De l'apparition de Mahomet aux croisades
tainement; voici un détail historique qui le prouve: quand Gisulf, duc de Salerne, partit sous prétexte de pèlerinage, comme nous l'avons vu, il avait pour compagnons Alfanus, évêque de Salerne, et Bernard, évêque de Païenne; ce dernier mourut à Constantinople et y fut enterré dans le monastère amalfitain.1 C'était soit le monastère du S» Sauveur, qui est mentionné dans une ancienne liste des archevêques d'Amalfi,* soit celui de Santa Maria de Latina, pour lequel le pape Alexandre IV donna en 1256 des lettres de protection qui existent encore.8 Si les Amalfitains avaient à Constantinople des monastères à eux,4 c'est assurément qu'il y avait là une colonie originaire d'Amalfi; on raconte5 que, vers 1084, un noble Amalfitain, entrant au monastère du Mont Cassin, lui fit don d'un morceau de la vraie croix qu'il avait eu, dans sa part de butin à Constantinople; le personnage à qui se rapporte ce trait ne pouvait certainement pas être un aventurier isolé.6
Nous allons essayer de suivre pas à pas les traces de cette famille patricienne d'Amalfi. Nous trouvons d'abord que les effets de la charité chrétienne qui inspirait les actes de Maurus s'étendaient jusqu'à Antioche, où il avait fondé et où il entretenait à ses frais un hôpital7 En coordonnant les traits épars dans la chronique d'Amatus, auquel nous empruntons ce renseignement, on voit que cette fondation avait été faite en faveur des pèlerins occidentaux: mais Antioche n'était pas un lieu de pèlerinage pour les Occidentaux; d'un autre côté, pour ceux qui allaient à Jérusalem, c'était un tel détour que bien peu de-
1 Aimé, p. 139 et s., et la petite epitaphe composée par Alfanus pour ses compagnons de voyage, dans Giesebrecht, De litter. stud. ap. liai., p. 37 et s.
* Voyez les ChartuUt episcoporum et areh icpùcoporum ccde&ùe AmalfUatut, dans Pansa, Istoria d'Amalfi, (Nap. 1724) 287; et la Cftron. archiepise. Amalph., dans la RaccoUa di varie chroniehe del regno di Napoli, V, 166. On y lit que Maurus, archevêque d'Amalfi au commencement du XII* siècle, avait été précédemment abbé de ce monastère; c'est une erreur; voyez Ughelli, //. sacr. VII, 200 et s., 298.
3 Ughelli, op. cit., p. 222 et s.
4 II y avait aussi au mont Athoa un monastère amalfitain, fondé au X® siècle, qui reçut des privilèges des empereurs Alexis et Jean Couméne; pour plus de détails, voyez /7euwrÔTij, pvtavnrai pfXfttu (1877), p. 187 et s.
6 Petr. diac. Chron. tnonast. Casin., dans Pertz, SS. VU, 742.
6 L'auteur de la relation dit que cette relique fut prise dans un palais, à l'occasion d'une conjuration ourdie contre l'empereur Michel; ce renseignement ne suffit malheureusement pas pour fixer la date de l'événement, car il n'y a pas moins de quatre empereurs du nom de Michel dans la période comprise entre 1084 et 1078, et les conjurations étaient chose journalière à Constantinople ; La populace pilla le palais en 1042, quand l'empereur Michel V le Calfat fut renversé du trône (Cedren. II, 589); mais, il y eut aussi des scènes de pillage au moment du soulèvement provoqué par Nicéphore Bryennius contre l'empereur Michel VU Ducas, en 1078 (Niceph. Bryenn. p. 77, éd. Par.; Joh. Scylits, p. 869, éd. Par.).
7 Aimé, p. 281.
104 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
vaient s'y résoudre: il est donc probable que Maurus, en fondant cet hôpital, l'avait destiné à recevoir et à héberger ceux de ses compatriotes que le commerce amenait sur ce grand marché de la Syrie.1 Guillaume de Tyr nous fournit un argument à l'appui de cette supposition, car il constate que déjà avant les croisades les Amalfitains avaient leurs auberges à eux dans les ports de la Syrie; et il remarque que c'est sans doute là ce qui leur a inspiré le désir de posséder un refuge, un lieu de réunion semblable à Jérusalem. En effet, ils y allaient fréquemment soit pour leurs affaires, soit pour visiter les Lieux sainte, soit pour l'une et l'autre cause à la fois. Mais, pour fonder à Jérusalem un établissement de ce genre, il fellait l'autorisation du calife d'Egypte; or, les Amalfitains se trouvaient dans les meilleures conditions pour l'obtenir; leurs relations commerciales avec VÊgypte dataient déjà de loin, et ils y étaient toujours les bien-venus, parce qu'ils apportaient d'Occident des objets recherchés par les Égyptiens et les Syriens. Aussi, dès qu'il eut connaissance de leur désir, le prince fatimide alors régnant leur fit assigner un vaste terrain dans le quartier chrétien de Jérusalem. Us se mirent immédiatement à l'œuvre et l'on vit bientôt s'élever le monastère de Su Maria de Latina,* destiné aussi à héberger à leur arrivée tous les Amalfitains. C'était un monastère d'hommes, auquel on adjoignit plus tard, à ce que rapporte Guillaume de Tyr, un monastère de femmes, destiné en outre à servir d'hospice pour les femmes d'Amalfi; enfin, on construisit un bâtiment spécial pour les pèlerins occidentaux pauvres et malades sans distinction de pays. Avant la prise de la ville par les croisés, tous ces établissements furent longtemps entretenus sur le produit des aumônes que les bourgeois d'Amalfi envoyaient à Jérusalem ou y laissaient à la fin de leur séjour. La relation de Guillaume de Tyr,8 à laquelle nous avons emprunté tout ce qui précède, semble mériter toute confiance; cependant il y a un point où elle n'est pas tout- à -fait exacte. Les Amalfitains n'étaient pas les fondateurs de l'église Santa Maria de Latin a; ils n'en furent que les restaurateurs. Dans un document de l'année 993,* on trouve déjà la mention d'une église de ce
■ Au IXe siècle, nous trouvons des descendants d'un certain Maurus Vie-anus Antiochenus ou de Antiochia, avec le titre de Comtes, à la tête du gouvernement d'Amalfi (Raccolia di varie ehroniehe del régna di Napali, V, 149 et s.). D'après cela il semble que les relations entre Amalfi et Antioche remonteraient très loin.
