II. Byzance sous les Comnènes et les Anges
de pourparlers, sans l'heureuse trouvaille faite par M. Armingaud dans YArchivio dei Frari: ce sont les instructions1 rédigées pour la troisième ambassade vénitienne, composée d'Enrico Navigajoso et d'Andréa Donato.2 Alexis III avait encore plus qu'Isaac, son prédécesseur,8 intérêt à obtenir que Venise se déliât des engagements contractés avec le royaume de Sicile et l'empire d'Allemagne, pour se jeter entièrement dans les bras de l'empire grec Au moment où l'on entamait les négociations, l'empereur Henri VI méditait de grands projets à l'égard de Byzance; il mourut subitement en 1197, mais son successeur le roi Philippe de Souabe, gendre d'Isaac, l'empereur détrôné, et beau-père du prince Alexis l'Ange, était encore un adversaire redoutable. Les Vénitiens, de leur côté, tenaient à conserver leur liberté d'action et s'ils désiraient contracter une alliance avec Byzance, ils en tendaient ne se brouiller ni avec la Sicile ni avec l'Allemagne. Les ambassadeurs Pietro Michiel et Ottaviano Quirini finirent par arrêter avec Alexis, le 27 septembre 1198, les termes d'un traité,* qui était, à peu de chose près, la reproduction littérale du traité d'alliance offensive et défensive de 1187, sauf qu'ils réussirent à faire effacer le passage relatif à la Sicile: l'empereur était d'ailleurs à son aise pour faire cette concession, car pour le moment la Sicile n'était plus redoutable: en revanche, il obtint l'introduction d'une clause d'après laquelle la République s'engageait à traiter le roi allemand en ennemi, du jour où il attaquerait la Romanie.5 Suivant Dandolo,6 les ambassadeurs n'auraient arraché à l'empereur la signature de ce traité qu'en usant d'un grand moyen, la menace d'appuyer les prétentions au trône du prince Alexis l'Ange. Cette idée ne fut réalisée que pendant la quatrième croisade, mais, si le fait est authentique, la Seigneurie l'aurait déjà émise en 1198. En tout cas, à cette époque elle ne s'en servit que comme d'un moyen de pression, et elle la désavoua dans le traité, puisqu'elle s'y engageait à prendre le parti de l'empereur contre le protecteur naturel du prétendant. Outre le renouvellement de l'alliance défensive et offensive, le traité contenait une déclaration spéciale et très-nette, stipulant en faveur des Vénitiens la franchise de droits pour leurs marchandises, soit qu'elles eussent été fabriquées à l'intérieur, soit qu'elles eussent été importées de l'extérieur, et quel que fut le moyen de transport employé: voitures, bêtes
1 Armingaud, Venise et le Bas-empire, dans les Arehires des missions scientif., 2« série, IV, p. 426 et s., not.
» II paraît que Benedetto Grillione ne leur fut adjoint que postérieurement.
3 Taf. et Thom. I, 199 et s.
4 Ibid. I, 24« et ss.; cf. Dand. p. 319;
la date vraie est celle du jour où les ambassadeurs vénitiens prêtèrent serment d'observer le traité; l'empereur ne donna sa sanction qu'au mois de novembre.
& Ibid. I, 254, 266.
• Dand. p. 319.
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de somme ou navires. A la suite de cette déclaration venait une v énumération exacte et minutieuse de toutes les provinces de Pempire ouvertes aux marchands pour leurs tournées d'affaires; en effet dans certaines provinces, et en particulier sur certains territoires dépendants d'églises, de couvents ou du domaine, les Vénitiens rencontraient souvent des employés qui prétendaient que la franchise accordée ne s'étendait pas à leur district, et par suite, les frappaient de taxe* arbitraires: c'est pour parer à cet inconvénient que la liste en question avait été dressée. Au point de vue de la géographie, elle présente un intérêt de premier ordre,1 car elle est infiniment plus détaillée que la liste du même genre annexée au décret d'Alexis Ior de l'an 1082; celle-ci se borne à rénumération de ports et d'îles ou de localités facilement accessibles par mer, tandis que l'autre comprend à la fois les districts maritimes et ceux de l'intérieur des terres; elle prouve que les Vénitiens pénétraient de jour en jour plus profondément dans PHémipont comme dans l'Asie -Mineure. Enfin, après une longue résistance, les ambassadeurs avaient encore arraché à l'empereur une ' concession relative au tribunal appelé à juger les procès et les contestations entre colons vénitiens et sujets grecs: c'est un point sur lequel nous aurons à revenir.
