I. — Époque de Justinien et de ses successeurs
souvent, le principal objet.1 Mais les empereurs allaient encore plus loin; ils prenaient un intérêt direct au commerce et à l'industrie) D'après leurs ordonnances, les échanges entre leurs sujets et les Perses devaient s'opérer dans certaines villes frontières: il y avait dans ces villes certains agents impériaux, nommés à l'époque de Justinien coml merciarii et avant lui comités commet ciorum; leurs fonctions ne se bor- ^ naient pas à celles de percepteurs des douanes; ils étaient en même temps commis aux achats de [soie brute.» Leurs achats étaient en \ grande partie destinés aux gynécées de Constantinople, placés sous la haute surveillance du trésorier impérial (cornes largitionum) : là, V des esclaves, spécialement attachés au service de la cour, travaillaient J la soie brute, la tissaient, la teignaient et fabriquaient toutes les étoffes dont la cour avait besoin: il était même interdit à tout autre de fabriquer certaines étoffes précieuses.8 Ces ateliers des gynécées im- V périaux faisaient une concurrence dangereuse à l'industrie privée; et pourtant, limitée dans ses produits, gênée dans leur écoulement, elle / vivait quand même. Les fonctionnaires des douanes ne livraient pas / à la cour toute la soie brute qu'ils avaient achetée: ils avaient [ ordre d'en céder une partie, à prix coûtant, à des particuliers, qui \ en faisaient le commerce ou la travaillaient. E est très probable \ que cette mesure permettait aux marchands de soie et aux fabricants d'acheter à beaucoup meilleur marché qu'ils ne l'eussent fait en traitant directement avec les Perses, car la concurrence eût nécessairement fait hausser les prix.* D'ailleurs, par l'effet de l'attitude hostile des Perses et des nombreuses interruptions que les guerres apportaient dans les relations, la soie devait nécessairement rester un article d'un prix élevé. f
En dehors des gynécées de Constantinople, les principaux centresV d'industrie de la soie chez les Grecs se trouvaient en Syrie et parti- A culièrement à Tyr et à Béryte.5 La Syrie était, au reste, une desh provinces les plus florissantes de l'empire; parlant d'Antioche, capitale de | ce pays, Procope 6 dit que c'est la première des villes romaines d'Orient j par sa richesse, son étendue, sa population, sa beauté et ses monuments; s. Antonin Martyr s'étonne du luxe qui règne à Antioche, comme de la
1 Rapprochez des exemples déjà donnés les Excerpta e Menandri hist. p. 361 ; Theophanes I, p. 377.
* Zacbariae Eine Verordnung Justinians, 1. c. p. 8 et ss.
\S Pariset, Histoire de la soie, I, p. 161 et s., donne l'ensemble des ordonnances Hur les gynécées.
4 Zachariœ, 1. c. p. 9 et sa.
6 Procop. Aneed. cap. 25 (éd. Dindorf; III, p. 140). Antoninus Martyr trouve à Tyr, vers 670, „gynfficea.publica et ok> „8ericum et diversa gênera telarum". (De loris sanctis, éd. Tobler, cap. 2, p. 5 et Tobler et Molinier, Itinera hierosolymitana, I, p. 92).
« De beUo persico H, 8.