* De Latina — par opposition avec le
culte grec, qui prédominait dans le quartier chrétien de Jérusalem ; voyer Sanuto, «Seer. fidel crue., p. 178.
1 Lib. XVm, cap. 4, 5.
4 Martène, Coll. vet. manum., I, 347; c'est nue mauvaise copie, basée sur un texte que Mr Riaut considère comme authentique : Mém. de farad, des inser.
XXXI, 2 (1884), p. 151 et as.
iJ. — De V apparition de Mahomet aux croisades. 105
nom, sise à Jérusalem et propriétaire de différents biens en Italie; il est assez probable que c'est celle qui avait été fondée par Charlemagne, et qu'à cause de sa situation, dans le voisinage de l'église du S* Sépulcre, elle fut démolie en même temps que celle-ci, sur l'ordre donné, dans un accès de fanatisme, par le calife Hakim-Biamrillah (1010); en tout cas, si elle avait été ruinée, les Amalfltains la reconstruisirent sur le même emplacement Guillaume de Tyr n'indique pas l'époque de cette reconstruction; le comte de Vogué1 la place entre 1014 et 1023; c'est une erreur absolue, car, suivant Guillaume de Tyr, le terrain assigné aux Amalfltains pour les nouvelles constructions était situé dans le quartier chrétien; or, jusqu'en 1063, les chrétiens de Jérusalem vécurent dispersés dans la ville; c'est seulement cette année -là que le calife Moustancir billah publia l'ordonnance qui les obligeait à demeurer dans un quartier déterminé.* Donc, nous ne pouvons pas admettre que la construction de ces monastères et de ces auberges ait été antérieure à 1063; d'un autre côté, elle n'a pas pu être bien postérieure à l'année 1070,8 car c'est l'année où le calife fut chassé de Jérusalem par les Turcs: cette fois, il est vrai, il ne tarda pas à y rentrer, mais il en fût dépossédé définitivement en 1078; et certes les Turcs n'auraient pas tenu compte d'une concession accordée aux Amalfltains par le souverain égyptien. Quoiqu'il en soit, les bâtiments existaient en 1080, car, dans la visite qu'il fit à Jérusalem vers cette époque, Jean, évêque d'Amalfi, y vit deux hospices pour hommes et pour femmes, construits par ses compatriotes quelques années auparavant;4 il est certain que les hospices en question ne peuvent pas être autre chose que les auberges attachées comme dépendances aux deux monastères. D'un autre côté, la dernière fondation, celle de l'hospice destiné aux pèlerins occidentaux pauvres et malades sans distinction de nationalité, ne peut pas être postérieure à 1080; en effet, dès les années 1083 — 1085, elle était si bien connue en Occident, qu'on lui faisait donation de plusieures terres situées dans l'Albigeois (dans le midi de la France); un certain Ancelinus y était même chargé de recevoir et d'administrer ces donations ( magister dormis hospUalis).* Par l'effet de sa destination générale, cet établissement prit une rapide extension et devint le berceau du riche et puissant ordre de S1 Jean, tandis que les monastères d'où il était pour ainsi dire sorti, réduits à ne recevoir que des Amalfltains ou tout au plus des Italiens (suae gentis), ne tardèrent pas à tomber
1 Les Églises de la terre sainte, p. 249. 4 Voyez la Petite chronique d'Amalfi,
» Guill. de Tyr; lib. IX, cap. 18. dan* Ughelli, /te/, «orro, VH, 198.
6 Actes des Archives de Toulouse,
* C'est avec raison que le comte Riant communiqués par Saige , dans la Bibliofixe cette date comme extrême limite; tkèque de l'École des chartes, Série V, T. Ârch. de l'or, lot., I, 28. V, p. 562 et ss.
106 Première pfhriode. — Des grandes invasions aux croisades.
en décadence. Ainsi, les marchands amalfitains entretenaient dans la Jérusalem sarrasine, non seulement pour leur propre usage ou pour celui de leurs compatriotes, mais aussi en faveur de tous les pèlerins occidentaux, des établissements privés, où ils étaient sûrs de trouver des secours religieux et matériels, des soins en cas de maladie, des aumônes en cas de nécessité. Suivant Guillaume de Tyr, tous les marchands amalfitains qui allaient à Jérusalem contribuaient, par d'abondantes aumônes, soit à la fondation de ces établissements, soit à leur entretien. Mais un passage de Sanuto1 nous apprend que l'un d'eux (negotiator quidam de Melphia civitate) fit construire entièrement à ses frais le couvent de Santa Maria de Latina: Amatus va encore plus loin et nomme ce généreux marchand: c'est Maurus, le père de Pantaléon. D'après ce chroniqueur, il fit construire un hôpital à Jérusalem et lui assura d'abondants revenus pour son entretien; reste à savoir si, dans la pensée d' Amatus, il s'agit ici de l'auberge attachée au couvent de Sta Maria de Latina iou bien de celle qui devint le berceau de l'ordre de S* Jean.» Quoiqu'il en soit, que Maurus ait été le fondateur du plus ancien ou du plus récent de ces établissements, il nous suffit de connaître la part prise par lui à ces fondations pour préciser davantage les termes de la recherche chronologique à laquelle nous nous livrons en ce moment, car nous savons qu'après s'être retiré des nombreuses affaires auxquelles il était mêlé, il s'enferma, en 1071, dans un cloître, pour s'y préparer à la mort3
Nous avons fait voir que le commerce des Amalfitains avait des ramifications dans une grande partie des pays riverains de la Méditerranée: nous en trouvons la confirmation dans ces vers bien connus, où Guillaume de Pouille chante la gloire d'Amalfl:
Hue et Alexandri diversa feruntur ab urbe, Régis et Antiochi. Haec fréta plurima transit. Hic Arabes, Libi, Siculi noscuntur et Afri. Haec gens est totum prope nobilitata per orbem, Et mercanda ferens et amans mercata referre.4
1 Seer. fidei. crue., dans Bongars. II,
* Voyez Strehlke, dans la Zeitschrift fur christliche Arehaologie und Kumi, de Quaat et Otto, U (1858), p. 118- 120; il attribue d'ailleurs à Pantaléon la fondation des hôpitaux d'Antioche et de Jérusalem, mais il me semble qu'il n'arrive à ce résultat qu'en forçant le sens du texte.
s Aimé, p. 232.
