‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 56 sur 145 · II. Byzance sons les Comnènes et les Anges · texte numérisé non relu

II. Byzance sons les Comnènes et les Anges

pas le commerce national, car les corsaires ménageaient toujours leurs compatriotes, et elle portait préjudice aux ennemis et aux rivaux, même sans hostilités déclarées; on avait toujours la ressource de désavouer ces aventuriers. Quand la guerre éclatait, on avait là tout prêts des marins intrépides, exercés, inaccessibles à la crainte,1 et l'on vit plus dTun ancien chef de corsaires commander plus tard comme amiral la flotte de sa patrie ou d'une puissance amie.* Mais pour les îles et les côtes de la Méditerranée qui n'avaient pas, pour les protéger, une marine puissante, c'était un terrible fléau. Quand le roi de France, Philippe Auguste, à son retour de Palestine (1191) visita les îles de l'Archipel, il les trouva en grande partie abandonnées par leurs habitants ou occupées par des corsaires. Le "port pisan" qu'il rencontra à l'embouchure de la Phinéca, à l'est de Myre en Lycie, devait sans doute son nom à la présence des corsaires qui en avaient fait leur repaire plutôt qu'à la fréquentation de pacifiques marchands.8 Pour mettre à la raison ces perturbateurs du repos public, il aurait fallu une bonne marine; mais la marine grecque était tombée en décadence par la faute des empereurs eux-mêmes. Autrefois, quand les nations commerçantes redoutaient les dangers que faisait courir à leurs navires leur présence dans les eaux grecques, elles requéraient la protection des galères impériales;4 au temps d'Alexis III c'était lui-même qui recherchait assistance des corsaires contre leurs pareils, ou bien il tâchait d'obtenir l'alliance d'une puissance maritime pour combattre les corsaires d'une autre: nous en verrons un exemple dans la suite de cette étude.

Quelques jours après son élévation au trône (1196), Alexis III frère et successeur d'Isaac, invita la ville de Pise à lui envoyer des ambassadeurs pour renouveler les anciens traités. Le podestat de Pise ne répondit à cette invitation que dans le courant de l'été de l'an 1198: ses ambassadeurs étaient Uguccione fils de Lamberto Bono et Pietro Modano.5 Leurs instructions portaient de demander en première ligne

1 Les Annales génoises racontent, (p.

114), qu'en 1196, pour soutenir la guerre contre Gênes, Pise rappela ses corsaires, -in quibus eorum (Pisanorum) spes sistit ac fiducia."

1 L'histoire de Gênes en particulier présente plusieurs exemples de ce genre.

s Gesta Henriei II, éd. Stubbs, II, 195, 198.

4 Doc. sulle relax, tose. p. 20 et ss.

• Les premières démarches préparatoires avaient été faites au mois de juillet 1197; Doc. sulU relax, tosc. p. 69. L'in-

struction pour les ambassadeurs (ibid. p. 71 et ss.) porte la date du 6 septembre de la même année, mais elle est accompagnée d'un supplément du 18 juillet 1198; donc le départ des ambassadeurs n'a pas pu avoir lieu avant cette dernière date. Pietro Modano était encore à Constantinople le 30 juin 1199; Doc. p. 78; le passe-port délivré par l'empereur aux deux ambassadeurs pour leur retour est également daté de ce mois; Doc. p. 79; Miklosich et Muller, Acta yrreca ni, 48.

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pour leurs compatriotes l'exemption complète des droits de douane ou tout au moins, en cas d'impossibilité, la réduction de ces droits à 4% au plus. C'était, il est vrai, depuis longtemps le taux officiel, mais il arrivait souvent que des agents exigeaient davantage : il fallait, en tout cas, obtenir la répression de cet abus. Les ambassadeurs devaient, en outre, demander pour l'avenir la suppression de la distinction à la douane de Constantinople entre les vaisseaux pisans venant de Pise directement ou d'un point quelconque du territoire byzantin: l'exemption des droits de douane en faveur des marchands pisans lorsqu'ils voudraient transporter d'un lieu à un autre des marchandises restées entre leurs mains sur le premier marché; enfin, s'ils voulaient retourner à Pise ou gagner un autre pays, l'autorisation de quitter le territoire grec avec leurs marchandises sans formalités et sans nouveaux droits à payer. En troisième lieu, les ambassadeurs devaient tâcher d'obtenir une augmentation des présents annuels et l'adjonction au quartier pisan d'un pâté de maisons et d'un quai, qui formaient des enclaves incommodes. Enfin, ils avaient diverses questions à traiter au sujet des établissements de Salonique et d'Almyro; nous y reviendrons. On ignore si l'empereur exauça tous ces vœux, mais ce qui est certain, c'est que sa décision fut publiée sous forme d'une bulle d'or rédigée en grec et en latin, car le vicomte des Pisans eut à payer pour la bulle elle-même quatre hyperpres, et pour le sceau trois hyperpres et un écu de Manuel (Manuellatus); pour les questions relatives à Salonique et à Almyro, l'empereur rendit un décret spécial dont la traduction fut payée par le vicomte à l'interprète en chef au prix de trois hyperpres.1 Ces pièces sont perdues.

Mais nous n'en avons pas fini avec les instructions remises aux ambassadeurs pisans. Nous y voyons entre autres choses qu'ils ont les pouvoirs nécessaires pour faire la paix avec Venise, au cas où soit des ambassadeurs du doge soit les consuls ou vicomtes des Vénitiens de Constantinople, soit encore encore leurs chefs de guerre (capitanei) en témoigneraient le désir d'une manière évidente.2 Ce détail prouve que Pise et Venise étaient vis-à-vis l'une de l'autre sur un pied d'hostilité; et effectivement cet état de choses durait depuis longtemps. Nicétas affirme8 que pendant le règne de l'empereur Alexis les deux nations se livrèrent des combats, tantôt dans Constantinople même,4

1 Voy. le compte présenté par lui, dans a pria copie; voy. Tôche, Heinrich VI,

les Doc. sullc relax, tosc. p. 78. p. 463, not. 2.

