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I. Fondation des colonies commerciales

le même jour.1 A Almyro un certain nombre réussirent à se sauver,* mais en somme fort peu eurent cette chance; seulement, comme il n'était matériellement pas possible de les loger tous, l'empereur se vit obligé au bout de quelques jours, d'en relâcher quelques uns sous caution. Plusieurs de ces derniers, le plupart célibataires, s'embarquèrent sur un grand vaisseau de la marine impériale mis à leur disposition par son capitaine, un Vénitien d'origine, et mirent à la voile par un bon vent; on leur donna la chasse, mais ils échappèrent sans accident aux projectiles et au feu grégeois.8

Il y avait chez Manuel un mélange extraordinaire de courage militaire incontestable avec la déloyauté et la perfidie qui, pour les nouveaux Romains dégénérés, suppléaient à la bravoure disparue: les Vénitiens l'apprenaient trop tard à leurs dépens. A Venise, la première impression fut celle de la terreur; la première idée fut d'envoyer des ambassadeurs demander à l'empereur l'explication de son étrange conduite; mais, à l'arrivée des fugitifs d'Almyro, quand on connut sa perfidie et les misères de ses victimes, le désir de la vengeance l'emporta sur tout autre sentiment: l'ambassade fut oubliée, le peuple entier voulait la guerre. En quelques jours on eut équipé 100 galères neuves et 20 transports. Ordre fut expédié à tous les absents de rentrer à Venise avant la fin d'août pour prendre part à la campagne; les habitants de l'Istrie et de la Dalmatie devaient rejoindre l'expédition à moitié route. La flotte mit à la voile à la fin de septembre: elle était commandée par le doge en personne. Elle ravagea en passant les côtes et les îles de la Grèce, mais tout d'un coup, à peine arrivée à Xègrepont, elle s'arrêta: le doge avait eu la faiblesse d'écouter encore une fois les Grecs et de reprendre la voie des négociations. L'armée prit ses quartiers d'hiver à Chio;

1 Pour cette partie de l'histoire, les sources à consulter sont: du côté des Vénitiens, les Annal. Venet. brèves, Mon. Oerm. SS. XIV, 72, VHist. due. Venet.

1. c. p. 78 et s.; Mart. da Oanale, p. 312; la Cronaea di Marco, 1. c; Dandolo, p. 293: du côté des grecs, Oinnam. p. 282; Nicét. p. 223.

1 But. due. Venet. p. 79.

3 Ciunam. p. 283; Nicét. p. 223. La Cronaea di Marco dit: umulti ex Venetis aufugerunt de Constautinopoli cum navi una maiorando". D'un autre côté, nous lisons dans une charte de Tannée 1175 (dans Taf. et Thom. I, 168), que le trésor de S1 Marc donna 1500 besants: "ad

Bubvencionem hominum Veneciarum, qui de captivitate Constantinopolitani imperatoris cum nave Romani Mairani apud Acres confugerant. "Le Maiorando de Marco n'est probablement qu'une mauvaise lecture pour Mairani. — I>ans Cinnamus, comme dans Léo Diac. p. 144, 156, Mich. Attal. p. 46 et autres, ce que nous nommons feu grégeois est appelé feu médique, probablement parceque les Grecs avaient emprunté aux Perses l'emploi du naphtc comme projectile de guerre; voy. Quatremère, Raschideddin, I, 132. Suivant Procop., De bello goth., éd. Diudorf, IT, 512, les llellénes appelaient Mvhtuç </.?«or U matière nommée Naphte par les Mèdes.

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là, une maladie contagieuse décima ses rangs; comme on en ignorait la cause, le brait courut que l'empereur avait fait empoisonner les fontaines et le vin. Plusieurs fois on fit déplacer le camp, mais en dépit de tous les soins, le nombre des victimes allait croissant et l'armée, affaiblie, cernée par une flotte ennemie, n'était plus en état de résister. Enfin, après Pâques de l'année 1172}/ on se résolut à regagner Venise.1 On avait fait beaucoup de descentes, exercé beaucoup de ravages le long des côtes2, mais en somme, cette campagne, commencée avec une ardeur qui semblait / devoir tout dévorer, se terminait sans une action décisive, sans que l'empereur eût été obligé de donner satisfaction aux Vénitiens et de leur rendre la jouissance de leurs quartiers et de leurs autres biens. Les ambassadeurs que le doge avait envoyés par deux fois à Constantinople n'obtenaient rien; l'empereur avait d'abord fait traîner les choses en longueur ; mais, depuis que la peste éclaircissait les rangs de ses ennemis, il ne se montrait nullement disposé à signer un traité comme celui qu'on réclamait et même, passant à la menace, il ne parlait de rien moins que d'écraser les Vénitiens.

