Byzance sous les Comnènes et les Anges
l'empire pour affaires de commerce, de rejoindre l'armée.1 La lutte se concentra autour de Corfou, et on se battit des deux côtés avec un extrême acharnement: après avoir passé comme un torrent sur Corinthe, Athènes, Thèbes, Négrepont, villes sans défense, les bandes normandes disparurent aussi vite qu'elles étaient venues, emportant de l'or, de l'argent, des soieries, emmenant par force des tisserands de soie.2 Mais Roger tenait à Corfou; cette place était tombée en son pouvoir moitié par ruse, moitié par trahison et il était résolu de s'y maintenir coûte que coûte. Le siège fat long et difficile et les Vénitiens, avec leurs excellentes machines de guerre, y rendirent aux Grecs des services signalés; malheureusement un déplorable incident fit voir combien au fond les deux alliés avaient peu de sympathie l'un pour l'autre. La haine que les mauvais procédés de l'empereur Jean avait laissée au cœurllès Vénitiens, le sentiment de leur propre valeur surexcité au plus haut point, le mépris qu'ils professaient pour les Grecs étaient autant d'éléments de discorde; aussi avait-on eu la prudence d'assigner aux troupes des deux nations des positions séparées.3 Cette sage précaution ne suffit cependant pas à empêcher une querelle;4 des paroles on en vint bien vite aux voies de fait, et le sang coula malgré les efforts des chefs pour calmer les esprits. Les Vénitiens eurent le dessous et n'en furent que plus irrités; d'une petite île qu'ils occupaient, ils s'amusèrent à lancer des projectiles sur la flotte grecque, mirent le feu à quelques vaisseaux et finirent par s'emparer du vaisseau de l'empereur, où ils se permirent de jouer une comédie faite pour le blesser dans ce qu'il avait de plus sensible Après avoir tendu sa cabine d'étoffes d'or et de pourpre, ils y amenèrent un nègre chargé du rôle de l'empereur (Manuel était très -brun de peau),6 lui mirent une couronne sur la tête et firent un simulacre de cérémonie où les honneurs rendus à l'empereur étaient entremêlés d'insultes et d'extravagances. L'orgueilleux Manuel dissimula pour le moment son ressentiment, car il ne s'agissait pas d'interrompre le siège; il y allait pour lui de trop graves intérêts: on finit par faire rentrer les mutins dans l'ordre, et la place, poussée à bout, dut capituler (1149).
* Hist. due. Venet. dans les Mon. Oerm. SS. XTv\ p. 75; Dandolo, 1. cj son récit est confirmé par le diplôme de Manuel publié par Taf. et Thom. op. cit.
■ Cinnam. p. 92, 119; Nicet. p. 96 et ss.; Annal. Cavens., dans Pertz, SS. m. 192; Sigeberti contin. Praemonstrat, ibid. VI, 463; Romuald. Salera., ibid. XIX, 424; Otto Frising. ibid. XX, 370; Hist. due. Vend. 1. c. p. 75; Dandolo, p. 282.
• Nicét. p. 103.
4 Cinnam. p. 98, donne de ces faite une relation très brève; celle de Nicét. p. 113 et s. est plus étendue.
s Eustathii opp., éd. Tafel, p. 201.
Tafel a donné la traduction de ce passage dans son ouvrage: Komnenen und Normannen (Ulm 1852), p. 2«; il utilise également le récit de Nicétas.
200 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
Pour les Vénitiens, le résultat apparent de cette guerre fut la consolidation et une extension nouvelle de leurs colonies commerciales dans l'empire byzantin; mais en réalité elle fut le germe d'événements funestes dont nous aurons à parler un peu plus loin. En attendant, Manuel accorda à ses alliés deux privilèges dans le courant de la seule année 1148.1 L'un, daté du mois de mars, augmentait les propriétés possédées par les marchands vénitiens à Constantinople: comme le quartier occupé par eux entre la porte des Juifs et la grand' gai-de (Vigla) était devenu trop étroit, il mettait à leur disposition un nou-
/ veau pâté de maisons aux environs de la grand' garde, plus un quatrième quai à ajouter aux trois dont ils avaient déjà la jouissance.2 Le deuxième, daté du mois d'octobre 1148, étendait la franchise accordée aux Vénitiens pour leurs ventes et leurs achats, à leurs relations avec
/ les îles de Crète et de Chypre.8 Dans l'énumération des stations de l'empire où les Vénitiens devaient se présenter pour jouir de la franchise, conformément au diplôme concédé par Alexis en 1082, le nom de ces îles avait été intentionnellement passé sous silence, de sorte que jusqu'alors les agents impériaux y avaient exigé des marchands vénitiens le paiement des droits; une ordonnance de l'empereur Jean avait bien supprimé cette exception, mais elle ne cessa en réalité d'exister qu'après le décret de Manuel. Satisfaite des faveurs accordées par le nouvel empereur , les Vénitiens prirent de plus en plus pied dans V empire grec. Se mêlant chaque jour davantage à la population indigène, ils épousèrent y des femmes du pays, commencèrent à habiter au milieu des Grecs, en dehors des limites de leur quartier particulier, et allèrent même s'établir dans beaucoup d'autres villes de l'empire. Par leur morgue, encore accrue par le sentiment de leurs richesses, ils choquaient à chaque instant les Grecs, et par leur négligence fréquente à se conformer aux ordonnances et aux règlements, ils blessaient l'empereur, très -jaloux de ses droits de souverain.4 Résolu de mettre un frein à ces abus, Manuel, à ce que rapporte Cinnamus, créa une situation spécialè dans l'état pour les Vénitiens fixés dans l'empire; jusque là ils avaient été soumis au même régime que ceux de leurs compatriotes qui ne faisaient que toucher barre pour repartir: comme il n'avait, jusqu'alors, existé rien d'analogue dans l'empire, la nouvelle situation, fut désignée par une appellation empruntée aux langues occidentales: "burgenses", ftovpyiôiot. Avant d'expliquer ce que l'on entendait par ce mot, constatons que l'ordonnance en question langeait dans la classe des povpyêôioi non
1 Les ambassadeurs vénitiens étaient * Taf. et Thom. I, 109—113. alors Domenico Morosini et Andréa Genô, 1 Taf. et Thom. I, 113—124. voy. Taf. et Thom. I, 107. 1 Cinnamus, p. 282; Nicét. p. 223.
