‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 25 sur 145 · I. Les États croisés en Syrie pendant le premier siècle · texte numérisé non relu

I. Les États croisés en Syrie pendant le premier siècle

de leur existence.

a) Les colonies commerciales dans les États croisés.

Les expéditions de Gênes et de Pise contre les Sarrasins d'Occident, la conquête de la Sicile par les Normands, l'attaque tentée par Robert Guiscard contre l'empire de Byzance n'étaient que le prélude d'entreprises plus vastes, ayant l'Orient jwur but, auxquelles tous les peuples d'Occident devaient apporter leur concours, des Croisades en un mot. Ces expéditions suscitèrent un enthousiasme égal, à la cour des princes et dans les châteaux féodaux, dans les campagnes et dans les villes. Le sentiment religieux et mystique lut assurément le premier et le ■ principal motif qui poussa toutes les classes de la société dans |le — mouvement ; mais, à côté de cela, chacune poursuivait un autre idéal plus matériel:* chez les princes et les chevaliers, c'était l'amour de la guérie et des aventures; dans les basses classes», le désir de se soustraire à la situation intolérable créée par l'état social; dans la bourgeoî5ië des villes, la soif du gain. Dans les grandes croisades menées par des princes de rang plus ou moins élevé, les bourgeois des villes restèrent confondus dans la foule. C'est ainsi que les croisés originaires de Narbonne suivirent, comme tous les Provençaux, les étendards de Raimond, comte de Toulouse.1

Mais, à côté des grandes armées qui faisaient route par terre, des flottes, plus ou moins nombreuses, faisaient également voile pour la Syrie. Equipées et recrutées dans les ports italiens, elles menaient aux années croisées des troupes composées de bourgeois citadins, opérant pour leur propre compte sous des chefs à elles; elles apportaient des auxiliaires très utiles sinon indispensables. A elles seules, les armées de terre eussent été incapables

1 Raoul, de Caen, dans les Eût, des cl'Alguilhe, Uni. 2«6. rroÎK.. hixt. ocrid. III. H7H. Cf. Rail».

132 Deuxième période. —

/. Fotidation des colonies commerciales.

de prendre les ports fortifiés possédés par les Sarrasins en Syrie ; toute la bravoure et la science militaire des chevaliers n'y pouvaient rien; il fallait des flottes pour compléter le blocus, des marins combattant sur mer pour tendre la main aux soldats combattant sur terre. C'est sous cette forme que la bourgeoisie prit une part considérable aux événements militaires, c'est par là qu'elle acquit le droit d'en recueillir des profits proportionnés à l'étendue des services rendus. Trois villes surtout, trois républiques, Venise, Qêues. et j^ise. représentèrent ainsi,

(\vAùb* pendant le cours des croisades, l'élément bourgeois.

'px^A. Jusqu'alors Gènes et Pise avaient surtout exercé leur activité

commerciale dans la partie occidentale de la Méditerranée; Venise avait parcouru de préférence la mer Adriatique et les eaux qui baignaient l'empire grec Pour la première fois, les trois puissances se rencontraient sur un terrain commun, la Syrie. A côté des Vénitiens, depuis de longues années en possession de la liberté républicaine et d'une prépondérance incontestée sur mer, Génois et Pisans pouvaient avoir l'air de parvenus; cependant, depuis un certain nombre d'années leurs flottes guerroyaient contre les Sarrasins et elles avaient plus d'une glorieuse victoire à leur actif; d'autre part, la vie politique avait pris, dans les deux républiques, un rapide développement; lorsque s'ouvrit l'ère des croisades, elles étaient, depuis un certain temps déjà, en pleine possession de la liberté communale, de sorte qu'aucune autorité étrangère ne pouvait plus mettre d'entraves à l'action quelles prétendaient exercer au dehors. Vers la fin du XIe siècle, les bourgeois libres de Gênes avaient formé une association politique (compagna), dirigée par des consuls librement élus par eux, et qui prit le gouvernement de la ville en dépit de l'opposition des princes et des partis. Cette révolution fut, à ce qu'il semble, exécutée sous l'inspiration des archevêques, mais il n'est plus actuellement en notre pouvoir d'en retracer l'histoire. Les annales de Gènes, qui commencent à l'année 1100, relatent à leur début, non pas la création du consulat, mais sa restauration; en effet, à la suite de dissensions intestines, il avait été supprimé pendant un an et demi. 11 faut faire remonter plus haut la date de l'établissement de la constitution consulaire, au moins jusqu'à 1098 et probablement encore plus loin.1 A Pise, la république eut des origines analogues. Après avoir fait si longtemps opposition à l'affranchissement de cette

1 Ânn. Jan.. dans Pertz, SS. XVIII, p. 11, et Caffaro, Ik liberatione cirUatum Oricntis, ibid. p. 45. Pour plus de détails, voyez Pawinski, Zur Bntetehungsgeschichtc de* Cotutdats in deit Communen Sord-

und Mittd-Itnlicns, Berl. 1867, p. 40 et m. : à rapprocher des observations de Wait* dans les Forsehuuym xur dcutsehen Geschichte. VII, 40» et su.