4 Oesta Roberii Wiscardi, lib. III. v.
481 et sa., éd. Pertz, SS. IX, 275. Avant cette édition, on lisait, au vers 483, Indi, au lieu de Libi, mais il n'y a pas à songer qu'il ait jamais existé des relations directes entre les Indiens et les Amalfitains.
il — De V apparition de Mahomet aux croisades. 107
Ce trafic enrichissait Amalfi, et ses marchands entassaient dans leurs magasins les articles les plus rares et les plus précieux. La soie y abondait tout particulièrement1 Un jour, Désidérius, abbé du Mont Cassin, attendait la visite du roi Henri IV; il acheta à Amalfi, pour lui en faire hommage, vingt pièces de soie dites triblattia (pourpre tricolore): ce nom grec indiquait déjà le pays où elles avaient été fabriquées.* Ce détail nous donne à penser que le monastère du Mont Cassin tirait habituellement d' Amalfi les articles du Levant dont il avait besoin, et il est permis de supposer que ce furent des marchands amalfltains qui fournirent l'étoffe des nappes d'autel en soie de Byzance et d'Afrique, et les cierges du Caire (Babylonm) que l'abbé Théobald donna au commencement du XI0 siècle au monastère de S* Liberatore près Chieti, succursale du Mont Cassin. 3 Nous avons déjà montré précédemment que Rome faisait très probablement aussi venir d'Amalfi les grandes quantités d'articles d'Orient dont elle avait besoin.
Malheureusement pour les Amalfitains, la situation politique qui avait été l'élément le plus puissant de leur prospérité commerciale ne pouvait pas se prolonger indéfiniment. Elle se résume en deux mots: à l'intérieur, autonomie dans la gestion de leurs affaires; à l'extérieur, dépendance à peu près nominale à l'égard de l'empire grec Trop faibles pour résister à leurs puissants voisins, ils devaient être écrasés par eux et ne le furent que trop tôt L'avant - dernier des princes lombards de Salerne, Guaymar IV, s'empara d'Amalfi en 1039; en 1052, la partie la plus indépendante de la bourgeoisie se souleva et crut se débarrasser du joug qui pesait sur elle en faisant assassiner Guaymar; effort inutile; le fils de Guaymar, Gisulf rétablit son pouvoir sur la ville et ne le fit que plus cruellement sentir. Impuissante à reconquérir à elle seule sa liberté , Amalfi appela à son aide le duc normand Robert Guiscard (1073). Salerne fut prise, Gisulf chassé de son trône et envoyé en exil (1076—1077), mais Amalfi perdit pour toujours son indépendance; la république avait vécu; elle fut incorporée au royaume normand.* Ce changement dans sa situation politique porta un coup
1 Guill. Ap. 1. c.*v. 478: "Nulla magis locuples argento, vestibus, auro." Amatus (p. 38) qualifie Amalfi de "ville où l'or et la soie abondent."
* Léo Ostiens. 1. c. p. 711. Pour l'explication du mot triblattia, voyez Petr.
Damian. Epist. IV, 7 : ''triblathon pallium vocatur, quod tri mn eernitur esse colorum." Suivant un privilège de la comtesse Mathilde de Toscane, le monastère
du Mont-Cassin achetait des draps de laine à Pise; voyez Tosti, Storia délia badia di Monte Cassino, H, 426 et s.
1 Voyez l'état établi par lui en 1019, dans Murât. Antiq. ù., IV, 767 et 88.
* Sources: Chron. Amalph., dans Murat Antiq. it., I, 211 : Annal. Cav., dans Pertz, SS. III, 190; Aimé, p. 229 et s., 236 et 88., 247 et ss.; Léo Ostiens. 1. c. p. 672, 685, 735. Pour la chronologie
108 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
mortel au commerce d'Amalfi avec le Levant. On sait que les Normands étaient les ennemis les plus acharnés des Grecs; non contents de les avoir expulsés de l'Italie, ils ne tardèrent pas à aller les attaquer jusque chez eux. Or, du jour où les Amalfitains avaient cessé d'être les sujets de l'empire byzantin, ils étaient devenus ceux de ses ennemis: dès lors, ils perdirent les bonnes grâces de l'empereur qui reporta toutes ses faveurs sur les Vénitiens. Ce fut pour eux une dure humiliation, le jour où l'empereur Alexis Comnène décréta (1082) que tout Amalfitain, propriétaire d'une boutique à Constantinople ou dans toute autre ville de l'empire, aurait à payer à l'église S* Marc de Venise une contribution annuelle de trois hyperpres.1 Jusqu'alors les Amalfitains et les Vénitiens s'étaient fait concurrence dans des conditions d'égalité complète; à partir de ce décret, les Amalfitains tombèrent dans la subordination à l'égard des Vénitiens et durent s'avouer que leur étoile pâlissait, tandis que celle des Vénitiens acquérait de jour en jour un nouvel éclat
Gaëte paraît aussi avoir pris une certaine part au commerce de la Grèce; en 1064 mourut à Constantinople, après avoir pris diverses dispositions testamentaires,2 un certain Jean, de Gaëte; il est assez vraisemblable qu'il s'y était fixé pour faire le commerce.