20 Première période. — Des grandes invasions ati.r croisades.
splendeur d'Apamée, de Béryte et de Gaza.1 Il est vrai que cet éclat se ternit tant soit peu lorsque l'empereur Justinien eut l'idée de fixer un prix maximum pour les étoffes de soie: il en résulta que ni les marchands ni les fabricants ne purent plus subsister; les manufactures, frappées de droits très élevées et gênées par un absurde monopole, furent ruinées et un grand nombre d'ouvriers réduits â émigrer.2 Mais cette situation ne fut que passagère. L'élevage du ver à soie fut introduit peu de temps après; l'industrie, n'étant plus obligée d'acheter sa matière première à l'étranger à des prix élevés, pouvant la produire elle-même dans le pays à peu de frais, eut encore de beaux jours. On peut se figurer que les fabricants syriens n'avaient pas négligé de couvrir le pays de plantations de mûriers, et Richter a parfaitement raison de faire remonter au dernier siècle de la domination byzantine en Syrie, l'origine de la culture de cet arbre aux environs de Beyrouth.8
Les Syriens ne se bornaient pas à la fabrication de la soie; c'étaient aussi des commerçants entreprenants; avec la soie ils exportaient au loin d'autres produits du Levant4 S. Jérôme en parle déjà comme de marchands avides, courant le monde entier avec leurs marchandises, bravant la misère, la mort, les invasions des barbares, pour aller chercher fortune jusque dans l'empire d'Occident. 6 Quand la domination des Germains se fut consolidée sur le territoire de l'empire, les marchands syriens n'en firent que de plus fréquentes tournées dans les pays romans: beaucoup même s'y fixèrent C'est ainsi que nous trouvons, à l'époque des Mérovingiens, des Syriens établis non pas seulement dans les villes commerçantes du midi de la France, comme Narbonne et Bordeaux, mais au centre même, à Orléans
1 Ed. Tobler et Molinier p. 92, 109,
» Procop. Aneed. 1. c. p. 140—142.
s Erdk. XVH, !. p. 496.
4 Procop. Aneed. p. 140.
* Hier nu. Ep. ad Demetriadem , éd.
Maurin., IV, 2, p. 788. Id., In Exech. 27, 16. ib. III, p. 885. Sur une fausse indication de Bonamy, Lobell, dans son Gregor von Tours, p. 197, not, cite un passage de Salvien (De gubern, Dei lib. 4, éd. Baluze, Par. 1669, p. 87) comme preuve qu'à l'époque des invasions des barbares un grand nombre de marchands Syriens avaient fixé leur résidence dans les provinces occidentales de l'empire Romain. Voici ce passage : „ Turbae negotiatorum etsiricorum «omnium, qu» majorem ferme civitatum uni-
„versarum partem occupa verunt ;" Salvien parle de ces gens pour signaler leurs voleries; par le mot strict il entend désigner ceux qui font le commerce de la serica (soieries), et que d'autres auteurs nomment serirarii (voy. Facciolati, lex lai. s. v. siricus), et non des syriens; nous pouvons, il est vrai, sous cette appellation de sirici voir des Syriens, mais c'est seulement parceque nous savons par d'autres sources que c'étaient précisément les Syriens qui apportaient la soie en Occident. Le dernier éditeur de Salvien, Halm, adopte dans ce passage l'orthographe Syricorum (Mon.
Germ. hist., autor. antiq. I, 1, p. 49); c'est pure supposition de sa part: l'orthographe des manuscrits est siricorttm et devait lui indiquer le sens véritable.
/. — Époque de Justinien et de ses successeurs. 21
et à Tours; et ils s'étaient si bien mêlés au reste de la population que c'était à peine si on les considérait encore comme des étrangers; à Orléans ils prenaient part aux fêtes religieuses; à Paris un des leurs fut même élevé sur le trône épiscopal.1 Au temps de Grégoire de Tours le vin de Gaza n'était pas une rareté dans le pays des Francs; on y portait des bourses en cuir de Phénicie;* c'étaient évidemment des marchands syriens qui importaient ces objets: et quand, avec le progrès du luxe à la cour des Mérovingiens, hommes et femmes prirent l'habitude de se vêtir de fins vêtements de soie,8 quand s'établit dans les églises l'usage de couvrir de soie les autels, d'en envelopper les reliques, d'en faire les ornements des prêtres, qui donc faisait venir ces étoffes en France, sinon les marchands syriens?
