‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 14 sur 145 · De V apparition de Mahamet aux croisades · texte numérisé non relu

De V apparition de Mahamet aux croisades

de relations commerciales entre Mayence et l'extrême Orient L'arabe espagnol Abou-Bekr- Mohammed (né en 1059), originaire de Tortosa, d'où le surnom de Tortouchi qui lui est généralement donné, visita un jour Mayence, probablement au cours de l'un des grands voyages qu'il fit dans sa jeunesse à travers les pays chrétiens ; il y vit des monnaies d'argent de Samarkand, frappées de 913 à 915 par le prince samanide Nassr II, fils d'Ahmed. Il est difficile d'admettre que ces pièces, frappées au commencement du Xe siècle, eussent encore cours à Mayence vers la fin XIe; aussi est -il probable que Tortouchi ne les trouva pas sur le marché comme monnaie courante, mais qu'on les lui montra comme curiosité, à cause de sa qualité d'Arabe. Néanmoins ce détail pourrait bien faire croire que Mayence aurait pris part, tout au moins de loin, dans un temps reculé, au commerce des riverains de la Baltique avec la Russie et l'Orient, commerce qui amena en Europe de si grandes quantités d'argent samanide; ajoutons que ce fait est jsolé, car on n'a pas constaté en deçà de l'Elbe une seule trouvaille d'argent arabe, et que, par conséquent, il faut se tenir sur ses gardes. On peut en donner encore une autre explication; c'est que des Russes, venus en Allemagne pour d'autres raisons que des affaires de commerce, y auront apporté cet argent et l'y auront laissé. Les chroniques allemandes font mention de plusieurs ambassades russes venues à la cour d'Allemagne pendant le Xe et le XI8 siècle (959, 973, 1040, 1042); il est vrai qu'elles n'indiquent pas si ces ambassades passèrent par Mayence, mais on sait que le grand -duc Isaeslav vint de Kiev à Mayence même, en 1075, implorer le secours du roi Henri IV et qu'il portait avec lui une quantité d'objets précieux. Cela se passait précisément à l'époque ou Tortouchi paie oui ait l'Europe, car à partir de 1083 il se fixa en Egypte pour le reste de ses jours. Ne peut-il pas se faire que les dirhems vus par lui à Mayence y eussent été laissés par le grandduc russe? Il est permis de préférer la seconde explication à la première, mais il n'y a cependant rien d'invraisemblable dans la supposition que Mayence ait été en rapport avec l'Orient. La source arabe qui nous a fourni l'anecdote de Tortouchi donne précisément la preuve de ces rapports, car elle ajoute: "il est merveilleux qu'on trouve en abondance dans cette ville, située à l'extrême Occident, des épices qui ne se rencontrent que dans l'extrême Orient, comme le poivre, le gingembre, le clou de girofle, le costus et le galanga, tous produits exportés des Indes." Si c'est par des contemporains que le géographe Kazwînî (c'est à lui que nous empruntons cette citation) a su que l'on trouvait de ces épices à Mayence, nous aurions ici la preuve qu'à l'époque où le trafic avec l'Orient était des plus actifs, on en apportait certains produits jusque là, ce qui, d'ailleurs n'est rien moins que surprenant: Kazwînî

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écrivit son ouvrage en 1263 et le refit en 1276, 1 mais il est extrêmement probable qu'il a emprunté le renseignement relatif aux épices comme l'autre, à Tortouchi, et ceci nous fait connaître une chose plus intéressante, à savoir qu'avant les croisades Mayence recevait déjà des Indes des épices de toute* sortes. Mais ces épices ne pouvaient guère arriver par la même voie que l'argent samanide; on peut affirmer qu'elles avaient passé la Méditerranée sur des vaisseaux vénitiens.2 Il ne faudrait cependant pas se figurer que, dans ce commerce, le rôle des gens de Mayence fût purement passif. Gfrôrer8 suppose avec raison qu'à l'époque des Othons certains grands marchands de Mayence allaient faire des affaires jusqu'à Constantinople-, c'est la seule manière d'expliquer le choix, extraordinaire en toute autre circonstance, que fit le roi Othon Iw en 949, en désignant comme ambassadeur à la cour de Byzancc un riche marchand de Mayence, nommé Liutfrid.4 Pour se rendre de Mayence à Constantinople, ce Liutfrid passa par Venise; on peut donc admettre que, pour en venir, les produits de l'Orient devaient suivre le même chemin. Il ne nous est pas possible d'entrer dans plus de détails sur ce sujet. Au Moyen -Age, pour aller d'Italie en Allemagne, on suivait généralement l'ancienne voie romaine qui longeait le lac de Côme,5 coupait la ligne de douanes à Chiavenna,6 traversait la Bregaglia et le col du Septimer,7 passait à Coire et aboutissait au lac de Constance-, là, une certaine activité commerciale s'était développée de bonne heure sur deux pointe: Rorschach au sud -ouest et Constance à l'extrémité supérieure du lac8 Or, pendant tout le Moyen -Age les villes du lac de Constance entretinrent d'activés relations avec celles du haut et du moyen Rhin.

