Byzance sous les Comnènes et les Anges
pieuses, etc., en un mot', tous les revenus de la colonie pisane seraient versés à la caisse de la cathédrale de Pise ; que, de plus, les trésors des deux églises pisanes de Constantinople ne pourraient être ni vendus, ni mis en gage, ni employés à des objets d'utilité publique sans l'autorisation du fondé de pouvoirs (operarius) de la cathédrale. En faisant ainsi passer la fortune mobilière de la colonie d'une administration laïque à une administration ecclésiastique, on s'était évidemment proposé de la mettre à l'abri des entreprises de l'empereur, dont le despotisme et l'avarice faisaient tout redouter, et l'on eut bientôt la preuve que cette mesure n'était que le fait d'une sage prévoyance, car, peu de temps après, Astafortc, le favori de l'empereur, fit subir aux Latins toutes sortes de vexations et poussa l'audace jusqu'à confisquer une somme d'argent dont un Pisan avait disposé par testament en faveur d'œuvres pies. Vers la même époque. Manuel transféra de vive force le quartier des Pisans hors de la ville. Les motifs de cet acte sont restés inconnus.1 Était-ce le dissentiment politique mis à nu à la suite de l'ambassade de 1161? était-ce l'hostilité témoignée par les Pisans à l'égard de la jeune colonie génoise, hostilité qui avait dégénéré dans les derniers temps en violences ouvertes? ou bien cette mesure n'était-elle que l'accomplissement d'un des projets de l'empereur, celui de purger sa capitale d'éléments étrangers2 toujours prêts à conspirer avec les ennemis extérieurs, danger incessant pour le repos public? Suivant nous, le dernier motif doit être le véritable, car, en 1169, l'empereur voulut faire aussi sortir les Génois de la ville. Nous manquons d'éléments pour déterminer l'époque de l'expulsion des Pisans, mais nous pouvons affirmer positivement qu'il ne fut point question de les chasser de l'empire, comme le prétend Marin.3 Manuel se contenta de les déloger du quartier qu'ils occupaient dans l'intérieur de la ville et de leur en assigner un autre, moins bien situé naturellement, sur l'autre rive du Bosphore (peut-être du côté de Scutari ou de Galata), et ce fut tout. D'ailleurs, cet exil ne fut pas de longue durée. Pour rentrer dans les bonnes grâces de l'empereur, Pise lui envoya au mois de novembre 1168 le consul Albertus Bulsi, le fameux jurisconsulte Burgundius4 et le comte Marcus. Ces trois personnages se rendirent d'abord à Raguse, où ils signèrent, le 13 Mai 1169 (Ind. 2) un traité entre les deux villes,6 séjournèrent à Constantinople toute l'année 1170, car c'est de cette année là qu'est daté (mense Jul. Ind. 3) l'accord conclu
1 uOb quasdam causas;" tels sont les 3 Storia del commet do dci Venexumi
ternes vagues employés par Manuel lui- III, 118.
même, dans la bulle de réintégration; 4 Sur ce personnage, voy. Savigny,
Doc. sulle relax, tosc. p. 54. Qesch. des R. Recliies im MiUeUxiter, 2* éd.
' Il avait également relégué les Juifs IV, 394—410.
à Fera; voy. Benj. de Tudèl. I, 56. 6 MonumetUa speclantia historiam Sla-
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par eux avec Manuel et rentrèrent dans leur patrie le 9 novembre 1171 : ils ramenaient avec eux trois ambassadeurs grecs chargés de régler .tous les détails.1 L'empereur s'était laissé fléchir; il autorisait les Pisans à reprendre possession des emplacements précédemment occupés par eux dans l'intérieur de Constantinople; par contre, les consuls de Pise devaient lui prêter serment de fidélité et s'engager à considérer comme nulle et non avenue toute obligation contractée par la république envers des personnages couronnés ou non, si elle se trouvait en contradiction avec ce serment.2 De plus, l'empereur promettait d'améliorer les quais affectés aux Pisans et de remettre à la ville et à l'archevêque les présents stipulés par les traités, mais retenus depuis quinze ans. 3 Les ambassadeurs grecs furent, à ce qu'il semble, de retour à Constantinople au commencement de 1172, rapportant le traité ratifié par les autorités de Pise, et il est probable que c'est à ce moment que les Pisans eurent la permission de rentrer dans leur ancien quartier.
