‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 132 sur 145 · VIII. LÊgypte · texte numérisé non relu

VIII. LÊgypte

servant de l'intermédiaire d'un Génois désigné sous le nom de Ruggeronus pour échanger une certaine quantité d'alun d'Égypte contre des produits de l'Occident1 Mais nous trouverons un indice plus certain dans un détail des conquêtes de Saladin en Palestine. Parmi les prisonniers faits à Ascalon et dans d'autres villes du sud de la Palestine, se trouvaient cinq cents individus de race franque : le sultan les dirigea sur Alexandrie (automne 1187) avec autorisation de s'y embarquer pour l'Europe sur des navires occidentaux. Nous apprenons à cette occasion que, pendant l'hiver de 1187—1188, il y avait dans le port d'Alexandrie trente-sept vaisseaux marchands venus de Gênes, Pise, Venise et autres villes d'Occident.2 Par lui-même, ce nombre ne parait pas bien significatif. Mais, si l'on songe que la grande majorité des marchands allait faire ses affaires en Egypte pendant la bonne saison et que les capitaines de navires aimaient mieux hiverner chez eux qu'à l'étranger, on sera disposé à admettre que, pendant le printemps, l'été et l'automne, ce n'étaient point trente-sept vaisseaux, mais des centaines de bâtiments qui devaient se trouver réunis dans ce port Le même fait nous servira encore à montrer jusqu'où allaient, en dépit de toutes les assurances d'amitié, les défiances des autorités d'Alexandrie à l'égard des Occidentaux. Les patrons des navires rechignaient à recevoir à leur bord les malheureux prisonnière d' Ascalon, parce qu'ils n'avaient ni argent ni vivres ; mais le gouverneur d'Alexandrie avait un moyen de leur forcer la main ; il refusa de leur délivrer leurs vergues et leurs gouvernails jusqu'à ce qu'il eût d'eux la promesse d'embarquer leurs compatriotes et de les traiter convenablement pendant la route. Ainsi, le gouverneur d'Alexandrie contraignait tout nouvel arrivant à déposer sous sa garde les vergues et le gouvernail de son navire; bon moyen pour empêcher les patrons de navires et les marchands de quitter le pays avant acquittement complet de toutes les taxes et de s'assurer la possibilité d'exercer des représailles sur les marchands d'une nation si quelqu'un de leurs compatriotes s'était rendu coupable de quelque méfait à l'égard de sujets égyptiens. Et cette formalité était encore en vigueur en 1188, quand Saladin en avait promis la suppression, aux Pisans spécialement, depuis 1173! 8 On voit que, sous le régime musulman, les marchands occidentaux

1 Ruggeronus tomba entre les mains de pirates pisans avec sa cargaison d'alun; Saladin envoya à ce propos à Pise un ambassadeur chargé de remettre deux lettres que Ton trouve dans A m, tri , p. 262 et s.

■ Contin. de Guill. de Tyr, p. 101—103: cf. l'extrait de Y Histoire des patriarches d'Alexandrie, dans Micbaud-Reinaud , Bi-

blioth. des crois., IV, 213. On trouvera des preuves de ce trafic pour quelques particuliers de Venise pendant les années 1188 et 1189, dans les actes d'intérêt privé insérés sous les n°« LXXXITI et LXXXVI, dans l'^re*iV. Veneto, XX, 54 et s., 57.

' Amari, p. 258.

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devaient se sentir à moitié prisonniers en Egypte et qu'ils n'y jouissaient pas, à proprement parler, d'un seul moment de sécurité absolue.

La catastrophe qui depuis longtemps menaçait les états croisés de Palestine éclata à la suite de la campagne victorieuse de Saladin, mais elle eut pour résultat naturel de provoquer de nouvelles croisades. Il s'agissait tout d'abord de reconquérir le plus possible en Terre -Sainte et c'était déjà une tâche suffisamment difficile: il ne fallait rien moins que la hardiesse d'imagination d'un Richard Cœur-de-Lion pour songer à s'attaquer directement à l'Égypte, immédiatement après la prise d'Acre; le prince discuta pourtant ce projet avec le consul génois Morino di Piazzalonga et fit son possible pour obtenir la coopération de la république de Gênes pour la campagne qu'il se proposait d'entreprendre pendant l'été de l'année 1192.1 Les choses en restèrent pour le moment à l'état de simple projet, mais toujours de nouveaux faits venaient prouver que l'Égypte était l'ennemie la plus dangereuse des états croisés, et l'idée mise en avant par Richard fit peu à peu son chemin jusqu'à ce qu'enfin on en vint à dire tout haut qu'il fallait la frapper au coeur, que c'était le seul moyen d'affranchir la Terre-Sainte de cette menace constante. On sait que la pensée d'où sortit la quatrième croisade, organisée par les chevaliers flamands et français, était d'entreprendre une campagne contre l'Égypte et que les négociations entamées avec le doge Dandolo, lorsque celui-ci leur offrit son alliance, tendaient à ce but.5