/. Les états croisât au lct siècle de leur existence.

ville, les marquis de Toscane avaient vu, dans le courant du XIe siècle, leur influence s'affaiblir de plus en plus. Les vicomtes, leurs représentants, avaient pris parti pour la commune. D'un autre côté, l'ambition de quelques familles nobles, désireuses de substituer par la force leur pouvoir à celui des marquis, avait suscité de terribles querelles intestines où elles finirent par succomber. Vers l'an 1085, l'évêque Daibert parvint à faire accepter sa médiation et l'autorité de l'assemblée des bourgeois (commune colloquium civitatis) fut unanimement reconnue et établie par une charte de pacification.1 Cette charte paraît marquer le point de départ de l'autonomie réelle de la commune; il est vrai qu'il n'y est nullement question de la création des consuls, mais nous trouvons, dès 1087 des magistrats revêtus de ce titre* à la tête des Pisans dans l'expédition dirigée sur Mendia, et encore dans des chartes datant des années 1094, 1100 etc.*

Ainsi, au moment où elles prirent part aux événements mili- (aires qui se passaient sur les côtes de Syrie, Venise, Gênes et Pise n'étaient pas seulement des puissances maritimes de premier ordre; elles étaient déjà complètement organisées en républiques. Les premiers vaisseaux quittant leurs ports pour cette destination partirent isolément; ils portaient des vivres, des armes, des machines de siège, destinés à l'armée croisée qui faisait route de son côté par terre, ou encore des soldats isolés qui allaient la rejoindre.4 Mais, au mois de juillet 1097, un grand nombre de bourgeois de Gênes, des plus notables et des plus aptes à porter les armes, prirent la croix et partirent, montés sur douze galères; lorsqu'ils arrivèrent (vers la fin de novembre) dans le port de S1 Siméon, à quelques milles à'Atttioche, l'année croisée avait déjà ouvert le siège de cette ville. Les nouveaux arrivants ne purent, néanmoins, assurer leurs communications avec le gros de l'armée assiégeante qu'au prix de rudes combats; le plus grand nombre des Génois se joignirent aux autres croisés et partagèrent avec eux les fatigues et les souffrances du siège. Cependant, ceux qui n'avaient pas quitté les navires ne restaient point inactifs; ils s'occupaient à assurer les communications avec la mer et à approvisionner l'armée,

1 Bouaini, Statuti Pùtam, I, 16.

* Cf. les vers 161 et ss. «lu poème latin coniputrê sur cette expédition : au v. 333 Hugues, vicomte pisau, est eucore décoré du titre de „capud urbisu, mais ce titre honorifique n'était plus en rapport avec sa situation réelle.

J Sur ces faits, voy. Pawinski, op. cit. p. 28—40.

* Raim. d'Aig. daus le Rte. des hisl.

des crois. 1. c. p. 276, 290 (dans Bong. I, 164, 173). Baldricus, dans Bong. I, 89. Orderic Vital, Hist. ceci., éd. Le Prévost, m, 479. Guill. de Tyr, V, 4, VII, 21.

5 Caffar. De libérai, cir. Orient., dau» Perte, SS. XXIII, 41 -44. Cf. Raim. d'Aig., dans le Recueil, 1. c. p. 242, 290 (dans r. p. 143, 173); Guill. de Tyr, V, 4.

134 Dett rihne période. — /. Fondation des colonies commerciales.

tâche difficile et qui devait être d'une extrême importance.5 Ils mirent garnison dans le port de S* Siméon, y exercèrent seuls les droits de souveraineté 1 et en restèrent en possession jusqu'au jour où il fut incorporé à la nouvelle principauté d'Antioche. Aussitôt après la prise d'Antioche, Bohémond, le nouveau prince, fit don aux Génois de trente maisons situées dans l'intérieur de la ville, de l'église S* Jean, d'un bazar et d'une fontaine. 2 Par contre, ils s'obligèrent à prêter aide au prince contre tous ceux qui tenteraient de s'emparer de la ville. Dans ce traité, une clause spéciale concernait le comte Raimond de S1 Gilles, qui occupait encore quelques points fortifiés de la place et refusait de les abandonner. « Bohémond aurait voulu que les Génois prissent l'engagement d'attaquer ce prince, au cas où celui-ci lui contesterait la possession de la ville; mais las Génois étaient très liés d'amitié avec les Provençaux; ils avaient des relations d'affaires avec S1 Gilles;4 ils refusèrent On se contenta donc de stipuler que, dans le cas où Raimond engagerait des hostilités contre Bohémond, les Génois offriraient leur médiation, et «iue, si cette offre échouait, ils observeraient la neutralité. Effectivement, Raimond n'évacua qu'en rechignant les parties de la ville dont il avait pris possession et il fallut en chasser ses gens par force.

Parmi les croisés qui assistèrent au principal fait d'armes de la première croisade, la prise de Jérusalem, il y avait des Génois, en petit nombre il est vrai, car la république était en ce moment en pleine guerre civile ; les consuls ayant été supprimés, elle n'avait plus de chefs, et c'était dès lors affaire aux particuliers d'équiper des navires pour de lointaines expéditions.5 C'est ainsi que quelques Génois, conduits par Guillaume Embriaco et par son frère Primus arrivèrent sur deux galères à .laffa, où vinrent les rejoindre quelques autres navires montés par des croisés.6 Désireux de se maintenir dans ce poil, ils demandèrent du renfort aux princes, alors campés sous les murs de Jérusalem et ils l'obtinrent.

* "Solinum per se ceperunt" . . . dit un document où sout résumés brièvement les actes des Génois en Syrie, de 1097 à 1105 : Lib.jur. I, 17. Nous reviendrons sur ce document et sur le nom de Solinum donné au port St. Siméon. Le fait se trouve confirmé par un autre; en 1101, après la prise d'Arsouf et de Césarée, c'est là que les Génois se retirèrent ijuxta Sulinum in plagia S. Parlerii) pour partager en paix leur énorme butin. (Atm. Jnn. p. 14). Cependant cette occupation ne dut pas se prolonger au delà de quelques années.

* Charte du 14. juillet 1098. dans Ughelli. fl. sarr. TV. 846 et s.

3 Sybel, Gesrh. der erxien Kreuzuiye, p. 44H, 460.

* Canale. Suora istnria drIJa repubblim di Genora, I, 352, II, 493 et ss.

& Voy. Pawinski, op. cit. p. 43 ss.

fi Le nombre total varie entre six et neuf dans les msc. de Raim. d'Aig., AVciéeil. 1. c. p. 294. Il est singulier que Caflfaro (De liber, or. p. 44) le tixe à deux seulement.