D'après le chroniqueur Marco,3 à peine rentré à Venise, le doge sous les ordres duquel s'était exécutée cette malheureuse campagne, aurait commencé de nouveaux armements, mais Manuel les aurait rendus inutiles en relâchant tous les Vénitiens prisonniers. Quoiqu' écrivant plus de cent ans après les événements, Marco était généralement bien renseigné, mais ici il commet une erreur. D'abord le doge en question fut assassiné dès son retour (mai 1172), sans avoir eu le temps de songer à entreprendre une deuxième campagne et, en second lieu, Manuel ne mit pas tant d'empressement à relâcher ses prisonniers. Loin de là, plusieurs années se passèrent en vains pourparlers,4 et le commerce de Venise avec Byzance resta longtemps encore interrompu.5 Il faut avouer que la politique suivie pendant ce temps par les Vénitiens n'était pas faite pour les rapprocher de l'empereur. Non contents de .pousser les Serbes à lui faire la guerre,6 ils fournirent des renforts à Christian, archevêque de Mayence et chancelier de Frédéric Ier

1 Les principales sources pour l'histoire de cette campagne sont : du côté Vénitien, Vlltst. duc. Vend. p. 79 et s.; la Cronica di Marco, p. 260 et s. Dandolo, p. 293 — 296; du côté grec, Cinnam. p. 283— 286; Nicétas, p. 224 et s.

3 Une de ces descentes eut pour objectif la ville d'Almyro, et les (îénois qui la défendaient eurent un vaisseau incendié; ce fut l'un des objets pour lesquels ils firent, plus tard, réclamer des indemnités à Manuel par Grimaldi: Sauli, H, 185.

3 ArchiP. stor. ùai. VIII, 261.

4 Hist. duc. Vend. p. 81; Dandolo, p. 298 et s.

5 Eut duc. Vend. p. 81: "Ibant Veneti ad onines terras secure negotiationes libère exercentes prœterquam ad terras Grœcorum, quas Veneti propter imminentem imperatoris werram saepius lreserant*.

0 Cinnam. p. 286.

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pour faire le siège d'Ancône, ville à moitié grecque;1 il est vrai que cette entreprise échoua. Entre temps, des ambassades allaient et venaient de Venise à Constantinople et réciproquement:* à la fin, fatigués de négocier avec un adversaire qui se dérobait toujours, les Vénitiens firent alliance contre lui avec Guillaume II, roi de Sicile (1175). A prendre au pied de la lettre le texte du traité, il ne contenait en apparence que des clauses relatives au commerce et des garanties mutuelles poulies possessions territoriales et les citoyens des deux états, mais, en cherchant bien, on y découvre Tanne dirigée contre Manuel: c'était l'exclusion des avantages stipulés, prononcée contre tous les partisans de l'empereur grec.3 Manuel ne pouvait se tromper un instant sur la signification de cette alliance; d'ailleurs, au même moment, le doge congédiait ses ambassadeurs. 4 Comme il ne redoutait rien plus qu'une coalition des puissances occidentales contre lui,5 il jugea prudent de céder et rendit aux Vénitiens les droits qu'il leur avait concédés à l'époque où il les avait admis dans la classe des burgenses; cette mesure* les replaçait sur le pied de l'égalité avec les Grecs.6 Il décréta la mise en liberté des prisonniers et la restitution par le fisc des biens confisqués. Nicétas est le seul écrivain qui fasse mention de cette réconciliation de Manuel avec les Vénitiens;7 chose assez singulière, Dandolo paraît n'en avoir rien su et même, selon lui, les prisonniers de Manuel n'auraient été rendus à la liberté que sous le règne d'Andronic (1182 — 1185) sur les instances du doge, et cet empereur leur aurait promis une indemnité payable par annuités. 8 Mais Dandolo est postérieur à Nicétas et mérite moins de confiance que lui; c'est aussi la raison pour laquelle Marin et Romanin suivent la version de ce dernier.9

Quand on pense à toutes les dissensions de Manuel, non-seulement avec les Vénitiens, mais aussi avec toutes les autres nations commer-

1 Romuald. Salera, p. 441; Hist. dur.

Vaut. p. 81 et s.; Buoneompagni, De ohsidione Anconae, dans Murât. SS. VI, 929 et sa. ; Cinnam. p. 288 et s. ; on peut comprendre quelle colère excitait chez les Grecs la coopération des Vénitiens au siège d'Ancône, en lisant les termes aigres dont se sert Eustathe et que citent Taf. et Thom. I, 160. Pour la date, voy. Varrentrapp, Erxb. Christian von Mainx, p. 58 et ss«

3 Sur l'ordre dans lequel elles se succédèrent, voy. Streit, Venedig und die Wendung des riertcn Kreuxxugs gcgm Constmdinopel, p. 40 et s., not. 118.