Suivant toute apparence la province de Syrie primait toutes les autres par son activité industrielle et commerciale. Cependant l'Egypte offrait aussi un vaste marché aux arrivages d'Orient et une partie de ces marchandises s'écoulait vers l'Occident par la mer Méditerranée; d'ailleurs l'Egypte produisait elle-même un certain nombre d'articles d'exportation; au temps de Grégoire de Tours, le papyrus arrivait certainement par mer à Marseille;4 mais rien n'inïfique d'une manière positive que les Grecs d'Egypte aient transporté eux-mêmes leurs marchandises en France ou en Italie, ni qu'ils aient fondé des établissements commerciaux dans les ports de ces deux pays. D'un autre côté il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on ne trouve, ni dans Grégoire de Tours, ni dans les diplômes de l'époque mérovingienne, des noms de marchands grecs de Constantinople ou d'autres provinces européennes de l'empire d'Orient cités en cette qualité;5 cela n'a rien de commun avec les envois assez fréquents d'ambassadeurs, qui se faisaient entre la cour d'Orient et les rois mérovingiens. Nous pouvons donc admettre,
1 Acla concil. Narbon. a. 589, can.
4, dans Maiisi, Coll.ronc. IX, 1015; Grég. de Tours, Hist. Franc. VII, 31. VHI, 1. X, 26. Id. De glor. mari. cap. 95; Vita Colttmbani, dans Mabillon, Arta SS. ord. Bened. saec. II, p. 19; voyez encore Bonamy, sur un passage de Grégoire de Tours, (Hist. de l'Acad. des Insrr.J , XXI, Paris 1754, p. 96 et ss. ; Deguignes, Mém. sur l'état du commerce des Français dans le Ijevant avant les croisatles, (Mém. de l'Acad. des biser.) XXXVH, p. 472 et t.
1 Greg. de Tours, Hist. Franc. VII, 29, De gloria confess. cap. 65; De gloria martyr, cap. 112.
fl V. Audoeni Vita S. Eligii passim; Vita S. ClodoaMi, dans Mabillon, Acta SS. ord. Bened. saec. I, p. 136.
* Grég. de Tours, Hist. Franc. V, 5.
* Dans un passage des actes du concile de Narbonne de l'an 589 (Mansi, loc. cit.), à propos de la question du repos dominical les Grecs sont mentionnés comme formant une fraction de la population, distincte des Gotha et des Romains, des Juifs et des Syriens ; reste à savoir si ces grecs appartenaient à la classe des marchands.
22 Première }>ériode. — Des grandes invasiotis aux croisades.
en tout cas, que les Grecs (dans le sens strict du mot) n'ont jamais pris une part aussi active que les Syriens aux relations commerciales entre l'Orient et l'Occident. S'ils ont joué quelque part un rôle important sous ce rapport, ce ne peut être qu'en Italie,1 parceque ce pays n'était séparé des provinces de l'empire d'Orient que par l'Adriatique et se trouvait en partie dans leur dépendance politique. En Espagne, comme la domination de Byzance s'est exercée pendant longtemps (jusqu'à 625) sur les côtes de l'Est et du Sud-Est, on peut supposer que c'étaient les Grecs qui y portaient une partie des produits de l'Orient, assez répandus dans ces régions.* En effet, le diacre Paul de Mérida rapporte que des marchands grecs arrivant d'Orient vinrent (probablement en remontant par eau le cours de la Guadiana) jusque dans sa ville natale, située assez loin dans l'intérieur des terres (dans la Nouvelle Castille) offrir leurs marchandises à l'évêque de l'endroit3 Le code des Goths d'occident4 contient des prescriptions relatives à certains transmarini negotiatores; cette dénomination s'appliquait sans doute d'abord aux marchands du Nord de l'Afrique, mais il pourrait bien se faire qu'elle embrassât aussi les Grecs; au reste de la nature des marchandises désignées on ne saurait conclure leur origine.5
Dans les pays purement Germains ou germano-romains la population montrait en général peu de dispositions pour le commerce et surtout pour le commerce maritime, qui exige plus d'énergie, de temps et de capitaux que le commerce intérieur. Les Germains en particulier avaient des mœurs simples et grossières et n'éprouvaient aucun besoin de faire venir d'Orient des épices, des parfums ou de fines étoffes. Leur ambition prédominante était la possession de la terre, parceque cette possession seule leur assurait une part aux droits les plus importants et les plus essentiels dans l'état et dans la société, et que l'agriculture et l'élevage du bétail leur procuraient tout ce dont ils avaient besoin pour v vivre. A ces époques troublées la défense de la propriété contre les attaques à main année, l'obligation du service militaire, étroitement liée à la possession du sol, absorbaient la force et le temps de chacun. Enfin ils n'avaient jamais beaucoup d'argent comptant, une des premières nécessités des grandes entreprises commerciales. H en était autrement des Romains subjugués par les Germains. Ils avaient, eux, le goût des articles de luxe que le commerce du Levant importait en Occident;
1 Là aussi, cependant, on trouve ça et Entent. , dans Florez Espana sagr. XIII,
là des Syriens ; Procope, (De beUo goth. 1, 8,) 848.