Mais nous ne pouvons pas nous arrêter à discuter ces hypothèses et nous allons passer à la Hau te -Italie.
Là, dans tout ce qui tenait au commerce, le premier rôle appartenait aux Vénitiens, dont Cassiodore disait déjà, on le sait, que leurs navires parcouraient sur les mers des distances incommensurables. Leurs ancêtres, fuyant devant les hordes barbares, s'étaient réfugiés avec tout leur avoir sur les îles de la Vénétie. Cette Vénétie insulaire n'était séparée de la terre ferme que par un étroit bras de mer, mais il était assez large pour mettre sa population de marins à l'abri des bouleversements dans lesquels étaient enveloppés tous les autres peuples de l'Italie; c'est grâce à cette circonstance qu'elle put se créer une vie sociale et politique propre. Les souverains de la Haute-Italie firent plus d'une tentative pour étendre leur domination à ces îles; plus d'une fois même, un parti s'y forma en leur faveur, mais toujours le reste de la bourgeoisie, fidèle à ses maîtres héréditaires, les empereurs de Byzance, eut la force de réagir. Le joug de Byzance ne
voy. Weinreich, De condition* Itaiiœ in fer. p. 32, 34-37, 89-91; Kœpke, dans les Archiv. der Oes. fur dmtschc Oesch..
IX, 170 et h.. Hirsch, art. sur Amatus, dans les Fortchungen xur DtuUchen Oesch. Vin, 317 et ss.
* Taf. et Thom. I, 52: Anne Comn.
I, 286, éd. Bonn.
* Lettre d'Hilarius, sacerdos et monachus et magn» ecclesiae novœ Roraae eubicularius, à Léon évéque de Gaëte, dans Ughelli, hal. sacr., I, 533 et s.
De l'apparition de Mahomet aux croisades.
pesait d'ailleurs pas d'un poids bien lourd sur la population des îles, et à cela il y avait deux causes: l'éloignement d'abord, puis les circonstances qui obligeaient les empereurs à la ménager, pour ne pas la jeter dans les bras des souverains de la Haute -Italie. Les doges, qui, r dès l'an 700, gouvernèrent l'État, furent, dès le commencement, élus libre- ) ment par leurs concitoyens, mais leur élection était soumise à l'approbation des empereurs: ceux-ci s'immisçaient peu dans l'administration intérieure de la commune vénitienne, mais, pour toutes les relations extérieures, ils donnaient aux doges des instructions qui leur servaient de règles et, en cas de guerre, ils appelaient sous leurs drapeaux les forces de . Venise; comme les conflits étaient fréquents dans la Basse -Italie entre les Grecs et les Arabes, cet appel se renouvelait assez souvent Ainsi placé entre deux grandes puissances dont l'une ne le retenait plus en son pouvoir que par des liens de jour en jour plus lâches, et dont l'autre cherchait en vain à l'annexer, le petit état vénitien faisait chaque année un nouveau pas vers son autonomie; il avait, à cet égard, une grande avance sur toutes les autres villes d'Italie. Ces conditions étaient trop favorables au commerce pour que la bourgeoisie vénitienne n'en tirât pas un grand avantage. La situation géographique de Venise, toute son histoire, la destinaient au rôle d'intermédiaire entre les peuples d'origine romano- germanique et l'Orient. On peut dire que chacun des deux partis qui se disputaient le pouvoir, le parti italien ' et le parti byzantin, résolvait l'une des deux faces de ce problème et avait sa raison d'être non seulement sur le terrain politique, mais aussi sur le terrain commercial. Le parti byzantin travaillait au ^ maintien de la situation à l'égard de l'empire grec, dût Venise rester soumise à une nation étrangère; cette politique était favorable au plus haut point à l'extension de son commerce, ouvrait à ses navires de nombreux ports en Orient, lui assurait de vastes débouchés pour l'écoulement de ses marchandises et, chose plus précieuse encore, l'accès à des marchés richement fournis de produits du Levant Le parti > italien , lui, poussait de toutes ses forces à l'union avec les souverains l du continent voisin; et, en cela, il représentait aussi l'un des intérêts vitaux de Venise. Il lui était, effectivement, indispensable de conclure avec ces princes des traités de paix et d'amitié, afin de conserver la libre pratique des routes et des cours d'eau par où les marchandises de terre ferme arrivaient à Venise pour passer de là en Orient, et par où les articles du Levant importés par les Vénitiens se répandaient sur le continent Le résultat de ce dualisme fut d'une part l'accroissement des fortunes particulières et l'agrandissement de l'importance de la communauté, d'autre parts la multiplication du nombre des Vénitiens inspirés par un véritable patriotisme, qui comprenaient combien il leur importait de
1 10 Première période. — Des grandes invasions tmx croisades.
ne se donner ni à l'une ni à l'antre des puissances rivales, et voulaient faire de Venise une ville indépendante et un terrain neutre, un marché libre, ouvert aux produits de l'Orient et de l'Occident
Dès l'époque carlov indienne, le commerce des Vénitiens avait atteint un grand développement Sans parler des comptoirs qu'ils avaient ouverts dans leurs voisinage sur le territoire de Ravenne,1 ni du marché de Rome, qu'ils fréquentaient assidûment et où les attiraient d'autres motifs encore que la chasse aux esclaves, nous nous contenterons de mentionner que leur navires faisaient des voyages d'aller et retour entre l'Afrique et la Sicile, transportant des voyageurs2 en même temps que des marchandises et qu'ils visitaient déjà fréquemment la Syrie , et YÊgypte. Lorsque, pour des motifs que nous avons exposés, l'empereur Léon V l'Arménien (814 — 820) interdit aux commerçants de son empire toute communication avec ces pays, le doge alors en fonction à Venise prit la même mesure pour ses compatriotes;8 cet édit n'aurait aucun sens s'il n'avait point existé de relations commerciales entre Venise, la Syrie et l'Égypte. Quelques années plus tard (827 ou 828),* soit que l'interdit eût été levé, soit qu'il fut mal observé,6 il y avait des marchands vénitiens à Alexandrie; ils trouvèrent même moyen d'y dérober les reliques de S1 Marc, qui devait devenir le patron de leur ville natale et qui, si nous en croyons la légende relative à la translation de ses reliques,6 avait été jusqu'alors l'objet d'une vénération particulière de la part des Vénitiens qui se trouvaient à Alexandrie.