Pendant ce temps, V empereur ne perdait point de vue ses projets sur V Italie et multipliait ses efforts pour y gagner du terrain ; mais partout il se heurtait à des obstacles. Il avait bien pu, dans un grand nombre de villes, rallier à sa cause quelques individus,4 mais la majorité se montrait peu disposée à secouer le joug de l'empereur d'Allemagne pour se jeter dans les filets de l'empereur grec. Ancône seule faisait exception. Dès l'époque où il avait reconquis Corfou, Manuel avait songé à en faire une place d'armes et un centre d'opérations. Le chroniqueur Cinnamus, qui mentionne ce détail, ne dit pas ce qui fit échouer ce projet, si ce fut l'incapacité de l'amiral grec chargé de l'exécution, ou l'influence secrète des Vénitiens.6 Quelques années après, Manuel organisa à Ancône un dépôt de recrutement pour la guerre qu'il soutenait contre les Normands; mais ses agents ne se bornaient pas à y rassembler des troupes mercenaires; ils travaillaient les bourgeois de la ville et les seigneurs de la marche d'Ancône: en cas de succès,
connu men'dionalium (éd. Ljubié), Zagrab. 1868, I, p. 10. Il parait qu'ils étaient accompagné» par un fonctionnaire nouvellement nommé chef de la colonie de Constantinople (Marcius vicecomes noster Constantinopolitanus) , qui se rendait a son poste. Il prêta en même temps qu'eux le serment d'observer le traité.
1 Marang. Aimai Pis. p. 262, ad. an.
1172 (more Pisano), Ind. 5 (commençant au 24 Sept 1171).
* Le texte de ce traité nous est parvenu intercalé dans un diplôme postérieur
de l'empereur Isaac: il a été publié en grec par Miklosich et Muller, Acta graer/t, m, 13 et s.; en latin par Dal Borgo, p. 155 et s.; dans les deux langues dans les Doc. sulle relax, tosr., p. 45, 54. 3 Marang. op. c.
* Nicét. p. 262. La Contin. Zicrt- Inizis altéra (Mon. Germ. SS. », 541) dit: ucum (Manuel) jam fere omnes civitates (Itali») pecunia attraxisset:u c'est une grande exagération.
* Cinnam. p. 102.
//. Byzance sous tes Comnènes et les Anges.
Manuel se promettait de réorganiser l'ancien exarchat d'Ancône et, par ce moyen, de tenir Venise en échec et de l'humilier; car, si devant Corfou il avait dévoré son affront, il ne l'avait pas oublié depuis.1 De leur côté, les Vénitiens n'ignoraient pas les dangers que courraient leur liberté politique et leur prééminence commerciale dans l'Adriatique* si les Grecs parvenaient à prendre pied dans cette région et à rendre la vie au commerce d'Ancône: d'autre part, ils en voulaient à l'empereur de ce qu'il avait accordé des quartiers de commerce et des privilèges aux Génois, leurs rivaux sur les marchés du Levant Entre Venise et l'empire grec, les antiques liens d'amitié se relâchaient de de jour en jour: il n'existait plus qu'un seul point commun, sur lequel leurs intérêts se rencontraient, et cela seul empêchait la rupture d'éclater. En effet, Venise était l'un des membres les plus zélés de la confédération des villes lombardes, et, comme l'empereur grec, elle travaillait de toutes ses forces à expulser de l'Italie l'empereur Frédéric Barberousse. C'était elle, paraît -il, qui négociait, c'était par elle que passaient les subsides fournis par l'empereur grec pour entretenir la lutte des Lombards contre le Hohenstaufen.3 Il est difficile de déterminer la cause qui amena la rupture définitive:4 une chronique écrite une cinquantaine d'années après ces événements, YHistoria ducum Veneticorum, mentionne divers motifs qui y auraient contribué: la jalousie, la colère, la crainte auraient agi sur l'esprit de Manuel; jalousie des richesses possédées par les Vénitiens, colère de voir repousser par eux une alliance offerte par lui, enfin crainte de leur énergie.5 En citant le deuxième motif, le chroniqueur avait en vue, à ce qu'il semble, les faits relatés postérieurement avec plus détails par Dandolo/' D'après cet écrivain, Manuel aurait promis sa fille en mariage au jeune roi de Sicile, puis il aurait rétracté sa promesse;7 prévoyant que cet affront pourrait amener une guerre, il avait fait sonder les Vénitiens, afin de savoir si, dans ce cas, ils prendraient parti pour lui; les Vénitiens auraient répondu négativement Mais un autre
1 Cinnam. p. 170; Sudendorf, Iiegùstrum, II, 131 et «s.; Annal. Colon, maz., dans Pertz, SS. XVII, 767; Epiât, Friderici I, dans Otto Fris., ibid. XX, 348 et s.; Ragevinus, ibid. 428.
