I. — Êqoque de Justinien et de ses successeurs
royaumes. La moitié des habitants du pays était vouée au commerce.1 Dans le Ferghâna aussi il y avait une population commerçante; mais avant tous les autres, c'étaient les habitants des villes de la Sogdiane qui conservaient leur vieille réputation d'adroits commerçants et d'habiles artisans, et si Samarkand concentrait en masse sur son marché les marchandises les plus précieuses des pays étrangers, elle le devait surtout à l'intelligence et à l'activité de ses habitants.2
C'était vers la Sogdiane surtout que confluaient les caravanes chargées de la soie de Chine: de là cette marchandise repartait pour la Perse. Mais, depuis que le pays était soumis aux Turcs, le passage n'offrait plus les mêmes facilités qu'autrefois. Les souverains Sassanides redoutaient pour leur puissance le voisinage de ce peuple conquérant Une armée d'invasion turque ne pouvait -elle pas pénétrer avec toute facilité sur le territoire perse à la suite des caravanes Sogdiennes? Ils interdirent en conséquence à leurs sujets d'acheter de la soie aux Sogdiens. Sur la demande de ces derniers, un vice-roi, nommé Titheupouli par les Chinois, Dizaboulos ou Silziboulos par les Grecs,8 gouverneur de la partie occidentale de l'empire turc, envoya une ambassade en Perse, pour mettre fin à cette .interruption du commerce. Démarche inutile; le roi de Perse ne voulait admettre aucune soie provenant de l'empire turc; les ambassadeurs lui en avaient apporté, il la paya, mais pour la brûler sous leurs yeux. Une deuxième ambassade fut encore plus mal reçue. Les Sogdiens se virent donc obligés de chercher un autre débouché pour l'écoulement de leurs soieries. Leur chef Maniach persuada au khan des Turcs de lier des relations amicales avec les Byzantins, dans le but de leur vendre directement la soie, dont cette nation faisait une plus grande consommation que toute autre: l'ambassade se mit en route pour Byzance par le Caucase. Maniach l'accompagna de sa personne, pour inaugurer la nouvelle voie commerciale. L'empereur Justin II fit bon accueil aux ambassadeurs et envoya de son côté le Zémarque, pour confirmer l'amitié des Turcs et des Byzantins. Cela se passait pendant les années 568 et 569. 4 II serait intéressant de connaître la route que les marchands de soie
1 Hiouenthsang, Mém. I, p. 12 et 8.
— Richthofen (China, I, 541 et sa.) a mis ce passage en lumière beaucoup mieux que ne l'avait fait Vivien de Saint-Martin qui, à Tépoque où il écrivait, ne pouvait
jours en Russie.
1 Ibid. p. 18 et 88.; A bel Rémusa t, Nouv. mél. I, p. 202, 228 et 8. ; Géographie
de Moïse de Chorène dans Saint - Martin, Mém. sur l'Arménie, H, p. 376.