Sur ces entrefaites, le prince Alexis, chassé de Constantinople, était allé implorer l'assistance de son beau-frère, Philippe de Souabe, et l'insistance mise par ce dernier à lui procurer des protecteurs, fournit au doge un excellent prétexte pour détourner la croisade de son objet En effet, Venise avait un intérêt politique de premier ordre à provoquer un changement de régime à Constantinople; elle tenait à venger les humiliations et les injures que lui avait tait subir un indigne despote. Avec l'appui d'une armée telle que peut-être la république n'en retrouverait jamais, on pouvait parler haut sur le Bosphore: l'occasion était trop belle pour la laisser échapper; Enrico Dandolo le comprit Dans une étude récente, M. le comte Riant,8 parlant de l'homme qui fit prendre à la croisade cette direction inattendue (il en fait d'ailleurs retomber la responsabilité plus encore sur l'empereur d'Allemagne que sur le doge), à prononcé le mot de trahison. Cette accusation serait fondée, s'il était

1 Voyez les deux documents du 11 oct romanes, p. 6; Geoffroy de Villehardouin.

1191 (et non 1190) dans le Lib.jur., I, éd. de Wailly, p. 18. 366 et s.; ils confirment au moins en 1 Innocent m, Philippe de Souabe et

partie les vastes projets attribués à ce BonifacedeMontferrat^rw«d<rjryw*/io/i-î

prince par Sanuto, Seer. fidei. crue., p. 202. historiques, 1875).

* Rob. Clary, dans Hopf, Chron. gréeo-

VIII LÊgypte.

établi que cet homme avait pu prévoir la marche des événements, supposer que les croisés se trouveraient arrêtés à Constantinople et dans l'impossibilité de revenir à leurs premiers projets. Oui, il y aurait lieu de parler de trahison si le doge s'était laissé influencer par des promesses du sultan. On l'a dit: le chroniqueur Ernoul qui appartient au monde des chrétiens de Syrie, d'autres encore qui l'ont copié ou qui écrivaient dans le même ordre d'idées, parlent d'une ambassade égyptienne qui serait allée porter à Venise de riches présents au moment du rassemblement de l'armée croisée et aurait fait miroiter aux yeux des Vénitiens des privilèges extraordinaires, des bénéfices énormes à réaliser à Alexandrie, à condition que le doge usât de son influence pour en détourner la croisade.1 L'autorité du chroniqueur qui a lancé cette anecdote n'a pas un tel poids qu'on puisse se fier absolument à lui, surtout en présence du silence gardé sur ce point par les principaux historiens de la quatrième croisade: pour moi, je suis très-porté à croire que sa relation n'est qu'un ramassis de tous les bruits qui couraient en Syrie dans son milieu. On comprend assez l'irritation des chrétiens de ce pays contre les Vénitiens, après le mauvais tour qu'ils leur avaient joué en leur enlevant des renforts impatiemment attendus. On commentait les actes du Sultan Almélik- Aladil; là où il n'y avait que de bons procédés en échange d'un service rendu indirectement et sans entente préalable, les esprits prévenus voulaient voir le prix d'une trahison convenue à l'avance. H paraît évident qu'Ernoul n'a pas fait autre chose que de coucher sur le papier tout ce qu'on se disait sur ces combinaisons machiavéliques.2 On a voulu, il y a peu de temps, trouver la confirmation de son récit dans certaines pièces relatives aux rapports entre Venise et PÉgypte, publiées pour la première fois par MM. Tafel et Thomas;3 mais on n'y trouve pas autre chose que rénumération des concessions obtenues d'Almélik-Aladil par deux ambassadeurs vénitiens, Marino Dandolo et Pietro Michiel; il n'y a pas un mot d'où l'on paisse déduire que cette mission eût eu un antécédent dans une ambassade envoyée par le sultan à Venise.4 H faudrait d'ailleurs commencer par

1 Ernoul et Bernard le Trésorier, éd.

Mas-Latrie, p. 345, 362; Contin. de Ouill. de Tyr, p. 251, 265; Chron. gall. ined. (aut. Baudouin d'Avesnes), dans Taf. et Thom., I, 332; Balduinus Constantinopoiitanus, dans la Chron. Flandr., éd. Smet {Rec. des chron. de Flandre, T. I), p. 132.