1 Le vicomte de Pise à Constantinople * Éd. Bonn. p. 713. reçut le même avis: c'est ce que démontre * Dans les comptes du vicomte pisan

uue pièce des archives dont M. Wttsten- Sigerius Cinami, on voit figurer une dé-

feld, assesseur de l'université de Gottingen, pense upro custodia unius noctis cum ha-

IL Fin ance sous les Comnènes et les Anges. 237

tantôt sur mer, avec des alternatives de succès et de revers, et il accuse l'empereur de les avoir excitées sous main l'une contre l'autre. Mais ces excitations ne suffiraient pas à expliquer des luttes à main armée: il y avait un autre motif et le voici. Pour aller de Pise à Constantinople, il fallait traverser l'Adriatique en droite ligne; aussi les ambassadeurs de Pise à la cour d'Orient allaient-ils généralement s'embarquer à Ancône.1 Les marchands préféraient sans doute aussi prendre cette voie que de faire sur mer un énorme détour le long des côtes d'Italie et de Grèce : or, la prétention hautement affichée par Venise de dominer seule dans l'Adriatique était une gêne pour la république de Pise; elle aussi désirait avoir au moins quelques stations à elle, tant sur les côtes d'Italie que sur celles de la Dalmatie, et elle tenait à assurer à ses nationaux la sécurité de la navigation sur la mer Adriatique. Cette circonstance fait comprendre pourquoi Pise avait conclu un traité d'amitié avec Raguse, et l'on peut saisir la relation directe qui existait entre ce traité et les intérêts que Pise défendait à Constantinople, si l'on se rappelle qu'il tut conclu au passage par des ambassadeurs pisans en route pour la capitale de l'empire grec et que les vicomtes pisans de Constantinople devaient chaque année renouveler le serment de l'observer ;2 la même circonstance explique les relations qui existaient entre Pise et Ancône,3 entre Pise et Zara,4 et enfin l'explosion des hostilités entre les deux rivales, après une paix de quinze années, préservée grâce au traité de 11 80, 5 dont la durée, fixée d'abord à cinq années avait été prolongée de dix autres années.6 Nous avons déjà parlé d'une flottille de corsaires pisans qui alla s'établir à Abydos (en 1193 ou 1194) et dont les incursions sur le territoire grec donnèrent lieu à des plaintes de la part d'Isaac; ce n'était probablement qu'une sorte de prélude aux hostilités, car ils donnaient pour prétexte, c'est l'empereur lui-même qui le dit, qu'ils voulaient faire la guerre aux Vénitiens.7 En 1195, les Pisans firent une campagne dans la mer Adriatique et provoquèrent à ce qu'il paraît une révolte de la ville de Pola contre Venise; mais, au mois d'aôut, une flotte de guerre escortant un convoi de navires marchands sortit du port de Venise, sous le commandement de Giovanni Morosini et de Ruggiero Premarini; elle commença par réprimer le soulèvement de Pola, puis se mit en chasse contre les Pisans, attaqua une flottille de six vaisseaux marchands, en captura deux dans une première aflaire, puis un troisième

buimu8 rumorem cum Veneticia;" Doc. dans Makuscev, Monum. hist. Slat. mcrid.

nulle relax, tosc. p. 78. I, 422 et M.

1 Doc. suite relax, tosc. p. 62, 63. 5 Doc. suite relax, tosc. p. 20 et as.

* Monum. speet. hist. Star, mcrid. 1, 10. * Dandolo, p. 311.

* Doc. suite relax, tosc. p. 21, 22. 7 Dandolo, p. 66: "simulantes guerram 4 Traité de commerce de l'année 1188, contra Veneticos."

238 Deuxième jyériode. — /. Fondation des colonies commerciales.

et rentra à Venise avec quatre cents prisonniers.1 L'année suivante, la colonie vénitienne, redoutant à ce qu'il paraît, des représailles de la part de Pisans embusqués dans les îles de l'Archipel, appela à son aide une flotte qui se trouvait à l'ancre devant Abydos; je ne vois pas d'autre moyen d'expliquer la conduite des chefs de cette flotte, car ils refusèrent d'obéir à un ordre de retour expédié par le doge, et prirent sur eux de rester dans les Dardanelles.2 Ceci se passait au mois de mars 1196: le 1er septembre de la même année, les deux républiques faisaient la paix à des conditions favorables pour la ville de Pise ;8 mais il ressort, tant des instructions données aux ambassadeurs pisans Uguccione Bono et Pietro Modano en 1197, que de celles des ambassadeurs vénitiens Enrico Navigajoso et Andréa Donato en 1198,4 qu'aucune des deux parties ne faisait grand fond sur les dispositions pacifiques de l'autre. En effet, en 1199, les Pisans reprirent les hostilités contre Venise et une de leurs flottes alla croiser à hauteur de Brindisi pour barrer la route à ses navires; mais une flotte vénitienne réussit à forcer le passage et les Pisans battirent en retraite.5

La querelle des deux rivales se prolongea ainsi pendant toute la 1 1 urée du règne d'Alexis III. laissant à peine quelques moments de répit aux colonies de Constantinople. L'empereur prenait visiblement parti contre les Vénitiens; il les surchargeait d'impôts en dépit des traités, retardait de délai en délai le paiement des indemnités promises et finissait à force de tracasseries par en faire des ennemis de l'empire.6 D réservait au contraire ses faveurs pour les Pisans; aussi lui fournirentils fréquemment des vaisseaux pour combattre les corsaires ou d'autres ennemis.7 Nous n'en citerons qu'un exemple: un certain Génois nommé Gafforio (Gaffore)8 faisait de fréquents voyages à Constantinople avec les pacifiques allures d'un simple marchand: vers 1198, il eut affaire à un avide exploiteur, l'amiral Michel Stryphnos, et fut mis injustement

1 Pour la relation de cette campagne, voy.: Annal. Venet. brev. L c. p. 72:

Chron. Justiniani, ibid. p. 91; Mart. da Canale, p. 338; Dandolo, p. 317. Suivant l'auteur la date varie entre les années 1194, 1195, 1196 et 1197. Il faut admettre celle des Annal, brev.

* Taf. et Thom. I, 216 et sa.

8 Document inédit, cité par Tifche, Ileinrich VI, p. 463; Cod. Ambr., Dandolo, p. 317 et s.

* Armingaud, Op. c. p. 426 et s.