IL Byzance sous les Comnènes et les Anges.
pas seulement les Vénitiens, comme le dit Cinnamus, mais tous les colons occidentaux. Ce n'était pas, à ce qu'il semble, sans une certaine inquiétude que Manuel voyait ces étrangers former des groupes compacts sur le sol de l'empire et particulièrement dans la capitale, d'autant plus que rien ne garantissait leur fidélité et leur obéissance. A cette époque, précisément, un certain noble pisan nommé Signoretto, en brouille avec sa ville natale, banni peut-être, étant venu vivre à Constantinople, ses compatriotes affectaient de considérer son émigration comme une déchéance: auparavant^ disaient-ils, il était bourgeois (civis) d'une grande commune, maintenant il n'est plus qu'un "burgensis" de l'empereur Manuel.1 Cinq ans après la mort de Manuel, les Normands faisaient le siège de Thessalonique ; les assiégés ayant eu vent d'une trahison, remarquèrent des signaux qui se faisaient du haut d'une tour adjacente au quartier des marchands occidentaux. Eustathe, archevêque de Thessalonique, qui relate ce fait, ne désigne jamais ces occidentaux autrement que par le mot povpyéawt.* H est donc bien prouvé que la situation faite aux Vénitiens atteignait de même toutes les autres nations commerçantes; Cinnamus précise d'ailleurs la situation légale où ils se trouvaient du jour où ils devenaient fiovpyiôiot, car il ajoute qu'ils devaient fournir une garantie de leur volonté de se soumettre, leur vie durant, aux obligations des sujets grecs. 3 Manuel exigeait donc d'eux une sorte d'hommage, une garantie de leur fidélité, et très probablement aussi un cautionnement pour les terrains et les maisons qui leur étaient concédés. En effet, d'après le droit féodal, le bourgeois jouissait dans son entier de sa liberté personnelle, mais il devait au prince ou baron sur le territoire du quel il habitait, une rente pour sa maison ou son bien, des subsides, le service militaire etc.4 Nous ignorons jusqu'où s'étendaient, à cet égard, les exigences de Manuel. Ce qui est certain, c'est qu'il leva des impôts sur les colons étrangers et parfois de fort lourds. Ainsi, en 1166, au retour d'une campagne en Hongrie,6 il ramena avec lui un certain Juif nommé Astaforte, renommé pour son expérience en matière de finances et qui prouva son habileté en surchargeant d'impôts les Latins
1 Docum. tulle relax, tasc. colV Oriente, p. 12.
* Eustathii opmcula, éd. Tafel, p. 290; traduction de ce passage dans Komnencn und Normannen de Tafel, sect. 2, p. 146, et note 291.
■ Cinnam., loc. cit: ntatttç aôx^ Stâmnmaç ovr n'rruftoavrrj 'Pupalott; àtà filov rijjMja»*» tÔ âovltov.
4 Sur ce point lire les commentaires
instructifs de Ducange, dans son Gloss.
med. et inf. IcUinUcUis, a, v. burgagium, burgensis, et les Notes du même auteur sur Cinnamus, éd. Paris, p. 487 — 490; Ordonnance* des roy* de France, XII (Introd. par Bréquigny); Gregorio, Con~ sideraxioni sopra la storia di Sicilia, I et H, passim; Aman, Storia dei Musulmani di Sicilia, III, 860 et w.
6 Cinnam. p. 248.
202 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
épars dans l'empire. H paraîtrait que l'empereur avait la prétention d'hériter des biens des colons morts intestats. Dans un cas qui nous revient en mémoire, Astaforte, mû par son zèle pour les finances impériales, poussa même les choses plus loin: il s'agissait précisément de l'héritage de ce Signoretto dont il a été question plus haut; le mort avait légué ses biens par testament à des œuvres pieuses: Astaforte prétendit les confisquer et fit jeter en prison l'exécuteur testamentaire régulièrement nommé; disons de suite que cet arrêté fut cassé par un jugement.1 Enfin Manuel exigeait des colons occidentaux le service militaire, probablement comme corollaire de leur situation de Burgenses. On trouve des traces des règles établies par lui à ce sujet, dans les traités qu'il conclut avec la ville de Gènes. Dans le cas où une flotte ennemie viendrait à attaquer l'empire grec, les colons génois étaient astreints à servir sur les galères impériales et avaient droit à une solde; il ne leur était permis de conserver que vingt hommes pour la garde de leurs propres vaisseaux.»
