I. Les étais croisés au 1er siècle de leur existence
dans la rédaction originale du traité ; c'était l'engagement de ne jamais relever les droits de douane perçus dans le royaume sur les nations qui faisaient le commerce avec les Vénitiens. Ni omission ni supplément n'étaient assurément l'effet d'un hasard ou d'une erreur; c'est que, sur le chapitre des douanes, le roi ne voulait pas se laisser lier les mains.1 En résumé, il ressort de tout ce qui précède que les princes des états croisés n'ont pas, pour ainsi dire, pris une seule des villes maritimes de Syrie sans la coopération des flottes italiennes. Les Génois contribuèrent à la conquête du plus grand nombre ; la part des Vénitiens est plus restreinte, mais ils assistaient à la prise de Tyr, l'une des plus importantes. Quant aux Pisans, après l'expédition conduite par l'archevêque Daibert, expédition si pleine de promesses et si pauvre en résultats, nous ne les voyons plus qu'une fois, en 1108, figurer comme alliés des croisés. Par une singulière coïncidence, il s'agissait encore une fois de prendre Laodicée, et les ennemis que l'on combattait n'étaient point les infidèles, mais les Grecs. La rivalité qui avait éclaté au nord de la Syrie entre les Normands et les Grecs avait abouti à une lutte définitive dont la possession de Laodicée était le prix et, des deux côtés, ou luttait avec acharnement. A peine le prince Tancrède était-il devenu maître de la ville (1103), après un siège d'un an et demi,2 qu'une nouvelle armée grecque arrivait à la rescousse et reprenait la ville et le port. La citadelle seule, défendue par une garnison normande, se maintint longtemps contre un ennemi bien supérieur en forces.3 Elle finit cependant par capituler, à ce qu'il paraît, car Tancrède, occupé d'un autre côté, ne put lui envoyer de secours. Mais aussitôt qu'il eut recouvré sa liberté d'action, il reparut sous les murs de la place avec une armée pisane qui l'aida à la réduire et à l'incorporer à la principauté d'Antioche (1108).* Avant la reddition de Laodicée, il avait déjà promis aux Pisans, en cas de succès (si Deus aliquo modo dederit ei civitatem), un quartier dans chacune des villes de Laodicée et d'Antioche pour y exercer leur commerce, la liberté complète du commerce
1 Ceci dit contrairement à ce que prétend Wilken, Oeseh. d. Kreuxx. p. 601.
' Raoul de Caen, p. 708; Anne Comn.
H, 107; cf. Fouch. de Chartr. p. 407.
' Tudebod. contin. , dans le Recueil de* hist. des crois, p. 228; Anne Comn., II, 123-126; Raoul de Caen, p. 712, 715 et s.
4 A l'époque (sept. 1108) où l'empereur Alexis et Bohémond firent la paix à Durazzo, Laodicée avait certainement déjà cessé d'appartenir aux Grecs; mais il est
difficile d'établir à quelle époque elle avait été détachée de l'empire; les renseignements fournis par Albert d'Aix (p. B30) sont très suspects, et Guill. de Tyr (X, 23) est peu au courant des choses de la principauté d'Antioche. Kugler, op. cit. p. 71, admet l'année 1106; Wilken, op. cit. II, 275 et s., l'année 1108. Le document d'origine pisane dont nous allons parler tout à l'heure tranche la question en faveur de la dernière date.
146 Deuxteme période. — L Fondation des colonies commerciales.
et la franchise de tous droits dans ses ports et dans ses états en général. Après la prise de la ville, il confirma ses promesses par une charte conçue en termes à peu près analogues.1 On a prétendu qu'il y avait une flotte pisane à côté de la flotte génoise aux sièges d'Arsouf et de Césarée en 1101, d'Acre en 1104, de Tripoli en 1109: quand on sait ce qu'étaient les rapports des Génois et des Pisans entre eux, il est bien permis de douter de cette confraternité d'armes. Si l'on songe de plus qu'à propos de ces trois expéditions, un seul chroniqueur peu digne de foi, Albert d'Aix, accouple les Pisans avec les Génois,' tandis que toutes les autres sources ne nomment que les derniers, on admettra difficilement que les Pisans aient paru à ces sièges, du moins comme corps de nation. H est cependant certain, c'est un témoin digne de foi, Foucher de Chartres, qui le rapporte, qu'il y avait dans les rangs de l'armée génoise, aux sièges d'Arsouf et de Césarée, des Italiens d'autres nations,8 et même il est probable que, soit à cette occasion, soit au siège d'Acre, un noble pisan, nommé Gandolfus, combattit à côté des Génois avec un certain nombre de ses parents et s'y distingua d'une manière particulière, car le roi Baudouin Ier étendit aux membres de sa famille la franchise des droits de douane qu'il avait acordée aux Génois.4
Après les trois villes maritimes d'Italie qui travaillèrent d'une manière si effective à la fondation et à l'extension des états croisés, il faut citer une ville du midi de la France, Marseille. Il serait à désirer que l'on pût mettre plus en lumière la part qui revient aux Marseillais dans cette œuvre. Il semble qu'ils durent déjà se distinguer à l'époque de la première croisade, car, en reconnaissance des services rendus par eux à Godefroi de Bouillon, son prédécesseur, Baudouin Ier, accorda en leur faveur, en 1117,6 une charte qui leur permettait de tracer les limites de leur quartier dans la ville de Jérusalem de telle sorte qu'aucun étranger ne pût s'y loger, et d'y avoir un four particulier.
1 Les deux chartes sont de l'année 1 1 08 : DalBorgo. Dipl. Pût. p. 85 et a. ; Docummti BtdU relax, tose. coW Oriente, p. 3. Laodicée était reliée à la mer par une rue à colonnades, particularité commune aux villes de la Syrie (Ritter, dans les Abh. der Berl Acad., 1864, hist. phil. Cl. p. 346 et 8s.; Unger, dans la Realencycl. dé Ersch et Gruber, 1™ section, LXXXIV, p. 332). Ce sont ces arcades avec l'église de St. Nicolas, construite à l'entrée, qui formèrent la part des Pisans. Le prince
Renaud y ajouta, mais seulement à titre temporaire, un autre terrain à bâtir situé sur le port: Dal Borgo, p. 86 et s., 94; Doc. sulle relax, p. 6, 16 et s.
1 Éd. Bong. p. 310, 335, 361 et s.
8 Recueil, p. 385.
* Lib. Jur. reip. Jan. I. 16.
* M. Deguignes donne un résumé de cette charte dans les Mém. de l'Acad. des Inser., XXXVLÎ, 515; mais il l'attribue faussement à Baudouin LT; en 1117, Baudouin I« (i- 1119) régnait encore.