I. — Époque de J ustinieii et de ses successeurs
caravanes suivait, comme toujours, la lisière septentrionale de l'Iran.»^ Que la soie fût transportée par l'une ou L'antre de ces voies, c'étaient toujours les Perses qui la recevaient les premiers et ils veillaient jalousement à ce qu'elle ne parvînt pas aux Romains d'Orient par un autre chemin que celui qui traversait leur pays et par d'autres mains que les leurs. 1 Le gouvernement de Byzance s'était entendu avec celui j de la Perse pour désigner certaines places où les marchandises arrivant de Perse devaient être vendues aux Byzantins: il était d'autant plus impossible d'échapper à cette prescription que chacune de ces places était en même temps le siège d'un bureau de douane. 2 La plus éloignée au nord * était ArtujCQtç,3 que nous avons déjà citée; puis venait, au centre, en Mésopotamie, Nisibe^ et enfin au sud, Càllinmm (Rakka sur PEuphrate).5 Nous avons déjà vu comment la soie arrivait jusqu'à la première de ces villes. Nisibe pouvait d'une part recevoir la soie par des caravanes qui, partant de la Sogdiane, traversaient la Perse dans la direction du sud -ouest; d'autre part, comme le voisinage du Tigre la mettait en communication avec le golfe Persique, elle pouvait être approvisionnée par la mer. Quant à Callinicum, sa situation sur l'Euphrate donne à supposer que la plus grande partie ou même la totalité des soieries qui y arrivaient avaient traversé le golfe Persique et remonté l'Euphrate. Ceci nous rappelle que la soie pouvait encore suivre une autre route que
1 Abel Rémusat, Remarques sur l'extension de l'empire chinois du côté de l'Occident, dans les Mém. de l'Acad. des Inscr. Vm, (1827) p. 125.
* Décret de Tannée 410, dans le Cod.
Justinien. lib. IV, tit. 63. Excerpta e Pétri Patricii hist. éd. Bonn. 135 ; Exeerpta e Menandri hist. éd. Bonn. p. 361; Zachariae, Eine Verordnung Justinians iiber den Seidenhandel. dans les Mém. de l'Acad. de St. Pètersb. Série VII., T. IX. n. 6 (1865) p. 5.
s Procope, (De bcllopers. H, 23. 30), nous fait connaître un autre point de la même région où s'échangeaient les marchandises des Indes et de la Perse: c'est[la plaine «le Doubios dans l'Arménie persane, à huit journées de Théodosiopolis (Erzeroum). Or, le décret de 410 désigne la ville d'Artaxate comme l'unique place de commerce vers la partie septentrionale de la frontière de l'empire, du côté de la Perse: d'après ce qui précède, il semblerait qu'à
l'époque de Justin ien ce décret était tombée en désuétude : mais le fait même que Justinieu l'a introduit dans son Code prouve qu'il était encore en vigueur; la difficulté sera supprimée si l'on admet l'hypothèse assez plausible de Zacharia% (op. cit, p. 5 et s.); s'appuyant sur la situât ion des deux localités, il pense que les foires de la plaine de Doubios ne fout qu'un avec le marché d'Artaxate.
4 Nisibe envoyait sans doute des marchandises des Indes et de la Chine aux marchés de Batné, située à l'Ëst dans la plaine de Saroudj, entre Bir (sur l'Euphrate) et Orfa (Édesse); V. le passage curieux d'Ammien Marcell. XIV, 3. Cependant la prospérité de Batné ne fut pas de longue durée; dès le VIe siècle elle était retombée au rang d'obscure bourgade Procop., De belle persieo II, 12.
6 "Oppidum commerciandi opimitate "gratissimum." Amm. Marcell. XXIII, 3.
Première période. —
Des grandes invasions aux croisades.