En même temps que, par ces diverses mesures, il essayait d'utiliser pour son propre service les colons occidentaux établis dans son empire, Manuel cherchait à gagner l'amitié de leurs nations. Cest qu'en effet il poursuivait en Italie un but grandiose: la restauration de la domination grecque, telle qu'elle existait autrefois, et le rétablissement, en faveur des Comnènes, de la puissance et du titre d'empereurs romains. Pour cela, il lui fallait des alliés parmi les princes et les villes d'Italie. Quoi de plus naturel que de s'adresser d'abord aux villes commerçantes^ déjà engagées envers lui par leurs intérêts dans le Levant, que de leur jeter comme appât des privilèges commerciaux et des comptoirs, mais aussi que de s'en prendre à leurs colons lorsqu'elles ne se montraient pas assez dociles? Ce fut à cette ambitieuse politique que les Génois durent leur admission au nombre des nations commerçantes favorisées dans l'empire grec. Après avoir repoussé la tentative des Normands sur Corfou, l'empereur résolut en 1155 de porter à son tour la guerre chez l'ennemi. Un grand nombre de barons de l'Italie méridionale étaient en révolte ouverte contre Guillaume Ier, successeur de Roger, le pape et l'empereur d'Allemagne lui témoignaient de l'hostilité; les circonstances paraissaient donc favorables et Manuel pouvait espérer
1 Doc. suite relax, tosc. eoW Oriente, p. 11—13.
* Ldb. jur. I, 184, 186, 253. Langer (op. cit. p. 60, not 3) dit qu'il était dans l'intérêt même des colonies de participer & la défense de l'empire; cela est vrai
en thèse générale, mais il pouvait bien arriver que quand les colons avaient rejoint les troupes impériales, les points où se trouvaient leurs facto ries ou leurs vaisseaux ne fussent qn'insuffissamment ou même point du tout gardés.
H. Byzance sous les Comnènes et les Anges. 203
avec quelque raison qu'en s'alliant aux adversaires du roi, il lui serait facile de prendre pied en Italie.1 Pour se faire des alliés, ou tout au moins enlever les siens à son ennemi, il - n'épargnait ni l'argent ni les promesses. En allant ainsi de l'un à l'autre, ses agents arrivèrent à Gènes. Celui qui y porta les premières propositions de Manuel était le même qui négociait à Ancône avec l'empereur Barberousse,* à Bénévent avec le pape Adrien IV,8 pour obtenir d'eux la formation d'une ligue contre le roi de Sicile; c'était Michel Paléologue, un des plus habiles capitaines du temps.4 Il fat remplacé dans la suite par Démétrius Macrembolitès.5 Tout ce que l'empereur demandait aux consuls génois c'était, à ce qu'il semble, de ne pas prendre d'engagement avec ses ennemis et d'imposer à ceux de leurs compatriotes qui résidaient sur le territoire de l'empire l'obligation de coopérer à sa défense en cas d'attaque. H tenait beaucoup à ces deux points et, pour les obtenir, il fit promettre à la République de magnifiques présents composés de pièces d'orfèvrerie et de soieries, un quartier de commerce et des quais à Constantinople, dans les parties de la ville où déjà les Pisans et les Vénitiens avaient les leurs; Macrembolitès ne précisait pas davantage la situation de ce quartier, mais il garantissait que si son prédécesseur ou son collègue6 avaient fait des promesses pour tel embolum ou tel quai déterminé, l'empereur ferait honneur à sa parole sans discussion: de plus, les Génois pourraient, comme les Pisans, fonder des établissements dans d'autres villes de l'empire; leur situation légale serait en tout cas la même que celle des Pisans et les droits de douane ne seraient pas plus élevés pour les uns que pour les autres. Les engagements de Macrembolitès d'une part et ceux des consuls de l'autre furent couchés par écrit et formèrent deux documents connexes.7 Leur contenu concorde parfaitement avec ce que
1 Cinnam. p. 135 et ss.; Nicét p. 120 et s., 124 et 88.; Guill. de Tyr, XVIII, chap. 2, 7, 8; Romuald. Salera., dans Pertz, SS. XIX, 428 et sa.; Marango, ibid. 242 et 8.
1 Otto Fris., dans Pertz, SS. XX, 408, 413.
a Hadriani vita oui. Bosone, dans Watterich, Viiac pontif. roman. II, 332 et s.
4 Sur ce personnage, voy. Hase, hitrod. au Dialogue de, Timarion, Not. et extr. IX, 2« part, p. 164 et ss.
6 Le nom de ce personnage se retrouve encore à l'occasion d'une autre mission: Manuel l'avait envoyé audevant de Con-
rad III lorsque l'année croisée commandée par ce prince approchait de la frontière (Cinnam. p. 67). Dans les documents génois son nom est généralement altéré:
on y lit tantôt Métropolites, tantôt Macropolitus, Macrapolitus, Macrampolitus.
6 Ce collègue est qualifié de "Subitus": c'était probablement le Sebastos Jean Ducas, dont le nom se trouve, à cette époque fréquemment associé à celui de Paléologue (Cinnamus, p. 135 et ss.).
7 Ces documents, publiés pour la première fois par Sauii, DeUa colonia dei Oenovesi in Galata, H, 181 et s., l'ont été de nouveau d'une manière plus complète, mais en ordre inverse, dans le Lib.
204 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
Caffaro dit à propos de ce traité, à l'année 1155: 1 il nous apprend de plus que le quartier promis aux Génois comprenait une église et que l'assimilation des Génois aux Pisans avait pour eux, comme conséquence, un abaissement des droite de douane de 10%, tarif des non privilégiés, à 4% (de deceno in viceno quinto).