Pour les Génois et les Pisans, la réparation se fit attendre un peu plus longtemps que pour les Vénitiens. Tandis que ceux-ci avaient fait leur paix avec Isaac l'Ange en 1187, les Pisans n'arrivèrent à s'entendre avec lui qu'au mois de février 1192, les Génois au mois d'avril de la même année. Effectivement, quoi qu'en dise M. Canale,2 les ambassadeurs Niccola Mallone et Lanfranco Pevere, envoyés par la république de Gênes en 1186, n'avaient rien obtenu.3 Trois ambassades au moins leur succédèrent sans plus de succès:4 une fois Isaac refusait de recevoir les ambassadeurs, une autre fois son propre ambassadeur Constantin Mesopotamitès ayant fait des propositions plus favorables aux Génois, il le désavouait comme ayant outrepassé ses instructions. Ce qui indisposait
1 Mr Tafel s'est acquis nne réputation méritée, tant par les annotations qu'il a placées au bas du texte du cartulaire vénitien, que par les commentaires détaillés dont il a accompagné les Symbolae critieae geographiam Byxanttnam speetatUes, pars I, (Abhandl. dcr hist. Cl. der K. bair. Akad., V, sect 2, 1849.).
* Nuova isioria di Oenova , I, 319.
L'auteur paraît s'être appuyé sur uue source manuscrite que je ne connais pas;
mais la rédaction même du diplôme de 1192 prouve si évidemment que c'est le premier traité conclu depuis le rèçne d'Andronic, que cette source doit être l'œuvre d'un faussaire, ou bien elle a été mal interprétée.
* Annal. Jan. p. 101.
4 Miklosich et Muller, Acta grteca.
HE, 1, 2 et s., 27; dans le dernier de ces passages, on nomme l'un des ambassadeurs, Simon Bufferio; cf. Aimai. Jan. p. 103, 110, 113, 139, 140; Canale, op. c. 1,436,
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particulièrement l'empereur, c'était la prétention des Génois de se faire indemniser pour les dommages éprouvés par eux sous le règne d'Andronic et de se faire remettre les présents que cet empereur aurait dû envoyer à Gênes et qu'il avait retenus. Isaac avait bien quelque droit à refuser d'accepter la responsabilité des actes d'Andronic, car il était incontestable que si les Génois avaient subi des injustices, ils s'en étaient largement vengés. Néanmoins, l'empereur était disposé à traiter et il s'en expliqua clairement dans deux lettres adressées, l'une au Génois Balduino Guercio (1188), l'autre au Podestat de Gênes Manegoldo de Tetocio (1191 ) ^ En réponse à cette dernière, celui-ci envoya à Constantinople Guglielmo Tornello et Guido Spinola. Ces deux ambassadeurs reproduisirent les demandes d'indemnités. Isaac refusa d'entrer dans cette voie et produisit à son tour des réclamations pour dommages causés par des Génois à des navires grecs et à des habitants des côtes: il semblait impossible de s'entendre et les ambassadeurs faisaient déjà leurs préparatifs de départ; mais, an dernier moment, intervint un accord: les deux parties retirèrent leurs prétentions et promirent sous serment une amnistie complète pour tout le passé. Entre autres sujets de plaintes, les ambassadeurs avaient signalé un abus dont les fonctionnaires grecs se rendaient fréquemment coupables, en levant sur les vaisseaux génois un droit supérieur à 4%; le cas s'était présenté précisément pour le navire même qui les avait amenés: d'après eux, la répression pure et simple de cette violation des traités était insuffisante; ils demandaient encore pour les vaisseaux génois abordant à Constantinople la réduction des droits de douane à 2%. L'empereur consentit à condamner les exigences exagérées de ses agents, mais il tint ferme sur la question des 4% et déclara que ce droit serait appliqué uniformément à Constantinople et dans tout le reste de l'empire.2 Sur les autres demandes il se montra très-large: à l'ancien quartier des Génois il ajouta un pâté de maisons; leur ancien quai fut doublé par l'adjonction d'un quai voisin; enfin, il éleva le chiffre des présents stipulés en faveur de la commune et de l'archevêque de Gênes.8
1 Miklosich et Muller, op. c p. 1, 2 et 8.
' Ce fait est confirmé par l'instruction remise à l'ambassadeur Ottobuono délia Groce (1201): "Comraercium i. e. drictum, quod Januenses et de districtu Janu* solvunt apud Constantinopolim et per Roman iam de negociationibus suis, est de centum quatuor" (Sauli, Délia colonia dei Oenovesi in Galata, II, 198 et s.).
* Le texte du traite de 1192 n'existe
jusqu'ici qu'en grec, et encore estril tronqué (la fin manque); il a été publié [par Miklosich et Muller, Acta graeca, HT, 25 —37. La charte de mise en possession, qui se trouve ibid. p. vi— xv, se rapporte à ce traité. Il existe également une charte relative à la ratification de ce traité par la commune de Gênes, donnée en présence de l'ambassadeur grec Nicéphore Pepagomenus et de l'interprète Gibertus Alama-
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