I. Les états croisés au 1er siècle de leur existence
et l'Euphrate, soit par Aden et la Mecque, et, en même temps, les produits de l'ouest de l'Asie y affluaient en masses considérables: enfin, elle entretenait d'activés relations avec l'Egypte, surtout depuis que les deux pays étaient réunis sous le sceptre des Eyoubides. En dehors de cet afflux de marchandises de tous les pays, Damas, habitée par une population industrieuse et intelligente 1 produisait elle-même des articles de grande valeur; les soieries de toute espèce et particulièrement les brocarts d'or s'y fabriquaient avec une perfection qui n'était dépassée qu'à Ispahan et à Nichapour et que les Grecs pouvaient à peine atteindre; aussi étaient- elles recherchées au loin:2 on y préparait des confitures superfines3 et les lames de Damas, comme en général tous les objets sortis des mains des armuriers de cette ville, avaient une réputation universelle. Parmi les villes musulmanes situées au sud de Damas et à l'est des états croisés, pas une, à l'époque des croisades, ne s'occupait activement de commerce; la seule dont la prospérité se fût prolongée -
au-delà des origines de l'Islam,4 Bostra, était tombée en décadence
Cependant nous ne devons pas oublier de parler d'une foire qui, tous les ans, pendant l'été, se tenait en plein air dans la plaine à l'est du Jourdain. Mr Wetzstein a récemment déterminé l'emplacement de cette foire (Meidan) avec plus de précision que ses prédécesseurs; il désigne la localité de Mouzerib dans le Hauran. 5 Comme Mouzerib était une des principales étapes du Hadj syrien,6 il est à supposer que la foire y coïncidait avec l'arrivée de la caravane de la Mecque; quoiqu'il en soit, au commencement de l'été, une foule immense de Sarrasins accourus de tous côtés, du fond même de la Mésopotamie, affluait dans la plaine de Mouzerib et y passait sous la tente le temps de la foire. 7 11 est permis de croire qu'elle était aussi fréquentée par des marchands d'Occident, car les habitants des états croisés avaient guerroyé dans
1 Dans la description que fait Thietmar (éd. Laurent, p. 10) Damas était appelée "civitas nobilibus et mirabilibus et diversis artificibus plena".
1 Edrisi, 1, 362 et s. : Francisque Michel, Recherches sur le commerce des étoffes de soie I, 254, 310 et s.; II, 214 et as.
8 Edrisi, I, 353.
* Ritter, Erdk. XV, 2, p. 975.
* Voy. le supplément écrit par cet auteur pour le Commentaire du livre de Job, de Delitzsch (Leipzig 1864), p. 522 et as., et rapprochez le du passage de Ritter, op. cit. p. 1018 et ss.
■ Ritter, Erdk. XIII, 420 , 423: Lo-
dovico di Varthema, le premier Européen à qui il ait été permis de se joindre à une caravane se rendant à La Mecque, passa avec elle à Mouzerib (Mezeribe) au mois d'Avril 1503; voy. l'éd. anglaise, dans les publications de la Hakluyt Society, p. 16.
1 Eugesippus, 1. c p. 4: Theodoricua, Libellas de loris sanctis, éd. Tobler, p. 109: Thietmar, éd. Laur. p. 8: Anon. lat., dans Vogué, op. cit. p. 422: Burchard., éd. Laur. p. 37: Guill. de Tyr, XVI, 9 (cf. XÏÏI, 18: XXn, 21): Sanut. Secr.fid. crue. p. 246.