Les consuls de Gènes pour l'année 1157 envoyèrent à Constantinople Amico de Murta prendre possession du quartier destiné à l'établissent des marchands, et des places réservées à leurs navires.* Il eut pour seccesseur, en 1160, Enrico Guercio.8 Les Génois paraissent effectivement avoir possédé à cette époque à Constantinople un fondaco et plusieurs maisons (hospitia), mais leurs rivaux ne les en laissèrent pas jouir longtemps. Un jour, en 1162, un millier de Pisans altérés de sang et de pillage vinrent les assaillir: ils n'étaient pas plus de 300, mais ils se défendirent bravement jusqu'au soir; leurs agresseurs durent se retirer sans avoir accompli leur forfait, mais le lendemain, ils revinrent à la charge, suivis d'un renfort, composé de Vénitiens, de Grecs et d'un ramassis de canailles de toutes sortes; leur but était le pillage de l'entrepôt (fundicum) des Génois. Se voyant réduits à succomber sous le nombre, ceux-ci abandonnèrent leurs maisons (hospitia) et leurs biens; leurs ennemis emportèrent un butin d'une valeur de 30,000 hyperpres et massacrèrent un jeune noble génois, fils d'Otto Rufo. Les Génois regagnèrent leur patrie, et cet incident fut le début d'une guerre acharnée entre Gènes et Pise; comme elle eut l'Italio pour théâtre, nous n'avons pas à nous en occuper ici.4 Ainsi, la première tentative de colonisation faite par les Génois à Constantinople avait abouti à un échec Cependant l'empereur Manuel ne tarda pas à leur faire de lui-même de nouvelles avances; il leur fit
jur. I, 183-186. Leur date est: "1155, 12 die intrante Octobri:" les emendationes qui y sont jointes dans le Lib. jur. sont postérieures; nous le verrons plus loin. Ce traité fut rendu obligatoire pour les citoyens de Gènes en 1157, par le "Brève délia compagna di Genova", de la même année ; voy. Atti délia Società Ligure di storia patria, I, 192.
1 Annal. Jan. p. 23.
* Ibid. p. 26; au lieu de Mirro, il faut lire Mirto; en général les documenta portent Murta; voy. Olivieri, dans les Atti délia Soc. Lig., L c, p. 300. Cf. Monxtm. hist. pair. Chartae, II, 402 et s.
■ Annal. Jan. p. 30.
4 Annal. Jan. p. 33. A la suite de cette attaque, Gènes fit remettre à l'empereur, en 1174, par l'ambassadeur Grimaldi, une demande d'indemnités s'élevant au chiffre de 29 , 443 hyperpres (les Annales disent en chiffres ronds 80000). La mort du jeune Rufo est confirmée par les instructions de Grimaldi; ce détail ne se trouve pas dans l'édition de Sauli (Storia délia eolonia di Galata, H, 183 et as.) qui ne donne que des fragments; il faut le chercher dans le texte original, qui sera quelque jour, espérons le, publié intégralement; en attendant, voy. Desimoni, dans le Oiorn. ligust. 1874, p. 167-159.
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demander d'envoyer des ambassadeurs à sa cour, se déclarant disposé pour sa part à exécuter les anciens traités (prima conventio). En réponse à cette invitation, la République expédia trois plénipotentiaires; ils reçurent un accueil des plus honorables, mais sans grands résultats.1 Les choses traînèrent ainsi jusqu'à l'époque de la deuxième mission d'Amico de Murta (1168);* à la suite de longues négociations, cet ambassadeur finit par obtenir (oct 11 69) 8 l'assentiment du gouvernement grec à la rédaction d'un traité qui devait d'ailleurs rester à l'état de simple projet jusqu'à sa ratification par le gouvernement génois. Des déclarations de l'ambassadeur il ressort que la république de Gènes s'engage à ne faire aucune entreprise contre l'empire grec, soit pour son propre compte, soit pour celui d'aucun personnage, couronné4 ou non; elle promet même de travailler à faire échouer toute attaque dirigée contre un point du territoire de l'empire, de mettre tous les citoyens génois fixés dans l'empire à la disposition de l'empereur pour sa défense ; enfin, au cas où Manuel se trouverait en guerre avec un personnage couronné ou non, et jugerait utile de diriger sur Gènes des convois d'or, de navires ou de troupes, elle s'oblige à agir en puissance amie. De son côté, Manuel garantit à la ville de Gènes la concession d'un quartier (embolum) avec un quai et une église convenablement situés en dehors de Constantinople (trans Constantinopolim), dans une région d'aiDeurs inconnue, dénommée Orcou. On n'oublie pas de stipuler les cadeaux d'usage en or et en soieries; ils sont même considérables, car, en considération des grandes dépenses que la République va avoir à couvrir, Manuel renouvelle la promesse déjà faite par Macrembolitès d'un subside annuel de 500 hyperpres, et s'engage à verser en une seule fois les vingt -six premières annuités. De plus, en ce qui concerne les droits de douane, les Génois devront dorénavant payer à Constantinople 4 % seulement et, dans les autres localités, le même taux que les autres Latins dans les cas où ceux-ci seraient soumis aux droits. Enfin, il est convenu que les vaisseaux marchands génois pourront entrer librement dans tous les ports de l'empire, ceux de Rossia et de Matracha exceptés, à moins qu'un édit postérieur ne lève cette interdiction.6 H ne paraît
1 Attnai. Jan. p. 61.
* Ibid. p. 78.
3 La date de 1170 indiquée dans le Lib.jur., vient d'une fausse lecture; voy. Olivieri, dans les Atti délia Soc. Lig. I, 338 et Desimoni dans le Oiorn. lig. 1874, p. 148 et ss.
4 Le prince désigné par cette expression fut nommé verbalement à l'ambassadeur:
celui-ci donna son approbation et jugea
qu'il était de l'intérêt de sa patrie de refuser son appui à ce prince s'il entreprenait une expédition contre l'empire grec. Le prince dont le nom restait ainsi sous entendu, c'était assurément Frédéric Barberousse.
6 On trouve deux traductions latines de ce traité, l'une dans le Lib. Jur. I, 262-256, l'autre dans Sauli, II, 188 et ss.