* Voyez l'étnde de M. de Wailly, lue à l'Académie des Inscriptions dans la séance du 29 août 1873, et publiée depuis à la suite des éclaircissements dans la deuxième édi-

tion de Villehardouin (Paris, 1874 in 4°, p. 480 et ss.).

3 Taf. et Thom. II, 185 — 189. Ces quatre pièces forment un tout étroitement uni: les deux autres, p. 190—193, n'ont de rapport ni entr; elles, ni avec les premières. Elles ont été reproduites en partie dans Mas -Latrie, Traités de paix et de commerce, Suppl., p. 70 et as.

4 C'est pour ce motif que M. Hopf (art. Urieehenland, op. cit., LXXXV, p. 188)

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préciser l'époque à laquelle a eu lieu la mission de Dandolo et de Michiel, car les pièces en question ne portent aucune indication de date. Les premiers éditeurs ont voulu y trouver l'indication des préparatifs d'une croisade à laquelle les Vénitiens devaient fournir des vaisseaux; ils ont admis qu'il s'agissait de la croisade de 1217 à 1221 et, par suite de ce raisonnement, ils ont fixé la date de cette mission à 121 7. 1 Le comte Riant admet, de son côté,2 que la croisade en préparation pourrait tout aussi bien être la quatrième. J'ai déjà démontré3 que le passage sur lequel on appuie ces interprétations ne peut pas s'appliquer à des croisés, car le sultan n'eût assurément pas garanti leur sécurité sur son territoire, mais aux pèlerins que des vaissaux vénitiens transportaient toute l'année en Terre-Sainte.4 MM. Hopf et Streit5 ont cru trouver, en particulier dans le premier de ces documents, certains indices qui prouveraient qu'ils sont bien relatifs à la quatrième croisade: par exemple, suivant eux, Dandolo, par suite du rôle prépondérant qu'il a joué dans la quatrième croisade, serait le seul personnage à qui Ton pût appliquer des épithètes comme celles-ci : leo fortis, dux prudens, miles

miliium , prudens comesiabilis capitaneus totius exercitus Christia-

norum. Mais le style emphatique des dépêches officielles des souverains orientaux est une chose connue et on sait ce qu'il faut en prendre. Dans une lettre du sultan à Pietro Ziani, successeur de Dandolo, nous voyons celui-ci qualifié de miles militum, custos milithe Christ ianorum, gubernator Christianorutn, et au doge Jacopo Tiepolo, le sultan s'adresse encore en ces termes: le lion et lo pro (i. e. fortis), capitaneus militum et capitaneus de lege Christianorum ;6 tout cela se ressemble bien. M. Hopf prétend que le traité de commerce en question fut conclu au Caire le 13 Mai 1202 et que l'émir Saadeddin, chargé d'en obtenir la ratification, partit aussitôt après pour Venise, où il serait arrivé avant le départ de la croisade (1OT octobre 1202) : si cela était établi la question de date serait tranchée. Malheureusement, cette énumération de faits n'est qu'une accumulation d'erreurs. A commencer par la dernière indication, elle n'est basée que sur une fausse interprétation du quatrième document: il n'y est point

a soin de dire que la mission de Dandolo et de Michiel au Caire était peut-être une réponse à une invitation du Sultan. Il donne par mégarde à Michiel le prénom de Domenico au lieu de Pietro.

1 Taf. et Thom., II, 184 et s.

» Op. cit., p. 12» du tirage séparé.

* Colon, commerç., H, 183, not 2.

4 "Omnes qui vadunt in peregrinatione ad s. sepulcrum eum Veueticis, sint salvi

et securi;" Taf. et Thom., II, 187. M. Hanotaux interprête ce passage comme moi dans son article : Les Vénitiens ont - il* traJii la chrétienté en 1202? Rente historique, IV (1877), p. 92.

5 Streit, Venedig und die Wendung

nopel (Anklam 1877), suppl. C, p. 49.

0 Taf. et Thom., H, 185, 190, 191, 337.

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