H nous reste à jeter un coup d'oeil sur le sud- est de V Allemagne et à rechercher si, avant les croisades, il n'existait pas déjà un courant commercial entre le Levant et le Danube. On sait que Charlemagne avait commencé la construction d'un canal entre l'Altmûhl et la Rednitz,

1 Wustenfeld; voyez l'annonce faite de «on édition de Kazwini, Goft. gel. Anx. 1843, p. 360 et a.

' Fnehn, BelettchtungdermerkicUrdigm Xotix eines Arabers aus dent eilfîen Jahrhtmdert iiber die Stadt Mainx, dans les Mém. de l'Acatl. de St Petersb., Série VI. Seimees politiques. H, (1834) p. 87—99.

9 Oregor VU, VII, p. 212.

4 Liutprandi antapodosis, dans Pertz,

sa ni, 338.

4 Annal. Fuld., dans Pertz. SS. I. 412.

" Mohr, Cod. dipl. I, 97 et s.

: Mohr. ibid. I. 58 et h.. 155. 396 et s.:

H. Meyer, Die riimischcn Alpenstrossen in der Sehircix ( Mittheilungen der antùf. des. in Zurich, XIII, 1861) p. 131.

8 Neugart, ( 'od. dipl. Alamann. n« 7», 820. H n'est pas douteux que les moine* de S1 Gall faisaient venir du lac de Constance les épices qu'ils mêlaient a leur vin. et le poivre dont ils se servaient pour assaisonner leurs poisson» ou leurs sauces (piperatae, poivrées). Eklcehardi bcncdicfiones ad mensas (écrit vers l'an 1000) v. 56 et s., 141, 146. 152, 154, 159. 247. dans les Mittft. der nntûj. des. in Ziirirh. III.

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travail resté inachevé; on lui a prêté l'intention de faciliter par ce moyen les communications entre l'Orient et l'Occident A l'époque où il fit commencer les travaux, il préparait une nouvelle expédition contre les Avares; il venait de terminer victorieusement une première campagne, mais elle avait été de trop courte durée pour lui permettre d'anéantir ces redoutables ennemis. H est évident qu'en reliant les deux rivières par un canal artificiel, l'intention de l'empereur était d'assurer la rapidité de concentration de son armée et la facilité de transport de ses approvisionnements. Qu'à côté de ce but immédiat il ait songé à venir en aide au commerce, c'est possible, mais c'est aller beaucoup trop loin que d'attribuer à ce projet la vaste portée que nous indiquions plus haut1 L'esprit de Charlemagne était assurément assez vaste, nous le verrons encore, pour comprendre la valeur d'une voie qui eût mis son empire en communication avec l'Orient, mais il se rendait aussi un compte exact de la situation politique des pays situés sur le cours inférieur du Danube, et il savait que, de longtemps, il ne serait pas possible d'organiser un service régulier de marchandises par cette voie. Au nord de l'empire grec, les Bulgares du Danube occupaient tout le pays. On ne peut pas dire qu'ils fussent trop peu civilisés pour s'occuper de commerce, loin de là; comme leurs frères du Volga, ils l'aimaient et avaient entretenu avec les Grecs, dès une époque très reculée, des relations réglées par des traités;2 il y avait à Constantinople des marchands de cette race établis à poste fixe, et leurs affaires prospéraient au point d'exciter la jalousie des marchands grecs, tellement qn'à la suite d'une série d'intrigues on les força de transporter leurs comptoirs sur un marché secondaire, Thessalonique; cet acte fit éclater la guerre entre le roi bulgare Siméon et l'empereur Léon VL8 Cependant les choses auraient encore pu marcher ainsi, en dépit des nombreuses guerres qui venaient de temps à autre mettre des entraves au commerce; mais, en remontant le Danube, on débouchait dans les plaines

1 Dans un récente publication, Mr v.

Inama Sternegg, (Deutsche WùsenschaflsgescÂ. I, 436 et s.) a pria très vivement parti pour cette hypothèse : selon Mr Simson (Jahrbucher des deutschen Beichs unter Karld. Or. II, 56) l'empereur n'aurait eu en vue que la facilité des opérations militaires. Waitz (Deutsche Verfassungsgeschichte, TV, 26) et Riezler (Qesch. Baiems I, 272, cf. 181) admettent qu'à côté de sa destination militaire, le canal devait servir aussi au transport des marchandises en général.