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pas que cet édit ait été jamais rendu; au contraire, un nouvel accord, conclu avec Manuel l'année suivante, renouvela la réserve stipulée pour Rossia et Matracha; à une époque postérieure dont la date reste indéterminée, les Génois envoyèrent une mission chargée d'obtenir la levée de l'interdit,1 mais il est certain qu'elle échoua»
Quel était donc le motif pour lequel l'empereur s'obstinait à maintenir son interdiction^Il est intéressant de le rechercher.8 H n'est pas douteux que Matraçna n'est autre chose que la Tamatarcha de Constantin Porphyrogénète. la territoire de cette ville n'était séparé que par une rivière de la £ichie, le district le plus septentrional de l'empire dans les montagnes7 du Caucase; les deux territoires étaient placés sous le gouvernement du même Métropolite. 3 D'après Guill. de Rubrouck, qui donné à la ville le nom de Matrica,* son territoire était borné à l'ouest 'par le détroit qui relie la Mer Noire à la mer d'Azov. La Matracha du diplôme de Manuel était donc située dans la presqu'île de Taroan: elle formait le centre politique et commercial d'un vaste district couvert de villages;6 accessible aux navires qui venaient de la hautemer, elle avait de plus l'avantage d'être riveraine d'un grand fleuve qu'Edrisi nomme le Sakir;6 elle était donc placée sur une embouchure du Kouban qui n'existe plus.7 H est difficile de dire à quelle nationalité appartenaient, à l'époque de l'empereur Manuel, les princes de Matracha et sa population. Les princes russes avaient autrefois poussé leurs conquêtes jusque là et possédé la principauté de Tmoutorakan que les savants s'accordent à peu près unanimement à considérer comme ne faisant qu'un avec le territoire de Matracha: mais, à partir du premier quart du XII0 siècle, le nom de cette principauté disparait des sources historiques. Comme cette disparition correspond à peu près à l'envahissement du pays par les Polovtses, il est assez probable que ce sont eux qui l'ont détruite.8 Au moment où Edrisi écrivait sa Géographie (1154), c'est-à dire précisément à l'époque de Manuel, les habi-
1 Le fait est prouvé par Desimoni, dans le Oiom. ligustico, 1874, p. 156.
* Dans la première des deux versions latines du traité de 1169 mentionnées précédemment (Lib.jur. I, 255), on lit: "absque Roffia Gisez Rossia) et Matracha;" dans la deuxième (Sauli H, 192) : "praeter in Rusiam et in Matica." On peut d'ailleurs rétablir la rédaction originale, à l'aide du traité de 1170: d'aprèa Miklosich et Muller, Acta graeca, III, 35, cette clause devait être conçue en ces termes: âwn rîjç ' P volas
*al rûr .V,crpâ/<wr.
3 Const. Porph., Deadministrandoimp., p. 181 (et p. 268); Miklosich et Muller, Acta graec. I, 76, 477; II, 268; Voy. aussi, Tafel, Const. Porph. Europa,y. 45, 63, 55.
4 Recueil de voy. et de tném. publ. p. la Soc. de géogr. IV, 215.
4 Edrisi, I, 400.
8 Guill. de Rubrouck, p. 215; Edrisi H, 396, 400.
7 Dubois de Montpéreux, Voyage autour du Caucase, V, 37, 64, 78 et s.
8 V. l'art de Pogodin sur la situation de la principauté de Tmoutorakan, dans
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tants de Matracha étaient continuellement en guerre avec leurs voisins les Russes;1 nous ne pouvons donner d'autre nom aux habitants de Rousia dont nous allons avoir à nous occuper. Cependant Edrisi luimême semble indiquer la nationalité des princes de Matracha, car nous lisons dans la traduction de Jaubert' qu'ils étaient connus sous le nom d'Olou-Abas. De cette dénomination à celle d'Abkases, il semble qu'il n'y ait qu'un pas.8 Mais Dozy et de Goeje4 nous apprennent que le terme employé par Edrisi n'est pas un nom propre; ce n'est qu'un qualificatif indiquant que ces princes étaient connus pour leur courage. Nous voici donc rejetés dans l'incertitude; en tout cas, il est probable qu'ils appartenaient à l'une des tribus qui peuplaient les montagnes du Caucase et en particulier, à l'une de celles qui avaient adopté la civilisation et la religion grecques. En effet, les missionnaires envoyés vers 1230 par les Hongrois de la Theiss à leurs frères païens du Volga, passèrent par Matrica et y trouvèrent un prince et un peuple parlant et écrivant le grec et un clergé grec.5 Il est donc difficile d'admettre que l'interdiction faite aux marchands génois de visiter Matracha fût motivée par des relations hostiles entre l'empereur et la principauté de Matracha. Le voyageur GuilL de Rubrouck (1253) nous fait entrevoir le motif véritable; en effet, il rapporte6 que les marchands de Constantinople se rendaient à Matrica et que de là ils traversaient la mer d'Azov sur des barques d'un faible tirant d'eau, pour atteindre l'embouchure du Tanaïs, où ils trouvaient à acheter des poissons en quantités incommensurables. Ce que faisaient des marchands francs au temps de l'empire latin, les marchands grecs avaient dû le faire à l'époque des Comnènes. La mesure prise par Manuel avait donc pour objet de fermer aux Génois l'accès de ces eaux où les Grecs allaient s'approvisionner de poisson, et d'assurer à ses sujets le monopole d'une des branches de commerce les plus lucratives.
D est beaucoup plus difficile d'arriver à déterminer ce que pouvait être la "Rosia" indiquée dans le décret de Manuel. Pour ma part, si l'on voulait entendre par là tout simplement le "pays des Russes", je n'y contredirais pas. En somme Manuel pouvait avoir ses raisons pour
l'Ennan's Arehiv fur die Kunde Eusslands, VT 429—431 ; Karamsin, Oeseh. des russ. Reiches (trad. allem.) I, 140 , 346; H, 117.
