I. Fondation des colonies commerciales
La réconciliation des Pisans se fit tout à fait d'une manière analogue: en 1192, le podestat de Pise, Tedecio, fils du comte Ugolin, envoya à Constantinople deux ambassadeurs, Rainerio Gaetani et le juge Sigerius. Conformément à leurs instructions, ceux-ci réclamèrent comme les Génois des dommages-intérêts pour les torts qu'ils avaient éprouvés du fait d'Andronic et depuis, plus l'équivalent des présents stipulés par les traités et non payés, ainsi que du revenu des entrepôts dont ils avaient été privés depuis cette époque, enfin le remboursement des surtaxes levées aux dépens de quelques marchands génois par certains agents des douanes grecques. Ils allèrent même plus loin encore, et Isaac avait bien le droit d'être outré de colère en s'entendant demander le remboursement d'un emprunt fait par Andronic, son ennemi mortel, à des marchands pisans de Jérusalem, à une époque où il courait le monde en aventurier:1 passe encore si cette demande eût eu pour objet un autre emprunt que son frère et successeur Alexis m l'Ange avait contracté envers quelques marchands de Pise pour se racheter des mains du comte de Tripoli:2 mais pour celui-ci même il se refusa à rien entendre. Par la suite, en 1197, d'autres ambassadeurs présentèrent la même requête à l'emprunteur en personne, devenu empereur à son tour; la démarche était plus convenable que la première, mais je n'oserais assurer qu'elle ait eu plus de succès.3 Pour contrebalancer toutes ces réclamations en bloc, Isaac présenta une liste de dommages causés par des Pisans à ses sujets dans des affaires de détail. On convint des deux parts de laisser tomber le passé dans l'oubli. La concession était d'autant plus aisée pour les Pisans que l'empereur ne se montrait point avare de nouvelles faveurs. Il promit d'élever le chiffre des présents annuels destinés à la cathédrale et à l'archevêque de Pise et permit à la colonie pisane de Constantinople de s'étendre en occupant de nouvelles maisons et de nouveaux quais. En ce qui concernait les impôts, le décret d'Alexis Ier avait établi une distinction entre les marchandises importées
nopulus; voy. Silvestre de Sacy, Méw. de Anges, telle que la présente cette lettre,
VlmtUtU, ni (1818), p. 108; cf. Miklosich il n'y a pas un seul point qui soit con-
et Muller, m, 24 et s.; Desimoni, dans firme par une autre source; c'est être
le Giornalc ligustieo, 1874, p. 164. trop affirmât if. Notre charte confirme.
1 Sur ce séjour d'Andronic à Jérusalem entre autres choses la captivité d'Alexis
voy. Nicét. p. 180 et ss.; Cinnam. p. 260; à Tripoli. Un autre document établit
Guill. de Tyr, XX, 2. d'une manière certaine qu'Alexis était
* Sur ce détail, voy. la lettre du Itérant allé en Syrie et en revint sur un navire
dans le I\esbyter Magnus, Pertz, SS. génois: Mon. h Ut. patr., Chartae, II, 1225.
