I. Les états croisés au 1* siècle de leur existence
ces articles à Acre. Ce qui se passait à Acre devait se passer également dans les autres villes maritimes du royaume de Jérusalem: nous admettrons donc que les marchands occidentaux allaient chercher euxmêmes les produits de l'intérieur de l'Asie sur les marchés musulmans les plus voisins, ou que, sans s'éloigner de leurs résidences, ils les recevaient des mains des Orientaux établis à côté d'eux. Au nord de la Syrie, Alep présentait, pour les nations commerçantes d'Occident, le même attrait que Damas au centre. Il est hors de doute que, vers 1200, les Pisans d'Antioche s'engageaient dans l'intérieur du pays avec leurs marchandises, et que la direction qu'ils suivaient était celle d'Alep, car ils payaient un droit au prince d'Antioche, au passage du pont fortifié de l'Oronte, connu des croisés sous le nom de Pons ferri (le Pont de fer), maintenant Djisr-el-Hadid, sur la route d'Antioche à Alep.1 A partir du commencement du XIIIe siècle, les Vénitiens conclurent avec le prince d'Alep divers traités que je me réserve d'étudier dans un chapitre spécial.
Jusqu'ici nous n'avons considéré les états croisés qu'au point de~^ ^ vue du transit des marchandises venant de l'intérieur de l'Asie: mais les marchands européens trouvaient dans le pays même des produits \ naturels ou industriels qui valaient la peine d'être exportés. La Syrie I et la Palestine jouissaient encore alors d'une admirable fertilité;* lcsV grandioses installations faites pour l'irrigation des terres, les nombreuses métairies, les fermes, les villages8 que les nouveaux arrivants trouvèrent dans la banlieue des villes et qu'ils continuèrent à exploiter, témoignent de l'étendue et des soins donnés à l'agriculture. Les jardins, surtout aux environs de Tripoli4 et de Tyr5, regorgeaient de fruits du midi, citrons, oranges, figues, amandes. Sur le versant du Liban du côté de la mer et sur beaucoup d'autres points encore, on cultivait la vigne et l'on produisait des vins fins, dont le plus renommé était celui de Nefin, dans le comté de Tripoli.6 Les plantations d'oliviers et les champs
1 Doc. sidle relax, tosc. p. 80; voy.
Ritter, Erdk. XVH, 2, p. 1641.
* Sur les produits naturels de ces pays à l'époque des croisades, voy. surtout Jacq. de Vitry, p. 1099 et s.: Burchardus de Honte Syon, éd. Laurent, p. 86—88.
3 On comptait autour d'Ascalon soixante-douze grandes fermes, habitées par 200 familles, et vingt petites: Taf. et Thoiu. II, 398. D'après le même document, le tiers vénitien de la ville de Tyr comprenait environ 80 fermes; il y en
avait donc en tout 240 environ dans la banlieue.
4 Burchard. éd. Laur. p. 28: Edrisi,
5 Guill. de Tyr, XIII, 3: Taf. et Thom.
II, 351 et ss.
8 Burch. p. 88 , 28 etc.: Wilbr. ab Oldenb., éd. Laur. p. 168: Assise* de Jérusalem H, 177, 179, 180. En 1575.
Rauwolfif parle encore du bon vin du "bourg d'AnefFé" (p. 301), nom qui se rapproche de la forme arabe Anafeh ou
1 78 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
de sésame1 donnaient d'abondantes récoltes de fruits oléagineux.1 (Test dans la Terre. Sainte que les occidentaux virent pour la première fois la canne à sucre.8 Plus d'une fois pendant la première croisade, lorsque l'armée parcourait la Syrie et la Palestine, elle servit aux croisés à étancher leur soif; plus tard, lorsque les Francs furent devenus maîtres du pays, ils apprirent des Syriens la manière de la cultiver et l'art d'en extraire le suc, et le sucre devint un des principaux articles d'exportation de la Syrie.4 Plus d'un des produits les plus délicats du sol de la Syrie fit dès lors l'ornement de la table des Occidentaux; au XIIe siècle, un riche habitant de Canossa offrait à ses hôtes, à côté de fruits exotiques, ceux de la Palestine et de Tripoli, qu'il avait probablement fait venir par Bari ou par Trani.5
Si nous passons de l'alimentation au vêtement, nous voyons que les états croisés produisaient le coton et la soie.6 Ces matières premières étaient en partie exportées à l'état brut,7 en partie travaillées sur place. On fabriquait en Syrie des étoffes artistiques qui jouissaient d'une trèsgrande réputation;8 pendant son séjour en Palestine, saint Louis envoya le sénéchal de Joinville acheter à Tortose cent pièces d'une espèce de camelins de diverses couleurs dont il voulait faire cadeau aux Franciscains à son retour:9 ce détail prouve que les plus petites villes avaient leurs spécialités dans cette branche d'industrie. Cependant les principaux centres de fabrication de la soie étaient Antioche, Tripoli et Tyr. A la prise d' Antioche, outre des quantités d'argent, d'or, de pierreries et de vases précieux, les croisés trouvèrent dans le butin des
Anafah (Aboulf. , trad. Reinaud, I, 35:
Chemseddin p. 288). Sur la culture de la vigne et des plantes oléagineuses dans les états croisés, voy. Prutz, CuUurgesch. der Kreuxx. p. 653 et ss.
1 L'huile de sésame est mentionnée dans les Assises de Jérus., II, 175: Taf. et Thom. II, 385; etc. etc.'
• A l'époque du calife Al-Mamoun, la Palestine livrait annuellement 300,000 livres d'huile à la cour de Bagdad ; cf. Ibn Kbaldoun, Prolégomènes, I, 366.
• Jacq. de Vitry, pp. 1075, 1099.
4 Nous donnerons plus de détails à l'article suere, dans le chapitre relatif aux matières sur lesquelles portait le
• Joh. Sarisberiensis, De nugis euriatmm, lib. 8, cap, 7.
• Jacq. de Vitry cite ces deux textiles,
p. 1099; Ru rk h a ni p. 86 et s. cite le coton; il en est également fait mention dans le Traetatus de loris et statu terra sanctte ierosolimitaïue, éd. Thomas (Tirage à part des Sitxwigsberichte der Munchener Aicad., 1865, vol. II) p. 23. Wilbrand d'Oldenbourg trouva la soie au nord de Tripoli (éd. Laurent, p. 169).
7 De Beyrout par exemple: bonibatium, seta (et aussi opéra set»), Taf. et Thom. II, 233. Dans les tarifs de douane des Assises de Jérusalim , II, 173, ces deux articles, figurent des premiers. En 1140, il passe au pesage public de Gènes du coton d'Antioche, avec du coton d'Alexandrie et de Sicile: Lib. jur. I, 71 et s.
les étoffes de soie, I, 347 et s.
* Joinville, Fhst. de & Louis, éd. de Wailly (1874) p. 328.