‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 45 sur 145 · I. Fondation des colonies commerciales · texte numérisé non relu

I. Fondation des colonies commerciales

reculaient devant les hasards d'une traversée directe de l'ouest à l'est, et préféraient faire un immense détour le long des côtes d'Espagne, de France et d'Italie. Dans les premiers temps, les Marseillais suivaient aussi les côtes d'Italie et faisaient escale en Sicile et à Candie, peutêtre même à Rhodes et en Chypre; ce n'est que plus tard qu'ils osèrent renoncer à l'abri tutélaire des côtes et des îles; à partir de ce moment ils laissaient la Sardaigne, la Sicile et Candie sur leur gauche et couraient, en haute -mer, droit sur Acre; par un bon vent, la traversée n'était plus que de quinze jours et quinze nuits. 1 Ce chemin ne fut généralement suivi que vers le milieu du XIIe siècle; mais, même à partir de cette époque, les galères ne s'y hasardaient que par exception et seulement par un calme plat; en règle, elles continuèrent à ne naviguer que le long des côtes.2 Or, comme le transport des marchandises se faisait presque uniquement par des galères ou par de lourds vaisseaux marchands (naves au sens propre du mot) et comme on ne tenait pas à leur faire courir de risques, la route commerciale la plus fréquentée resta comme S par le passé celle qui traversait le détroit de Messine. Pour les Génois, les Pisans, les Amalfitains, ce chemin n'était pas seulement le plus sûr, c'était aussi le plus court. C'était seulement à partir de la Sicile que l'on faisait route directement vers l'est, à travers la mer Ionienne ; là, les navires venus de la partie occidentale de la Méditerranée rejoi-/' gnaient ceux de Venise, d'Ancône et des ports de la Pouille. La première escale était Candie, à moitié chemin entre la Sicile et Acre; il était rare que l'on passât devant Rhodes sans s'y arrêter, enfin Chypre était le dernier point d'arrêt

H importait extrêmement aux puissances en relations d'affaires avec l'Orient de savoir les stations intermédiaires entre des mains amies. En Sicile, les Sarrasins avaient été refoulés par les princes normands; Candie, Rhodes et Chypre dépendaient de l'empire grec. Les uns et les autres avaient conclu des traités avec les puissances commerçantes: nous le démontrerons avec preuves à l'appui, en ce qui concerne l'empereur grec. Quant aux rois normands, ils avaient accordé aux Génois, en Sicile, une foule de privilèges8 que ceux-ci savaient exploiter au

1 C'est la durée indiquée par Roger de Hoveden (éd. Stubbs, III, 51): le scholiaste d'Adam de Brème, op. cit., compte de Marseille a Messine 4 jours, de Messine à Acre 14, total 18.

* Oesta régis Rieardi, éd. Stubbs II, 198 et s. : Roger de Hoveden, 1. c. 51, 160 Annal. Stad. 1. c.

3 On connait un diplôme donné en leur

faveur par Roger II, en 1117: on en trouve le texte, en grec, dans Mortillaro, Opéra, IV, p. 7 et s., en latin, dans Gregorio, Consideraxioni sopra la Storia di Sicilia, prove ed annolaxioni, II, p. 82 et s. : on eu connait également deux autres du roi Guillaume Ier (dans le Lib. Jur. I, 190, 202 et s.); mais une étude attentive permet de reconnaître que ce sont deux

/. Les états croisés au 1er siècle de, leur existence.

profit de leur commerce avec le Levant Leurs vaisseaux touchaient barre à Messine: dès le commencement du XII8 siècle, ils y avaient établi un consulat1 ils y possédaient en outre, sous l'invocation de S1 Jean un fondaco (entrepôt)8 qui devait fréquemment renfermer des marchandises du Levant, apportées par des vaisseaux génois retour d'Alexandrie ou de Syrie, pour être revendues en Sicile.8 Les Amalfitains avaient aussi un entrepôt à Messine.4 Les Pisans paraissent avoir été moins favorisés; l'intimité de leurs relations avec les Hohenstaufen leur faisait sans doute tort aux yeux des derniers rois normands. 5 En raison de cette situation, il semblait qu'ils dussent profiter de toutes façons, en faveurs et en acquisitions de biens, de l'expédition préparée par Frédéric Barberousse et que son fils Henri VI mena à bonne fin l>ar la conquête de l'île. Ils avaient fait alliance avec l'empereur ainsi — que les Génois, fort peu gibelins cependant; ils furent joués et se virent refuser le salaire qui leur avait été promis.6 Sur ces entrefaites, Henri VI mourut et les Pisans profitèrent de l'interrègne qui suivit cet événement pour s'emparer de Syracuse. Mais les deux empereurs avaient précisément promis cette ville aux Génois, et ceux-ci ne pouvaient admettre que Pise commandât en souveraine dans une ville sur laquelle eux-mêmes avaient jeté leur dévolu. En 1204, un certain nombre de vaisseaux génois étaient réunis à l'ancre devant l'île de Crète; l'un d'eux, commandé par un certain Alamannus de Costa avait pris une grande quantité d'armes aux Pisans dans un combat naval; on se sentait en nombre et assez forts pour tenter un coup de main sur Syracuse. En route la flotte fut rejointe par un autre Génois, le comte Enrico Pescatore de Malte; au * bout de sept jours de siège la place tomba au pouvoir de ces hardis forbans; ils en prirent possession au nom de la république de Gènes et établirent comme gouverneur Alamannus de Costa qui s'attribua le titre de comte de Syracuse,7 et sut s'y maintenir pendant de longues années; de là, il envoyait ses vaisseaux en croisière dans toute la Méditerranée pour enlever les vaisseaux des ennemis de Gènes.8 Enfin,

morceaux détachés d'un seul document appartenant à Tannée 1156; voy. Atti délia Società Ligure, I, 289 et s.