1 Edrisi, H, 400.
» Ibid. H, 395.
* C'est l'interprétation admise par le traducteur lui-même, Lelewel dans sa Oéogr. du moyen-âge, m, 197 et d'autres encore.
4 Edrisi, Description de V Afrique et de l'Espagne, Préf. p. xix.
8 "Litteras et sacerdotes graecos habent:- Theiner: Qfonum. tetera Hungar.l, 152. En ce qui concerne le clergé, le fait est confirmé par ce que nous avons dit plus haut de l'évêché grec de Matracha.
6 Guill. de Rubrouck p. 215.
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chercher à empêcher les nations commerçantes de l'Occident de trafiquer avec les Russes; souvent ces derniers avaient manifesté des intentions hostiles à l'empire et, lors même qu'ils se présentaient à Constantinople sous des dehors pacifiques, on conservait à leur égard des sentiments de crainte et de défiance. On peut d'ailleurs donner de l'acte de l'empereur une explication plus plausible encore. Entre Matracha, située dans la baie de Taman, et Soldaïa (Soudak) en Crimée, Edrisi,1 contemporain de Manuel, indique deux stations: l'une plus rapprochée de Soudak, à laquelle il donne le nom de Boutra ou Bouter (var. Iouter), nom qui ne se retrouve nulle part; l'autre plus voisine de Matracha et que l'on trouve mentionnée tantôt comme le débouché du fleuve de Russie, c'est-à dire du Don, tantôt comme une ville nommée Rousia, située sur un grand fleuve qui descend des monts Kokaïa, c'est-à dire encore sur le Don. D'après la carte d'Edrisi,* ces quatre points étaient situés à égale distance l'un de l'autre, environ 20 milles,8 et échelonnés le long de la mer Noire à une même latitude. D'après ces données Boutra pourrait se retrouver dans Caffa4 et Rousia dans Kertch.5 En effet, il est de toute évidence qu'Edrisi considère comme l'embouchure du Don ce qui est dans le fait le détroit de Kertch; d'alleurs Guill. de Rubrouck, lui aussi,6 ne regarde la mer d'Azov que comme une sorte de renflement du lit du Don et, selon lui, le cours de ce fleuve commence par se resserrer (formant le détroit de Kertch) avant de se jeter dans la mer Noire. Mais toutes les fois que la ville de Kertch est indiquée dans un écrit du Moyen-Age, l'auteur lui donne soit le nom antique de Bosporus (Vosporo), soit le nom actuel, jamais celui de Rosia ou Rousia, et nulle part l'histoire ne parle d'un établissement fait sur ce point par les Russes, que ce nom rappellerait nécessairement D'un autre côté, si Rousia se confondait avec Kertch, il y aurait contradiction avec la carte d'Edrisi, car celui-ci la place sur la rive gauche de ce qu'il prend pour le Don, c'est-à dire du Bosphore, tandis que Kertch est sur la rive opposée, chacun le sait Tâchons de rétablir les faits: Edrisi transporte dans la mer Noire l'embouchure du Don, qui se trouve en réalité dans la mer d'Azov; or, il avait sous les yeux un itinéraire exact, qui plaçait la ville des Russes sur la gauche de l'embouchure vraie du fleuve: conséquent avec lui-même, il la transporte aussi plus bas: c'est là l'erreur. Il existe des cartes du commencement du XVe siècle, sur lesquelles on voit, au sud de l'embouchure du
1 Edrisi, H, 395, 400 et s. graphiques, n° 4.
• C'est seulement dans le second des 4 Lelewel, L c. passages cités qu'Edrisi fixe à 27 milles 5 Ibid. ; Brunn, Notices sur les colonies
la distance entre Matracha et Rousia. italiennes en Gatarie, p. 6.
■ Honunaire de Hell, Steppes de la * Guill. de Rubrouk, p. 215, 250. mer Caspienne f Atlas: Monutnens géo-
//. By tance sous les Commîtes et les Anges.
Don, le nom de Casai (ou Cassar) degli Rossi;1 il y avait là probablement des restes d'un ancien établissement des Russes. A son origine, maîtresse seulement du haut fleuve, cette peuplade ne tarda pas à y. organiser une navigation si active que déjà, au temps d'Edrisi, il portait le nom de fleuve des Russes. 2 On peut très-bien admettre qu'ils aient fondé une station non loin de l'embouchure du Don, que cette station ait pris rapidement un développement qui lui donnait les allures d'une ville, et qu'elle soit redescendue plus tard au rang de simple village (casai), et ce serait la Rousia des géographes arabes.3 Guillaume de Rubrouck rapporte que les marchands de Constantinople envoyaient de Matraeha leurs barques chercher du poisson à l'embouchure du Don: elles y avaient sans doute affaire à la colonie russe. Si nous sommes dans le vrai, le motif de l'interdiction imposée par l'empereur aux Génois était le même pour Rousia que pour Matracha.
