I. Les états croisés au 1er siècle de leur existence
rappelait des souvenirs de sa jeunesse ou se faisait l'écho d'une tradition orale répandue chez les Vénitiens, ses compatriotes, car aucune des chroniques de l'époque ne touchait à ce sujet; le mot "autrefois" ne peut donc pas s'appliquer à une époque antérieure à celle des croisades. Des deux villes qu'il nomme, Antioche, on le sait, n'était pas elle-même port de mer; mais elle était reliée à la mer par une route de dix milles de long,1 aboutissant au port St. Siméon (la ville actuelle de Soueidièh),3 situé à l'embouchure de FOronte, sur la rive septentrionale. Laodicée, au contraire, était sur le littoral; son port, un des plus beaux de la Syrie, était alors accessible à tous les navires et bien fortifié.3 Dans le passage que nous venons de citer, Sanuto ne fait pas mention d'Alexandrette , qui est devenue dans les temps modernes le principal port d'exportation du marché d'Alep, mais ce silence n'a rien de surprenant, car cette ville n'avait, à l'époque de l'écrivain, aucune importance commerciale. Cependant il y avait une ville que, dès cette époque, on eût pu citer à côté d'Antioche et de Laodicée; c'était Gibel (le grand Gibel, Gabulum); située exactement à la même distance d'Alep que les deux autres,4 elle recevait assurément dans son petit port une partie des marchandises venant de l'Euphrate; le fait que les Génois s'y établirent est la meilleure preuve d'une certaine importance commerciale.
Nous avons suivi le mouvement des marchandises de l'est à l'ouest jusqu'à leur arrivée au bord de la mer Méditerranée: nous allons main-
1 Guill. de Tyr, XV, 13; XVI, 26:
Sanuto, op. cit. p. 244: Eugesippus, De distantiis locorum terrae sanctae-, éd. Allatius Symmict. p. 4.
■ Ce nom était déjà usité chez les Arabes du temps des croisades; voy. Edrisi, II, 131 : Adoulf. Oéogr. II, 2, p. 12. Les Arméniens en faisaient Sevodi (Matth.
d'Édesse, éd. Dulaurier, p. 197), les Grecs Soi'ài, £ovàfi, Snvtnov (Anne Comn. , II, 87, 126, 239, éd. Bonn.). Les Occidentaux connaissaient aussi ce nom en lui faisant subir diverses transformations. Celles qui se rapprochent le plus de la forme Assyrienne sont les mots Sedium, dans Raoul de Caen, p. loi et Suidin ou Sudinum dans des chartes vénitiennes ou génoises (Taf. et Thom. I, 102; Lib. jur. I, 30, 31,249); puis, viennent en s'écartant toujours davantage du nom primitif, Soldyn, Soldinum (Sanut. 1. c p. 174 , 244), So-
linum, Sollinum, Sulinum (Ughelli, lt. sacr. IV, 847; Lib. jur. I, 17, 133; CafTar. Annal, p. 14; De liber, cir. or. p. 41, 42), Solim (Theodoricus, De loeis sanctis, éd. Tobler, p. 108; Anon. lat. dans Vogué, Les églises de la terre Sainte, p. 421: Eugesippus, 1. c. p. 4: Joh. presb. Wirzburg, dans Pez, Thes. aneed. noviss. I, pars 3, p. 604).
9 Edrisi, II, 131 : Aboulf. Oéogr. II, 2, p. 35: Chemseddin Dimachky, trad. Mehren, p. 285: Ibn Batouta, I, 185: Wilbr. v. Oldenburg, p. 171: Les choses ont chaugé depuis lors; voy. la description de la ville actuelle dans la Revue de l'Orient et de l'Algérie, XIV (1853), p. 37 et 88.
4 Yaqout, dans Wilstenfeld, op. cit.
p. 452, compte trois jours de distance pour chacune.
170 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
tenant étudier les routes qui couraient du nord au sud en arrière des états croisés. Les deux grands marchés musulmans àHAlep et de Damas étaient reliés entre eux par une route de caravanes très -fréquentée: elle traversait les deux villes de Hamah (Epiphanie) et Uœms (Emèse) toutes deux activement intéressées dans le trafic des marchandises.1 Les bazars de Hœms recevaient d'ailleurs des marchandises par une autre direction encore, car une route de caravanes longeant la limite du désert la mettait en rapport direct avec Rakka et l'Euphrate. * Hœms et Hamah étant peu éloignées de la mer, les marchands de ces villes devaient naturellement y chercher un débouché : or, la partie des côtes la plus rapprochée était alors au pouvoir du comte de Tripoli, et toutes les marchandises apportées de la partie supérieure de l'Oronte devaient être embarquées dans des ports appartenant aux Francs. On rencontrait d'abord, à deux journées de distance, un petit port trèsanimé, celui de Tortose, qu'Edrisi, à la suite d'Isstachri, désigne comme le port de Hœms;3 puis, un peu plus loin, Tripoli, dont les magasins regorgeaient de marchandises de prix, dont l'excellent port attirait des vaisseaux de tous les pays et dont la population considérable, mélange de Latins, de Grecs, d'Arméniens, de Maronites, de Nestoriens, de Juifs et de Sarrasins, s'adonnait activement au commerce et à l'industrie;4 enfin, plus loin encore, Gibelet, tout petit port avec un bon atterrissage pour les navires d'un faible tonnage et un bazar que cite Aboulféda.5 Si, maintenant, nous nous reportons en arrière dans la partie de la Syrie restée au pouvoir des Musulmans, un nom nous y frappe, c'est celui de Damas, centre de la région et le marché le plus important de la contrée. Ce qui faisait la grande importance de cette place, c'est que c'était le point de rencontre des marchandises venues de la Perse, de la Mésopotamie et de l'Asie-Mineure, avec celles qui d'Egypte et d'Arabie remontaient vers le Nord. Nous l'avons déjà dit, Damas était le point de départ de la plus grande des caravanes de pèlerins pour La Mecque, celle que Ton appelait le Hadj des Syriens; mais elle n'était pas composée que de Syriens; beaucoup de Musulmans des pays plus septentrionaux se joignaient a eux. Les marchands qui accompagnaient cette caravane ou d'autres de moindre importance, car il y en avait toute l'année, rapportaient de la Mecque les produits particuliers de l'Arabie et les marchandises de l'Inde importées par Aden. Ainsi Damas recevait jes épices des Indes de deux côtés à la fois, soit par le golfe Persique
1 Yaqout, op. rit. p. 455: Edriai, I, 4 Edriai, I, 366; Burchardus, éd. Lau-
357 et s. rent, p. 28: Wilbr. v. Oldenb., éd. Laur.,
* Edrisi, II, 137. p. 168.
3 Edrisi. I, 358 , 359: II, 130: la- * Edrisi, I, 356: Wilbr. L c p. 167:
stAihri, 37. Aboulf. Gcogr. II. 2, p. 20.