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tout le pays environnant et le connaissaient sous le nom de Sueta ou Suite (actuellement Souwet, d'après Mr Wetzstein), et le pays même avait fait partie du royaume de Jérusalem à l'époque de sa plus grande extension.1 En tout cas, l'activité des échanges qui se faisaient sur le marché de Mouzerib devait avoir une influence sensible dans les villes commerçantes du royaume de Jérusalem. En effet, de même que la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli faisaient le transit entre les pays musulmans et l'Occident, le royaume de Jérusalem, tout en restant toujours sur un pied d'hostilité a l'égard des Sarrasins, entretenait sous plus d'un rapport avec eux des relations pacifiques. Assurément les caravanes musulmanes qui traversaient le territoire d'un prince chrétien ou d'un de ses vassaux risquaient toujours d'être enlevées ou pillées;2 le cas n'était pas rare, et le désir de faire du butin n'était peut-être pas le seul motif des maîtres du pays. Us pouvaient avoir des raisons politiques pour chercher à entraver les progrès incessants du trafic entre la Syrie et l'Egypte, car l'union des deux pays ne pouvait se faire qu'au détriment du royaume; or c'était surtout par des caravanes que s'entretenait ce trafic, et elles étaient obligées de traverser le royaume de Jérusalem; ou bien elles y pénétraient par Gaza et remontaient dans la direction du nord-est pour ressortir à la mer de Galilée (lac de Génézareth) ou bien, arrivant de la mer Rouge, elles pénétraient dans la vallée du Jourdain par le Ghôr. Quel que fût le chemin suivi» elles se trouvaient à la discrétion des rois de Jérusalem, car la route du Ghôr était commandée par les deux châteaux-forts de Karak ( Petra Deserti) et de Chaoubek (Mons regalis, Montréal)* et même, avant le temps de Saladin, le royaume s'étendait jusqu'à Ailah sur la mer Rouge.4 Le châtelain de Karak était précisément Renaud de Châtillon, le turbulent aventurier; l'une de ses expéditions à rencontre d'une caravane
1 Chartes de Terre Sainte provenant de l'abbaye de Notre Dame de Josaphat., publ. par Delaborde (Bibl. de* Écoles françaises d'Athènes et de Rome, fasc. 19). Rég. aux mots Sueta etMedan; Rey, Notes sur les territoires possédés par les Francs à l'est du lac du Tibériade, de la mer Morte et du Jourdain (Méin. de la Soc. des anliq. de France, XLI).
J Alb. d'Aix, X, 35; XII, 8: Joinville, Hist. de Saint-Louis, éd. de Wailly (1874) p. 294: Richard -Cœur-de-lion enleva aussi une de ces caravanes (Itin. Reg. Ricardi, p. 290; Contin. de Guill. de Tyr, p. 186 D. 189, 196 et s. D.); lenumératiou des
marchandises qui composaient le butin est assez intéressante. Pour l'explication des noms, voy. Wilken, OescJi. d. Kreuxx. IV, 518. On y voit entre autres termes ceux de pallia holoserica, piper, cyminum (cumin), zucarum, cera etc. Cette caravane allait d'Égypte à Jérusalem (Radulf. de Diceto, éd. Twysdeu, p. 667).
3 Sur l'importance de ces châteaux voy. Wilken, II, 616, m, 2, p. 141, 229, 236, note; leur position, sur la route des caravanes, est aussi constaté par Oliver. Scholast, De captione Damiaiae, éd. Bong. p. 1191.
4 Aboulf., Annal, musl. III, 633.
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musulmane et le pillage qui s'ensuivit ont laissé un souvenir mémorable; ce fut pour en tirer vengeance que Salaclin déclara aux croisés la funeste guerre de 1187. Au dire des amis comme des ennemis, cet acte de rapine était une violation flagrante de l'armistice; quoiqu'il en soit, le fait démontre qu'en temps de paix, les caravanes musulmanes traversaient d'habitude sans entraves le territoire chrétien. 1 Parfois les traités de paix stipulaient expressément cette sécurité.2 Au reste, ce trafic était tout profit pour les états croisés, car en parcourant les tarifs des douanes du royaume de Jérusalem qui nous ont été conservés dans les Assises de Jérusalem, nous voyons, par exemple, que le lin expédié du Caire à Damas était soumis à un droit de transit3 Et combien d'autres articles, allant et venant par la même route, apportaient aux caisses royales de beaux revenus! Dans les actes par lesquels il cédait en fief les châteaux de Chaoubek, de Karak et de la Vallée de Moïse, le roi Baudouin III n'oublia pas cette source de recettes, car il stipula une réserve pour les caravanes (c'est à dire pour les droits de transit auxquels elles étaient soumises) qui passaient en vue de ces forteresses en allant d'Égypte (de partibus Alexandriae et totius Aegypti) à Bagdad et réciproquement. 4 En dehors de cet impôt direct, les caravanes de passage laissaient toujours quelque chose dans les villes du royaume qu'elles traversaient; si, par exemple, la ville de Tibériade était la plus importante de toute la vallée du Jourdain, c'est qu'elle se trouvait sur la grande route d'Égypte à Damas et à trois journées de marche de cette ville: ce voisinage en avait fait une ville de commerce et les marchandises qu'elle exportait étaient expédiées par le port de Caïfia, situé au pied du Carmel.5
Le commerce du royaume de Jérusalem ne se bornait cependant pas à un simple mouvement de transit d'un pays musulman à un autre; le pays lui-même ne tarda pas à devenir un grand centre d'échanges entre l'Orient et l'Occident II est vrai qu'aucune des grandes routes commerciales menant de l'Orient à la Méditerranée ne venait déboucher sur son territoire; en suivant ces routes, les marchandises d'Orient arrivaient soit au nord de la Syrie, soit au nord de l'Egypte selon qu'elles avaient remonté le golfe Persique et l'Euphrate ou la mer Rouge.