Arrêtons cette digression et revenons aux négociations engagées entre Gènes et l'empereur Manuel. A Gènes, personne ne fut satisfait du traité conclu par Amico de Murta avec l'empereur, au mois d'octobre 1169, sous réserve de l'approbation de son gouvernement En général, on n'y tenait pas, ou tout au moins, on n'y tenait plus, pour le moment, à prendre à l'égard des Grecs des engagements aussi étendus: ce qui choquait surtout, c'était que le traité rat si clairement une arme dirigée contre l'empereur d'Allemagne; et puis, on se trouvait blessé du refus de Manuel d'accorder un quartier dans l'intérieur de sa capitale. Comme Murta était resté à Constantinople et y passait tout l'hiver, on lui envoya de nouvelles instructions qui nous sont parvenues sous forme de modifications et d'additions (emendationes) au traité conclu en 1155 avec Macrembolitès.4 Murta y recevait l'ordre de faire tous les efforts imaginables pour obtenir la suppression du passage où il était fait allusion à un personnage couronné, c'est -à dire à Frédéric Barberousse, et de ne l'admettre que dans le cas où toute la négociation risquerait d'échouer faute de cette concession. H était autorisé à accepter la clause qui
1 Voyez les Portulans, daus Lelewel, Ail. p. 13. dans Thomas, Periplus des Pontus Euxinus, p. 245 et s., 266, et dans les Wiener Jahrbuch. 1834, I, p. 9. Le ueasale de Rutenis", voisin de l'endroit où Guill. de Rubrouck traversa le Don, est bien plus haut dans les terres (Rubr. p. 249.).
? Edrisi, II, 395; cf. Frœhu, Ibn Fosslan, p. 38.
3 Pour la détermination de la situatiou de Rousia, Ibn Saïd (mort en 1274) et Chemseddiu (mort eu 1327) suivent les
indications erronées d'Edrisi; pour le premier de ces géographes, voy. Aboulféda, Gcogr. II, 320 et Fraehn. Ibii-Fossla», p. 31 ; pour le second, la traduction de Mehren, p. 877. A côté de cela on croyait à l'existence d'une autre Rusia, capitale des Russes, que l'ou plaçait très haut dans le Nord; Aboulf. 1. c; Ibn Saïd, cf. Fnehn. p. 32.
* Dans le Lib. jur. I, 184 — 186 on les trouve immédiatement après le texte du traité.
210 Deuxième pânode. — I. Fondation des colonies commerciales.
imposait, aux Génois établis sur le territoire de l'empire, l'obligation de coopérer à sa défense en cas d'attaque d'un ennemi extérieur, sous la forme adoptée dans le projet, mais en spécifiant bien qu'en cas d'une attaque partielle on ne pourrait appeler aux armes que les Géuois habitant la province menacée, tandis que dans le cas d'une attaque générale par une grande flotte ennemie, forte de cent galères et plus, les Génois ne pourraient laisser que vingt hommes dans chacune de leurs factoreries pour la garde des bâtiments et des navires marchands, et tous les autres, sur quelque point de l'empire qu'ils lussent pris, devraient servir sur la flotte impériale. De plus, Murta devait insister énergiquement pour obtenir de l'empereur le règlement des indemnités en retard. Comme Macrembolitès avait promis que les Génois jouiraient dans l'empire grec du même traitement que les Pisans, l'ambassadeur était chargé de prendre des renseignements exacts sur les propriétés et les droits concédés à ces derniers, ainsi que sur les charges qui leur étaient imposées, afin de réclamer en connaissance de cause, l'égalité de traitement jusque dans les plus petits détails. Enfin, en ce qui concernait la colonie principale, on lui recommandait d'insister de tout son pouvoir afin d'obtenir pour les Génois des entrepôts et des quais dans L'intérieur de la capitale : il devait indiquer de préférence la région comprise entre la quartier (embolum) vénitien et le palais du despote Angelos, ou, en seconde ligne, la place voisine du "perforwrt'f?);1 s'il lui était absolument impossible d'obtenir un emplacement dans l'intérieur, il devait, tout au moins, exiger une bonne place à Péra, mais seulement à titre provisoire et sous la réserve formelle que si, un jour, les autres colons latins venaient à être réadmis dans la ville,2 on y réserverait également pour les Génois des entrepôts et des quais, entrepôts et quais que le gouvernement grec devrait dès à présent désigner à l'ambassadeur.
Sur les instances de Murta, Manuel finit par céder aux Génois un quartier à l'intérieur de la ville (avril et mai 11 70), 3 dans la région dite Coparion ou Coparia, non loin du quartier pisan. En rapportant à son gouvernement ce résultat de ses démarches, Murta était en droit de compter sur un meilleur accueil que celui qu'on avait fait à son projet d'octobre 1169. Arrivé à Gènes, il y trouva des ambassadeurs
1 C'est peut-être le point que Ton nommait «fwnpôc kt&oç (lapis perforatus); cf. Nicét. p. 719, 742: il était voisin du palais des Blaqnernes, à l'ouest de la porte Aibazari actuelle; voy. Paspati, Journal du Sy/logos de Constantinoplc (nous le citerons fréquemment) VI, 148; VII, 90 et /"À*t. p. 141.
9 Ce membre de phrase sera expliqué par la suite.
1 Les deux chartes de concession ont été publiées par Desimoni a la fin de son Mcmoria mi quarticri dei Gcnoresi a Constant inopoli ncl seeolo XII. , dans le Giornal. lignst. 1874 (p. 178 et as.).