1 Theophanes, éd. Bonn, 1, 776. Ils avaient pour intermédiaires les marchands grecs des villes maritimes du Pont, telles que Hesembria et Anchialos, que les rois bulgares avaient enlevées aux empereurs byzantins.

' Theophanes contin. p. 357; Léo Qrammaticus, p. 266 et s. ; Oeorgius Hamartolus, éd. Murait, p. 771; Theodosius Melitenus éd. Tafel (Monum. saecul. acad. Monac.

1859), p. 186. Voy. aussi Cedren. II, 254.

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de la Pannonie, occupées par les Avares, peuplade de cavaliers nomades, qui conservèrent jusqu'au bout leurs mœurs farouches: 1 ils entassaient d'immenses trésors dans leur grand château -fort circulaire; mais ce n'était pas le commerce qui les leur procurait; c'était le fruit de brigandages ou de tributs imposés à de faibles voisins. Tout ce que les sources les plus dignes de foi nous font connaître d'eux nous oblige à les regarder comme incapables de faire du commerce. Une tradition transmise par les Bulgares aux Grecs et conservée par Suidas,* mais d'un caractère tout légendaire, attribue leur perte, entre autres causes, à ce qu'ils seraient devenus tous marchands (tpnopoi); et l'auteur remarque qu'ils s'étaient pervertis et se trompaient les uns les autres, ce qui démontre clairement qu'il s'agit ici non pas d'un commerce international, dans lequel auraient pu trouver place les produits de l'Orient, mais d'un simple trafic entre Avares, dont l'objet était le produit du butin. En 796, l'armée franque parcourut leur pays et y mit tout à feu et à sang; elle y recueillit un butin considérable, de l'or, de l'argent, des bijoux, mais rien dans tout ces objets n'indique nécessairement, par son origine, l'existence de relations commerciales avec l'Orient, car les pallia serica dont il est fait mention faisaient très probablement partie du tribut que leur payaient d'ordinaire les empereurs byzantins.3 Après ce désastre la décadence des Avares se prononça rapidement; au commencement du IXe siècle, des marchands allemands de Ratisbonne et de Lorch parcoururent leur pays,4 mais il est douteux qu'ils y aient trouvé des produits de l'Orient La situation ne s'améliora pas, au point de vue commercial, quand les Hongrois s'établirent, vers la fin du même siècle, dans les plaines de la Pannonie, si l'on peut parler d'établissement à propos d'un peuple qui parcourait la moitié de l'Europe comme un ouragan, la couvrant de ruines et de cadavres. Étrangers à toute civilisation, ignorants même de l'agriculture, redoutés au loin comme un épouvantable fléau,5 les Hongrois n'avaient assurément ni le goût ni l'intelligence du commerce,6 ni la moindre idée de se faire, par ce moyen, les intermédiaires

1 Bttdinger, Ôsterr. Gesehiehte, I, p. 61 et 88., 131, fait une peinture réussie de leur caractère.

'Ed. Bernhardy, I, p. 1017, h. v.

BovXyaçat.

* Pour les preuves, voy. Simson, Op.

cit. n, 104, 106 et s., 123 et s.

4 Capitulare Caroli Magni, in Tfwodonis villa promulgatum, Dec. 805, dans Pertz. Uges, I, 133.

5 Dtimmler, dans les Archiv fur Kundt fisterr. Oeschichtsquellen, X, 70; Bttdinger, Ôstcrr. Oesch. I, 228 et 88.; Krug, Forschungen in fier cUtcren Oesehiehtc fiusslands, II, 386 et s.

