I. Fondation des colonies commerciales
Nous rencontrons déjà ici quelques noms qui reparaissent fréquemment dans l'histoire des croisades. On sait que les croisés poussèrent leurs conquêtes jusqu'à l'Euphrate et même au-delà, jusqu'en Mésopotamie, et fondèrent un comté d'Êdesse, dont l'existence dura un demi -siècle environ (1098 — 1144). 11 serait intéressant de savoir si les Occidentaux fixés dans ce comté surent profiter, pour leur commerce, des facilités que leur offrait le cours navigable du fleuve, ou s'ils suivaient les routes des caravanes pour aller faire leurs achats à Bagdad ou à Mossoul; les chroniques sont absolument muettes à cet égard, mais pour ma part, je n'hésite pas à répondre qu'ils ne firent ni l'un ni l'autre. La domination franque dans la région de l'Euphrate se réduisait à l'occupation armée des villes et des forteresses les plus importantes; les garnisons étaient relativement restreintes; les hommes d'armes qui les composaient n'avaient ni le temps ni le goût de se livrer au commerce; aussi ne voyons-nous nulle part que les Vénitiens, les Génois ou les Pisans aient été tenter fortune sur les bords de l'Euphrate. Seule, l'ancienne population indigène, composée pour la plus grande partie de Syriens et d'Arméniens chrétiens, se livrait à cette occupation suivant les anciens errements. 1
Nous avons suivi jusqu'à Rakka la principale route commerciale de l'est à l'ouest; à partir de cette ville elle remontait le cours de l'Euphrate jusque près de Balis, puis s'en éloignait en s'infléchissant d'abord vers Alep (Haleb)* grand marché de soieries, ce qui prouve que cette ville avait de nombreuses relations avec le centre de l'Asie:3 de là, la route se divisait en deux embranchements principaux pour aller atteindre la mer Méditerranée d'une part à Antioche,4 de l'autre à Laodicée. Sanuto l'ancien, qui écrivait an commencement du XIVe siècle, rapporte ce qui suit: "Autrefois (antiquitus) la plus grande partie des marchandises et des épices (des Indes) qui s'expédiaient en Occident passaient par Bagdad, I et de là étaient transportées vers notre mer (la Méditerranée) par An- \tioche et Laodicée; on avait alors ces produits de l'Inde en plus grande quantité et à meilleur marché qu'à présent"5 En signalant ainsi le bon marché des produits de l'Inde à une époque antérieure, l'historien
1 Guill. de Tyr, XVI, 4.
* Edrisi II, 136, confirme le fait que la grande route de "l'Irak, de la Perse et du Khorassan" passait par Alep.
s Relation de voyage d'Ibn - Boutlan (mort en 1052), encadrée dans le grand ouvrage géographique de Yaqout; voy.
Wûstenfeld, Jakut's Rcisen, op. cit. p. 460: Kremer, Ausxiïge aus Ibn-osch-Schineh's
Ge»eh. r. Haicb, dans les Wiener Siti.
Ber. phil. hûst. Cl 1860, Avril, p. 239, 243.
4 A la prise d'Antioche le« croisés trouvèrent une grande quantité de piment (pigmenta) et de poivre (Alb. d'Aix, dans Bongars, p. 247); ce détail prouve que cette ville entretenait des relations avec l'Inde (par l'Euphrate).
* Secr. fid. crue. p. 22.