en cite un, du nom d'AnUochus, qui était 4 Lex Visigoih. lib. XI, tit 3, 1. 2.
fixé à Naples. 5 Voyez en général, Dahn, Uebcr
* Romey, Hist. d'Espagne, II, 357. Handel und Handeltrerht der Westgothen,
'Paul, diac. Emerit. , De cita patr. (Zeitschrift f. Hatulehrech/XVl, 383 et as).
/. — ÊjMfjue de Justinien et de ses successeurs.
c'était, chez eux, une habitude invétérée. Mais, épuisés d'abord par les percepteurs des impôts romains, puis ayant vu leurs fortunes encore réduites par la conquête, la plupart ne possédaient ni les moyens d'acheter ces objets, ni des fonds suffisants pour oser de vastes entreprises commerciales. Dans ces conditions il est très-probable qu'à l'affluence des marchands syriens en Occident ne devait correspondre qu'un très -faible courant d'Occident en Orient. Des quantités de pèlerins allaient bien en Orient visiter les Lieux-Saints, pour y chercher soit leur édification, soit leur guérison, soit des reliques précieuses,1 mais, parmi ces voyageurs, on ne nomme que rarement des marchands. 1 L'exemple qu'on cite d'habitude pour prouver que les Francs allaient faire le commerce en Syrie à l'époque des Mérovingiens s'appliquerait avec beaucoup plus de raison aux voyages des marchands syriens en France. En effet, on lit dans la vie de s1* Geneviève 8 que le fameux s. Siméon Stylite, qui vivait à Antioche au haut d'une colonne, professait une grande vénération pour cette sainte franque et chargeait les marchands qui allaient en Gaule ou y retournaient (negotiatores Mue euntes ac redeuntes), c'està-dire, sans doute, ceux de ses compatriotes qui allaient en France ou y retournaient, de la saluer ou de prendre de ses nouvelles. Il est difficile de désigner en Occident, à cette époque, des ports de mer ayant conservé une activité commerciale propre. Il y a cependant de grandes probabilités pour que Marseille ait fait exception. 4 La conquête franque] ne lui Ht pas perdre beaucoup de son antique importance; or, comme c'est à un chroniqueur grec que nous sommes redevables de ce renseignement,5 il nous est permis d'aller plus loin et de conclure que Marseille entretenait des relations avec l'empire de Byzance. C'était en effet le point où% s'embarquaient au départ et débarquaient au retour les Francs qui se rendaient à Constantinople (en qualité d ambassadeurs ou à tout autre titre).6 D'autre part il paraîtrait que les Marseillais envoyaient des vaisseaux chercher le papyrus en Egypte.7 Au temps de Grégoire de Tours un ermite des environs de Nice vivait, les jours de jeune, à l'imitation des solitaires d'Egypte, des racines de certaines plantes de ce pays que lui fournissaient des marchands ; or, ces marchands ne pouvaient guère être des étrangers, mais des compatriotes, des gens du pays, probablement
1 Noua trouvons ce fait témoigné, pour la France par Grég. de Tours, Hist. Franc., I, 10: id. De gloria martyrum, cap. 1. 5, 6, 19, 21; pour l'Italie par Antoninus 3Iartyr; pour l'Angleterre par Fidelis, dans Dieu il, De memura orbis, etc.