6 Dandolo, p. 319 et 8. place ce fait en 1201, mais cette date ne peut plus

être acceptée depuis qu'on connaît le document relatif à ce conflit, publié par Winkelmann, Acta imperii inedùa, saec.

XIII, p. 470 et s., n*> 583.

6 Nicét, p. 712 et s.

7 Doc. sulle relax, tose. p. 72, 77.

8 Dans Nicétas, il est désigné sous le nom de Kafm'w<; ,■ dans un document pisan (Doc. sulle relax, tose. p. 72) sous celui de Caypborus, qui devient, dans des chartes génoises (Mon. hist. pair. Chartae II, 1225; Lib.jur. I, 411 et s.), Gafforius; il n'y a donc pas moyen de la confondre avec Caffarus.

IL Byzance sous les Comnenes et les Anges.

à l'amende; ivre de vengeance, il se fit corsaire et réussit à réduire l'empereur aux abois. A la tête d'une flottille assez considérable, il commença par foire des descentes dans les ports et les îles de l'Archipel, pilla Adramyttium, battit une flotte de trente vaisseaux commandée par Giovanni Stirione, ancien corsaire calabrais, devenu amiral au service de l'empereur grec; après ce haut fait, il surprit d'autres vaisseaux de guerre stationnés à Sestos, les captura et put dès lors étendre ses courses au loin et lever des contributions sur les îles et les ports. Voyant que la force ouverte ne lui réussissait pas, Alexis eut recours à la ruse, négocia avec lui par l'intermédiaire de certains Génois habitants de Constantinople qui connaissaient leur compatriote, et lui fit les plus belles promesses. Circonvenu, Gafforio négbgea, pour son malheur, de se tenir sur ses gardes; un jour il se vit attaquer à l'improviste par Stirione à la tête de navires grecs et pisans, fut pris et tué; ses vaisseaux, sauf trois ou quatre, restèrent au pouvoir de l'ennemi.1

Un grand nombre de Génois s'étaient compromis avec Gafforio, et beaucoup furent pris avec lui; cependant l'empereur leur rendit la liberté;2 un seul paya du retrait de son fief la part qu'il avait prise à la révolte : il se nommait Balduino Guercio; c'était un vieux soldat, depuis de longues années au service des empereurs grecs; Manuel lui avait déjà donné en fief de grandes propriétés, en récompense de ses bons services et de son dévouement éprouvé ; sous Isaac, sa fidélité avait été un instant chancelante ; mais le vassal (Afëior) était rentré en grâce auprès de son suzerain et l'empereur Alexis avait confirmé son fief; le dernier éclat le lui fit perdre définitivement et sa famille fut entraînée dans sa ruine.8 Mais cette unique vengeance ne pouvait suffire à apaiser le ressentiment d'Alexis; il le fit sentir à la ville de Gênes, ou plutôt à la colonie de Constantinople: du moins, il y a tout lieu de croire que ce fut à l'occasion de la révolte de Gafforio qu'il retira aux Génois le palais de Calamanus avec ses dépendances, chapelle, bain, citerne et cour, dont Isaac leur avait fait don en 1192* et qu'il y logea des Aile-

1 Nicét p. 636 et s.: il dit seulement que ces événements sont postérieurs à la mort de l'empereur Henri VI, c'est à dire au 28 sept. 1197, mais il ne précise pas.

* Miklosich et Muller, Acte graeca M, 46 et s.: il parait cependant qu'on en retint encore un certain nombre en captivité; voy. plus loin les instructions données à Délia Croce.

■ Monum. hùt. pair., Chariot H, 1225; Miklosich et Muller, op. e. p. 1.

4 II est hors de doute que les descriptions que nous allons citer se rapportent à une seule et même localité: nous lisons dans les Chartae II, 1224 et dans Sauli, II, 196: "palatin m kalarma (var. chalama, lisez Calamani) cum ecclesia, balneo, daterais atque usu (?) decurrentis et curtis" (cour, var. currentis); dans la bulle d'or publié par Miklosich et Muller m, 31 et s. :

o?xoç tov KaXaftdrov fjroi toi" Boxavttàrov fitrà tùv iunt^DiXtut/ttvuy r« ntfptiixloftaxi

240 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

mands.1 Pour regagner la faveur de l'empereur, la ville de Gênes lui envoya le médecin Nicolas, porteur d'une missive par laquelle elle lui demandait de recevoir une ambassade spécialement chargée de renouveler les anciens traités. Au moment où cette demande arrivait, les vaisseaux génois venaient encore d'exercer des ravages sur le territoire grec, sous prétexte d'hostilités contre les Pisans ; néanmoins l'empereur fit une réponse favorable2 et les consuls de Gênes pour l'année 1201 chargèrent Ottobone deïïa Croce, d'aller conclure un nouvel accord avec lui: ses demandes8 devaient porter sur deux points; premier point: affaires concernant certains particuliers et que le gouvernement génois prenait en main; il s'agissait de faire rentrer dans leur argent ceux qui avaient subi des dommages pécuniaires et rendre à la liberté ceux qui étaient encore retenus en prison à la suite de l'affaire Gafforio: entre autres, la restitution du fief

tm fn ni *> ii ht tu* fijç xtmtf^yrjs xai xSiv bvo ar/wf xai avrûv rûv ir fw oîx<u txxltjmwr

xai toi" lovtffovi et, dans le procès verbal d'envoi en possession qui y est joint, ibîd. p. vi: "domus Calanianni, videlicet Votoniati, cum habitaculis, duabus curiis, puteis, cisterna, balneo et duabus ecclesiis infra ambitum murorum ejus existentibus." On trouvera une description détaillée du palais et surtout de l'église qui en faisait partie, dans Miklosich et Muller, m, 55 et ss.

1 Mon. hist. pair., Chartae, II, 1224:

Sauli, Storia di Galata H, 196; Serra, (Storia deU' antica Liguria I, 434 et ss.) voit dans la mesure prise par l'empereur en cette circonstance une des causes occasionnelles des coups de main exécutés par les flottes génoises sur Candie, Corfou, Modon et Coron ; c'est une erreur, car elle est bien antérieure. Quant à ce qui concerne les Allemands, j'admet sans difficulté que ce devaient être ces mercenaires qu'Isaac avait fait venir et qu'Alexis s'attacha par toutes sortes de faveurs; Tôche, Heinrich VI, p. 364 et s.

