VIII. VÊgypte
du tout question d'une ambassade, loin de là; c'est tout simplement une lettre par laquelle le sultan envoie à l'émir d'Alexandrie Faideddin (et non Saadeddin), l'ordre d'installer les Vénitiens dans le nouveau fondaco qui leur a été concédé et de leur expliquer quels y seront leurs droits (ducat eos isto modo), droits qui devront être à l'avenir respectés par les successeurs du dit fonctionnaire (omnes Uli qui bajulatum habuerint in terra illa). Ainsi, l'histoire d'une ambassade égyptienne envoyée à Venise n'est qu'une fantasmagorie, même sous la forme proposée par M. Hopf; la mission vénitienne reste au contraire: c'est un fait positif, mais la question est de savoir s'il faut la placer avant le départ de l'armée croisée. Je ne vois rien dans les faits eux-mêmes qui milite en faveur de cette opinion et nous réduise à faire violence a la date qui ressort de l'ensemble des quatre documents. D'ailleurs, le deuxième est en somme le seul qui ne porte absolument aucune date: à la fin du troisième et du quatrième, nous lisons l'indication du 19 Chaban; dans le premier, la date est encore plus précise : décima nona Saben, mensis Martii Or, M. Riant a démontré1 que, pendant la période correspondant au règne d'Almélik Aladil (1200—1218), il arrive seulement trois fois que le 19 Chaban tombe dans le mois de mars du calendrier chrétien; ce cas se présente pour les années 1206, 1207 et 1208. Si l'on veut reporter la date des documents à l'année 1202, comme le font M. Hopf et M. Riant lui-même, il faut corriger Martii en Madii; M. Streit, qui adopte l'année 1203, est obligé de faire la même opération.2 Mais, si l'on se contente de prendre la date telle qu'elle est, les documents en question appartiennent non plus à l'époque d'Enrico Dandolo, ce qui, d'ailleurs, peut parfaitement ne pas être, malgré les pompeuses épithètes données au doge, nous l'avons prouvé plus haut, mais à celle de Pietro Ziani (1205 — 1229). Le changement de direction de la croisade et la révolution accomplie sur le Bosphore avaient détourné des états du sultan un danger imminent: quand tout fut fini, le doge ne manqua pas de s'en prévaloir auprès de lui et d'insister sur la grandeur des droits acquis par Venise à la reconnaissance de l'Egypte: Dandolo et Michiel furent chargés d'aller en réclamer la preuve palpable. Leur mission eut-elle lieu en 1206, en 1207 ou en 1208? Il ne peut être question que de l'une de ces trois années, à moins de faire violence au texte. Pour ma part, je penche, avec M. Hanotaux,3 pour l'année 1208: en effet, dans les pièces sur lesquelles nous discutons, le sultan Almélik-
1 L. c, p. 129. de Michiel à Constantinople se place à
1 Op. cit., p. 32. Pour combattre la l'année 1198: voy. Taf. et Thom., I, 248
date de 1202, il prétend qu'à cette époque et as. (Les dates sont indiquées d'après
Pietro Michiel remplissait probablement une le calendrier grec: 27 sept. — nov. ind.
mission à Constantinople et non au Caire; 2, ann. 6707).
à cela on peut répondre que cette mission 3 L. c, p. 98.
404 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
Aladil se donne les titres de rex regum (dominus imperatorum) et amicus miri Amamoni (amicus de Mirmomuni); mais ces deux titres, „roi des rois" et „ami du commandeur des croyants", ne furent attribués au sultan qu'en l'an 604 de l'hégire1 qui commence au 28 juillet 1207, de sorte que le 19 Chaban correspond au 9 mars 1208. Le comte Riant prétend qu'il est impossible que Marino Dandolo ait conclu un traité de paix le 9 mars 1208 en Egypte, par la raison qu'au mois de février de la même année il était à Venise, où il signait comme témoin un acte de donation.2 Je le veux bien, à condition qu'il soit d'abord constaté que. dans les deux cas, Marino Dandolo ne serait qu'un seul et même personnage ; mais la famille Dandolo était tellement nombreuse qu'il a parfaitement pu s'y trouver simultanément deux individus portant le prénom de Marina
Le sultan avait tout lieu d'être satisfait des services rendus à son empire par la république de Venise et des déclarations amicales de ses ambassadeurs; aussi donna-t-il des ordres pour que les marchands vénitiens fussent traités dans toute l'Égypte comme les membres d'une nation amie ; en outre, il leur accorda un abaissement de droits et un deuxième fondaco a Alexandrie, où ils en possédaient déjà un.3 Quelque temps après, dans une lettre adressée au doge Pietro Ziani, il renouvelait l'expression de sa reconnaissance et déclarait son intention d'avantager les Vénitiens de préférence à toutes les autres nations; effectivement, il accueillit de la manière la plus gracieuse toutes les demandes qui lui furent présentées par un nouvel ambassadeur du même doge, Pietro Arpani, dont la mission se place, suivant toute apparence, en 1217.*
Nous étudierons spécialement, plus loin, les relations de Venise avec l'Égypte: revenons pour le moment à la question générale. La répétition des croisades maintenait un état de tension constante dans les rapports entre l'Égypte et la chrétienté d'Occident, et le gouvernement égyptien ne voyait pas sans inquiétude l'augmentation incessante du nombre des Francs à Alexandrie: c'est ce qui motiva un acte de violence commis en l'an 612 de l'hégire (1215 a 1216 de l'ère chrétienne). Il n'y avait alors pas moins de 3000 marchands Francs dans Alexandrie: un jour
1 Annal, musltm., IV, 224. M. Streit a adopté cette expression, op. cit., p. 49, sans y attacher autrement d'importance.
* Revue des questions historiques, Janv. 1878, p. 102 et 8.
a Taf. et Thom., I, 186: "Junximus eis fundicum in Alexandria." Le traité de 1238 présuppose déjà comme un fait existant la possession de deux foudaci
par les Vénitiens. Cela démontre que l'interprétation du passage ci-dessus adoptée par nous est la vraie, en dépit des critiques de M. Hanotaux, 1. c, 90.
4 Taf. et Thom., I, 190—198. M. Streit place la première de ces pièces à l'année J206, la deuxième à l'année 1217: M. Riant adopte pour toutes deux la date de 1217 (p. 128).