/. Les états croisés au 1er siècle de leur existence. 135

Mais une flotte sarrasine partie d'Ascalon vint, par une belle nuit, fondre sur la flotte ancrée dans le port: la résistance était impossible: les Génois n'eurent point d'autre alternative que d'abandonner leurs galères; avant de les évacuer, ils débarquèrent tout ce qui pouvait servir à construire des machines de guerre et allèrent rejoindre les croisés devant Jérusalem, emportant avec eux tout ce matériel. Ils se joignirent aux troupes du comte Raimond de Toulouse et rendirent, comme ingénieurs, de signalés services pendant le siège.1

Pise, de son côté, avait, dans le même temps, concentré toutes ses forces pour organiser une grande croisade. Montés sur une flotte forte de 120 navires, les bourgeois en état de porter les armes partirent pour la Syrie pendant l'été de l'année 1099 sous le commandement de l'archevêque Daibert. Quand ils arrivèrent devant Laodicée,* le plus fort de la campagne était fait; depuis le 15 Juillet, Jérusalem était au pouvoir des- croisés: Bohémond d'Antioche sut leur persuader de bloquer pour son compte le port de Laodicée, alors au pouvoir des Grecs; mais les assiégés se défendirent bravement; les autres chefs de la croisade, qui désapprouvaient les projets de Bohémond, s'entremirent et le siège fut levé pour cette fois. Rendus à eux-mêmes, les Pisans se mirent en marche vers la Ville Sainte. Godefroi de Bouillon et ceux qui avaient résolu de rester avec lui étaient alors occupés à organiser l'état et l'église; il n'était donc point question, pour le moment, d'opérations militaires, et les Pisans durent se contenter de contribuer aux travaux de fortification de Jérusalem et de Jaffa.8 Daibert, leur chef, nommé patriarche de Jérusalem, resta en Terre Sainte et plus d'un de ses compagnons, sans doute, dut faire de même, dans l'espoir de jouir de sa protection. Jatfa devint probablement leur principal centre, car Godefroi de Bouillon avait donné tout un quartier de la ville en fief au patriarche (2 févr. 1100) 4 et, en sa qualité de port de Jérusalem, elle semblait destinée à un brillant avenir. Nons verrons plus loin comment il s'y forma une colonie considérable de Pisans.

Si les nations commerçantes de l'Italie avaient pris une part importante à la fondation des états croisés, leur rôle fut encore plus considérable dans leur organisation. On peut affirmer que, sans l'assistance des flottes italiennes, jamais les Latins n'eussent pu conserver leurs

1 Pour ces faite, les principale* source* sont Caff., 1. c. et Raim. d'Aig. p. 284, 396. Suivant Guill. de Tyr (VIII, 9, 10), les Génois auraient eu dès l'abord l'intention d'aller rejoindre l'armée et n'auraient demandé ce renfort que pour les escorter; mais il parait bien qu'ils ne se décidèrent que par force à se replier sur l'armée.

1 Probablement au mois de septembre ; voy. Hagenmeyer, Ekkrhanii Hier osol limita (Tubingr. 1877) p. 183.

3 Gesla triumphal. per FSsanos fada, dans Murât. SS. VI, 100. Chron. Pis., dans Ufçhelli, B. sacr. X, 191.

4 Guill. de Tyr, IX, 16.

136 Deuxième fier iode. — I. Fondation des colonies rotnnwrc'udes.

conquêtes. La possession des ports de toute la côte de Syrie était, évidemment, une question de vie ou de mort pour les états croisés; seule elle leur garantissait les communications avec l'Occident, d'où pouvaient leur arriver les secours en hommes et en argent, indispensables à leur conservation. Les souverains de ces états ne méconnaissaient (railleurs nullement l'importance des services rendus par les flottes italiennes, et ils surent prouver leur reconnaissance par la concession d'une foule de privilèges; de leur côté, les puissances maiitimes de l'Italie, bien convaincues du besoin que ces princes avaient de leur concourn avaient soin, avant la prise d'une place, de stipuler, comme piix de leur assistance, la cession de certaines propriétés et de certains droits, tant dans l'intérieur de la ville que dans ses environs. C'est ainsi que naquirent un grand nombre de colonies composées de bourgeois italiens, qui toutes devinrent des centres plus ou moins importants du commerce du Levant.

Godefroi de Bouillon avait trop peu de forces à sa disposition pour s'emparer des villes maritimes de la Palestine; quelques-unes étaient tellement fortes qu'il n'eût même pas pu y songer, s'il ne lui était arrivé un secours inespéré; pendant l'été de l'an 1100,1 une flotte de 200 navires environ, montée par des Vénitiens, vint atterrir à Jaffa* et les nouveaux arrivants s'engagèrent à servir sous les ordres de Godefroi depuis la fête de S1 Jean Baptiste (24 juin) jusqu'à l'Assomption (15 août). En retour, ils demandaient qu'on leur promît dans chacune des villes déjà prises ou à prendre par les croisés, tant dans les poils de mer que dans les villes de l'intérieur, la concession d'une église et d'un emplacement apte à l'établissement d'un marché; de plus, ils exigeaient, dans chacune des places qui seraient prises au cours de la prochaine campagne, la cession du tiers de la ville, et, si l'on réussissait à prendre Tripoli, ils la réclamaient en entière propriété, contre paiement d'un léger tribut annuel. Enfin, dans toutes les villes du royaume de Jérusalem, les Vénitiens devaient jouir de la franchise d'impôts, et défense serait faite à tout vassal du roi de saisir les marchandises des navires vénitiens échoués à la côte.3 Il paraît bien que l'on se promettait de grands résultats de cette expédition; le fait est qu'on mit le siège devant Acre,4 un des ports de Syrie les plus importants, mais on ne

1 Sur la fixation de cette date, voyez Kugler, Bœmund und Tancred, p. 63.

* Dandolo, p. 268. Historia tramlationù S. Nîcolai, dans Flaœinio Corner, Eecl. Venet. IX, p. 19; il y a une faute de l'éditeur; au lieu de inopem, il faut lire in Jopem.