1 Miklosich et Muller, III, 46 et s. Je ne trouve nulle part la preuve que le médecin Nicolas ait été envoyé en ambassade par l'empereur, comme l'affirment MM.

Muller et Desimoni (Giorn. ligust. 1874).

* L'instruction où sont énoncées ces demandes nous est parvenue en double.

Il en existe un exemplaire manuscrit à

Turin, dans les archives de la cour: c'est là que Sauli l'a copiée pour la publier (Délia colonia di Galata H, 195-199), mais il a, malheureusement, laissé de côté ce qui lui paraissait d'importance secondaire. L'autre exemplaire mauuscrit se conserve dans les archives secrètes de Gènes ; il a été publié dans les Monum. hist. pair. Chartut II, 1224-1227 (et dans Cibrario, Dclla cconomia polit ica dcl mcdio ero; 2° éd., III, 399 et ss.). Les deux exemplaires portent en titre les noms des autorités qui ont rédigé cette instruction: ce sont les consuls de Gênes pour l'année 1201 ; mais, dans le premier exemplaire seul, les noms des consuls sout compatibles avec la date du 4 mai 1201 ; le second porte la date du 15 mai 1203 ce qui est en contradiction avec les noms des consuls, car, en 1203, ce n'étaient plus les consuls de 1201 qui se trouvaient à la tête du gouvernement: il n'y avait même plus de consuls du tout ; le gouvernement était aux mains du podestat Guifredotto Grasello. En ce qui concerne le texte même des deux manuscrits, on trouve dans le premier quelques paragraphes qui manquent dans le second ; au reste les mêmes articles sont rédigés dans les deux en termes à peu près identiques; il ne sera d'ailleurs possible de collationner exactement les deux textes que le jour où le premier manuscrit aura été imprimé intégralement

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récemment enlevé à Guercio était une des conditions sine quâ non de raccommodement à obtenir: second point: propriétés et privilèges d'intérêt général : ici, il s'agissait de réclamer l'arriéré des subsides annuels non payés depuis sept années et d'obtenir une majoration pour l'avenir, de demander l'abaissement des droits de douane de 4 à 2 ou au moins h 3%, la remise en état du palais de Calamanus, dévasté de fond en comble par les Allemands qui y avaient été logés, et, enfin, la concession de bâtiments formant enclave dans le quartier génois et d'autres quais. On ignore la réponse de l'empereur à tous les points de ce programme, car la bulle d'or que l'ambassadeur rapporta dans son pays n'a pas été conservée, ou, tout au moins, elle n'a pas été publiée: nous ne possédons que le texte original et la traduction latine du protocole de remise qui raccompagnait;1 il en ressort que l'ambassadeur avait obtenu l'agrandissement du quartier génois. Ce protocole est daté dans l'original grec de l'an 6711, dans la traduction latine de l'an 6710; ces dates correspondent aux années 1203 et 1202 de l'ère chrétienne, mais comme, dans le calendrier grec, l'année commence quatre mois plus tôt que dans le calendrier occidental, c'est à dire le 1er septembre, et comme le jour indiqué dans le protocole est le 13 octobre, il faudrait admettre que la date de l'original grec correspond au 13 octobre 1202 et celle de la traduction latine au 13 Octobre 1201;* il y a donc désaccord, mais il me paraît que l'on doit accepter de préférence la date du texte latin, par la raison que dans les deux l'Indiction (Ind. V) est la même: d'après cela, ou peut admettre qu'Ottobono délia Croce aurait terminé sa mission dès le 13 Octobre 1201. Mais M. Canale8 affirme que la République n'accepta pas l'arrangement sous sa première forme et renvoya le même ambassadeur à Constantinople avec de nouvelles instructions; ces instructions, datées du 15 mai 1203, n'auraient été, sur beaucoup de points, que la reproduction littérale de celles du 4 Mai 1201. M. Canale prétend démontrer par ce raisonnement que la date vraie est bien celle du manuscrit des archives secrètes de Gênes. Supposons un instant qu'il ait raison: il faudrait alors admettre qu'en revenant pour la seconde fois à Constantinople l'ambassadeur y aurait trouvé l'armée croisée qui allait renverser le gouvernement d'Alexis m au cours de l'été de la même année 1203. Mais alors il se présente une difficulté: de nouvelles instructions, rédigées au mois de mai 1203, ne pouvaient, en aucun cas, porter en tête les noms des consuls de 1201. Il

1 V. le texte original dans Miklosich et Muller III, 49 et sa., et la traduction latine dans le Lib. jur. I, 496 et 88.

• Desimoni (Oiorn. ligust. 1874, p. 168 — 171] uésit» entre le» années 1201 et

1202; cependant, il penche pour la dernière; en tout cas il rejette la date de 1203 pour les mêmes motifs que j'ai indiqués.

3 Nuora istoria délia repttbblica di Qenova, II, 365 et 8.

242 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.

résulte de là que si la date du 15 mai 1203 ne peut être maintenue, la deuxième mission attribuée à Ottobone délia Croce devient inadmissible. La vérité est qu'il ne fit qu'une fois le voyage et qu'il ne reçut qu'une fois des instructions, dont la date exacte est le 4 mai 1201. La réponse impériale qu'il rapporta renfermait les dernières concessions qui aient été octroyées à une nation commerçante d'Occident avant la quatrième croisade. Deux ans plus tard, Constantinople était au pouvoir des croisés et, pendant un demi -siècle, ce furent des princes latins qui régnèrent sur le Bosphore.

Avant d'entrer dans le XIVe siècle, il nous reste à passer en revue celles des villes de province grecques que les marchands italiens visitaient ou habitaient avant la quatrième croisade, puis nous reviendrons à la capitale, nous étudierons l'étendue et la situation des quartiers commerçants et nous dirons le peu que l'on sait de l'administration et du régime intérieur de ces colonies.