* On en trouve un exemple dans Grég.
de Tours, De gloria martyrum, cap. 78.
8 Aeta SS. Jan. I, pag. 140.
* Au temps du roi mérovingien Dagobert, on voyait à la foire de Saint- Denis des Provençaux, à côté de Lombards et d'Espagnols. Pardessus Dipl. II, p. 5.
* Agathias, I, 2. éd. Bonn. p. 17.
8 Grég. de Tours. VI, 2. VI, 24. VII, 36. 1 Ibid. V, 5.
24 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
des Marseillais. Parmi les Italiens, les populations maritimes1 des îles qui couvrent les lagunes au nord de l'Adriatique étaient déjà connues pour leur hardiesse à entreprendre de lointains voyages8; malheureusement il ne nous est plus possible de connaître le but de ces expéditions. La chronique d'Altino, écrite au IXe siècle,8 place, il est vrai, dans la bouche du byzantin Longin, un discours d'où il ressort que les navires de commerce vénitiens devaient parcourir tout l'empire grec et remonter même jusqu'à Antioche; mais ce discours n'est évidemment qu'une élucubration de l'auteur et ne prouve rien.
Les Byzantins conservaient donc dans la Méditerranée une suprématie que les Occidentaux ne songeaient pas à leur disputer. Ils étaient encore maîtres des côtes auxquelles venaient aboutir les routes commerciales de l'Asie; ils possédaient l'Egypte, où la mer Rouge amenait les marchandises du Levant, la Syrie, où venaient se décharger les caravanes parties du golfe Arabique, du golfe Persique ou du centre de l'Asie, enfin, sur la mer Noire, les points secondaires qu'intéressait le commerce du Levant Mais, au VII0 siècle, les Arabes leur arrachèrent leurs provinces d'Orient les plus importantes pour le commerce. L'apparition de ce peuple sur le théâtre du monde fut du reste un de ces événements qui réagissent profondément dans toutes les directions; il apporta dans la vie commerciale en Orient de tels bouleversements, qu'il faut l'examiner de près avant de poursuivre l'étude des relations commerciales chez les Grecs et les Occidentaux.
De l'apparition de Mahomet au commencement des croisades.
L Les Arabes et les routes commerciales sur leur
territoire.
On sait qu'en même temps qu'il prêchait aux Arabes une nouvelle croyance, Mahomet leur insufflait contre les fidèles des autres religions une haine fanatique; sous cette influence ils firent irruption hors de de leur pays, jusqu'alors peu connu, et conquirent au pas de course d'une part la Syrie, la Mésopotamie et la Perse, d'autre part l'Egypte
1 Grég. de Tours VI, 6. 3 Âreh. stor. it. VIII, p. 210; Mon.
• Cassiod., lib. 12, ep. 24, écrit aux Oerm. hist. SS. XIV, p. 48. tribuni maritimorum : „qui «»pe spatia transmittitis infinita.