1 Telles sont les conditions iudiquée*

dans un document contemporain, YHùfon'a traml. S. Nie. p. 19. 90. Dandolo est très bref sur ce point: "immunitatis obteuto privilegio", écritril, p. 258, et c'est tout.

4 Hitt. transi. S. Nie. p. 22-25 (cette source est la seule où ce fait soit mentiouué).

/. Ia* tint* émisés av l<r siècle de leur existence.

put en venir à bout1 et il fallut se contenter de la prise de la petite ville de Caiffa, au pied du Garnie].'

Le siège de cette ville8 n'était pas encore terminé lorsque Godefroi de- Bouillon mourut (18 Juillet 1100); aucune disposition n'avait été arrêtée pour sa succession et comme, vers la même époque, Bohémond d'Antioche tomba entre les mains des infidèles, les états croisés de Syrie eurent à traverser une crise des plus difficiles. A l'automne de la même année, une année génoise débarqua à Laodicée; son arrivée était fort opportune: ses chefs prirent à tâche de résoudre les difficultés du moment; pour commencer, ils contribuèrent de tout leur pouvoir à faire placer le comte Baudouin d'Édesse sur le trône de Jérusalem et à faire nommer Tancrède régent d'Antioche. Baudouin mit pour condition à son acceptation que les Génois feraient campagne sous ses ordres jusqu'à ce que Von eût conquis deux villes; les Génois acceptèrent de bon cœur cette nouvelle tâche et l'aidèrent, an printemps de l'an 1101, à prendre Ârsouf et Césarée.* lie butin fut si considérable, surtout à Césarée,5 que chaque simple soldat .reçut pour sa part 48 sons d'argent et deux livres de poivre;6 l'objet je plus précieux de tout le butin était le fameux sacro eatino; il échut •k la cathédrale de Gênes.7 Ces brillants résultats ne contribuèrent pas peu à entretenir chez les Génois l'esprit d'aventures et à les attirer / vers la Syrie et ses riches cités. Pour ceux qui voyaient les choses de plus loin, le butin n'était qu'un accessoire; ils comprenaient quelle source de richesses allait dorénavant ouvrir aux Occidentaux le développement de la vie commerciale sur les côtes de Syrie. Le jour de l'Ascension (26 mai) 1104, Acre ouvrait enfin ses portes au roi Baudouin;8 cette

' Dandolo. op. cit., se met eu contradiction avec l'histoire eu parlant d'une prise d'Acre.

7 Cf. aussi Alb. Aq. dans Bong. pag.

299— 301. Ibu-Khaldoun, dans les Xor.

net. Acad. Upsal. XII. 57.

s C'est l'opinion à laquelle se range avec raison Hagenmeyer, Ekkehardi Hieronolymitn, p. 202.

4 Les dates sont : pour la première le 9 mai, par la seconde le 31 mai. d'après les calculs de Hagenmeyer, Ekkeh. Hier anal. p. 220 et s.

s Avant d'être prise par les croisés, Césarée avait plus d'importance qu'après : voy. «le Vogué, I*s cplùte* de la terre SottJe, p. 430: l'Anon. lat. dit: "Saraceuomai tempore sub tanta nobilitate florebat Cesarea, quod inter Babilonem

(Bagdad) et Babiloniam (le Caire) quasi

paradisus eoruni vigebat modo hnec

omnia ad nihilum redacta sunt."

,! Caffar. Ann jati. p. 11 — 14; De liber, rir. or. p. 45 — 47; Lib. jttr. I. 17.

T On prétend que c'est le calice dont s'est servi N. S. Jésus Christ daus la Cène. Pendant longtemps on crut qu'il était fait d'une seule émeraude, d'une beauté et d'une taille incomparables, mais en l'étudiant mieux on a reconnu que ce n'est que du verre. Cuil. de Tyr, X, 16; Jac. de Vorag., Citron. Jan. dans Murât. SS. IX, 32. La Rente archéologique a donné une courte notice sur le sacro eatino, ann. 1845, p. 149-157.

* Foucher de Chartres, dans le lient cil. 1. c. p. 407 et s.; Alb. Aq. dans Bong. p. 335.; Ouill. de Tyr, X, 28; Caffar.

138 Deuxième période, - /. Fondation des colonie* commerciales.

fois encore, une flotte génoise avait considérablement aidé au succès et l'on put se demander qui gagnait le plus à cette conquête, des nations commerçantes d'Italie, à qui elle ouvrait un des ports les plus sûrs et les plus fréquentés de la côte, ou du roi Baudouin qui incorporait à son royaume une des places les plus fortes de la Syrie. Pour reconnaît re l'importance des services rendus par les Génois, Baudouin leur concéda, dans chacune des trois villes conquises, un tiers de la ville, plus des terres aux environs en proportion égale. En outre, il leur accorda un tiers sur les recettes des douanes du port d'Acre, ce qui devait constituer un revenu considérable, et l'exemption d'impôts dans toute l'étendue du royaume. Enfin, par une mesure rétroactive, il leur fit don d'un quartier dans chacune des villes de Jérusalem et de .Tatfa, et leur assura pour l'aveuir la possession d'un quartier dans chacune des villes qui seraient prises avec leur aide.1 Les Génois tenaient beaucoup à se faire garantir à perpétuité ces immenses propriétés. En conséquence, ils demandèrent à Baudouin et obtinrent l'autorisation de faire placer dans l'abside de l'église du S* Sépulcre, derrière le maître-autel, une plaque portant gravée en lettres d'or la liste des donations consenties en leur faveur; elle leur coûta 2000 besants d'or.' C'est le texte de ce document qui se trouve, il n'y a point à en douter,3 dans le Liber jurium reipubUete Genuensi*, immédiatement après la charte de concession dont nous venons de dire quelques mots; ce texte est écrit en lettres plus grandes que le précédent, et en partie à l'encre rouge. Il renferme, en style lapidaire très abrégé, rémunération des services rendus par les Génois aux états croisés contemporains de la première croisade, et celle des privilèges les plus importants à eux concédés par Baudouin.4 Ija première partie ne se borne pas aux événements survenus dans le royaume de Jérusalem proprement dit, car nous y voyons Antioche et S1 Siméon son port, Laodicée, Tortose et Gibel (Gibellum) désignés comme le théâtre de divers faits de guerre auxquels les Génois ont pris part.