XVII, p. 611. Riezler (Forschungen xur ' Doc . sullc relax, tosc. p. 72, au haut
deuisehen Qc*ehichtc, X, 37, not) prétend de la 2° colonne, que, dans toute l'histoire de la famille des
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par les Pisans de leur pays ou d'une autre contrée quelconque non dépendante de l'empire grec et les produits de l'empire. Pour les premières les Pisans devaient payer 4%, pour les seconds le même tarif que les Grecs. Sur la demande des ambassadeurs, Isaac supprima cette différence et décida que dorénavant les Pisans seraient soumis à une taxe unique, soit 4% pour toutes leurs marchandises, sans distinction de provenance. 1
On peut tenir pour certain que les Grecs voyaient de très-mauvais œil les nouvelles faveurs accordées aux Latins par Isaac. Le peuple de Constantinople surtout haïssait ces intrus qui usurpaient la plus grande partie des affaires de commerce, envahissaient pas à pas dans le quartier maritime les emplacements les plus favorables au trafic* ruinaient les artisans et les marchands indigènes et les refoulaient dans l'intérieur de la ville. Il regrettait le temps d'Andronic, ce temps où l'on pouvait impunément tomber sur les Latins et piller leurs maisons. Nous trouvons un symptôme de cet esprit public dans un fait qui se passa peu de temps après l'intronisation d' Isaac en 1186. Un dangereux prétendant avait surgi dans la personne d'Alexis Branas. L'empereur lui-même avait un peu perdu la tête, mais son beau -frère, Conrad de Montferrat, recruta parmi les Latins de Constantinople une troupe peu nombreuse, mais solide; à vrai dire ce n'étaient pas des colons, mais plutôt de ces mercenaires, coureurs de pays, matelots, aventuriers, comme il s'en trouvait tant dans la ville.2 Conrad se mit à leur tête et en eut bientôt fini avec Branas; mais, dans l'ivresse de leur victoire, les Latins commirent toutes sortes d'excès aux alentours de la capitale et, lorsqu'ils y rentrèrent, leurs allures provoquantes blessèrent les Grecs au vif. Cela mit le feu aux poudres; les artisans se portèrent en masse vers les quartiers marchands pour les attaquer; mais les habitants avaient eu le temps de se préparer: retranchés derrière des barricades, ils attendirent de pied ferme les assaillants, pour la plupart ivres et désarmés, et en tuèrent un certain nombre. Le lendemain, la populace revint à la charge, mais, cette fois, ce furent les agents impériaux qui la firent rentrer dans l'ordre, et non sans peine.8
Si le bon accueil fait aux Italiens aliénait à Isaac le cœur de ses sujets, il eut bientôt lieu de reconnaître que les Italiens ne le payaient
1 Tous ces avantages sont énumérés relax, tosc. p. 40 — 68, en grec dans Midans une bulle d'or du mois de février kJosich et Muller, Acta grœca TU, 3 — 24, 1192, où sont en outre intercalés les di- et, en latin, dans Dal Borgo, Dipl. PU. plômes précédemment accordés par Alexis p. 147 et ss.
et par Manuel. On en trouvera le texte, 1 Eustathius, Opusc. p. 200, cap. 18. en grec et en latin, dans les Doc. suUe ' Nicét. p. 499—513.
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que d'ingratitude. Il paraît que les fréquentes expulsions dont ils avaient été victimes sous les règnes de Manuel et d'Andronic avaient laissé dans leur cœur une haine inextinguible contre les Grecs : les gouvernements des villes commerçantes d'Italie pouvaient faire la paix avec l'empereur; cela n'empêchait pas quelques individus de continuer à donner la chasse aux navires grecs et à opérer des descentes sur les côtes. H n'était pas rare de voir un marchand, fatigué de réclamer inutilement le paiement d'une dette à un Grec, ou rançonné impunément par un agent de la douane, se transformer en corsaire et chercher par ce moyen à se rattraper de ses pertes. Les Génois et les Pisans étaient, semble -t- il, les plus ardents au métier et fournissaient la plus grande partie du personnel des corsaires dont les eaux grecques étaient infestées. Le pitoyable état de la marine grecque leur permettait de faire les choses en grand. Dans le courant de l'été de l'an 1192, deux corsaires, l'un génois, l'autre pisan, exécutèrent un coup de main qui fut particulièrement sensible à Isaac.1 Le nom du capitaine génois est le premier qui saute aux yeux dans la lettre écrite par l'empereur pour se plaindre de cet attentat: Wilhelmus Grassus: c'est évidemment le même personnage que l'on retrouve plus tard amiral du royaume de Sicile, comte de Malte et beau-père d'Enrico Pescatore le plus connu des comtes de ce nom: d'après tout ce qu'on sait de lui, il était très-probablement d'origine génoise.2 Après avoir visité Rhodes et les côtes méridionales de l'Asie-Mineure, les deux corsaires capturèrent un ou plusieurs vaisseaux vénitiens en route d'Egypte pour Constantinople. La flottille vénitienne amenait des ambassadeurs d'Isaac à la cour d'Egypte, et une ambassade envoyée par Saladin à Isaac et chargée de lui remettre des présents parmi lesquels on cite des chevaux de selle, des mulets, des animaux sauvages et apprivoisés d'Egypte et de Lybie, des objets de sellerie en or, garnis de perles et de pierres précieuses, des soieries, du bois d'aloès, du baume et de l'ambre;3 parmi les passagers, il y avait
1 Les sources à consulter pour ce qui suit sont trois lettres écrites par l'empereur Isaac pour se plaindre de ces attentats: on trouvera deux de ces lettres, celle du mois de novembre 1192 et celle du mois d'octobre 1193, dans Miklosich et Mujler, Acta graeca m, 37 et ss., 40 et ss., et la troisième, du mois de septembre 1196, dans les Doc. nulle relax, tosc. p. 66 et ss. Sur la première de ces lettres et les ambassadeurs chargés de la transmettre, voy. Desimoni, dans le Ot'ornak ligustico, 1874, p. 165 et s.