■ On a prétendu que déjà, du temps du roi mérovingien Dagobert, on voyait des Hongrois aux foires de S* Denis près Paris; mais c'est une erreur qui vient d une fausse lecture, Ungari au lieu de

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entre l'Orient et l'Occident Le commerce universel ne put se frayer une voie à travers les pays que baignent le Danube et la Theiss, que le jour où le roi S* Étienne (f 1038) eut accompli la grande œuvre civilisatrice qui assure à son nom une gloire ineffaçable. La faveur avec laquelle il accueillait les étrangers de toute nation et de tout rang, dans l'espoir d'introduire par leur influence la civilisation chez son peuple, la rigueur avec laquelle il réprimait le brigandage et veillait à la sécurité des routes, encouragèrent les pèlerins à passer par la Hongrie pour se rendre à Jérusalem, et même, depuis lors, les pèlerins de France et d'Italie préférèrent cette route parce qu'elle leur évitait un voyage par mer.1 Il est permis de croire que les mêmes motifs engagèrent les marchands étrangers à visiter plus fréquemment le pays. Un certain passage d'une loi de 1092 * prouve qu'il y avait à cette époque, en Hongrie, des mahométans établis en permanence et qui vivaient de leur commerce. D'un autre côté, les relations nouées par le roi S* Etienne dans divers pays de l'Europe profitaient aux marchands hongrois. H paraîtrait qu'il se forma, à cette époque, dans Constantinople, une colonie hongroise, car la splendide église que S1 Etienne y fit construire n'était certainement pas un simple monument de luxe.3 On peut croire qu'une certaine gloriole ne fut pas étrangère au sentiment qui inspira au saint roi la pensée d'illustrer son nom par de grandes fondations pieuses dans les principaux centres de la chrétienté, mais il n'est pas niable que la construction de l'église de Constantinople était le complément pratique des fondations analogues déjà faites à Rome et à Jérusalem: il avait voulu assurer aux Hongrois qui entreprenaient un pèlerinage au foyer de la chrétienté ou aux Lieux -Saints, à la fois des moyens d'édification et un toit hos-

Wicarii, marchands de Wicus portus, probablement Quentowick, & l'embouchure de la Cancho, non loin de Boulogne; voyez Pardessus, Diplomala, Charte, etc. II, 4.

1 Glaber. Rodulfus hist., éd. Pertz SS. VU, 62. Citons par exemple Guillaume, comte d'Angoulème 1026—1027, d'après la relation d'Adhémar, dans Pertz SS. IV, 145 et 8.; l'auteur de YHistoria pontifieutn et eomitum Engolismcnsium , après avoir copié la relation d'Adhémar (voyez Labbe, Biblioth. mscr. libr. EL 254, cap. 25) ajoute ce qui suit: "nam ante eum (Wilhelmum) per illas partes nullus pra&terierat, quippe quia novella adhuc chrwtianitas per Ungriam et Sclavoniam erat"; en second lieu l'abbé de S* Hubert (Ar-

dennes) Theoderic, en 1053, d'après sa Vie, dans Pertz, SS. 12, 45; puis l'abbé de 8t Evroul (Normandie) Théoderic, qui vit déjà un hospice construit pour les pèlerins (peut-être le monastère actuel de Melk) sur le point où l'on passait du pays des Bavarois au pays des Huns (Hongrois) (Orderic Vital, éd. Le Prévost, II, 64); enfin en 1068—1059, le fameux annaliste Lambert von Hersfeld; voy. ses Annales dans Pertz, SS. V, 159, 160.