■ Sur la rive orientale de l'Adriatique Spalato. Trau et Raguse prirent parti pour Manuel ; Zara même se révolta contre Venise.
■ Cinnam. p. 228—231 ; Vignati, Storia dipl. delta lega lombarda, p. 146; cf. Prutz, Friedrich /, I, 354; H, 100 et s., 373.
1 En tout cas l'influence des Ragusains
y entrait pour peu de chose, bien qu'ils aient alors fait cause commune avec Manuel, crime dont Venise les punit durement par la suite (Dand. p. 292 — 294). Il n'est question de ces influences que dans des sources très postérieures; voy. Appendini, Xotixie suite antichUà dei Ragmei, I, 267.
s Mon. Qerm. SS. XIV, 78.
fi Murât. SS. XII, 291.
7 Ce fait est également relaté par Romuald. Salera, dans Pertz, SS. XIX, 436, 439, et par Nicét p. 221 et s.
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chroniqueur digne de toute confiance, Romuald de Salerne place ce fait en 1172, c'est-à dire un an après la catastrophe qui attira sur les Vénitiens la colère de Manuel; il ne nous est donc pas possible d'accepter le motif mis en avant par Dandolo sans nous heurter à des difficultés de chronologie. Ce n'est cependant pas une raison pour rejeter l'indication de YHistoria ductim Veneiicorum ; l'auteur a pu avoir présente à l'esprit une autre proposition d'alliance; il est regrettable qu'il n'en indique pas le but avec plus de précision. Parmi les chroniqueurs grecs, Nicétas rejette tonte la faute sur la morgue des Vénitiens devenue insupportable à Manuel; mais il ne mentionne aucun fait positif comme motif de la rupture. 1 Cinnamus, au contraire , relate les choses de la manière suivante: d'après lui, les Vénitiens habitant Constantinople avaient ouvertement maltraité les Lombards, appellation qui désigne X indubitablement les Génois,8 sous prétexte que ceux-ci auraient rompu leurs anciens traités d'alliance; ils avaient détruit leurs maisons de fond en comble et leur avaient fait subir des pertes incalculables: l'empereur les rendit responsables de la réparation de leurs torts et les condamna à reconstruire les maisons des Lombards et à les indemniser des pertes occasionnés par leur fait: les Vénitiens s'y refusèrent et allèrent même jusqu'à menacer les Grecs d'une attaque comme celle dont avait été victime l'empereur Jean: c'en était trop; l'hésitation n'était plus permise; Manuel le jugea ainsi et les fit tous arrêter en un seul jour. Cette relation est basée sur des faits historiques. Effectivement, à l'époque qui nous occupe, les Génois furent assaillis dans leur quartier et ce quartier, c'est l'instruction remise à l'ambassadeur génois Grimaldi (1174) qui nous l'apprend, était précisément celui qui leur avait été concédé peu de temps auparavant (par une bulle d'or du mois d'avril 1170) dans la région Coparia. Manuel rendit les Vénitiens responsables et confisqua tout l'argent qu'on trouva en leur possession.8 Cependant à Gènes ce n'étaient pas les Vénitiens qu'on accusait d'être les véritables auteurs de l'attentat:4 Du côté de l'empereur, l'accusation portée contre eux et la punition infligée pour ce fait n'était que le prélude des hostilités dont nous recherchons en ce moment la cause. Les témoins que nous avons consultés ne confirment nullement le récit de Cinnamus: entre tous les chroniqueurs contemporains, il est le seul qui parle d'une attaque des Vénitiens contre le quartier génois de Constantinople. 6 H nous paraît plus sûr de suivre les indications
