I. Les états croises au 1er siècle de leur existence
échelonnées sur le chemin de l'Orient; nous allons avoir maintenant une preuve des efforts que faisaient les plus anciennes et les plus fortes pour barrer totalement la route aux plus jeunes. Depuis le commencement du XIIe siècle, au plus tard, un trafic des plus actifs s'était développé entre les villes commerçantes de la côte occidentale d'Italie et le midi de la France. Nous n'en voulons pour preuve que les nombreux traités conclus par Gènes surtout, mais aussi par Pise, avec différentes villes grandes et petites et différents seigneurs de la France méridionale: le but de ces traités était d'assurer partout à leurs marchands un bon accueil et de garantir la sécurité des personnes et des marchandises sur terre et sur mer.1 Les longues guerres issues de la rivalité de Gènes et de Pise eurent souvent pour théâtre le littoral du midi de la France, ce qui démontre l'importance des intérêts que les deux républiques avaient à sauvegarder dans ces régions et la valeur des biens mobiliers et immobiliers qu'elles y défendaient. L'ardeur des marchands italiens à s'ouvrir des débouchés en France et à y créer des établissements procurait assurément des avantages immenses aux habitants du midi de ce pays et indirectement aussi à leurs voisins du nord; ces marchands apportaient avec eux et en quantités les produits les plus variés de tous les pays. A l'époque où Benjamin de Tudèle visita Montpellier (1166 — 1167), cette ville était devenue un marché cosmopolite d'une telle importance que les marchands y affluaient des pays musulmans aussi bien que des pays chrétiens;2 au dire du voyageur auquel nous empruntons ce détail, elle devait cette prospérité à la présence des marchands génois et pisans.8 La même cause sans doute faisait le succès des foires de Saint -Gilles et de Frèjus; car il est surabondamment prouvé que les Génois et les Pisans y tenaient boutique.4 Dans certaines grandes villes, telles que Montpellier et Narbonne, les deux nations entretenaient des dépôts permanents5 et leurs magasins y
1 II est impossible de citer en détail tous les documents contenus dans le Liber jurium de Gènes, les deux ouvrages sur Montpellier par Germain (Histoire de la commune de M. et Histoire du commerce de M.) et d'autres encore.
* Benj. de Tud. énumère les pays suivants: l'Algarve (Portugal), la Lombardie, l'Empire romain (l'Allemagne?), l'Egypte, la Palestine, la Grèce, la France, l'Espagne, l'Angleterre.
• Ed. Asher, p. 33.
4 Marang., Annal. Pis. p. 263 bis 266 . Annal. Jan. p. 66: Lib.jur. I, 512 et ss.,
1277: Canale, Nuova istoria di Oetwva, I, 333.
& A Narbonne, les Génois avaient acheté dès l'an 1132, une place pour bâtir un entrepôt: Lib. jur. I, 39: de plus, Guillaume V de Montpellier (t 1121) assigna à la commune de Gènes une maison sise dans Montpellier; ibid. I, 88: il en est fait souvent mention dans les traités postérieurs; voy. Germain, Hist. de la corn, de Montp. II, 424, 431, 434, 476: Lib.jur. I, 1146. L'original d'un traité entre Montpellier et Pise est daté comme il suit: "6 Febr. 1177, apud Montempessu-
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/. Fondation des colonies commerciales.