7 Ladislai régis decreium I, cap. 9, dans Endlicher, Monumenta Arpadiana, p. 327.

3 Vit a major Stephani régis, cap. 12, dans Pertz SS. XI, 235.

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pitalier; d'où, la fondation ri' une église canoniale à Rome, et d'un monastère à Jérusalem. Mais Constantinople n'était pas un lieu pèlerinage pour les Hongrois; tout au plus était-ce une étape sur le chemin de Jérusalem; quel but pouvait donc avoir la construction d'une église dans cette ville, sinon de donner satisfaction aux besoins religieux des marchands qui y étaient fixés?1 Malheureusement, après la mort de S* Etienne, la situation s'assombrit de nouveau; les rivalités entre les prétendants à sa succession, des guerres fréquentes contre les Allemands firent, pour un certain temps, retomber son royaume dans les anciens désordres et dans le paganisme. Il était réservé aux rois André (1045—1060) et Ladislas (1077—1095) de rétablir l'ordre et la paix intérieure. Un détail donnera un idée du soin avec lequel, avant eux, les voyageurs évitaient le territoire de la Hongrie; c'est que le roi André lui-même ne put s'empêcher de soupçonner les intentions d'une troupe de pèlerins qui traversa son royaume en 1054, sons la conduite de Lietbert, évêque de Cambrai, "car," dit le biographe de Lietbert, "presque personne ne suivait ce chemin."8 Pour résumer en quelques mots l'histoire des Hongrois avant les croisades, nous savons maintenant que, pendant le premier siècle qui suivit leur établissement sur les bords du Danube, il n'y eut jamais une période de calme assez longue pour permettre aux marchands étrangers d'entreprendre avec quelque suite des voyages à travers leur pays avec des produits byzantins ou orientaux; jamais non plus leurs mœurs ne se plièrent aux exigences de ce commerce de transit; un pareil commerce ne pouvait s'établir que sous un régime régulier, et ce régime ne fut organisé qu'au XI0 siècle; enfin, vers le milieu de ce siècle, le pays fut de nouveau troublé par une série de désordres intérieurs et extérieurs, nécessairement nuisibles au développement du commerce. H n'est pas rare de trouver des écrivains qui, sous prétexte d'histoire du commerce, se permettent d'affirmer qu'avant les croisades les relations entre l'Allemagne et l'Italie étaient peu actives et que l'Allemagne recevait les produits de l'Orient par le Danube. Cela ne soutient pas la discussion. En tout cas, dans toute cette époque je ne saurais

1 On possède une preuve irréfutable des relations que la Hongrie entretenait alors avec Constantinople, et, au delà de cette ville, avec le monde arabe; c'est la chasuble donnée, en 1031, par la reine Gisèle, épouse de S* Etienne, a l'église de Ste Marie de Stuhlwissenbourg et que l'on conserve de nos jours à Ofen, comme manteau de couronnement; la soie pourpre, d'un dessin du plus pur goût byzantin, les fils d'or dont elle a été brodée de la maiu même de Gisèle, enfin la soie de

couleur violet-rougeatre dont le collet est doublé, avec ses bizarres figures d'animaux, ses croissants et ses étoiles à sept pointes, sont autant de témoins d'une origine arabe. Voy. Bock, dans les Mittheilungen der KK. Central- Corn mission, 2° année (1857) p. 146 et sa.; 4" année (1859) p. 257 et ss., et Qeschic/Ue der liturgùschen Gewander, I, 157 et ss.

• Viia Lietberti, Acte SS. BoU. 6 Juin, p. 507.

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pas trouver une série d'années, si courte qu'elle soit, où la situation intérieure de la Hongrie eût permis l'établissement de ce commerce de transit; qu'il se soit présenté ça et là des moments où des tentatives en ce sens furent possibles, je ne le nie pas; qu'il en ait été fait, c'est très probable, nous en avons même quelques indices; mais, je prétends que jamais le commerce du Levant ne suivit cette route d'une manière permanente à l'époque qui nous occupe.

Il existait cependant d'autres chemins du Nord au Danube par les pays slaves; ils aboutissaient au fleuve en territoire allemand, sans emprunter le territoire hongrois. Nous possédons un document, écrit à Raffelstetten entre 903 et 907, qui nous fait connaître le régime douanier de la partie du Danube comprise entre Passau et Mautern;1 on y voit que les Allemands fréquentaient les marchés de leurs voisins les Slaves de Moravie, et que des marchands slaves, venus de Russie et de Bohème, passaient par les bureaux de douane échelonnés le long du Danube : Sclavi qui de Rugis vel de Baemanis mercandi causa exeunt, dit le texte en question: ceci demande quelques explications. Les Rugi seraient, d'après Dûmmler et Dudik, des Moraves; d'après Bûdinger, des Rugiens de la mer Baltique; d'après Waitz, Kœmmel et Riezler, des Russes. Pour moi, il me paraît inadmissible que, dans un seul et même document, les Moraves soient désignés tantôt sous une appellation (Moravi, Maràhi) tantôt sous une autre (Rugiens); je ne crois pas non plus qu'au commencement du Xe siècle personne, sur les bords du Danube, gardât encore le souvenir de l'apparition passagère des Rugiens à l'époque des grandes invasions, ni qu'on donnât aux Moraves le nom de cette antique peuplade, dont ils étaient devenus les successeurs problématiques sur le cours moyen du Danube. Les côtes de la Baltique sont trop éloignées pour qu'il puisse être question ici des Rugiens qui ont donné son nom à l'île de Rugen : mais, ce qui ne me semble pas impossible, c'est que les Russes aient fait de fréquentes apparitions sur les bords du Danube; dans la continuation de Regino (ad. an. 960—962), ils sont précisément désignés sous le nom de Rugi.2 Maintenant, ces marchands slaves venus de Russie apportaient-ils avec eux des produits de l'Orient? la réponse est négative, du moins s'il faut en croire notre charte, car l'auteur n'indique que les chevaux, les esclaves et la cire, un des produits les plus abondants chez les Slaves, grands éleveurs d'abeilles.