8 Ne pas confondre avec Mouchan, grand khan des Turcs à cette époque; cf. Neumann, Die VoUcer des sudlichen
4 Excerpta ex Menandr. p. 295 et sa.; 380—386; ex Theopfum. p. 484 et ».
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Sogdiens suivirent à partir de ce moment, pour livrer directement leurs marchandises aux Byzantins, sans toucher le territoire persan. Comme la côte sud-ouest de la mer Caspienne était au pouvoir des Perses, ils faisaient sans doute le tour de cette mer par le nord, pour atteindre le territoire byzantin, soit à la sortie de la mer d'Azow, soit sur la côte au pied du Caucase. Les sources sont absolument muettes à cet égard. Dans le commencement, les nouvelles relations furent poussées avec activité des deux parts. Un ambassadeur après l'autre partait de Constant inople pour l'empire turc: au retour ils ramenaient des caravanes turques tout entières, de sorte qu'en peu de temps le nombre des Turcs fixés à Constantinople sous prétexte de commerce s'éleva à plusieurs centaines.1 Naturellement le plus grand nombre étaient des indigènes de la Sogdiane, sujets des Turcs et, par suite, qualifiés eux aussi de Turcs- Mais la bonne entente entre le khan des Turcs et l'empereur grec ne fut pas de longue durée. L'ambassadeur Valentin, envoyé par l'empereur Tibère en 579, fut accueilli par des reproches sur la politique perfide des Grecs, et, à ses instances pour obtenir la prolongation des relations amicales , les Turcs répondirent par l'investissement et la prise de la ville de Bosporus (Kertch).* Pendant la première moitié du VIIe siècle l'empire turc tomba en décadence; au temps de leur puissance les Khans turcs avaient plusieurs fois attaqué la Chine; ils devinrent ses vassaux. 3 Les tribus commerçantes des territoires de l'Oxus et de l'Iaxarte saluèrent avec joie ce changement : désormais les caravanes pouvaient de nouveau leur arriver de la Chine sans obstacle.4 Dès lors aussi, n'ayant plus à craindre les Turcs, les Sassanides cessèrent de s'opposer au passage des caravanes sur leur territoire; le courant commercial reprit donc son ancienne voie; les Grecs n'avaient joui que pendant peu d'années de leur émancipation à l'égard des Perses et n'avaient pas tiré de grands bénéfices de leurs relations directes avec les Turcs; par contre ils avaient acquis des notions plus exactes sur les peuples de l'extrême Orient, sur leur civilisation et leurs mœurs, sur leur industrie et leur commerce. 5
1 Exe. ex Menandr. p. 397 et as.
• Menandr. L c
• Klaproth, Tabi. hùt. p. 118-120; Richthofen, China I, 530.
4 Abel Rémusa t, Nouveaux mélanges asiat. I, p. 231.
5 Le chroniqueur Theophylactus Simocatta avait tout ce qu'il fallait pour donner des renseignements très détaillés sur la situation de l'Asie orientale, et particulièrement sur la production de la soie dans
ces régions (éd. Bonn. p. 283, 286—288). Le pays de Taugas qu'il décrit n'est pas autre chose que la Chine, et la ville de Chubdan (Khumdan) située dans ce pays est la ville actuelle de Hsi-ngan-fou , la Tshang-ngan de l'époque: depuis les recherches de Klaproth {Mémoires relatif* à CAsie, m, p. 261-264), de Yule ( Caihay and the un y thither T. I, p. XL IX LIT! et de Richthofen (China I, 551 et s.) cela ne peut plus faire un doute.
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Jusqu'ici nous n'avons considéré le peuple perse que comme intermédiaire entre l'Asie et Byzance. Il faut encore rechercher à quelles quantités pouvait s'élever la consommation des marchandises Jdu Levant dans l'intérieur de la Perse même. En effet, si les Perses tenaient à faire passer par leur pays la soie de Chine, c'était aussi pour assurer à l'industrie indigène les matières premières dont elle avait besoin. Hiouenthsang, qui longea, au commencement du VIP siècle, la frontière orientale de la Perse, signale l'habileté des artisans de ce pays dans le tissage des étoffes de soie ou de laine et des tapis, et l'estime où les produits de leur travail étaient tenus dans les royaumes voisins.1 Ils se recrutaient au moyen d'ouvriers étrangers venus de gré on de force en Perse des pays de l'Asie soumis à Byzance. En adoptant un maladroit système de monopole, ruineux pour les tisserands en soie de son empire, Justinien en réduisit un grand nombre à émigrer en Perse:2 d'autres y furent amenés de force par le roi Schahpour II., avec le butin qu'il rapportait de sa campagne victorieuse en Mésopotamie et en Syrie. Après plusieurs générations une tradition persistante faisait encore remonter à ces colonies grecques l'origine de la fabrication de la soie à Touster, Sous et autres villes de la Perse.3 Pour satisfaire le luxe de la cour Sassanide il fallait des quantités d'étoffes de prix. Quand l'armée grecque conduite par l'empereur Héraclius, victorieuse des Perses, s'empara, en 627, du château royal de Dastagcrd, elle y trouva beaucoup de soie brute, des tas de vêtements complets en soie, de tapis brodés et d'autres objets de ce genre. Il est permis de supposer qu'ils avaient été fabriqué par l'industrie indigène.