Les noms que nous venons de citer nous rappellent qu'il nous reste encore à parler du rôle joué par les Génois dans la partie moyenne de la Syrie. Là, ils contribuèrent puissamment à la formation du comté de Tri))oli, cet état que le comte Raimond de Toulouse et ses successeurs acquirent morceau par morceau. A l'automne de l'année 1101,

An», p. 14; Dr libérât, p. 47; Lib. jur. I, 17.

1 Fouch. de Chartr. Recueil, p. 387 et s. ; ÛoilL de Tyr, X, 14, 28; Caffar. De libérai, p. 48; Lib. jur. I, 16 et 8.

* Caff. De liber, p. 48, 49.

~ Le sénateur Federici l'admettait déjà

dans sa luttera a Gasp. Scioppio suiie rose di Getiora, et Aiwaldo a, récenmeut, exprimé la même opinion (Atti dellti Soe. Lig. IT 1, p. 71). i Langer (Polit, (hach. Genua'tt und Pi*a's îffl XII. Jahrh.

(Leipz. 1882) p. 156) est du même aria. 4 Lib. jur. I, 17. \

/. Les rtats croises un 1er siècle de leur eridence. 139

une petite flotte quittait le port de Gênes1; arrivés en Syrie, les hommes qui la montaient se joignirent au comte Raimond et l'aidèrent à exécuter un coup de main sur la ville de Tortose: la ville fut prise au bout de quelques jours de siège, à la fin de 1101 ou au commencement de 1102.* Cette conquête fut le noyau du comté de Tripoli. En 1104, Raimond prit une deuxième ville, Gibelet. située entre Beyrouth et Tripoli, avec l'aide d'une autre armée génoise, la même qui avait pris Acre.8 Mais le point le plus important de cette région, Tri]>o1i,

1 Klle reuconfra a Corfon l'escadre qui rapportait à Gènes le butin fait à Gésarée, «le juillet à octobre: cf. Caffar.

; Foucli. de Ghartr. I. c. p. 399; Alb. Aq. dans Bong. p. 324$: Gnill. de Tyr, X, 13, 19; Oaff. De liber, p. 47: Annal. Jan. p. 15: pour ce dernier passage il faut sans doute admettre que les mots:

"Tortosa de Suria capta fuit," se rapportent à Tannée 1102, car la date de 1103 n'est pas possible. Tous les historiens arabes, Aboulféda, Ibn-Alathir (Rte. de» h /s/, des crois, hist. orient. T. I, p. 6, 212) Ibu-Khaldoun (d'après Tornberg. dans les Xora acta reg. acad. scient, rpsal. XII, 1844, p. 58) placent la prise de cette ville dans l'année 495 de l'hégire, qui commence le 25 octobre de l'année 1101 de l'ère chrétienne. Oaffaro (De liber, or. 1. c.) fait remonter cet événement à l'année 1101; Fouch. de f'hartr., probablement aussi. En tout cas, d'après le récit que fait ce dernier à la fin du quinzième chapitre et au commencement du dix-huitième, il n'est pas possible de dépasser le jour de Pâques 1102.

* Il est vrai qu'il existe une charte du 16. janvier 1103. d'après laquelle Raimond de Toulouse fait don au monastère de S1 Victor, de Marseille, de la moitié de . . . Gibellet que inter Tripolim et Berutum si ta est ... (D. Vaissette, Hist. de lsanguedoe, nouvel, éd. III, p. 618 et s.; Assises de Jérus., II, 479; Cartuiaire de «S** Victor, dans la Coïlect. des doc. inéd. II, 151). Sybel (dans la Zeiischrift fur Oeschichtstciss. III. 62) déduit de là que

Gibelet devait nécessairement avoir été prise avant la fin de l'aunêe 1102, et Kugler (Boemund u. Tancral. p. 68) se range à cet avis. Mais il faut étudier de plus près le passage en question: le donateur y expose les motifs de sa générosité: ' quatenus omuipotens Deus praedictorum Sanctorum et congregatiouis intercessionibus tt meis propiciari dignetur iniquitatibus et sua» paucissimœ christianitati se opponat aversitatibus:u il me semble que la conclusion des deux auteurs ci -dessus n'est pas irréfutable. Raimond, malgré le peu de forces dont il disposait, avait bien tenté, en 1102, une attaque sur Gibelet, mais il avait échoué; ce prince était doué d'un esprit mystique et superstitieux; il était donc tout naturel qu'il crût s'assurer du succès en vouant à S1 Victor une partie de la ville qu'il désirait conquérir. Si Gibelet, avait été réellement prise eu 1102, ou devrait en trouver trace dans les chroniques. Gr il n'en est rien; les chroniqueurs arabes, Aboulf. op. cit. p. 7, Ibu- Alathir, op. cit p. 219 et Ibu-Khaldoun, op. cit. p. 60, placent unanimement la prise de la ville en 1104; d'après eux elle ue précéda que de fort peu la prise d'Acre; le Code arabe Quatremère, dans Kugler, op. cit. p. 68, précise même la date: 28 avril 1104; de plus, les sources génoises indiquent la même époque (Caff. Annal. Jan. p. 14; De libérât, p. 47; Rcgni ierosol. hist. p. 49). Pour soutenir encore les conclusions que l'on veut tirer de la charte en question, il faudrait dire que le Gibel qui fut pris en 1104