Pour la désignation des produits de l'Occident que les Vénitiens fournissaient aux Grecs et aux Arabes, nous en sommes réduits à des hypothèses: c'étaient probablement surtout des draps, des bois de construction, des armes et . . . des esclaves. Nous savons mieux ce qu'ils rapportaient de l'Orient; la fameuse chronique du moine de s1 Gall nous fournit à cet égard de précieux renseignements: il raconte que, pendant un voyage de Charlemagne en Italie, un certain nombre de ses compagnons se couvrirent un jour de vêtements dont la magnificence contrastait avec l'austère simplicité de l'empereur ; ils les avaient achetés à Pavie, où se tenait en ce moment une foire; il y avait là des marchands vénitiens, qui vendaient des articles précieux du Levant (ex
1 Ceuni, 1. c. I, 469 et s.
* Cenni, 1. c. H, 79; Jaffé, Monum.
Carol. p. 327 ; cf. Amari, Storia dei Mu- 8ulmani di Sicilia, I, 225 et as.
8 Dandolo, p. 167.
* Sur l'époque, voyez les notes jointes par Zon et Cicogna, à la Chronique de
Canaie, dans VArchiv stor. ital. T. VIII, p. 710.
6 En effet, personne ne consentira à admettre qu'ils eussent été poussés malgré eux par l'orage dans le port d'Alexandrie (Dandolo, p. 170).
« Acta US. Boli, Avril, III. 3B3 et as.
//. — Le Vapparition de Mahomet au* croisades. 111
transmarinis partibus). Le chroniqueur ne nous fait pas connaître l'origine de ces vêtements, mais, pour les fourrures d'hermine, tout indique Byzance, à cause de ses relations avec la Russie, et, pour la pourpre de Tyr,1 la Syrie; les étoffes multicolores, à figures d'oiseaux brodées ou tissées dans l'étoffe,8 pouvaient être grecques ou arabo- perses, car le goût de ce genre d'ornements était commun aux deux races. Ce passage nous met sur la trace de la direction que prenaient les marchandises importées par les Vénitiens. Charlemagne conclut avec l'empereur d'Orient divers traités d'alliance; il est très probable qu'à cette occasion celui - ci prit en main les intérêts des Vénitiens et que Charlemagne leur accorda liberté entière du commerce dans ses états. La charte relative à cette concession n'existe plus, il est vrai; mais on peut en rétablir approximativement le contenu, soit au moyen des lettres de confirmation données par les empereurs et rois ses successeurs et où l'on rappelle le diplôme de Charlemagne, soit au moyen de la Chronique cfAltino;* ce qu'on peut affirmer d'une manière à peu près positive, c'est que Charlemagne accorda aux Vénitiens la liberté de commerce dans son empire, sous condition qu'ils payeraient les droits usuels, aux points de débarquement et aux passages de rivières. De toutes les provinces de ce vaste empire, la Haute-Italie était la plus rapprochée de Venise; deux voies, le Pô et l'Adige dont les embouchures sont peu éloignées de la ville, et dont les sinuosités forment comme deux grandes artères commerciales, donnaient accès à ses navires jusqu'au cœur du pays. Par le Pô, ils remontaient jusqu'à Pavie, et cette ville, placée au débouché des grands passages des Alpes, communiquait avec la France, la Suisse et
• Il paraît donc que la manufacture de pourpre de Tyr aurait continué à subsister sous la domination arabe ; seulement, elle ne travaillait plus pour la cour de Constantinople ; ici, cette fabrication se faisait aux frais du trésor, dans la résidence même de l'empereur; c'est la conclusion que tire W. A. Schmidt (Forschungen auf dem Gcbiete des AUerthums, part. 1, p. 807) de la fréquence de la mention de blatta byzantea, dans Anastasius Bibliothecarius.
" Le chroniqueur fait une satyre et semble croire que c'étaient de véritables oiseaux à plumages variés que les courtisans appliquaient sur leurs vêtements.
Beckmann le prend par trop au pied de la lettre (Beitràge xur Qeschichte der Erfittdungm, V, 68).
3 Pour ces lettres de confirmation, voy. Romanin, Storia di Venexia, I, 369, 364, 366, 384; et pour l'ensemble, l'étude de Kohlschutter, Venedig itnter dem Herxog Peter IL Orseolo (Gfltt. 1868) p. 76 et ss. Voici le passage en question de la chronique (Arch. stor. iial. VU!, 220) : "confirmavit inter Italiœ et Veneti» regiones omnia per ordinem consuetudinis Mardi* dare et negotium habere." Le nouvel éditeur (Mon. Germ. hùst. SS. XIV, 62) écrit à la place des mots Marcha dore, qui sont inintelligibles, marchedare=mer-
* Comacchio est située près de l'embouchure de ce fleuve. Dans un traité de commerce conclu en 730, entre le roi lombard Luitprand et cette ville, nous trouvons l'indication d'un article d'ori-
112 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
l'Allemagne par le grand S1 Bernard et par le Splugen. 1 Pavie était alors nne ville considérable, et les Vénitiens y portaient, à ce qu'il semble, de préférence, les produits du Levant. Nous ne saurions dire si la ville de Vérone, sur PAdige, et, plus loin encore, le Tyrol tiraient quelque profit du commerce des Vénitiens avec le Levant.