J'ai déjà fait remarquer que les privilèges accordés par les empereurs grecs aux marchands italiens les autorisaient à faire le commerce dans toute l'étendue de la Romanie jusqu'aux limites de l'empire, mais que, dans le cas où des noms de villes sont désignés à titre d'exemples, ce sont toujours, dans les documents les plus anciens, des villes maritimes ou très voisines des côtes, et, enfin, que les noms de villes de l'intérieur n'apparaissent que dans les plus récents. C'était d'ailleurs la marche naturellement suivie par le commerce; il devait commencer par prendre pied dans les ports de mer et partir de là pour pénétrer plus tard dans l'intérieur. A l'origine, les moyens de transport prévus sont toujours des vaisseaux, et ce n'est que vers la fin de la période que nous étudions, dans un décret d'Alexis m, qu'il est parlé, pour la première fois, de bêtes de somme et de voitures.1 Les voyages d'affaires dans l'intérieur amenèrent la création d'établissements fixes et les grands centres ne furent pas les seuls où l'on en fonda: plus d'une petite ville en fut également favorisée. On peut juger de l'extension que les Vénitiens, par exemple, avaient donnée à leurs affaires sur le territoire de l'empire, par un passage du traité conclu entre la République et l'empereur Isaac, en 1187. Nous y voyons stipulé que l'empereur aura le droit d'appeler aux armes, pour la défense du territoire contre les ennemis extérieurs, non seulement les Vénitiens fixés à Constantinople, mais ceux qui habitent entre Constantinople et Abydos et à Abydos même, entre Constantinople et Philadelphie et à Philadelphie même, enfin entre la capitale et Andrinople et à Adrinople même.1

Taf. et Thom. I, 257. 1 Ibid. 1, 199.

IL Bysance smu les Comnènes et les Anges. 243

Nous allons maintenant chercher, en procédant de l'est à l'ouest, dans quelles villes étaient établies des communes marchandes vénitiennes, génoises ou pisanes. A Philadelphie, la grande et populeuse ville -frontière du côté des Turcs1 au pied du Tmolus, près de l'antique Sardes, il y avait des Vénitiens, nous l'avons déjà dit. Plus au nord, à Pegœ* Frédéric Barberousse en 1190, les Vénitiens et les Flamands en 1204, trouvèrent des colons latins, très probablement des marchands italiens. Au commencement de l'empire latin, la population occidentale avait pris un tel développement dans cette ville, que l'administration réclamait un évêque catholique- romain.8 Sur l'Hellespont, Abydos, ce poste d'observation si fréquemment occupé par les flottes d'Occident, avait ses colons vénitiens (v. plus haut).

En passant en Europe, nous trouvons de très bonne heure des Vénitiens établis sur la côte septentrionale de la mer de Marmara, à Rodosto (Rhœdestos), bon port très important pour le commerce des céréales:* on y voyait, en dehors de la ville, un quartier franc avec un fondaco5 et, près de ce dernier, une église dédiée à la Vierge avec hôpital et jardin etc.; à l'origine, cette église dépendait du monastère de Ste Marie d'Andrinople, cédé par un abbé, nommé Hugues, en 1157, au célèbre monastère de S. Giorgio Maggiore de Venise. Avant cette date il y avait déjà à Rodosto un monastère de St. Georges succursale de S. Giorgio Maggiore. Pour chaque affaire conclue en cette ville, qu'il s'agît de liquides ou de solides, dès que le poids dépassait cinquante livres, tout marchand vénitien était obligé d'avoir recours aux poids et mesures du monastère, contre paiement d'une certaine redevance; les Grecs en faisaient également usage, mais seulement, sans doute, pour les marchés conclus avec des Vénitiens.6 Dans l'intérieur de la Thrace, Andrinople et Philippopoli étaient deux centres commerciaux importants. Nous avons montré plus haut qu'il y avait des Vénitiens dans la première de ces deux villes au temps de l'empereur

1 Nicét, p. 521; Georg. Acrop. p. 111, 112; R. Muutaner, trad. Lauz, II, 115.

* Pegae, nommée maintenant en turc Bigha, est située sur une crête et commande au sud la plaine que traverse le Granique avant de se jeter dans la mer de Marmara: je dois ce renseignement à 1 amabilité de Mr H. Kiepert; je croyais autrefois que Pegœ était sur la Propontède, mais j'étais dans Terreur : en réalité elle était à environ quatre milles de la côte.

3 Ansbert., De expeditione Frid., éd.

Tauschinski et Pangerl, p. 56; Villehardouin, 1. c; Nicét. p. 795; Innoc. III, Epist., XII, 144, éd. Baluze, II, 355 et s.

4 Procop,, De aedif. IV, 9; Mich. Attaliota, p. 202.

6 "Locus qui dicitur fontega, in ruga Francigenorum foras muros civitatis ;u Taf. et Tbom. I, 138.

6 Pour se qui précède, voyez les chartes des années 1145, 1147, 1157, dans Taf.

et Thom. I, 103 et s., 107 et s., 137 et ss.

244 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.

Isaac, mais si, comme cela est extrêmement probable d'après ce que nous venons de voir tout à l'heure, nous admettons que le monastère de S10 Marie de cette ville était de fondation vénitienne, il serait prouvé que l'établissement des Vénitiens y remontait à une date antérieure, La ville de Philippopoli était habitée par des marchands arméniens 1 et avait comme annexe, au dehors des portes, un élégant (nobUis) quartier latin.'