140 Den riïmw i^riode. — /. Fondation des colonies commercinhs.

opposa plus de résistance; les Sarrasins s'y défendirent avec acharnement et le siège se prolongea pendant des années; à la mort de Raimond. en 1105, il n'était pas encore terminé. Deux de ses parents, Guillaume, comte de Cerdagne, son neveu, et Bertram, son fils naturel, élevèrent des prétentions à l'héritage de ses possessions de Syrie et à la direction des entreprises commencées par lui: tous deux s'adressèrent à Gênes, afin d'en obtenir l'aide nécessaire pour terminer le siège de Tripoli: l'un y envoya des ambassadeurs, l'antre s'y rendit en personne. Ce fut Bertram qui l'emporta. Au commencement de l'année 1109, il repartait de Gênes pour la Syrie avec une flotte de 60 navires. La mort de son compétiteur lui ayant permis de prendre possession de toutes les conquêtes de sa maison en Syrie, il renonça, par acte du 26 juin de la

n'était pas le petit Gibel nu Gibelet.

mais le grand Gibel (Gibellum) et que les auteurs des sources ont commis une confusiou. Le fait est que, dans la suite de leur récit, le* auteurs arabe*, revenant sur la prise de la ville qui fait l'objet de cette discussion, se servent du terme arabe qui signifie Grand -Oibel (Aboulf.

p. «; Ibn-Alath. p. 235; Ibu-Khald. p. «5); la ville conquise qu'ils désignent serait doue une fois Gibelet et, l'autre fois, Gibel: mais, dans les sources génoises cette contradiction n'existe pas; elles disent expressément que l'armée génoise qui prit Acre avait pris aussi Gibelet (Gibellum minorem, Gibellettum) ; et elles ajoutent qu'après la prise de la ville Raimoud en céda un tiers aux Génois, et que, plus tard, sou fils Bertram leur fit à sou tour cadeau des deux autres tiers, de sorte qu'à partir de ce moment ils possédèrent la ville de Gibelet en entier (Caff. p. 47 , 48; sou dire est confirmé par le LA. jur. I, 18). Rien de tout cela n'est applicable à Gibel, où la commune génoise n'eut jamais de grands biens, mais seulement à Gibelet, qui resta toujours leur propriété en totalité, du moins tant que les Occidentaux furent maîtres de la Syrie. Les sources génoises vont nous servir encore à détruire une autre erreur, celle de Weil, Gesch. d. Clialif. III, suppl. p. vi; il prétend soutenir que la ville qui fut

prise eu 1104 était bien Gibel. Et voici sur quoi il s'appuie: Albert d'Aix rapporte que Raimond partit de Tortone pour aller à la rencontre des Génois ses alliés sur la route de Laodicée, et que leur but commuu était de faire le siège de Gibelet: or, dit Weil, Gilxd se trouve précisément entre Tortose et Laodicée; donc, cette ville seule pouvait être leur objectif. Ce raisonnement est spécieux : seulement Albert d'Aix commet facilement des confusions de lieux et de dates et les sources génoises contemporaines méritent plus de créance que lui; or, elles disent qu'au moment de l'arrivée des Génois, Raimond était occupé à faire le siège de Tripoli; il est donc certain qu'il ne pouvait pas partir de Tortose pour se porter à leur rencontre. Enfin, il nous reste à discuter une indication de Guillaume de Tyr: à l'en croire, Gibelet n'avait pas été pris par Raimond mais par Bertram, et seulement en 1109. Ce qui est vrai, c'est qu'en 1109 Bertram fit don aux Génois de Gibelet en entier, mais son père l'avait conquis et en avait lui-même donné une partie aux Génois. Le fait de la prise de Gibel par Tancrède avec les concours des Génois appartient à une toute autre expédition et eut lieu dans cette même année 1109. Guillaume de Tyr a coufondu les deux événementa eu un seul; voy. Kugler, op. cit. 43, 75.

/. Les #ate croisés tut I«* «ècr/c rfc /<w existence. 141

même année1, en faveur de ses alliés, à la possession de Gibelet, que Raimond s'était réservée; Gênes eut dès lors la propriété entière de cette ville; de plus, Bertram fit don à la république génoise du château du connétable Roger* et d'un tiers de la ville de Tripoli du côté de la nier, avec le port et les îles situées en face.8 11 est vrai que Tripoli^ n'était pas encore en son pouvoir, mais on pouvait dès lors en prévoir la chute d'une manière certaine. La ville se rendit en effet quelques semaines après, vers le milieu de juillet4 Après ce beau fait de guerre, les chefe de la flotte génoise conclurent une alliance avec Tancrède, prince d'Antioche, et l'aidèrent à établir le blocus autour de Gi- Mtttm qui capitula le 23 juillet.6 La prise de cette ville acheva de relier la partie des côtes de Syrie possédée par le Provençaux au district septentrional occupé par les Normands: c'était un pas immense pour la conservation des états croisés en général. Cependant, il restait encore, entre le royaume de Jérusalem et le comté de Tripoli, une lacune très dangereuse. Acre, la ville la plus septentrionale du royaume et Gibelet, la plus méridionale du comté, étaient séparées par une large bande de

1 Lib. Jur. I, 18. D. Vaissette, Hi#t. de lAmguedoc, IV, 348 et 8.

1 Dans la charte, au lieu de: Castrum Rogerii et stabularii, il faut lire: coustabularii. Le nom du connétable Roger se retrouve très fréquemment dans les chartes de la première moitié du XIIe siècle pour le nord de la Syrie. Son Castrum est san* doute la localité qu'on trouve plustard sous le nom de Puy du connétable, ou Poggio del Conestabile, située à dix milles au sud de Tripoli, à pet1 prés ,< égale distance entre Netin et Batrovoy. Cont. de Guill. de Tyr, p. 893; Sari uto, Seer. fid. crue. p. 86, avec carte; Uzzano, p. 235; Atlante lAixoro, dans les 1\tti délia societù Ligure, V, 116. On voit encore à l'est du cap Theuprosopon quelques restes de ce nid d'aigle, qui commandait autrefois l'étroit défilé où passe la voie romaine de Batroun (communiqué par Mr le prof. Neumaun, de Vienne: ce renseignement confirme l'indication de Rey sur la situation de ce château, dans son Périple des cotes de Syrie. Archir. de l'or, latin, II, 2, 1882,

5 Rit ter (Krdk. XVII. 1. p. 608, 619

et s., 625) en donne la description. A l'époque des croisades, une de ces petits îles était dédiée à S1 Nicolas. Wilken, Gcsch. d. Kretnx. VII, 705.