1 Voy. le diplôme du roi Roger II cité ci-dessus.

* Annal. Jan. ad. an. 1194. p. 108.

« Lib. jur. I, 202.

* "Ravellus magister Amalphitanorum Messanae," figure comme témoin dans un document de l'année 1172, cité par Gregorio, 1. c. p. 23.

6 Gregorio, Consideraxioni, II, 226.

6 Lib. jur. I, 207 et sa., 369 et ss.; Pal Borgo, Dipl. Pis. p. 26, 34; Annal. Jan. p. 108—110.

7 Ce fait de guerre est relaté dans les Annal. Jan. p. 121 et s. Sur le titre pris par Alamannus, voy. Pirri, Sicil.

sacra I, 658, ET, 936 et s.

8 Annal. Jan. p. 123 et s., 127, 129, 130, 132, 138, 141. Nous en reparlerons.

184 Deuxième période: — I. Fondation des colonies commerciales.

en 1221, 1 Frédéric II mit fin à cet état de choses et, en même temps, à la domination de Gènes sur Syracuse; il avait, pour agir ainsi, un motif: c'est que ces territoires, dont la situation à l'égard de l'autorité royale se réduisait à une dépendance purement nominale, ne pouvaient cadrer dans le système de rigoureuse centralisation qu'il s'appliquait à introduire en Sicile. C'est ainsi qu'après dix-sept années de possession, Gènes perdit une des stations les plus importantes pour son commerce du Levant; elle essaya de la reprendre en s alliant avec l'Église contre l'empereur et en se la faisant céder à titre de fief du Saint-Siège;2 l'événement prouva que c'était une illusion. A la même époque l'empereur retira aux Génois la propriété d'un palais situé à Messine et que lui-même leur avait donné en 1200. 3 En dehors de ce désaccord qui fut, il est vrai, d'assez longue durée, les règnes de Frédéric II4 et de son fils Manfred5 marquèrent cependant une période très -favorable aux Génois; les deux princes leur accordèrent une foule de concessions et de privilèges qui, en dépit de la perte de Syracuse, firent d'eux la nation la plus favorisée, et leur donnèrent dans la Sicile une situation tout à fait prépondérante.

À l'époque où Gènes et Pise se disputaient la possession de Syracuse et où la querelle se terminait au profit de la première, un nouveau conflit s'ouvrait entre celle-çi et une autre puissance, au sujet d'une autre station du commerce du Levant H s'agissait de savoir si Candie serait vénitienne ou génoise; la question resta longtemps indécise et Venise dut faire appel à toute son énergie pour conquérir et conserver cette île. Nous aurons l'occasion de revenir un peu plus loin sur l'historique complet de cette lutte.

Ces faits nous montrent les nations commerçantes cherchant à prendre avantage les unes sur les autres par la possession des stations

1 Annal. Jan. p. 146. Cf. sur ce point Winkelmann, Kaiser Friedrich H, p. 143 — 146, 165.

* Voy. le traité d'alliance conclu en 1239 entre le pape Grégoire IX d'une part, Gènes et Venise d'autre part, dans le Lib. jur. I, 980 et ss.

8 Lib. jur. I, 462 et s.

4 Ibid. I, 462, 564: Annal. Jan. p. 139: Lib. jur. I, 653 et ss., 774 et ss.

6 Diplôme de l'an 1257, ratifié par Manfred le 22 Mars 1259 (Orlando, Un eodice di leggi e diplomi Siciliani del medio evo. Palenno, 1857, p. 102 et ss.; Pandetta délie gabelle e dei diritti délia curia di Messina, éd. Sella , dans les

Misccll. di storia italiatia, X, 89 et ss.), par la république de Gènes le 17 Sept 1259 (Lib. jur. I, 1293); autre diplôme, contenant des dispositions identiques, du mois du Juillet 1261 (Lib. jur. I, 1346 et ss.; Orlando, 1. c. p. 115 et ss.). Dans l'introduction des Pandetta délie gabelle, 1. c. p. 31, Vayra admet que Manfred avait accordé aux Génois l'exploitation exclusive des marchés de la Sicile ; il interprête mal le passage en question (p. 90), qui signifie seulement que les Provençaux, Romains, Toscans, Vénitiens, Pisans et Siciliens qui chercheront a se faire passer pour Génois ne jouiront pas des franchises accordées à ces derniers.

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