Le butin qui fut fait à cette occasion comprenait encore d'autres objets qui nous intéressent davantage. C'étaient de grandes quantités d'épices, évidemment d'origine indienne, de poivre et de gingembre, d'aloës et de bois d'aloès (Agallochon) ; elles furent livrées aux flammes avec le reste, parcequ'on ne pouvait pas songer à tout emporter.* Ajoutons qu'en 636 — 637 à la prise de Madaïn (Ctésiphon), capitale du royaume des Sassanides, les Arabes y trouvèrent de grands approvisionnements de musc, d'ambre et de bois de santal, et assez de
1 Mémoires H, 179. Vie de Hiouenthsang p. 208.
* Procop. Anee. p. 142.
3 Maçoudi, Prairies d'or II, 185 et s. Yaqout , Dictionnaire géographique de la Perse, éd. Barbier de Meynard, p. 217 et 8. L'influence de la Chine n'a pu s'exercer ici, tandis qu'elle a dû agir dans la Transoxiane, où l'industrie de la soie à Bokhara
remonte plus haut que la conquête du pays par les Arabes ; elle n'a, cependant, atteint sa plus grande prospérité qu'à l'époque de la domination des Samauides, (vers 900). Voy. Vambéry, Skixxen au»
Mittelasicn, p. 192 et s., 208 et, du même, Geschiehte Bochara's oder Transoxaniens h 78.
« Theophan. I, 494.; Cedrenus I. 732.
Première période. —
Des grandes invasions aux croisades.
camphre pour former le chargement complet d'un vaisseau: cette dernière matière est un produit exclusif des îles situées au-delà des Indes ; ils n'en avaient jamais vu, la prirent pour du sel et la mélangèrent à leur pain pour lui donner plus de goût.1 Tout cela nous prouve que le luxe de la cour des Sassanides était une des causes qui attiraient vers la Perse le courant du commerce du Levant.
Après que les Perses avaient levé leurs approvisionnements sur les marchandises en transit, il en restait encore des quantités énormes: elles passaient directement dans V empire byzantin. Sous le rapport de l'éclat et du luxe la cour de Constantinople ne restait pas en arrière de celle des Sassanides. Les empereurs se plaisaient à s'entourer, dans leurs pompeuses cérémonies, d'une foule de courtisans vêtus de soie et de pourpre; dans leurs fêtes officielles les invités s'asseyaient à des banquets servis dans des salles imprégnées du parfum du bois d'aloës et recevaient de fastueuses distributions de vêtements de soie.2 Rien que pour cet objet il fallait beaucoup d'épices, beaucoup de fines étoffes d'Orient. Mais il y avait encore une autre cause à la grande consommation que la nouvelle cour romaine faisait des produits de l'Orient, cause toute politique celle-là: c'est qu'elle tenait à faire montre, aux yeux des barbares du Nord, de ses relations commerciales avec les pays merveilleux de l'Inde et de la Chine ; moins on pouvait en imposer par le déploiement de grandes forces, plus on avait besoin de moyens de ce genre pour affirmer la supériorité de l'empire romain. Pour peu qu'un prince barbare eût des relations amicales avec Byzance, on faisait présent à lui ou à ses ambassadeurs d'étoffes de soie, de pierres précieuses, de poivre et d'autres produits de l'Orient.8 De grandes quantités de soieries allaient aussi en Occident; c'était l'empereur qui en faisait don, soit à des églises ou à leurs dignitaires pour en faire des ornements, soit à des princes pour relever l'éclat de leur cour.
Désireux d'avoir toujours à leur disposition assez d'étoffes pour satisfaire à leurs besoins et pour pouvoir en faire de fastueux cadeaux, f les empereurs de Byzance favorisaient de tous leurs efforts le commerce du Levant; dans les négociations avec les princes de Perse ou d'Ethiopie les intérêts du commerce n'étaient jamais oubliés; ils en étaient même,
• Ritter, Atien, VU, Sect. 1, p. 173; Weil, Qeschiehie der Chalifen, I, p.
75. Justi, article , sur l'édition de Tabari par Zotenberg, dans VAusland, 1875 n°.
* Constantin. Porphyrog., De cen'mo-
niù aulas byxantiiur, passim.; Theophancs continuatu* p. 467.
• Excerpta ex Prisei historia, p. 171, 185; ex Mcnandr. p. 203; Theophanea, I, p. 429; Theophylact. Simoc. p. 294; Theophanea eoniinuatus, p. 343.