En Macédoine, Thessalonique avait eu, de tout temps, les relations commerciales les plus étendues. Située sur la Via Egnatia, la grande route de Durazzo à Constantinople, elle était journellement traversée par un courant de voyageurs et, de plus, elle offrait aux navires un port vaste et sûr;8 aussi les marchandises venaient-elles y affluer de tous côtés et, au point de vue du confort et du luxe, elle pouvait rivaliser avec Constantinople même.4 A aucune époque de l'année, le mouvement commercial n'était plus fort que pendant la foire d'octobre, qui concordait avec la fête de S1 Démétrius, patron de la ville; à cette époque, il se formait, comme par miracle, en dehors des portes, une deuxième ville composée de lignes de baraques à perte de vue. Les marchands de Constantinople y apportaient, à dos de chevaux et de mulets, les produits des côtes de la mer Noire (probablement des pelleteries et des poissons salés) ; ceux de Phénicie et d'Egypte, d'Italie et d'Espagne y arrivaient directement par mer; les étoffes sorties des mains des habiles tisserands de la Béotie y rivalisaient avec les admirables tapis brodés (nappes d'autel) des "colonnes d'Hercule" (on désignait sans doute sous ce nom la partie méridionale de l'Espagne, où dominaient les Arabes). La cohue qui se pressait sur le champ de foire se composait de Grecs, de Bulgares, d'Italiens, d'Espagnols, de Portugais, de Français. 5 Plus d'un marchand d'Occident trouvait d'ailleurs avantage à s'établir en permanence à Thessalonique. Peu à peu, il se forma ainsi tout un quartier latin: il se trouvait dans l'intérieur de la ville, adossé aux remparts. Eustathc en parle à propos

1 Nicét. p. 627, 534.

■ Odo de Diogilo, éd. Chifflet, p. 27 et s. Le vin de Philippopoli s'exportait en Occident; Willehalm, 448, 7, cité parSchultz, IVofisehes Leben, I, 301.

1 Ellissen, Miehaël Akotninatos, p. 70; Joann. Oameniat. De exeidio Thessal, éd. Bonn. p. 492; Tafel, De Thessalonica (jusque agro, p. 209 et s.

4 Ellissen, op. cit.; Eustath* , Opusc., éd. Tafel, p. 304 et s.; Tafel, Komnenen und Sormaunen, p. 192 et s.. 197.

6 Cette description de la foire de S1 Démétrius est empruntée au dialogue de Timariou, chap. 5 et 6, ouvrage grec de la première moitié du XIIe siècle (éd. Hase, Notes et exir. EK, 2, p. 171—174; éd. Ellissen, dans les Analeeten der mittel- tout ncugriechùchen Literatur, vol. IV, sect, 1, p. 46 et as., 98 et as.); cf. Tafel, De Thessaion. p. 227—230.

H. Byzance sons les Comnhnes et les Anges.

de la prise de Thessalonique par les Normands (24 août 1185); 1 du haut d'une tour adjacente à ce quartier, des traîtres faisaient des signaux qui furent d'une grande utilité aux assiégeants. Dans ce passage,* le savant évéque donne aux habitants du quartier latin l'appellation légale qui leur avait été attribuée par l'empereur Manuel: ils les nomme povpyéôioi, sans distinction d'origine. Les Italiens y formaient très probablement la majorité: nous savons en particulier que les Pisans avaient là un établissement En effet, dans les instructions rédigées à Pise en 1197 pour Uguccione Bono et Pietro Modano, on lit qu'ils demanderont à l'empereur la restitution (ou peut-être simplement une nouvelle reconnaissance de la propriété) des maisons et de la halle où depuis longtemps les Pisans ont l'habitude de descendre, et l'autorisation d'y entretenir un vicomte, mais à condition que cette autorisation n'entraîne ni charge ni impôt.8 Cette demande fut accueillie favorablement: c'est ce que nous apprend une petite note jointe par le vicomte de Constantinople à ses comptes de l'année 1199.4

Si de Thessalonique nous descendons vers le sud, nous rencontrons en Thessalie, dans le golfe de Volo, la ville à? Almyro (Armiro). Benjamin de Tudèle et Edrisi, contemporains de l'empereur Manuel, en parlent comme d'une place de commerce très importante; leurs renseignements se complètent mutuellement, car Edrisi note que les Grecs y portent leurs marchandises, et Benjamin indique les nations occidentales qui viennent y faire des échanges avec eux: il nomme spécialement les Pisans, les Génois, les Vénitiens et d'autres encore.6 Il va de soi que les Occidentaux devaient généralement gagner Almyro par mer; cependant Edrisi indique une route qui, partant d'Avlona, traversait directement la péninsule de l'ouest à l'est pour aller aboutir à Almyro;6 il est probable qu'elle était fréquentée par les marchands italiens et que le géographe arabe, fixé en Sicile, tenait de la bouche de quelques -uns de ces voyageurs les détails qu'il donne sur cette route comme sur tant d'autres. Nous possédons des documents qui nous permettent de suivre les établissements commerciaux fondés par les Italiens à Almyro à partir de la moitié du XII0 siècle: ce sont des titres d'hypothèques, d'achats et de donations provenant de

' D'après les Annal. Ceccan. , dans Pertz, SS. XIX, 287 et d'après Eustathe, optisc. éd. Tafel, p. 293, cette date doit être la vraie; Nicétas, p. 392, indique le 25 août, mais c'est une erreur.

7 Opusc, éd. Tafel, p. 260, et traduction du même passage dans Tafel, Komnenen ttnd Normannen , p. 146 (cf. aussi la note 291).

3 Doc. suite relax, tosc. p. 72.

4 Ibid. p. 78: "cartam facti Theolonici (i. e. Thessalonici) et Almiro.w

5 Edrisi, II, 296; Benj. de Tudèl., éd. Asher, p. 49.

a Edrisi, II, 291.

246 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.