1 Perte, Legg. m, 480 et ss.; Ur- X, 69.; Dudik, Oeschichte Mahrens. I,

kundenbuch des Landes ob der Enns, 350,382; BUdinger, Ôsterr. Oeseh., I, 157;

II, 54. Waitz, Deutsche Verfassungsgesch., TV, 61 ;

* Voyez sur ce point Dummler, Die Kaemmel, Die An fange deutschen Lebens

xùdost lichen Marken des frànkischen Reichs, in Oesierrcich, p. 288; Riezler, Oesch.

dans les Archiv fur Kunde osierr. Oesch. Baieras, I, 274.

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Ainsi, les parties allemandes du bassin du Danube ne recevaient aucun produit de l'Orient par les pays slaves, fort peu par la Hongrie: la plus grande partie arrivait du sud, par l'Italie. Les anciennes voies percées par les Romains à travers les Alpes existaient encore, du côté du Tyrol et de la Carinthie comme du côté de la Suisse, et, heureusement, sur ce long parcours, il n'était venu s'établir aucune de ces hordes barbares qui eussent pu gêner le commerce ou même le supprimer complètement Certains historiens ont poussé les choses plus loin; ils ont été jusqu'à prétendre que les débris d'un ancien groupe de marchands romains s'étaient conservés à Ratisbonne jusqu'au milieu du Moyen- Age.1 Mais, en y regardant de plus près, on reconnaît que ce groupe se réduit à un seul individu, d'origine romaine, mais portant un nom allemand, qui vivait an IXe siècle: on en rencontre ça et là d'autres, de même origine, dans le midi de l'Allemagne, mais plus fréquemment parmi les habitants des campagnes que parmi ceux des villes.» On trouve, dans quelques documents des siècles postérieurs, une certaine rue de Ratisbonne désignée sous le nom de inter Latinos, en allemand Walhengasse (Gasse der Wselschen); mais il est bon d'observer que cette rue se trouve dans la ville neuve et qu'ici le mot Latini ne désigne pas un noyau d'anciens romains incorporés à la bourgeoisie, mais un certain nombre de familles de marchands de langue romane, Italiens ou Français; la preuve en est que, dans l'un de ces documents, l'appellation inter Latinos est remplacée par l'expression inter GaUicos* Ajoutons que, s'il est prouvé que ce n'étaient pas des marchands d'origine romaine qui faisaient le commerce entre l'Italie et Ratisbonne, l'existence de ce commerce est cependant indiscutable. D'après une tradition persistante, les gens de Ratisbonne auraient été les premiers, parmi les Allemands, à fréquenter Venise pour affaires de commerce: cette tradition doit être basée sur quelque fait. Il paraît, d'ailleurs, que, dès le commencement du Xe siècle, la ville d'Augsbourg entretenait, elle aussi, des relations commerciales avec l'Italie et en recevait des produits de l'Orient. Par où auraient pu y arriver les étoffes de pourpre de Tyr dont l'évêque d'Augsbourg Adalbéron fit cadeau au monastère de S* Gall en 908/ sinon par l'Italie et probablement par Venise? A cette époque il était de notoriété publique que les Allemands tiraient d'Italie leurs soieries et leurs épices^

1 Gemeiner, Ursprung der Stadt Re- 8 Gemeiner, Op. cit., p. 22. Hegel a

gensburg, p. 22 , 47, 64; DOnniges, Dos eu le mérite de démontrer ce qu'il y a

deuisehe Staatsrecht und die deuteche de mal fondé dans ces anciennes traditions

Reichsvcrfatsung, 1,248 et 8.; Wittmanu. (Ocsch. der Stiidtetcrfassung ton Italien,

dans les QueUen und Erôrterungen xur II, 383 et sa.).

baier. und deutsch. Oesch., I, 97. * Trudp. Neugart, Cod. dipl. Alamatm.

' Waitz, Deutsche Verfasttungsge- n° 667.

schichte, n, 177 et s. s Eu 911, le roi Conrad I*' alla visiter

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