1 Nicét. p. 222 et s. s Sauli, op. c, II, 185.
5 Cinnamus emploie le mot "Lombards" * Sauli , op. c. : "cum noii culpabileu
comme synonyme de Liguriens; cf. p. 10: essent et sceleris ejusdem rei". <x Atyoïynr i7rnn.tr, ovç jimpxàçàot% faip 6 Voir la démonstration dans Langer,
ôroMciÇoi o«r âr&vunot. 0p. cit. p. 171, note 3.
IL Byzance sons les Comnènes et les Anges. 217
de YHistoria ducum Veneticontm 1 et de chercher la cause de l'irritation de Manuel dans la déception qu'il avait éprouvée lorsqu'en faisant sonder par un intermédiaire quelconque les sentiments de la Seigneurie, il s'était heurté à un refus absolu de soutenir sa politique en Italie, et même à an dessein bien arrêté de la combattre, s'il s'obstinait à tenter un établissement définitif sur la rive gauche de l'Adriatique et surtout à prendre son point d'appui à Ancône. A cette cause nous pouvons ajouter, peut-être, que la vue des richesses immenses accumulées par les Vénitiens de Constantinople surrexcitait son avidité;' c'est que pour soutenir toutes les guerres où il était engagé, pour suffire aux moyens de corruption dont il usait si largement, pour fournir à ses prodigalités, il lui fallait beaucoup, beaucoup d'argent et malgré les charges dont il écrasait ses sujets, le trésor de l'état n'y suffisait pas.8 Le doge alors régnant, Michiel II eut l'intuition du danger qui menaçait ses compatriotes, et il interdit d'une manière générale les voyages en Romanie.4 En réponse à cette interdiction, Manuel envoya une ambassade chargée d'inviter les Vénitiens à revenir comme autrefois; les ambassadeurs leur garantissaient pour leurs biens une sécurité aussi complète que dans leur propre pays, et l'empereur, ajoutaient-ils , avait l'intention de leur accorder le privilège exclusif du commerce dans toute l'étendue de l'empire. Le doge se laissa prendre au piège; il autorisa ses compatriotes à retourner en Romanie, il le leur ordonna même; 20,000 partirent, munis de fortes sommes d'argent, mais aussi bien armés; ils étaient accompagnés par deux ambassadeurs, Sebastiano Ziani et Aurio Mastropietro. Manuel leur renouvela ses serments et multiplia les témoignages publics d'amitié pour étouffer les soupçons que les ambassadeurs eux-mêmes n'avaient pas su dissimuler. Cependant il avait concentré beaucoup de troupes dans la ville et mis en état de défense ses murailles et ses palais. Ses préparatifs achevés, il donna ordre d'arrêter tous les Véfiitiens et de mettre l'embargo sur leurs biens et sur leurs navires: c'était le 12 mars 1171.6 A Constantinople seulement 10,000 Vénitiens furent victimes de cet attentat; les prisons étant insuffisantes, il fallut en enfermer une partie dans des couvents. Le même ordre avait été donné dans tout l'empire et il lut exécuté partout
' "Cum non posset illos juxta desi- 3 Nicét. p. 266 et 88.; Tafel. Korn-
deriumsuum pactione aliqua secum habere, nenen urui Nonnannen, p. 14 et 88. tacite secum deliberaverat , ut vel vim * Dandolo, p. 291: d'après lui cette
eis inferendo pacatos sibi esse inveniret;u défense aurait été faite en 1168.
llist. duc. Vend. L c. 6 C'était la fête de S* Grégoire: dans
* "Jam conceperat malum in corde suo la Cranaca di Marco, Arch. stor. ital.,
contra Venetos videns eos divitiis abun- VIII, p. 260, on lit: "in feato S. Georffii;"
dare;" Hùt. duc. Vend. 1. c. c'est une erreur.
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