sujets vénitiens qui y avaient acheté des terrains et les avaient bâtis; l'un d'eux, un nommé Stefano Capello, commence par donner hypothèque sur sa propriété à l'église de St. Marc des Vénitiens à Constantinople et finit par la lui vendre; un autre, un certain Natale Betani, fait donation de la sienne à l'église de St Georges des Vénitiens à Almyro même.1 Ces individus étaient certainement des membres d'une grande colonie; ce qui le prouve, c'est l'existence de plusieurs églises vénitiennes dans la ville,* et surtout c'est le grand nombre de Vénitiens qui se sauvèrent d' Almyro au moment de la persécution de Manuel.8 A côté de la colonie vénitienne, il y avait une colonie pisane dont l'origine remontait à peu près à la même époque. Pendant la guerre fatte^ par le roi de Sicile Guillaume Ior à l'empereur Manuel, une flotte sicilienne s'empara d' Almyro: dans le tumulte, l'église de St. Jacques des Pisans et son campanile furent pillés et livrés aux flammes (1158),* en dépit d'une bulle d'Anastase IV, antérieure de quelques années (1153), par laquelle ce pape avait déclaré prendre sous sa protection cette église avec tous ses biens et sa succursale, l'église de St Nicolas.5 La ville de Pise conserva la jouissance des biens qu'elle possédait à Almyro pendant toute cette période et plus longtemps encore: sur la demande de ses ambassadeurs, l'empereur Alexis III consentit encore à lui donner sa sanction.6 D paraîtrait que les deux colonies suivirent l'exemple de leurs mèrespatries et que leur rivalité aboutit à des querelles ouvertes. C'est ce que démontre le traité conclu en 1180 entre Pise et Venise. Les deux parties contractantes y prenaient l'engagement de ne pas fortifier les quartiers possédés par elles à Almyro, de ne pas chercher à s'humilier mutuellement en donnant à leurs églises ou à leurs clochers plus d'élévation l'une que l'autre, de tenir le faîte de leurs maisons sur le même alignement (planas) et, enfin, de faire réprimer par voie judiciaire les empiétements que certains membres d'une des colonies pourraient avoir commis aux dépens de l'autre.7 Il y avait aussi à Almyro une colonie génoise; c'est un fait que nous devons admettre, car Benjamin de Tudèle y constate la présence de marchands de cette nation et nous trouvons dans les instructions de l'ambassadeur Grimaldi que les Génois avaient pris part à la défense de la ville contre les Vénitiens en 1171 — 72.8

1 Voy. les Chartes des années 1150, 1151 et 1156, dans Taf. et Thom. I, 125 -133, 136 et s.

* "Ecclesiarum Venetiae, quae sunt in Aimiro;" Doc. suite relax, tose. p. 22.

* Hist. due. Venet. p. 79: "quidam Venetorum, qui de Arrairo fugerant, cum viginti navibus Veneciam .... intraverunt*4

4 Annal. Pis. Marang., dans PerU, SS. XIX, 243 et s.

6 Doc. sidlc relax, toêc. p. 5.

* Ibid. p. 71, 78.

7 Ibid. p. 20, 22.

B Sauli, II, au bas de la page 185.

IL Byzance sous les Comnènes et les Anges. 247

Au cours de la période que nous étudions, nous ne trouvons que très peu de traces de voyages entrepris par des marchands italiens dans le centre de la Grèce et la Morée. Cependant, il se fabriquait à Thèbes des soieries très renommées que les Vénitiens allaient y chercher ; les Génois la visitaient également dans le même but.1 Nommons encore Corintke; Nicétas vante sa richesse et dit que les Italiens viennent jeter l'ancre dans un de ses ports, tandis que les Asiatiques abordent dans l'autre (de l'autre côté de l'Isthme) et que les échanges se font dans la ville.*

Parmi les îles de la Grèce, il faut citer en première ligne celle d'Eubée, dont la capitale, Négrepont, attirait un grand concours de marchands;3 puis celle d'Andros, avec sa manufacture de soieries, déjà florissante au commencement du XIIe siècle ;4 Chio et ses plantations de lentisques; enfin Lemnos où, dès 1136, le prieur de l'église de St Marc des Vénitiens à Constantinople obtenait de l'archevêque la donation d'une chapelle à condition d'élever à sa place ou à côté d'elle une église plus grande sous l'invocation de St Georges:5 ce détail prouve l'existence d'un trafic permanent entre Venise et l'île. Les grandes stations de la route du Levant, l'île de Crète et celle de Rhodes, recevaient fréquemment dans leurs ports les vaisseaux de toutes les puissances maritimes de l'Occident; il est à peine besoin de le dire.6

Mais quelle que fût la prospérité de toutes ces stations échelonnées le long des côtes et dans les îles de l'empire grec, ce n'était rien en comparaison de la capitale : par sa situation exceptionelle, Constantinople était prédestinée à devenir un des principaux centres commerciaux du monde; aussi devait -elle exercer sur les Italiens une attraction toute particulière: leur objectif constant était d'y obtenir la possession d'un quartier, mais autant que possible d'un quartier situé non pas dans les faubourgs ni dans la banlieue, mais dans la ville même. Nous avons déjà vu d'une manière générale qu'ils atteignirent leur but; le moment est venu de dire d'une manière plus précise ce qu'étaient ces quartiers

1 Cela ressort des Instructions rédigées pour un ambassadeur génois, dont le nom est resté inconnu, envoyé a la cour de Byzance postérieurement à Tannée 1170; Desimoni, dans le Oiorn. ligust. 1874,

• Nicét p. 100.

• Benj. de Tudèl., éd. Asher, p. 47.

4 Satculfi (1102 — 1103) ilinerarium, dans le Recueil de roy. et de mcm., publ. par la Soc. de Géogr. VI, 834. Vers 1132, deux produits d'Andros, le Xamita et le Zendata étaient connus et recherchés en

Occident: c'est ce que démontre une lettre de cette époque, découverte par M. Wattenbach dans une collection de lettres du Moyen Age appartenant à la Bibl. royale de Vienne: voy. Archiv fur Merreich.

Qeschiehtsquellen, XTV, au haut de la p. 80.

6 Taf. et Thom. I, 98 et ss.

B On en trouve un exemple, pour la Crète, dans les Mon. hist. pair. Chartae, II, 1226: ucum Henricus filius quondam Ansaldi Grilli de Syria rediens pervenisset ad Candiam."

248 Betixibne période. — I. Fondation des colonies commerciales.

marchands. Dans les bulles d'or des empereurs byzantins et les chartes de mise en possession (irpaxtixbv rijç Ttapaôôtiecoç) qui les accompagnent, on trouve la description exacte de la surface concédée à chaque nation, le tracé minutieux de son contour, la désignation des monuments publics compris dans son périmètre ou situés sur ses limites. Les incendies, les soulèvements populaires, les conquêtes, surtout la dernière, celle des Turcs, ont, dans la suite des temps, fait subir à la ville de telles transformations, qu'à de rares exceptions près, il est devenu impossible, même aux hommes les plus versés dans la connaissance des localités, de déterminer remplacement des monuments nommés dans ces documents; cela n'a rien de surprenant. Cependant, dans les derniers temps, un médecin grec établi à Constantinople, M. Alexandre Paspati, a fait faire d'immenses progrès à l'étude de cette question pour ce qui concerne les quartiers marchands.1 Mais avant de nous engager à sa suite dans les quartiers occupés par les marchands étrangers, il est nécessaire de poser quelques notions préliminaires.