4 Foucher de Chartr. p. 420; Caffar.

Annal p. 16; De libérât, p. 48; Hist.

regni hieron. p. 49; Guill. de Tyr, XI, 10. Kugler, op. cit. p. 74, conteste avec raison les dates données par Guill.: il se base sur les indications chronologiques de Foucher et des chroniqueurs arabes; on fera bien de les rapprocher des notes de l'éditeur français de Foucher; elles donnent une idée plus claire de sa méthode chronologique. Hagenmeyer, Ekkeh.

p. 328, adopte avec Foucher la date du 13 juillet pour la prise de la ville.

* Ann. Jan. p. 16: "Gibellum majorera absque prœlio habiteront." Suivant Ibn- Alath. p. 274 et Ibu-Khald. p. 71, ce fut en réalité Tancréde qui prit la ville, ce fut lui qui l'annexa à la principauté d'Antioche, et il céda, dans l'intérieur, aux Génois une place à bâtir. Là les auteurs arabes précités et Guill. de Tyr font une confusion entre les deux Gibellum; voy.

Kugler, op. i:it. p. 74 et s.

142 Deuxième })ériode. — t, Fondation des colonies rommerciales.

territoire non conquis: sur ce territoire s'élevaient les villes de Tyr, de Sidon et de Béryte; dorénavant le principal soin des rois de Jérusalem devait être de les arracher définitivement aux Sarrasins et de les annexer à leur propre royaume. Dans le cours de l'année 1110, le roi Baudouin réussit à conquérir deux d'entre elles, Béryte et Sidon, la première, le 17 mai, grâce à l'appui d'une flotte génoise1, la deuxième le 11 décembre, avec l'aide de croisés du Nord, conduits par Sigurd Jorsalafari2 et d'une escadre vénitienne commandée par le doge Ordelaio Falier en personne. Les chroniques des croisades ne signalent pas la coopération des Vénitiens en cette circonstance, mais elle a été affirmée plus tard par Dandolo dans sa relation,3 et son dire est confirmé par des chartes4 où il est constaté qu'à l'occasion de la prise de Sidon (in acquisitione Sidonis A le roi Baudouin a concédé à l'église de S1 Marc à Venise et au doge Ordelafo Falier diverses propriétés et divers droits à Acre. Le texte primitif de la charte en question a été perdu, de sorte que nous n'en connaissons que ce que nous venons de citer, mais il est extrêmement probable qu'elle renfermait également des cessions de propriétés en faveur des Vénitiens.

Il faut franchir une période de plus de dix années pour voir reparaître une flotte italienne sur les côtes de Syrie. Pendant cet intervalle, les Pisans guerroyèrent contre les Sarrasins dans l'île Majorque, qui fut un instant (1114) conquise par les chrétiens, mais ne tarda pas à leur échapper de nouveau. Les deux républiques de Gênes et de Pise étaient en lutte ouverte et cet état de choses, en se prolongeant, fut le principal obstacle qui les empêcha de donner suite à leurs entreprises en Orient Sous le règne de Baudouin II, cette abstention des Occidentaux réduisit les chrétiens de Syrie aux plus pénibles extrémités. Leui-s ennemis les harcelaient à la fois au nord et au sud, et, au moment où sa présence eût été le plus nécessaire au midi, le roi se trouvait obligé de défendre au nord la principauté d'Antioche, dont le prince était entre les mains des infidèles. Baudouin adressa à Venise une demande de secours conçue dans les tenues les plus pressants: il avait eu soin d'y joindre les promesses les plus séduisantes,5 et comme le pape l'appuyait de tout son pouvoir, son appel fut favorablement accueilli du peuple vénitien et de son doge Domenico Michiel. Une flotte, forte de

1 Ann. Jan. p. 15; Fouch. de Chartr.

p. 480 et s.; Alb. Aq. p. 362; Uuill. de Tyr, XI, 13.

1 Riant, Expédition et pèlerinages de»

Seaudinare* en Terre sainte, p. 190 et ss. 1 Munit. Sa XII. 264.

4 Taf. et Thon». I, 86, 91, 145.

6 Historia ducnm Vettetieoruw , éd. Simonsfeld, Mon. Oertn. hist. SS. XIV, 73; Dandolo, p. 269 et 8. et Sanuto, qui s'inspire du précédent, dana Bonjrara. p. 158 cf. Taf. et Thoin. I. 85.

/. Les états croisés an l*r siècle de leur existence.

200 voiles1 partit de Venise dans le courant de l'année 1122,* et le doge lai même en prit le commandement ; mais son arrivée en Syrie se fit longtemps attendre, parce que les Vénitiens s'étaient arrêtés en route pour vider une querelle avec l'empereur grec et avaient mis le siège \ devant Corfou. Pendant ce temps, la situation de la Palestine allait en s'empirant, le roi Baudouin était fait prisonnier par les infidèles (avril 1123); l'ennemi, parti d'Égypte, se préparait à envahir le pays par mer et par terre, et les habitants envoyaient courriers sur courriers aux Vénitiens pour hâter leur arrivée. Ces derniers, se décidant enfin à s'éloigner de Corfou, signalèrent leur arrivée en Syrie par une éclatante victoire navale qu'ils remportèrent sur les Égyptiens à la hauteur d' Ascalon ; de leur côté, les chevaliers avaient battu l'aimée égyptienne quelques jours auparavant8 Ces deux victoires relevèrent le courage des lieutenants du roi prisonnier; et ils se décidèrent à assiéger, avec l'assistance des Vénitiens l'une des deux places maritimes qui restaient encore aux ennemis, Ascalon ou Tyr. En conséquence, un traité4 fut' conclu, probablement vers la fin de 1123, à Acre, où la flotte vénitienne avait jeté l'ancre, entre les lieutenants de Baudouin, le patriarche Waremund et le connétable Guillaume de Bines (réunis à tous les autres seigneurs ecclésiastiques et laïques de royaume) d'une part, et les Vénitiens de l'autre; ce traité confirmait les promesses faites autrefois par le roi Baudouin et en ajoutait de nouvelles. Il était stipulé que, si les Vénitiens contribuaient à la prise des deux villes qu'on se proposait d'attaquer en premier, un tiers de chacune leur appartiendrait en toute propriété, les deux autres tiers restant au roi, et le territoire serait partagé d'après le même principe. En outre, dans toute ville appartenant soit au roi, soit à l'un de ses barons, les Vénitiens devaient être