//. — De VajiparUion de Mahomet mur croisades. 25
(635—644). Les esprits superficiels ne virent d'abord en eux que des destructeurs de toute civilisation, de toute industrie, de tout commerce. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir des ménagements qu'ils avaient, en pleine guerre, pour les champs cultivés, pour les populations pacifiques fixées au sol, de la prudence avec laquelle ils organisaient leur pouvoir dans les pays conquis, et il fallut avouer que cette nouvelle venue parmi les grandes nations avait déjà atteint un degré de civilisation assez élevé et était capable de nouveaux progrès. Or, si les Arabes avaient déjà reçu une certaine culture avant l'époque de Mahomet, le commerce n'en avait pas été le moindre élément Nous avons déjà eu l'occasion d'étudier le rôle commercial d'une de leurs tribus septentrionales, celle de Hira; nous trouvons aussi, avant Mahomet, chez les Arabes du Bahreïn, des traces de trafic avec les Indes; 1 au sud, le marché d'Aden n'avait jamais entièrement perdu son importance;» dans l'intérieur, de l'Euphrate à l'Yémen, les tribus arabes étaient reliées par \ des caravanes; La Mecque, déjà l'un des centres religieux du monde Arabe avant Mahomet, habitée par des marchands riches et entreprenants, expédiait régulièrement des caravanes et en recevait en retour. 8 Mahomet, qui lui-même, on le sait, avait entrepris plusieurs fois des voyages d'affaires, ne mit pas d'entraves à ces dispositions; il ne voyait même pas d'inconvénient à ce que les croyants s'arrangeassent de manière à combiner leurs affaires de commerce avec les pèlerinages à la Mecque prescrits par la religion.4 Les caravanes de la Mecque devinrent ainsi de puissants instruments pour la multiplication des \ échanges, et plus l'Islamisme se répandit, plus s'élargit le cercle des pays dont les habitants allaient visiter les sanctuaires et porter aux foires de la Mecque leurs produits naturels ou fabriqués. Tout ce que les califes ou leurs vizirs faisaient pour faciliter les pèlerinages, pour la construction des routes, des fontaines échelonnées sur le chemin, pour la sécurité et le bien-être des voyageurs, tout cela profitait au commerce. Avec le temps, les lieux de pèlerinage se multiplièrent au sein de l'Islamisme; au désir d'accomplir ses dévotions se joignait chez l'Arabe une curiosité innée, un esprit aventureux, qui le poussait à aller visiter des villes et des pays inconnus; et les simples voyageurs, comme les pèlerins, trouvaient dans les villes des hôtelleries entretenues aux frais des deniers publics; sur la route, pour se procurer les vivres
1 Voyez dans Rit ter . Erdk. XII, p. ' Causain de Perceval, Hist. du Ara-
90, le passage extrait d'un poème an- bes, 1, 266, 270, 319, 842 et ss., m, 36;
teneur à l'Islam. Wûstenfeld, Chrottiken der Stadt MeJcka,
7 Pbilostorge , auteur d'une Histoire IV, 35, 39. de l'Eglise, confirme ce fait pour le IVe * Coran, trad. p. Kaaimirsky, chap. 2.
siècle, ibid. 65. v. 194 et note.
26 Première période. — Des grandis invasions aux croisades.
dont ils avaient besoin, ils vendaient les marchandises qu'ils avaient eu le soin d'emporter.
Malgré tout il n'est pas niable que, dans les commencements de l'Islamisme, la prospérité commerciale n'ait été entravée par diverses circonstances. Tant que la guerre sainte contre les infidèles réclama toutes les forces, les transports des marchandises et, à plus forte raison, le commerce avec l'étranger s'arrêtèrent d'eux-mêmes; pour les vrais croyants, enflammés contre les fidèles des autres religions d'une haine fanatique, il ne pouvait être question d'entretenir avec eux des relations pacifiques. Mais, quand les califes eurent planté leurs étendards dans les trois partie du monde, le calme se fit peu à peu; comme beaucoup d'infidèles vivaient paisiblement sous le sceptre des princes arabes, la haine dont ils étaient l'objet s'apaisa; les vrais croyants cessèrent de craindre dans le contact des infidèles un écueil pour leur foi; les idées et les moeurs étrangères exercèrent même sur les mahométans une influence de plus en plus marquée. A toutes ces causes se joignait enfin intimement la suppression d'un obstacle qui avait rendu des plus difficiles les commencements de la vie commerciale des Arabes. Mahomet, on le sait, avait prescrit rigoureusement à ses fidèles la plus grande simplicité dans le vêtement et la nourriture;1 mais quand la possession de provinces florissantes les eut faits riches, quand surtout ils se trouvèrent unis sous un seul sceptre aux Perses, accoutumés à l'abondance de toutes choses, le goût du luxe et du bien-être se développa chez eux, et avec lui le besoin des produits exotiques.