Après l'époque carlovingienne, le trafic de Venise avec les Grecs byzantins devint de jour en jour plus actif; les relations incessantes que les doges entretenaient avec les empereurs y contribuèrent d'ailleurs pour une bonne part.* Luitprand, évêque de Crémone, qui séjourna à deux reprises à Constantinople en qualité d'ambassadeur, une fois, en 949 — 950, l'autre en 968, y trouva un grand nombre de Vénitiens dans l'armée grecque; il vit aussi, dans le port, des vaisseaux marchands vénitiens et il remarqua que les agents des douanes grecqnes les visitaient et se faisaient montrer les soieries déjà chargées; après cet examen, ils timbraient certaines pièces, qu'il était alors permis d'emporter, et mettaient l'embargo sur certaines autres, dont l'exportation était interdite par les lois. Il parla lui-même à ces agents et leur expliqua que leurs mesures prohibitives étaient dérisoires, que les Amalfitains et les Vénitiens exposaient sur les marchés d'Occident les plus belles soieries byzantines, celles précisément dont l'exportation était défendue, et que, par conséquent, il était bien facile d'échapper aux conséquences de la visite officielle.8 Les expéditions de navires marchands de Venise vers la Grèce devaient être fréquentes sinon régulières; un détail entre autres l'indique: les Vénitiens faisaient le service du transport des lettres entre la Haute -Italie, l'Allemagne et l'empire grec Cette circonstance fut un jour cause de difficultés des plus pénibles. En 960, il arriva par cette voie, à la cour , des lettres qui y causèrent un grand déplaisir, et la mauvaise humeur de l'empereur retomba sur ceux qui les avaient apportées: aussi, les lettres par lesquelles les autorités de Venise se recommandaient, eux et leurs subordonnés, à sa bienveillance, furent -elles fort mal accueillies. Le doge Pietro Candiano IV en fut informé et défendit sur le champ d'une manière absolue ce service de correspondances , afin que jamais une lettre malencontreuse, étourdiment remise, ne pût faire perdre aux mar-
gine indubitablement orientale, le poivre (voyez Cod. dipl. Longob., dans Troya, Storia d'Italie nel medio evo, IV, 3, p. 532). Étaient-ce les Vénitiens qui l'importaient?
1 Voyez les remarques de KoblscbQtter, Op. rit., p. 18.
1 A ce point de vue il est instructif de parcourir la compilation d'Armingaud, Venise et le Bas-empire, dans les Archives des missions scientifique*. Série II, T. IV, p. 328 et sa.
» Luitpr. L c. p, &50, 367, 359.
De Tapparition de Mahomet aux croisades.
chands vénitiens la faveur impériale dont ils avaient tant besoin; les lettres du doge étaient, dorénavant, seules exceptées de cette mesure.1 Les relations des Vénitiens avec les Sarrasins pouvaient donner lieu à des difficultés plus sérieuses encore. Au nombre des objets qui faisaient habituellement partie du chargement des vaisseaux vénitiens se trouvaient les armes et les bois de constructions navales, ceux-ci provenant surtout des forêts de la Dalmatie, celles-là sortant peut-être des forges de la Styrie et de la Carinthie.2 Les empereurs guerriers de la dynastie Basilienne devaient naturellement être furieux de voir des capitaines de vaisseaux vénitiens fournir des munitions de guerre aux Sarrasins, contre lesquels ils soutenaient une lutte acharnée en Asie-Mineure, en Syrie et en Crète. En 971, l'empereur Jean Zimiscès fit porter ses plaintes au doge par des ambassadeurs, et menaça de faire mettre le feu aux navires employés à ce trafic, partout où on les rencontrerait. Immédiatement le doge interdit, sous peine d'une forte amende et, en cas d'insolvabilité, sous peine de mort, de vendre des armes aux Sarrasins, ou de leur livrer chez eux des bois pouvant servir soit à la construction, soit à l'armement des vaisseaux; les planches de frêne ou de peuplier de cinq pieds de long et les utensiles en bois (écuelles, jattes) étaient seuls exceptés. Cette mesure fut appliquée sur le champ à trois navires qui se préparaient à faire voilé, deux pour El -Mendia, le port de Kairouan, et le troisième pour Tripoli (Afrique).3 Il ne faudrait pas conclure de ce fait particulier que l'Afrique septentrionale fût le principal débouché des bois et des armes; l'empereur grec ne se serait probablemement pas donné tant de peine pour arrêter ce trafic, si Venise n'en avait pas fourni aussi aux Sarrasins d'Egypte et de Syrie.
Le moyen le plus radical eût été d'obtenir des autorités vénitiennes la suppression absolue de toute relation commerciale avec les Sarrasins; mais l'empereur grec savait bien qu'il se heurterait à une résistance
' Taf. et Thom. I, 21. Naturellement, ces lettres de Bavière, de Saxe et de Lombardie avaient trait à la politique.
A cette époque, l'empereur d'Allemagne Othon Ior, et le marquis Bérenger d'Ivrée se disputaient la possession de la puissance royale en Italie. La cour de Byzauce avait des relations amicales avec le premier de ces princes; l'empereur grec Romain II, qui régnait en »60, ne pouvait pas vouloir beaucoup de bien au second: en effet, c'était Bérenger qui avait expulsé d'Italie le roi Hugues de Provence,
beau-père de Romain, et le fils de Hugues, Lotbaire, pour lequel l'empereur avait intercédé auprès de Bérenger (Liutpr.
dans Pertz, SS. m, 337) était mort, du moins le bruit public l'affirmait, empoisonné de la propre main de ce même Bérenger. On peut donc supposer que les auteurs des lettres en question étaient des ennemis d'Othon I6r.
* Voyez les excellentes remarques de UfrOrer. Gregor VIL VU, 215 et s».
* Taf. et Tliom. I 25 — 30.
