme que d'une façon passagère le mouvement actif de navigation qui se faisait entre l'Occident et l'Égypte. H semblerait que la période des croisades ne dût être rien moins que favorable à ce trafic, et pourtant ce fut précisément à cette occasion qu'il prit un immense développement Auparavant, Alexandrie n'était guère visitée que par les Vénitiens, les Amalfttains et les Génois; à partir de cette époque une quantité de nations furent constamment représentées sur ce vaste marché. Benjamin de Tudèle3 nomme jusqu'à vingt -huit pays ou villes dont il a vu là des marchands; il est vrai que son texte est fréquemment altéré et que, dans son énumération, il ne tient aucun compte de l'ordre géographique, de sorte que parfois on reconnaît difficilement, sous le nom inscrit, le pays que l'auteur avait en vue; les voici dans l'ordre où il les indique: Venise,4 la Toscane, la Lombardie, la Pouille, Amalfi, la Sicile, Raguse (?), l'Espagne, la Russie (?), l'Allemagne, la Saxe, le Danemark, la Galice,5 la Flandre, l'Artois (?),6 la Normandie, l'Ile de France, le Poitou, l'Anjou, la Bourgogne, le Maine, la Provence, Gênes, Pise, la Gascogne, FAragon, la Navarre. J'ai placé un point d'interrogation à la suite des noms dont la signification me semble incertaine et je dois dire tout d'abord que l'exactitude de cette liste me paraît très-suspecte. Que les villes et les pays riverains de la Méditerranée aient entretenu un trafic avec l'Égypte,

1 Voy. plus haut la citation d'un bref du pape de l'année 1198.

* Voy. p. ex. les canons du concile de Latran, en 1216, dans Mansi, /. e. XXII,

" Éd. Asher, I. p. ip du texte hébreu, p. 167 de la traduction anglaise; II, p. 218 et ss. des annotations.

4 L'éd. Asher porte "Valentia" mais la ecture du Cod. Bodlej. "La Venecia" est

préférable; voy. Riant, dans la Revue des quest. hùst., janv. 1878, p. 101, not, 1.

5 La forme même du mot indique qu'il ne peut être question de l'Angleterre.

6 Le mot hébreu semble indiquer qu'il s'agit de l'Artois, ce qui serait assez naturel, ru sa proximité des Flandres; il est plus difficile de trouver par quelle transformation on a pu trouver dans ce mot le Hainaut.

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