Dans la Constantinople byzantine et surtout dans ses parties les plus fréquentées, un grand nombre de rues (6revcû7ro\y \ecù<pôpoi) étaient bordées d'arcades où les passants trouvaient un abri contre la pluie et contre les ardeurs du soleil : elles portaient le nom générique d'fyfioXoç. Cette disposition offrait aux marchands des avantages tout particuliers pour l'établissement de leurs boutiques; aussi les concessions accordées par les empereurs aux nations commerçantes comprenaient-elles d'ordinaire un ou deux de ces tpfioXot, de sorte que les habitations des marchands étaient soit immédiatement adjacentes, soit groupées tout autour; par suite, le quartier entier, même quand il formait un groupe de maisons plus considérable, prenait l'appellation d'£/*/3oAoç, en latin embolum*

1 Au moment de terminer cet ouvrage, j'ai pu avoir sous les yeux au complet les quatre études réunies par ce savant, dans l'ouvrage intitulé #«vxrma* priera*

TonoyQCUfinai xai inraytxai Knai. 1877, SOUS CC titre: to tfinô^uov xûv Vtvovrtvn(miv KwrnTarrtrovn6i.n xai Ei'(f(vM tiovtm;

elles forment le deuxième livre, p. 127 — 276. Le premier livre contient l'étude des temps antérieurs à la quatrième croisade; il a été publié pour la première fois en 1873, dans le sixième volume (p. 138 — 165) du Zvyrvauiia mpo&xôr, qui est édité à Constantinople par le 'Ei.lytxhç (ftinloyixr*; 2'iW.Ao;'oç. Je suis redevable de cette communication à M. le professeur

Bursian de Munich. M. Paspati avait adressé précédemment à la Société Ligure de Gènes un court mémoire sur le même sujet, accompagné d'un plan, et M. Belgrano avait eu la complaisance de me faire connaître les résultats les plus intéressante de ce* recherches.

* Ducange, Constant inopolù rkristiana, lib. I, p. 109 et ss., a réuni un grand nombre de citations dans les quelles il est fait mention de ces rues à arcades de Constantinople. A mon avis, les ouvrages où l'on peut le mieux se rendre compte de la signification du terme fft- ^oAoç, sont : Mich. Attal. p. 211. 275 et s., et Codin., De orig. Cpol. p. 22: cf. Ste-

//. Byzance sous les Comnènes et les Anges.

Dans les chartes de mise en possession, on tronve fréquemment la désignation de certaines parties de la muraille d'enceinte ou de certaines portes; ce détail est déjà à lui seul une indication de la situation des quartiers concédés aux Italiens. La plus grande partie des maisons étaient à l'intérieur de la ville, mais quelques-unes se trouvaient en dehors, sur la bande de terrain plus ou moins large qui la séparait de la mer. Tous les quartiers sans exception aboutissaient à la Corne d'or, c'est -à dire au port de Constantinople ; il ne paraît pas qu'en général ils aient pénétré profondément dans l'intérieur.

Un des éléments essentiels de ces établissements était constitué par les Échelles, c'est -à dire par les escaliers de débarquement; il y en avait, en général, plusieurs affectées à chaque nation: elles étaient dans les dépendances directes du quartier et établissaient la communication entre le quartier et les navires qui venaient jeter l'ancre au plus près.

Nous allons chercher, maintenant, à déterminer la position de chacun des quartiers, en commençant par celui des Vénitiens; cet ordre est tout indiqué, puisqu'il était le plus ancien de tous. Il se trouvait au foyer de la vie commerciale, au lieu dit Pérama:1 le nom de cette partie de la ville lui venait de ce que c'était le point d'embarquement pour le faubourg de Galata (Péra), situé sur l'autre rive (rrépav) de la baie.* La porte du Pérama,3 dont le nom actuel est Balik- Bazar -Kapoussi, marquait un des points de la limite du quartier vénitien ; du côté opposé, il s'étendait jusqu'au lieu dit Hebratca ou Judeca* mot qui, dans ce cas particulier, n'a nullement la signification de quartier juif. H ne faut pas oublier que les Juifs avaient été expulsés de la ville au temps de Théodose II (408— 450) 5 et que, pendant toute la période qui nous occupe, ils habitaient la partie du faubourg de Galata voisine du Bosphore ; cette partie, comme d'ailleurs tout le reste des terrains situés sur les deux rives du Bosphore, était généralement connue sous le nom de to Srevbv (le détroit),6 de sorte qu'il n'est pas rare de trouver dans

phanus, Thésaurus s. h. v. ; Reiske, Comment, de Constant. Porphyr., De eerim. II, 130; Goar, Comment, de Cedren. p. 783; Unger, Grieeh. Kumt, dans Ersch et Gruber, sect. 1, vol, LXXXIV, p. 332; le même dans les Quellen der byxant. Kunstgeseh. I, 127 et s.; Desimoni (Oiorn. liguât. 1874, p. 176) donne un sens trop restreint au terme embolos, en le réduisant a la signification du mot loggia, "ove si riunivano i negozianti etc."

1 uIn embolo Peramatis," i. e. transitug; Taf. etThom. I, 50, 52. Le poète

byzantin Ptochoprodromos fait aussi un rapprochement entre l'établissement des Vénitiens et le Pérama; voy. Paspati, 2Y-/À. VI, 163; Bv%. ptl. 164 et s.

1 Paspati, 1. c; cf. Nicét. p. 384.

• "Porta Peramœ;" Taf. et Thom. 1, 56.

4 lbid. I, 60, 62, 56.

» Codinus, De aedif. Cjtol. p. 83.

fi On en trouve de nombreux exemples dans Tafel , Symbolae eritieae ad geogrbyx. speet, Pars posterior (Abh. der 3e Cl. der Miinehn. Akad., vol. 5, seet. 3) p. 96 —98. Cf. Krug, Chronologie der Byxant.,

250 Deuxième période. —

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