114 Première période.
Des grandes invasions aux croisades.
opiniâtre, et il n'osa pas mettre en avant une pareille exigence. En effet, les Vénitiens s'étaient tellement accoutumés à ce commerce qu'il était devenu pour eux une nécessité vitale. Ils ne supportèrent la restriction qui leur était imposée que parce qu'ils sentaient eux-mêmes qu'un appui, même indirect, fourni à des infidèles pour faire la guerre à des chrétiens, serait un attentat à la morale publique. En somme, leurs effort* tendirent toujours à étendre et à consolider de plus en plus leurs relations avec le monde sarrasin. Le doge Pietro II Orseolo, qui mit sa gloire, à accroître l'éclat et la richesse de sa ville natale,1 et qui joignait à ce sentiment patriotique un esprit large et dénué de préjugés, envoya des ambassadeurs à "tous" les princes sarrasins et sut se concilier leur bon vouloir.2 On comprend qu'il y a ici un peu d'exagération et qu'il faut faire quelques réserves. Ainsi, Mr Kohlschutter a excepte avec raison la cour des Ommiades de Cordoue; pour moi, je pense qu'on pourrait exclure aussi Bagdad, dont la situation lointaine à l'intérieur du continent en rendait l'accès difficile pour des voyageurs chrétiens. Os ambassadeurs allèrent au contraire, très probablement, visiter les cours d'Alep, de Damas, du Caire, de Kairouan et de Palerme,4 et ils en apportèrent, sans doute, des privilèges garantissant de nouveau aux marchands vénitiens un bon accueil chez les Musulmans de la Syrie, du nord de l'Afrique et de la Sicile. En même temps, Orseolo envoyait des ambassadeurs à Constantinople, où régnait alors l'empereur Basile II avec son frère Constantin comme co- régent, et faisait demander par eux une réduction des droits frappés sur les navires marchands vénitiens dans l'empire grec De tout temps, en effet, tout vaisseau affrété par des marchands vénitiens, venant de Venise ou de tout autre port, avait à payer à l'entrée du détroit d'Abydos (de Abido veniente), c'est à dire des Dardanelles, une taxe qui ne devait pas dépasser deux solidi. Mais, peu à peu, il s'était glissé des exigences plus grandes sous un prétexte ou sous un autre; une enquête, faite probablement à la demande de l'ambassadeur de Venise, démontre qu'en réalité on avait souvent réclamé et fait payer effectivement plus de 30 solidi. L'empereur rétablit le droit d'entrée à deux solidi. Le droit de sortie pouvait sans inconvénient être plus élevé, parce que les Vénitiens exportaient de l'empire grec des produits incomparablement plus fins et plus chers que ceux qu'ils y importaient; il fut fixé à 15 solidi seulement, de sorte qu'à partir de ce moment, les vaisseaux vénitiens eurent à
1 Johanni* Ùiaconi Chron. Venet.. dans 3 Vewdig unter Peter II. Orseolo, p. 16.
Perte, SS. VII, 29. * KohlschUtter , Op. cit. p. 16—17:
* Joh. Diac 1. c; Dandolo. dans Murât. GfrOrer, Byxantinische Gesehiehten I, 375. XII, 223.
//. - De r apparition de Mahomet aux eroisades. 115
payer en tout 17 solidi. Comme cela constituait une faveur tout spéciale, il fut interdit aux Vénitiens, sous peine de se la voir retirer, de charger sur leurs vaisseaux en les déclarant comme leurs, des marchandises appartenant en réalité à des Amalfitains, à des Juifs, à des habitants de Bari1 etc. D'un autre côté, pour ôter tout prétexte aux surtaxes contre lesquelles les Vénitiens avaient réclamé, on ôta aux employés inférieurs de la douane et aux surveillants des ports la visite y des vaisseaux vénitiens et la juridiction sur leurs équipages, et on en chargea, comme autrefois, un employé supérieur des finances, le \oyo- Sérrjç xgûv olxeiaxcôv. Enfin, il fut arrêté que les vaisseaux qui voulaient repartir ne pourraient être retenus sans motif sérieux pendant plus de trois jours. De leur côté, les Vénitiens durent s'engager à mettre en tout y temps des vaisseaux à la disposition du gouvernement grec pour le transport de ses troupes en Italie. Ce décret important fut rendu au mois de mars 992, 2 mais nous n'en possédons pas le texte grec original; nous n'en avons qu'une traduction en latin barbare et encore est-elle très incomplète.3
Après avoir communiqué une nouvelle impulsion au commerce de Venise avec l'Orient par les voies diplomatiques, il restait à supprimer un obstacle que la force seule pouvait faire disparaître, les pirates de Croatie; c'est ce que fit Pietro Orseolo en l'an 1000; il infligea à ces pirates une sévère leçon et leur imposa un tribut.4 Après ce coup de vigueur, il obtint encore la soumission volontaire des Dalmates de Romanie jusqu'à Raguse; dès lors Venise fut la maîtresse incontestée de l'Adriatique.
Tous ces soins n'empêchaient pas le doge de s'occuper d'assurer à son peuple le libre parcours des fleuves et des routes d'Italie. Il renouvela à plusieurs reprises avec son ami l'empereur Othon m les anciens traités;5 depuis Charlemagne, ils avaient d'ailleurs été confirmés par divers souverains de la Haute -Italie et, en dernier lieu encore, par Othon Ier et Othon II; chaque fois, il avait été spécifié que le prince prenait sous sa protection les marchands vénitiens en voyage dans ce pays.6 Sous le gouvernement d'Otto Orseolo, fils et successeur de
1 Longombardos de civitate Bari.
* Sur cette date, voyez KohlschOtter, 1». 66 et s.
3 Taf. et Thom. I. 36—39 : Cf. la discussion de Kohlschûtter, Op. rit., p. 11 — 14, 65 et s.: Gfrôrer, Op. rit. p. 369 et sa.; mais ici, comme d'ailleurs en général, cet écrivain a trop la prétention de lire entre le* ligues.
4 Sur l'époque à laquelle se place cette courte mais glorieuse campagne, voyez Hirsch, Heinrich II, I, 168, not. 3: Kohlschûtter, Op. rit. p. 39.
8 Pour celui de 992, voyez la pièce dans Romanin, I, 383 et as., et pour celui de 996, voyez Joh. Diac. Chronic. retiet. \. c. p. 30.