1 C'est le chiffre donné par les chroniqueurs vénitiens; Fouch. de Chartr. p.

449 et Guill. de Tyr, XTI, 22, en indiquent d'autres.

1 Voici, d'après Fouch. de Chartres, L c, comment s'établit cette date; la notice du Cod. Ambros. sur Dandolo, p. 269, donne comme date : VIII Augusti MCXVII ; à la place de ce chiffre il faut lire, non pas MCXVIIII , (comme le veulent Taf.

et Thom. I, 78) mais MCXXII. Entre le départ et l'arrivée en Syrie, qui eut lieu en 1123, il n'y a que l'espace d'un hiver, que la flotte passa devant Corfou.

3 Snr cette victoire navale "an te im-

portuosas Ascalonis ripas**, voy. le Partutu

Wannttndi, dans Taf. et Thom. I, 84; Ouill. de Tyr, 1. c. Vhisi. due. Veitet., 1. c p. 73 et s. et Dandolo, p. 270 sont moins précis; suivant eux la bataille aurait eu lieu en vue de Joppé. Il est vrai que la flotte ennemie y avait mouillé quelques jours auparavant, mais, après la déroute de l'armée de terre, elle avait battu en retraite sur Ascalon.

* On possède l'original et de bonnes copies anciennes de ce traité; il a été publié par Taf. et Thom. I, 79 et ss. Guill. de Tyr l'a aussi intercalé intégralement dans son œuvre (XII, 25); Dandolo, p. 270, n'en donne qu'un extrait.

144 Deuxième jtériode. I. Fondation des colonies commerciales.

mis en possession d'une rue, d'une place, d'une église, d'un bain et d'un four, le tout sans indemnité à payer, et libre de toute servitude. A Jérusalem, on leur assignerait un quartier d'une étendue égale à ct'lui du roi.1 A Acre, ils se réservaient d'avoir leur foui* à pain, leur moulin et leur bain spéciaux, nonobstant toute réclamation des autres habitants. Ils étaient exemptés de tout droit sur les achats et les ventes, de même qu'à l'entrée et à la sortie sur les territoires appartenant au roi et à ses vassaux.

Le traité signé, on s'en remit au sort pour décider laquelle des deux villes ou assiégerait d'abord. Ce fut le nom de Tyr qui sortit.- D'un accès déjà naturellement difficile, cette place était encore entourée de solides fortifications: le siège s'ouvrit le 15 février 1124: jugeant la ville inaccessible par mer, les Vénitiens tirèrent toutes leurs galères à terre, à l'exception d'une seule qui était destinée à croiser devant le port, construisirent des machines de siège et combattirent bravement à côté des Francs;3 de plus, comme ceux-ci se trouvaient réduits à une terrible pénurie d'argent, ils leur vinrent en aide en leur avançant 100.000 besants d'or.* La ville capitula le 7 juillet,5 et le traité reçut immédiatement son exécution ; les Vénitiens occupèrent leur tiers en toute propriété;6 on prétend même qu'en reconnaissance de leurs brillante services on leur offrit la moitié ou les deux tiers de la ville, mais que le doge refusa.7 Rendu à la liberté peu de temps après cet événement, Baudouin ne manqua pas de continuer les promesses de ses lieutenants; seulement il ajouta que les Vénitiens auraient à entretenir, pour la défense de Tyr, une troupe proportionnée aux revenus de leur tiers, et

1 Pour les termes même du traité voy.

(Taf. et Thom. I, 85) le passage correspondant dans la traduction de Guill. de TyT en vieux français (Ree. I, 66): "en la place de Jérusalem recevoient autant de rante en leur propriété, com li rois i seut avoir."

* Ascalon ne fut prise que plus tard par le roi Baudouin III, sans la coopération d'une flotte italienne. Wilken place avec raison cet événement dans Tannée 1163; cette opinion a été doublement confirmée depuis; d'abord par une inscription retrouvée à Barletta et publiée par Schulz, dans ses DenhnàUr UtUeriiniienx I, 138; puis par des sources arabes (voy. Wttstenfeld, Oeseh. der Fatimidm Chalifen, Ga>t1. Abh. XXVTI, 1881, sect. 8. p. 92.).

* Guill. de Tyr, XIII. 1—14; Fouch.

deChartr. p. 479 et sa.; HisL dur Venrt. 1. e. p. 74; Dandolo, p. 271.

* Hirt. duc. Vcuet. 1. c; cela fait environ 130,000 fr.

û Fouch. de Chartr. p. 485.

H GuilL de Tyr, XHI, 14; Dand. 1. c.

7 Chron. AUin. 1. c. Suivant cette source on aurait formé le projet d'élever sur le trône le doge à la place de Baudouin, tombé en captivité: ce renseignement est certainement faux.

* Cette charte de confirmation n'était, sur les pointa essentiels, que la reproduction du traité; Murât. Ad. raie. Dandui. p. 274 et s., en donne un texte incorrect et avec une date fausse, 1130; Taf. et Thom. I, 90 et as., en donnent une meilleure leçon et restituent la véritable date, Acre, mai 1 125.

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