3 Taf. et Thom. I, 173; cf. Dandolo, p. 301.

4 Dandolo, p. 301.

• Nicét. p. 260.

6 "Ona rnirrr H&tfia rçr ai'to'm innnokdoiis ornt 'Pto/i ntatç àravfbHtâ/ifroç.

7 Nicét. p. 225 et s.; il paraît 'l'ail leurs, à propos d'un détail secondaire, faire une confusion: il dit que les Vénitiens avaient préféré une somme une fois payée de 1500 hyperpres d'or. Ce fait se rapporte, à ce qu'il semble, à une convention passée en 1189 entre Venise et l'empereur Isaac; voy. Taf. et Thom. I, 207, 210.

" Dandolo, p. 309.

0 Marin. III, 166 et s.; Romanin, II,

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çantes, on n'est pas peu surpris que ses sujets grecs lui aient reproché précisément une inclination exagérée pour les Latins. Le fait est qu'il en avait toujours un grand nombre à son service, qu'il donnait asile aux exilés et que les mécontents trouvaient auprès de lui accueil et protection pour leurs intrigues:1 et s'il mit des entraves au mouvement qui attirait les marchands d'Occident vers son empire, ce ne fut nullement chez lui une question de principe. Nicétas dit très-bien qu'il les avait engagés à venir et qu'il avait cherché à se les attacher par de bons procédés:* cela est vrai, mais les projets ambitieux qu'il cachait sous ces prévenances et les restrictions intolérables qu'il mettait à la liberté des colons, suscitèrent des mécontentements et amenèrent fréquemment la rupture des relations commerciales. Les trois principales villes commerçantes d'Italie lui furent d'ailleurs redevables de possessions coloniales considérables et le nombre des Italiens fixés en Grèce s'accrut notablement pendant son règne. Eustathe fixe à plus de 60,000 le nombre des Latins établis à Constantinople vers 1180 (époque de sa ^ mort).* On peut admettre que ces Latins étaient presque exclusivement Italiens et que le nombre des Vénitiens surpassait de beaucoup celui des Pisans et des Génois.4 Dans la foule bigarrée qui remplissait la capitale de l'empire, ces milliers de Latins se trouvaient en contact avec des marchands venus des pays les plus divers. Benjamin de Tudèle,5 qui visita Constantinople au temps de Manuel, fait une peinture brillante de l'animation du trafic et ne connaît, à ce point de vue, que Bagdad qui puisse soutenir la comparaison; on y croise, dit-il, des marchands de Babylone et de la Mésopotamie, de la Médie et de la Perse, d'Egypte et de Palestine, de Russie et de Hongrie, du pays des Petchénègues ( Patzinaquie ) et de la Bulgarie,6 de Lombardie et d'Espagne. D'autres sources nous permettent de compléter cette énumération: les Arméniens7, fixés en grand nombre à Constantinople, s'y livraient assurément au commerce, qui paraît être la vocation spéciale

1 Guill. de Tyr, XXII, 10; Eustathe, Oraison funèbre de Manuel, dans ses Opuscules, éd. Tafel, p. 200, et dans Tafel, Komn. und Normann. p. 15, 16; Nicét.

p. 266 — 268. La préférence de Manuel pour les Latins était également bien connue en Occident; voy. Robert Ântissiod., dans les Mon. Germ. SS. XXVI, 247.

» Nicét. p. 260.

3 Opuse. p. 275; Tafel, Komnen. und Normann. p. 98.

4 Voici quelques chiffres pour établir la comparaison; on trouve 20,000 Vénitiens

qui répondent à l'astucieuse invitation de Manuel, tandis qu'en 1162 il y a 1000 Pisans à l'attaque de la factorie des Génois et seulement 300 Génois pour la défendre.

' Ed. Asher, I, 61.

6 C'est l'interprétation que donne avec raison M. Tafel dans son livre: De Thessaloniea ejusque agro, p. 609, pour le mot Buria du texte (issu de la Bougria).

7 Anne Comnène, éd. Bonn. II, p. 3; Nicét, p. 527.

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