étaient ouverts toute l'année. Mais ces villes du Midi avaient aussi leur marine à elles, et il ne s'agit pas ici seulement des villes situées sur le bord de la mer, mais aussi de celles qui ne communiquaient avec elle qu'indirectement, comme par exemple Arles par le Rhône, Narbonne par l'Aude, Montpellier par le port de Lattes et plus tard par Aigues- Mortes. Leurs vaisseaux ne se bornaient pas à faire le cabotage le long des côtes voisines d'Espagne et d'Italie; ils faisaient fréquemment des voyages dans le Levant; c'était un effet nécessaire des croisades. Ce trafic offrait aux pèlerins des facilités qui en accroissaient énormément le nombre. Vers 1238, Marseille expédiait, deux fois par an, au mois de mars (vers Pâques) et au mois d'août, des convois entiers de pèlerins, et les autorités municipales exerçaient une surveillance active pour assurer aux pèlerins embarqués un espace suffisant et de bons traitements.1 C'était encore du port de Marseille que partaient, avec la permission des autorités, aux époques des traversées, les vaisseaux équipés par les Templiers» et les chevaliers de St Jean3 pour le transport des pèlerins en Palestine, et un vaisseau appartenant au comte d'Empurias, pour lequel une agence (Tabula) spéciale recrutait des passagers sur place.4 Il partait encore beaucoup de pèlerins de St Gilles,5 quelques-uns d'Arles,6 d'autres, nous le verrons, de Narbonne. Le transport des pèlerins n'était d'ailleurs pas le seul motif de ces voyages; une partie du chargement était formée par des marchands et des marchandises,7 surtout depuis que les Marseillais avaient obtenu la concession de quartiers de commerce dans le royaume de Jérusalem. Voir que les Français du midi expédiaient eux-mêmes des vaisseaux en Orient et allaient y chercher eux-mêmes les marchandises dont ils avaient besoin, sans passer par l'intermédiaire des Italiens, c'était constater une rivalité à laquelle les Génois ne pouvaient se résigner de bonne grâce. La république
lanum in doroo Pisanorum,- et signé par "Ildebrandus Pisanorum consul et in Provincia legatus." Sur l'existence de la colonie et du consulat de Pise à Montpellier, voy. Germain, Hist. du commerce de Montp. I, 113, not. 1, 234-236, 895.
1 Méry et Guindon, Hist. de la municipalité de, Marseille, II, 279 et 88., IV, 118 et ss., 128 et sa.
* Winkelmann, Aeta imperii inedita.
■ Paoli, Cad. dipl. I, 124-127. Les vaisseaux équipés par les ordres religieux transportaient jusqu'à quinze cents pèlerins à la fois; cetta concurrence finit par sus-
citer les plaintes des armateurs du port de Marseille; voy. Pruts, Cutturgesck. der Kreuxx. p. 105.
* Teulet, Layette* du trésor des Chartes, I, p. 482 et sa.
5 Benj. de Tudèl., éd. Asher. II, 35.
" Legtê municipales Arelatis 1162— 1202, cap. 140, dans Giraud, Essai sur l'hist. du droit français au moyen-nge II. 232 et s.
T Les vaisseaux des templiers équipés pour le service des pèlerins étaient expressément autorisés à embarquer des marchands et des marchandises; voy.
Winkelmann, op. cit.
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trahit ses visées en 1109, en exigeant de Bertram, comte de Toulouse, rengagement de refuser l'entrée de la ville St Gilles, qui lui appartenait, à tout marchand venant de la mer, s'il n'était pas génois.1 Cela ne tendait à rien moins qu'à réduire les villes du midi de la France à un état de subordination complète à l'égard de Gènes, dans le domaine du commerce et de la navigation, et à créer en faveur de cette république une prépondérance maritime2 semblable à celle que Venise avait conquise dans l'Adriatique, mais dans des conditions autrement favorables. Les Génois surveillaient même d'un œil jaloux l'importance politique chaque jour plus grande des bourgeoisies de la Provence et du Languedoc En 1143, ils aidèrent Guillaume IV, seigneur de Montpellier, à comprimer un soulèvement communal8 et, en retour de ce service, il dut leur promettre l'exemption des droits de déchargement pour leurs vaisseaux dans le port de cette ville; de plus, il s'engagea à n'accorder l'entrée et la sortie du port qu'aux vaisseaux appartenant à des habitants de Montpellier et naviguant uniquement à destination des côtes d'Espagne ou pour le transport des pèlerins; il devait être interdit aux gens de Montpellier de naviguer vers l'est sauf le long des côtes et point audelà de Gènes (il va de soi que le transport des pèlerins était tacitement exclu de cette clause). Cette convention ne devait, il est vrai, avoir qu'une durée de cinq années; mais, dans un nouveau traité en 1155, les Génois maintinrent la prétention de réduire la marine de Montpellier au cabotage, à l'ouest jusqu'en Espagne, à l'est jusqu'à Gènes.4 Toutes les villes maritimes du midi de la France n'étaient pas, il est vrai, aussi maltraitées par eux; ils entretenaient de bonnes relations avec Narbonne et permettaient à ses marins de naviguer dans toutes les directions, à condition toute fois qu'elle n'expédiât chaque année qu'un seul vaisseaux chargé de pèlerins.5 Interdiction et autorisation avaient également pour base la prétention des Génois de s'arroger le droit de déterminer suivant leur bon plaisir la distance à laquelle les Français du midi pourraient s'avancer dans la Méditerranée. Cette prépondérance serait devenue absolument insupportable s'ils avaient pu mettre à exé-
1 Lib.Jw. I, 19.
* Cf. les explications de Corn. Desimoni sur le terme pelago (haute mer) dans les documents génois (Atti délia Soc. Lig.