1 Ekkeh. ( Hier osoly mita , éd. Hagenmeyer, p. 195 et s.), dit de Godefroi de Bouillon: "pacem firmissimam cum Asca- Ionitis atque Damascenis gratia comraertiorum habuit." Il se serait donc bien gardé d'inquiéter les caravanes qui se dirigeaient d'Ascalon sur la capitale de la Syrie.
7 On en trouve un exemple, pour l'é-
poque de Baudouin II, dans le fragment de chronique que donne Beugnot dans ses Assises de Jérusalem, II, 181.
3 Beugnot, op. cit. II, 175.
* Chart. de l'année 1161, dans Strehlke, Tab. ord. teuton, p. 4.
4 Edrisi, I, 347, 348: Yaqout, dans Wttstenfeld, p. 460.
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C'était là un inconvénient résultant de la situation même du pays; mais il était largement compensé par d'autres avantages. Damas, le grand entrepôt où les produits de tout l'Orient affluaient en masse, était situé en arrière du royaume et à quelques journées seulement de se* principaux ports de commerce, trois journées de Beyrout et de Sidon, quatre de Tyr et d'Acre.1 D'un autre côté, c'était précisément dans les ports de mer du royaume de Jérusalem que les nations commerçantes d'Occident avaient leurs principaux établissements; ce choix était tout indiqué, puisque, dans l'œuvre de la conquête, c'était surtout à la prise de ces places qu'elles avaient consacré leurs efforts les plus énergiques: c'était donc là que devait se concentrer la vie commerciale.2 Nous avons déjà dit un mot des tarifs de douane; leur rédaction primitive remonte probablement au XII0 siècle, et nous y voyons figurer une telle variété d'articles, que la plupart des pays d'Orient devaient y être représentés par leurs produits: s'ils étaient applicables au port d'Acre, et cela ne peut faire même l'objet d'un doute, on devait trouver sur le marché de cette ville la rhubarbe, originaire de l'extrême Orient, le musc du Thibet, le poivre, la cannelle, la noix muscade, le clou de girofle, le bois d'aloès, le camphre et autres produits de l'Inde continentale et de ses îles, l'ivoire de l'Inde ou d'Afrique, l'encens et les dattes d'Arabie etc.3 Pegolotti, parlant de la situation commerciale d'Acre, sur laquelle il avait pris des informations peu de temps avant qu'elle ne fut définitivement perdue pour les chrétiens, cite encore, parmi les objets qui se vendaient sur cette place, un grand nombre d'articles de l'extrême Orient, entre autre les épices.4 D'après une charte,5 on trouvait également sur le marché de Beyrout le poivre, l'encens, l'indigo, le bois du Brésil, les perles. Il est donc bien démontré que les ports du royaume de Jérusalem recevaient en grandes quantités les produits du centre de l'Asie.
Le plus important de ces ports était, sans contredit, ce\ui pVAcre. C'était là que venait débarquer une multitude de pèlerins, là que la grande majorité allait se rembarquer. Le port, vaste et sûr, abritait constamment un grand nombre de navires,6 destinés au transport des
1 Yaqout, dans Wustenfeld, p. 469.
* La principauté d'Àntioche attirait beaucoup moins les marchands occidentaux : deux détails le prouvent: d'abord la rareté des diplômes accordés par les princes d'Antioche en faveur des nations commerçantes, et surtout la lettre écrit par le priuce Bohémond m en 1169, où il engage expressément les Génois à fréquenter davantage son pays et à venir s'y établir eu plus grand nombre. Lib. jur. I, 249.
3 Assises de Jérus. H, 173 et ss.
* Pratiea délia mercaiura dans Pagnini, Delta derima e délie altre grarexxe dei Fiorentini III, 48 et s.
• Taf. et Thom. H, 233.
6 Le pèlerin Théoderic, qui visita ce port entre 1171 et 1173, en compta quatre-vingt; voy. Theodericus, De loris sanetis, éd. Tobler, p. 91.