celle dont nous avons parlé jusqu'ici. On en expédiait une partie de Chine à Ceylan par mer; là, on la transbordait et elle gagnait le golfe Persique en longeant la côte occidentale de l'Inde et la côte méridionale de la Caramanie. Il est évident que, lorsque les marchandises chinoises avaient suivi la voie de mer, elles pouvaient échapper aux Perses; car, de Ceylan il était possible de les diriger sur le sud de l'Arabie et sur l'Ethiopie.1 Il y avait là, pour leur monopole, un danger que l'empereur Justinien sut mettre à profit. En effet, pour les Byzantins, obligés de se procurer cet article, c'était une lourde charge que d'être réduits à n'avoir d'autres intermédiaires que les Perses: il n'y avait pas de nation avec qui l'on fût aussi fréquemment en guerre: pouvaitil leur être indifférent de voir leurs propres marchands porter à leurs ennemis les énormes sommes destinées à l'achat des soieries? devaientils accepter tranquillement les fréquentes interruptions de trafic, suites de l'état de guerre? Désireux de remédier à ces inconvénients l'empereur Justinien tenta, en 532, d'ouvrir une route au commerce de la soie par l'Éthiopie: les Ethiopiens pourraient, pensait -il, acheter la soie aux Indiens et la revendre aux Byzantins. Leur roi, allié de Byzance et séduit par la perspective d'une gain considérable, entra dans les vues de l'empereur. Mais quand ses sujets arrivèrent dans les ports où les vaisseaux des Indes venaient atterrir,58 ils y trouvèrent les Perses maîtres du marché, en leur double qualité de voisins et d'anciens clients; ils durent repartir les mains vides, et les Perses restèrent sans conteste, jusqu'à nouvel ordre, en possession de leur monopole. 8
Les produits que l'Inde envoyait vers l'Asie occidentale et l'Europe passaient également presque en entier par les mains des Perses, tout au moins quand les caravanes qui les transportaient suivaient la vieille route tracées par la nature elle-même à travers le Pendjab et les défilés de l'Hindou-Kouch. 11 est difficile de démontrer l'existence de ce commerce par voie de terre entre l'Inde et la Perse à l'époque qui forme la transition entre l'Antiquité et le Moyen-Age. Un voyageur du commencement du VII0 siècle, le pèlerin Hiouenthsang, trouva sur le territoire de Bamian, qui commandait le principal défilé de la route de l'Inde vers la Bactriane, une population adonnée au commerce, et il désigne en particulier les villes de Kapiça (non loin de Kaboul) et d'Outakanda (Ohind non loin de Peschawer) comme des marchés où affluaient en quantité les marchandises les plus rares et les plus recherchées.* Mal-
1 Cosmas, loc. cit. p. 337. s Procop., />e bello persico I, 20.
' Ces ports étaient sans doute situés * Hiouentsang, Mém. I, 37, 40, 125. à l'embouchure de l'Indus.
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heureusement il ne dit rjen de la direction du trafic II n'est pas douteux que, dans leur mouvement vers l'ouest, les marchandises de l'Inde devaient se réunir, sur un point quelconque, aux provenances de l'Asie centrale et aboutir avec elles sur le territoire byzantin, à Artaxate ou à Nisibe.1 Mais la plus grande partie des produits que l'Inde expédiait vers la Perse suivait les côtes par mer et n'était débarquée qu'après avoir atteint, soit le fond du golfe Persique, soit l'un des points d'atterrissement de l'Euphrate ou du Tigre, dont le cours inférieur est navigable. Le premier entrepôt que rencontraient dans cette région les vaisseaux venant de l'Inde était Apologos, nommée plus tard Oboilah: déjà signalé dans le Périple de la mer Rouge comme un des principaux points de débarquement pour les marchandises du Levant, il n'avait rien perdu de cette importance à l'époque des Sassanides.* Si les vaisseaux dépassaient ce port et remontaient le Tigre, ils n'avaient pas à aller bien loin pour rencontrer la capitale des rois de Perse, la brillante Ctésiphon-Madaïn. S'ils remontaient l'Euphrate, ils pouvaient pousser jusqu'à Hira (près de la ville actuelle de Mesched-Ali) sans sortir de l'empire des Sassanides. Il était bien loin , le temps où la prépondérance politique et commerciale des Romains se faisait sentir jusqu'au bas Euphrate et même jusqu'au rivage du golfe Persique; le royaume de Hira, peu étendu mais florissant, était possédé (du milieu du Kl6 siècle jusqu'au commencement du VIIe ) par des princes arabes qui reconnaissaient la suzeraineté des rois de Perse. Les vaisseaux du Sindh, de l'Inde ou même de la Chine 8 remontaient jusqu'à leur résidence, qu'il est permis jusqu'à un certain point de compter encore au nombre des villes de la Perse, et, de là, leur précieux chargement, repris par les caravanes, se dispersait dans toutes les directions, surtout à l'époque des grandes foires qui se tenaient une fois par an à Hira,4 H est difficile de préciser à quelle nationalité appartenaient les vaisseaux, qui au VIe siècle, transportaient les produits de l'Inde jusqu'en Mésopotamie. Deux des plus grands orientalistes français, Reinaud et Quatremère, ont exprimé, à cet égard, des opinions différentes. Le premier prétend qu'à l'époque de la domination des Sassanides, les Perses possédaient
1 Procop., De bello pers. II, 26, parle de marchandise* de l'Inde qui arrivaient sur le marché de la plaine de Doubios; voy. plus haut.