Toutes ces conditions, faites pour favoriser l'essor du commerce, se trouvaient réunies à l'époque où les premiers Abbassides occupèrent le trône des califes. Eux-mêmes lui donnèrent une vigoureuse impulsion, soit indirectement, par le luxe qu'ils déployèrent à leur cour, soit directement, en construisant des routes, et surtout en fondant, au centre de leur empire, une ville prédestinée, par le choix exceptionellement favorable de son emplacement, à devenir un marché de premier ordre. Assurément, Damas, l'antique résidence des califes, était bien placée pour le commerce; c'était une des principales étapes des caravanes qui se dirigeaient de l'Asie -Mineure ou des pays de l'Euphrate vers l'Arabie et l'Egypte, ou réciproquement: mais les deux artères principales du commerce universel à l'intérieur de l'empire des califes étaient toujours les deux grands fleuves, l'Euphrate et le Tigre; fait bien remarquable! Un géographe arabe du X° siècle donne au golfe Persique, dans le quel se jettent ces deux fleuves , le nom de mer de Chine ; *
1 Cf. Pariset, Hist. de la soie II, lungcn der deutschen morgenlandischen p. 160 et m. Gesellschaft, T. III, chap. 3, p. 66.
* Mokaddaai, dans Sprenger, Abhand-
De V apparition de Mahomet aux croisades.
c'est que c'était là le point de départ de la navigation pour l'extrême Orient Aussitôt après leurs premières victoires sur les Perses (636—636), pour empêcher leurs ennemis de naviguer le long des côtes du golfe Persique et d'envoyer des vaisseaux vers le pays d'Oman et vers les Indes, les Arabes avaient bâti sur le bord de l'Euphrate la ville de Basra,1 qui était devenue, par la suite, le point de départ de leurs propres vaisseaux pour l'Orient, Les Abbassides construisirent leur ville, Bagdad, sur les deux rives du Tigre; un canal navigable partant de l'Euphrate, traversant la Mésopotamie d'outre en outre et aboutissant à Bagdad, relia la nouvelle capitale à l'Asie-Mineure, à la Syrie, à l'Arabie et à l'Égypte, tandis que les caravanes de l'Asie centrale venaient y affluer à travers la Boukharie et la Perse.
Occupons -nous d'abord des communications maritimes par le golfe Persique. Notons de suite un fait qui a bien sa valeur; on connait les fameux voyages de Sindbad le marin; ils ont été encadrés jusque dans les contes des Mille -et -une -nuits;* eh bien! le point de départ des expéditions de cet aventureux marin est toujours Bagdad, et on les rapporte au règne du calife abbasside Haroun-al-Raschid (785 — 809). La prospérité croissante de Bagdad et le luxe déployé par ses souverains imprima nécessairement au commerce maritime un essor inconnu jusque là; pour remplir leurs magasins des épices et des parfums de l'Inde, des soieries de la Chine, les grands marchands de Bagdad durent encourager ces expéditions lointaines, dont on sait quelque chose autrement encore que par les contes. Au reste, les accessoires fantastiques mis à part, on retrouve clairement jusque dans ces contes le fond des choses véritables que les marins arabes devaient raconter au retour; que les pays désignés comme but de ces voyages y soient nommés expressément, ou qu'ils soient seulement indiqués par le signalement de leurs habitants ou de leurs produits, on les reconnaît: car il suffit de se reporter aux relations absolument dignes de foi des marins arabes qui les ont effectivement visités. Le point extrême vers l'Est atteint par Sindbad est désigné sous le nom de Ealah, dans la presqu'île de Malacca (v. plus loin); il n'y a aucune raison pour voir là un anachronisme, car, dès cette époque, les marchands arabes poussaient tout au moins aussi loin; il est même très
1 Mod/mel-al-Teuarikh, cité par Saint- Martin, Recherches sur l'histoire et la géographie de la Mèsène et de la Char a cène, Paris, 1838, p. 54 et s. ; cet écrivain fait autorité pour les questions relatives à la navigation et au commerce maritime chez les Perses.