//. Byzance sous les Cotnnènes et les Anges. 211
grecs qui attendaient son retour pour obtenir une réponse définitive. Ils étaient arrivés à Gènes au mois de juin 1170, apportant avec eux une grosse somme d'argent; ce n'était point l'indemnité si souvent réclamée par les Génois pour les pertes subies dans leur ancien quartier de Constantinople, mais un don bénévole, envoyé par Manuel pour se concilier le gouvernement génois et le décider à entreprendre des armements contre les Hohenstaufen. Peut-être, dans leurs conversations, les ambassadeurs donnaient -ils à la pensée véritable de l'empereur plus de relief que celui-ci ne l'avait fait lui-même dans sa lettre, mais leurs paroles cadraient mal avec le rapport verbal fait par Amico sur ses négociations avec la cour de Byzance. Malgré ce qui pouvait paraître obscur ou contradictoire dans toute cette affaire, rien n'autorisait le gouvernement génois à douter de leur bonne foi, mais l'acceptation du présent envoyé par Manuel eût équivalu à une déclaration définitive en laveur de l'empereur grec contre l'empereur allemand; c'est ce qu'il tenait à éviter; il fit prévenir les ambassadeurs qu'il était dans l'impossibilité d'accepter1 et ceux-ci remportèrent leur argent. Il fallait cependant adoucir ce refus dans la forme et ce fut encore Amico que l'on chargea d'aller fournir des explications à Constantinople.2 L'empereur renonça sans difficulté à son projet d'alliance et se contenta de la promesse du gouvernement génois de ne faire alliance contre lui avec aucun personnage, couronné ou non, et, en cas d'une attaque exécutée par des forces considérables, de coopérer à la défense de l'empire de la manière prévue dans les instructions (emendationes) précédemment remises à Amico de Murta. De son côté, l'empereur confirma la concession d'un quartier dans l'intérieur de sa capitale, la réduction des droits de douane à 4% et la promesse d'un présent annuel, dont il fit payer sur le champ les dix premières annuités.8 Les Génois ne jouirent pas longtemps en paix de
1 II est facile de comprendre quelle importance le gouvernement génois attachait à la constatation de ce fait, car, plus tard (1171), quand il eut embrassé ouvertement le parti de l'empereur d'Allemagne, il fit valoir comme preuve de la constance de sa fidélité à l'égard de Frédéric (1172), le refus du présent offert par Manuel: Annal. Jan. p. 90, 91. En 1169 il avait tenu à bien peu de chose que Gènes ne s'engageât dans une politique toute contraire: la preuve en est qu'à cette époque Amico de Murta accepta l'offre faite par l'empereur de payer par anticipation vingt-six annuités du présent d'usage
"propter imminentes ejus (civitatis Janute) sumptus;" IÀb.jur. I, 254 et s., ce qu'on peut bien traduire: "à titre de subsides eu prévision d'armements à effectuer."
* Annal. Jan. p. 86.
1 Diplôme sans date, de Manuel, intercalé dans le diplôme de l'empereur Isaac de 1192, dans Miklosich et Muller, Acta graeca, DI, 25 et ss. (33 — 36): on en trouve une partie en latin dans Sauli, Délia colonia dei Qenoresi in Galaia, II, 194 et s. Il m'est impossible de rien découvrir dans ce diplôme qui prouve des dispositions à accueiUir plus favorablement les demandes des Génois, comme le pré-
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leur nouveau quartier: assaillis par leurs rivaux comme en 1162, leurs maisons furent détruites et leurs biens mis au pillage. L'empereur, nous le verrons plus loin, rendit les Vénitiens responsables de ce méfait; l'historien Cinnamus les en accuse également, mais à Gènes on n'était pas de cet avis. La preuve en est dans les instructions envoyées en 1174 à l'ambassadeur Grimaldi: en effet, nous y trouvons, entre autres demandes de dommages-intérêts, diverses réclamations relatives aux pertes subies par les Génois par suite de l'assaut donné à leur nouveau quartier (emboli de Coparia de novo Janue daii); et nous y lisons de plus que l'empereur avait rendu les Vénitiens responsables et avait pour ce fait, mis leur argent sous séquestre, mais qu'ils n'étaient pas les vrais coupables. Grimaldi fut le dernier ambassadeur de Gènes auprès de l'empereur Manuel. Outre les réclamations précédentes, il était encore chargé de demander des indemnités pour dommages causés à des citoyens génois sur terre et sur mer, dans les dépendances de l'empire grec, et d'obtenir l'adjonction au quartier de Constantinople d'une église construite sur sa limite, de quelques maisons qui la séparaient de la mer, et d'un second quai. Les renseignements font absolument défaut sur le résultat de cette mission; il n'existe rien en dehors des instructions que nous venons d'analyser.1
Pise avait adopté de bonne heure et suivi avec constance une politique gibeline: ce n'était certes pas le moyen de se faire bien venir de Manuel. Vers la fin de l'année 1161, deux ambassadeurs de cette république, Cocco Griffi et Ranieri Bottacci arrivèrent à sa cour, dans le but de conclure un nouveau traité. Manuel posa comme condition préalable qu'en cas de guerre entre les Hohenstaufen et l'empire grec, Pise s'engagerait à refuser aux premiers tout appui, moral ou matérial; pour faire accepter cette clause, il employait son argument ordinaire, la promesse de subsides énormes; Pise, résolue à rester, coûte que coûte, fidèle au drapeau gibelin, refusa, et les négociations en restèrent là.2 Les deux ambassadeurs profitèrent, du reste, de leur long séjour à Constantinople pour faire mettre à exécution un décret des consuls pisans de 1160.3 Ce décret portait que tous les droits payés par les vaisseaux abordant aux quais des Pisans, les taxes pour l'usage des poids et des mesures appartenant à la commune, le loyer des maisons cédées à la colonie, les sommes destinées à des fondations
tend M. Langer, p. 170. Cependant j'admets 1 Sauli, 1. c. p. 183—188, ne les donne,
aussi maintenant que ce diplôme fut le nous l'avons déjà dit, que d'une manière
dernier signé par Manuel. En somme, je incomplète.
dois reconnaître que les recherches de * Marang. Annal. Pis. p. 246 et s.
M. Langer m'ont été d un grand secours Bottacci rentra dans sa patrie le 29 juin
pour fixer avec plus de précision l'ordre 1162; Cocco Griffi le 22 juillet 1163.
chronologique des voyages de Murta. 3 Doc. sullc relax, tose. p. 8 et s., 10.