■ "Civitates et loca, per quae soliti
1 1 6 Première période. —
Des grandes invasions aux croisades.
Pietro II (1009—1026), un décret de l'empereur, Henri II probablement,1 interdit aux Vénitiens d'exposer leurs soieries (pallia) en vente autre part qu'à Pavie et sur deux autres marchés dont il est difficile de déterminer la situation (Mercatum S. Martini et Olivum);* mais cette restriction à la liberté de leur commerce fut sans doute provisoire. En général, il ne pouvait pas être contraire aux intérêts des Allemands que les Vénitiens répandissent au loin les produits de l'Orient, car ils étaient, comme les Lombards, obligés de s'adresser à Venise pour ceux dont ils avaient besoin, et Venise se chargeait en retour d'écouler leurs produits en Orient. Aussi, même au centre de l'Allemagne, on suivait avec intérêt les voyages des Vénitiens ; en 1017, quatre grands navires chargés d'épices ayant fait naufrage, la nouvelle de cette catastrophe se répandit jusqu'à Mersebourg , dont l'évêque Thietmar eut soin de la consigner dans sa chronique. 8
Nous pouvons encore signaler, comme marquant une nouvelle étape dans la marche progressive du commerce de Venise, les privilèges et les faveurs accordés à cette ville par l'empereur Alexis Iw Cotnnène, en reconnaissance des secours qu'il en avait reçus dans un moment critique. A peine était-il monté sur le trône (avril 1081), que l'intégrité de son empire se trouva mise en question par une attaque des plus dangereuses. Un prince habile dans tous les arts de la guerre, le duc normand Robert Guiscard, réunissait dans ses ports de Brindisi et d'Otrante une aimée peu nombreuse, mais excellente, avec laquelle il se proposait d'enlever quelques provinces à l'empire grec L'empereur pouvait opposer aux Normands des troupes nombreuses et aguerries, à qui ni la hardiesse ni la bravoure ne faisaient défaut; et néanmoins il crut nécessaire de chercher des alliés. Une bonne flotte était un précieux auxiliaire; elle pouvait susciter à l'ennemi de sérieuses difficultés, soit en pleine mer, soit au moment d'nn débarquement; avec un peu de chance elle pouvait même anéantir l'expédition tout entière. Mais l'empereur n'avait pas grande confiance dans sa propre marine; il s'adressa donc à la ré-
sunt discurrere Venetici sive negotia agere, nemo illis contradicere praesuinat ainsi s'exprime la charte d'Othon III:
voy. Romanin, 1. c.
1 Gfrôrer, Op. rit. p. 435. Au reste, cet empereur avait confirmé, en 1002, les traités des Othons avec Venise; Hirsch, Heinrich II, I, 235.
1 Supplémeut ajouté à la lin du Codex urbinas de la chronique de Johannes Diaconus, dans Pertz, 1. c. p. 38. Je ne sais jusqu'à quel point Filiasi (Mentorie
storiche de Veneti primt e secotuh , T. VI, part. 2. Venez. 1797, p. 236) a raison de placer le mercatum S. Martini à Campalto, près Mestre; quant à Olivum.
ce n'est certainement pas Olivolo; car il n'est pas possible que n'importe qui interdît aux Vénitiens de mettre des soieries en vente daus une île qui leur appartenait; or, Olivolo est une des iles qui composent la Venise actuelle.
' Pertz, SS, III. 860.
//. — De l'apimrifim de Mahomet atu croisades. 117
publique de Venise. 11 lui envoya des présents, en promit d'autres même en cas d'insuccès, et céda à toutes les exigences des personnages envoyés à Constantinople par les Vénitiens à l'effet de conclure l'alliance.1 Cela d'ailleurs eût été à peine nécessaire, car les plus chers intérêts de la république devaient la lui faire désirer. Elle ne pouvait pas voir d'un œil indifférent Naples et Byzance, ou même seulement les côtes grecques et italiennes de l'Adriatique, au pouvoir d'une seule puissance, surtout d'une puissance jeune et guerrière comme celle des Normands; c'était une question de vie ou de mort pour son commerce maritime. A supposer encore que les Normands n'eussent réussi à prendre possession que des côtes orientales de l'Adriatique, ou seulement des îles Ioniennes, Venise même n'eût pas été à l'abri de leurs attaques. Robert Guiscard n'avait-il pas déjà, en 1075, fait une tentative pour s'emparer d'une partie du territoire vénitien, en attaquant la région des côtes de Dalmatie? mais alors les Normands avaient fait l'épreuve de la supériorité de la marine vénitienne; le doge Dominique Selvo les avait chassés de Dalmatie et les districts de Spalato, Trau, Zara et Belgrade durent prendre l'engagement que jamais un de leurs citoyens ne ferait appel aux Normands ou à un autre ennemi de Venise.2 Ce détail paraîtrait démontrer qu'une partie de la population de la Dalmatie était portée à prendre parti pour les Normands et songeait à ébranler, avec leur aide, la suprématie de Venise. Pour en revenir à Tannée 1081, quand Robert Guiscard attaqua l'empire grec, la ville libre de Raguse envoya à son aide une flotte qui combattit à côté des navires normands.8 Dans ces conditions, on le comprend, les Vénitiens ne se firent pas longtemps prier par Alexis. Au mois de juillet 1081, trois jours avant la date fixée par l'empereur, leur flotte, équipée en toute hâte, montée par de nombreux marins et commandée par le doge Dominique Selvo en personne, paraissait dans leux eaux de Durazzo. Cette place était la clef de l'empire grec à l'ouest;4 c'est le motif qui avait déterminé les Normands à diriger sur elle leur principal effort, et ils l'assiégeaient par terre et par mer depuis le 17 juin.5 Les deux flottes
1 Aune Comuéue. Alerta*, éd. Bonn.
I, 191 et s.
' Dandolo, p. 248; Taf. et Thom. I.
41,43; Lucius, Ite regno Dalmat. lib.