' Langlès les considère comme for-
mant à eux seuls un cycle complet et les a publiés en texte arabe avec traduction française, sous ce titre: Les voyages de Sindbad le marin, Paris 1814; Walkenaer a donné un commentaire de tout ce qui y a trait à la géographie dans les Nouvelles annales des voyages, 1832, 1.
28 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
probable qu'an VIIIe siècle ils allaient déjà jusqu'en Chine, et qu'ils fournissaient leur contingent dans le nombre des étrangers auxquels furent ouverts, en l'an 700, le port et le marché de Canton.1 Certains désordres qui eurent lieu dans cette ville en 758 paraissent y confirmer leur présence. D'après un passage des Annales de la dynastie des Tang, * des sujets des califes firent, à cette occasion, cause commune avec des mercenaires perses que l'empereur de Chine avait engagés pour combattre des rebelles;8 ils pillèrent des habitants, incendièrent des maisons et, cela fait, s'enfuirent par mer:4 ces termes, sujets des califes, pourraient bien désigner des marchands arabes ou des équipages de vaisseaux arabes. Il ne paraît pas que cet événement ait interrompu les relations de Canton avec les étrangers: en tout cas, elles ne l'auraient pas été pour longtemps. Elles durèrent jusqu'à l'année 795; mais alors les étrangers, chassés sans doute par de trop fortes exigences des douanes, se décidèrent à abandonner cette place et à transporter leurs comptoirs en Cochinchine. 6
Ainsi, tandis qu'au VIe siècle l'île de Ceylan avait été considérée, comme l'extrême limite que pouvaient atteindre les vaisseaux perses et éthiopiens, les Arabes du temps des Abbassides la dépassaient hardiment et de beaucoup; mais, en même temps, les Chinois, gouvernés par les habiles empereurs de la dynastie des Tang (620 — 907) déployaient une grande activité sur mer. Les annales de cette dynastie parlent d'expéditions maritimes poussées le long des côtes du Malabar (nommé par les Chinois Molai) jusqu'à l'embouchure de l'Indus, qu'ils connaissaient sous les deux noms de Siteou (Sindou) et de Milan (arab. Mehran), et de là, dans le golfe Persique jusqu'à Sirâf, parfois même jusqu'à l'embouchure de l'Euphrate.6 L'époque la plus brillante de ce commerce maritime fut le premier siècle de la dynastie des Tang (620 — 720); par la suite, quand les Arabes exécutèrent des voyages de plus en plus fréquente jusqu'en Chine, les Chinois se firent de plus en plus rares dans le golfe Persique. Leur mouillage était d'ordinaire7 le port de
1 Richthofen, China, I, 669.
1 Gaubil en donne des extraits dans ses Mémoires concernant les Chinois par les missionaires de Pékin, XVI, p. 84.
' Ibid. p. 67 en haut, 71, 73.
4 Voyez, pour l'explication de ce passage, Reinaud, Relations des voyages faits par les Arabes et les Persans, proleg. p. cix; Bretachneider, On the knowledge possessed by the aneient Chinese of the Ârabs and the Arabian colonies (London, 1871) p. 10 et s.; Bichthofen, China I, 670.
6 Richthofen Op. cit.
6 Extraits des Annales de la dynasie des Tang, communication faite par Mr.
Deguignes, dans les Mcm. de l'Acad. des înscr. XXXII, p. 367; Klaproth, lettres sur l'invention de la bottssole p. 96 ; Yule, Cathay, I, p. lxxviy et s.
7 Ce n'était que par exception qu'ils s'engageaient dans la partie intérieure du golfe; ils y trouvaient trop peu de fond, puis les eaux, très agitées, les jetaient souvent à la côte, et enfin elle était in-