* Cf. Winkelmann, Ocsehichte Friedrichs H, p. 362, et Forschungen xur deutschen Ocsehichte XII, 556; Huillard- Bréholles, Hût. dipl. Frid. II, bdrod.
p. cxliii; Desimoni, dans le Giorn. ligust. 1876, p. 222 et s».
8 Cette énumération offre de l'intérêt, d'abord parcequ'elle donne une idée du genre de marchandises le plus fréquemment importées d'Égypte en Grèce, et puis pareequ'il n'y est pas question d'un présent dont Isaac n'eût certainement pas négligé de faire mention s'il s'y était trouvé :
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encore des agents chargés par Isaac et par son frère Alexis de leur acheter des marchandises précieuses, enfin des marchands grecs et syriens etc. Les corsaires massacrèrent les ambassadeurs et les marchands, n'épargnant que les Occidentaux, et s'approprièrent tout ce qui leur tomba sous la main. Ils traitèrent de même un vaisseau lombard sur lequel se trouvait l'évêque de Paphos, qu'ils firent prisonnier. Etaitce bien par l'effet du hasard qu'ils étaient tombés précisément sur le vaisseau monté par les ambassadeurs grecs et égyptiens? Il est permis d'en douter quand on se rappelle que déjà, en 1189, des Vénitiens (d'autres disent des Génois) avaient capturé et emporté à Tyr une relique musulmane (qu'un chroniqueur nomme à contre-sens idolum Saladini) destinée à une mosquée de Constantinople.1 Ces deux actes ne pouvaient-ils pas avoir pour objet de jeter le trouble dans les relations amicales d'Isaac et de Saladin, le plus cruel ennemi des états croisés et de tous ceux qui tentaient d'aller à leur secours, objet de haine et d'horreur pour toute la chrétienté d'Occident?2 Quoi qu'il en soit, le meurtre des ambassadeurs causa à Isaac une irritation profonde; avec cela, les marchands grecs à qui l'on avait pris leurs marchandises, comme à lui et à son frère, l'assiégeaient de leurs instances pour qu'il leur fît obtenir satisfaction. Sans perdre de temps, il adressa à Gênes et à Pise une plainte en forme accompagnée d'une demande d'indemnité ; en même temps, autant pour calmer l'impatience des victimes que pour avoir en main un gage équivalent à la valeur des objets dérobés, il fit saisir une certaine quantité de marchandises appartenant aux colons génois et pisans8 de Constantinople: ce gage en nature fut remplacé au bout de quelques jours par une caution sûrement garantie. Au reçu de la plainte, le gouvernement génois envoya à Constantinople Bal-
je veux dire la fameuse "vraie" croix de N. S., qui était tombée au pouvoir de Saladin à la bataille d'Hittin (1187). L'histoire digne de foi rapporte qu'Isaac avait prié Saladin de lui céder cette croix, mais que Saladin refusa de s'en défaire v. sa vie, par Behaeddin, Hec. des hist. des crois., orient., ÏTl, p. 299 tandis qu'une anecdote légendaire, frauduleusement introduite sur le tard dans le supplément de la chronique de CafFaro, YHtstoria regni Hierosolymitani (Pertz, SS. XVIII, 53 et s.) tendrait à nous faire croire qu'elle se trouvait sur le vaisseau capturé par Guill. (Jrassus, parmi les présente destinés à Isaac, et fut prise avec le reste, et enfin portée à Gènes.