■ Cf. Geogr. gravi min., éd. Muller I. 285, et Reinaud, Mémoire sur le royaume de la Afésène et de la Kharaebte, dans les Mém. de l'Acad. des inser., XXIV. H, p. 199, 212, 213. Gildemeister, Script, arab. de reb. ind. loci p. 37 et s.
3 D'après une antique tradition rapportée par Maçoudi, Prairies d'or publ. et trad. p. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, I, p. 216, 219.; cf. Hamza Ispahanensis. éd. Gottwaldt, p. 80, de la trad.
4 Caussin de Perceval, Hist. des Arabes II, 616 et «s.
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une marine importante, tandis que les Indiens ne se seraient montrés sur les côtes du golfe Persique que pour y commettre des actes de piraterie1; en ce cas, à la question que nous posions tout-à-l'heure il faudrait répondre que les vaisseaux étaient pour la plus grande partie de nationalité perse. Mais de son côté, Quatremère - affirme que jamais les Perses n'ont été une nation maritime; si l'on se range à son avis, il faudrait donc admettre que c'étaient les Indiens qui pourvoyaient euxmêmes au transport des produits de leur pays vers la Perse. La vérité est probablement entre les deux et nous pensons, pour notre part, que l'un et l'autre de ces deux peuples ont pu prendre une part active à. ce commerce maritime. En ce qui concerne les Indiens d'abord, ou sait qu'à côté des tribus de féroces pirates qui portaient souvent leurs déprédations sur les côtes de la Perse, il existait depuis longtemps sur la côte occidentale de l'Inde, surtout dans le Malabar et dans la presqu'île de Goudjerate, une population civilisée "qui vivait de la mer et allait chercher les marchandises des pays lointains." 8 De plus, en relatant la tentative faite par Justinien pour arracher aux Perses le monopole de la soie, Procope établit indubitablement que c'étaient en général des vaisseaux indiens qui apportaient aux Perses la soie de Chine. Enfin Cosmas nous apprend que, de son temps, l'île de Ceylan expédiait des vaisseaux vers la Perse. Mais, d'autre part, les Perses n'étaient pas aussi ignorants dans l'art de la navigation que Quatremère veut bien le dire. Il y avait, au VI0 siècle, à Kalliana (Kaljani, près de Bombay) sur la côte de Malabar, et dans l'île de Ceylan, des colonies chrétiennes originaires de Perse, dont les prêtres venaient de ce pays; des marchands de chevaux perses et des envoyés des Sassanides visitaient l'île de Ceylan ; ces faits ne suffisent pas, assurément, pour démontrer l'existence d'une marine Perse ; cependant il n'est pas probable que tous ces voyageurs ou ces émigrants perses fussent obligés, pour se rendre dans l'Inde, de s'embarquer sur des vaisseaux étrangers. Cosmas dit, et c'est un argument décisif, qu'il arrivait à Ceylan un grand nombre de vaisseaux de Perse. Nous concluerons donc en disant que les Indiens portaient en Perse les produits de leur pays sur leurs propres vaisseaux et que les Perses (et peut-être les Arabes de Hira leurs sujets) expédiaient des navires marchands vers l'Inde.4 L'objectif de ces derniers était spécia-
1 Reinaud, Relations des voyages faits par les Arabes et les Persans, I, Introd. p. xxxvi et s.
' Dans son étude sur le livre cité dans la note ci-dessus, Journ. des Savants 1846, Nov. p. 681 et s.
« Hiouentsang, Mém. II, 121, 162, 16&.
4 Cette opinion est confirmée par la relation de Theophylactus Simocatta; il dit qu'à l'époque des Sassanides les Juifs de Perse acquéraient de grandes richesses en envoyant des vaisseaux marchands dans la Mer Érythrée; (éd. Bonn, p. 218. ; la traduction latine fausse le sens de l'original).