n, 2, p. 740 — 742, et III, p. xc); il en ressort qu'autrefois Gènes considérait la haute mer comme son domaine propre et entendait réduire au seul exercice du cabotage les autres nations maritimes de la partie occidentale de la Méditerranée.
* Germain, Ilist. de ta commune de Montpellier, I, 12.
* Lib. jur. I, 88, 182.
* Traité de l'an 1166, dans Vie et Vaissette, Hùt. de Languedoc, éd. Dumège, IV, 517 et s. Ces pèlerins ne devaient être originaires ni de Montpellier, ni de S* Gilles, ni du pays compris entre le Rhône et Nice (la Provence).
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cution le projet formé par eux, de concert avec Raimond, comte de Toulouse (1174), d'envahir la Provence avec leurs forces réunies. Le partage du butin était convenu d'avance et les Génois s'étaient réservé, en particulier, la propriété de la ville de Marseille; de plus, ils avaient la promesse que, sur toute l'étendue des territoires dépendant du comte de Toulouse, les ports ne seraient ouverts qu'aux Génois et aux nations autorisées par eux, et qu'il serait interdit, même aux sujets du comte, de faire naviguer des vaisseaux en haute mer sans la permission des consuls et de la majorité du conseil de Gènes.1 Un peu plus et le commerce et la marine marchande du midi de la France étaient réduits à une situation semblable à celle d'Albenga, de Savone, de Vintimille et autres villes de la Riviera di Ponente, auxquelles la puissante république avait imposé son hégémonie.2 Heureusement cette campagne échoua, et une autre conjuration, formée en 1176 entre le comte de Toulouse, divers autres seigneurs et Gènes, pour détruire Marseille et son port,8 eut le même sort
Du moment que les Génois faisaient leur possible pour empêcher les navires marchands du midi de la France d'aller en Orient, il était tout naturel qu'ils cherchassent à barrer aux Provençaux le chemin de la Sicile; ce sont deux idées étroitement connexes: en effet, nous avons vu que la Sicile était une des stations les plus importantes de la route du Levant En 1156, la république eut à envoyer un ambassadeur au roi normand Guillaume IOT de Sicile, pour demander la confirmation des immunités dont elle jouissait dans l'île et en réclamer d'autres; elle prétendait, entre autres choses, obtenir de lui l'engagement de refuser l'entrée des ports de son royaume aux navires marchands provençaux, et la promesse de ne pas expédier lui-même de vaisseaux marchands siciliens vers le midi de la France.4 Plur tard, Frédéric Barberousse, ayant besoin du concours des Génois pour arracher aux Normands la possession de la Sicile, leur accorda pleins pouvoirs pour empêcher les Provençaux et les Français du nord (Francigenas) de faire le commerce avec la Sicile et la Basse -Italie et pour leur barrer la route par tous les moyens à leur disposition, à l'aller et au retour.5
1 IÀb. jur. I. 294 — 300. Le comte Raimond avait, d'ailleurs, déjà pris des engagements analogues en 1171: Ibid.
* Pour savoir à quel point étaient étroites les limites dans les quelles leurs vaisseaux pouvaient naviguer, voy. Lib.
jur. I, 106, 312, 316, 436, 448, 451, 475, 478, 621, 1040, 1079.
8 Lib. jur. I, 302.
* Ibid. I, 203. Dans ce passage, j'admets contrairement à l'avis de Langer, op. cit. p. 64, que le mot "illuc" ne se rapporte pas à "regnum nostrum" mais à des tels que uterra Provenzalium" qu'il faut ajouter par la pensée. Pour admettre l'explication de Langer il faudrait faire abstraction des mots "de nostris nam'btt.s \
8 Ibid. I, 208 et s. Henri VI réproduisit mot pour mot cette disposition