1 Gesta Uenriei II, éd. Stubbs, II, 62.
* Riezler (Forschungen X, 102) a réuni un certain nombre de preuves de ces relations: on peut y joindre les propres aveux d'Isaac dans les trois lettres précédemment citées. Voir encore Monum. hist.
pair., Charité, II, 1226.
s La première lettre adressée par l'empereur à la ville de Pise est perdue et nous n'en connaissons l'existence que par une deuxième lettre, où les faits sont brièvement récapitulés ; cette deuxième lettre nous apprend précisément, que pour s'assurer un gage certain, Isaac fit saisir des marchandises appartenant aux Pisans.
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duino Guercio et Guido Spinola (1193); ils étaient chargés de supplier l'empereur de ne pas s'en prendre à tout un peuple du crime de quelques individus, de lui affirmer que les coupables étaient frappés de bannissement et de l'assurer que, s'ils remettaient le pied sur le sol de leur patrie, ils lui seraient livrés; les ambassadeurs furent suivis de près par un vaisseau marchand porteur de sommes suffisantes pour acquitter les indemnités et retirer le gage fourni par les colons. Pise suivit la même ligne de conduite: au commencement du mois de juillet 1193, elle décida d'envoyer une ambassade à Constantinople;1 Albizzo, fils d'Albizzone (Albithus Albithonis) et Enrico Parlascio se chargèrent de cette mission, donnèrent à l'empereur toutes les satisfactions désirables et obtinrent de lui la levée de la saisie qu'il avait ordonnée.' Ainsi se dissipa un nuage gros de menaces, qui eût pu, avec un empereur d'un autre caractère, déchaîner sur les colonies pisane et génoise de Constantinople des maux irréparables.
En 1194, tandis que les ambassadeurs pisans étaient encore à Constantinople, une flottille de cinq vaisseaux montés par des corsaires de leur nation vint s'établir devant Abydos et se mit à ravager les propriétés des Grecs et à arrêter les convois dirigés sur Constantinople: les consuls de Pise, les chefs de la colonie pisane de Constantinople, les ambassadeurs eux-mêmes leur envoyèrent des remontrances; rien n'y fit; enfin, l'approche de galères grecques les décida à disparaître. Mais d'autres les remplacèrent et vinrent attaquer les navires grecs jusqu'en vue de Constantinople, brûlant les uns, vendant les autres, pillant et massacrant de tous côtés. L'empereur comprenait bien quelle honte retomberait sur son gouvernement s'il n'arrivait pas à réprimer de pareils désordres, mais l'énergie lui faisait défaut; il expédia à Pise l'interprète Jacques,8 porteur d'une lettre où se peignait son désespoir: Jacques obtint des consuls de Pise le serment de poursuivre les corsaires à main armée et d'en délivrer la Romanie: mais que valait ce remède pour un si grand mal? d'ailleurs la bourgeoisie de Pise désapprouva l'engagement pris par ses consuls et les choses en restèrent là.4
Dans les temps de troubles généraux, la course était tolérée sinon encouragée par les villes commerçantes d'Italie, par Gênes et Pise surtout, et même par Venise, quoiqu'à un moindre degré: elle ne gênait
1 Doc. suUe relax, tosc. p. 61 et ss. 5 lbid. p. 66 et s.
3 Ce personnage était pisan de naissance si, comme je le suppose, c'est le même que le Jacques de Pise qu'Isaac envoya au devant de l'armée croisée commandée par Frédéric Barberousse: Ans-
bertus, De expeditione Friderici, éd. Tauschinsky et Pangerl, p. 46. Les auteurs lui attribuent tantôt simplement le titre d'interpres, tantôt celui d'interpres sacrarum ou latinarum litterarum; voy. Doc. 8tMe relax, tosc. p. 67, 69, 77, 78.
* Doc. mile relax, tosc. p. 66 et a., 72.