L'empire latin
renoncé à ses projets sur Constantinople et se préparait à passer les Dardanelles (mars 11 90).1
L'orage si longtemps suspendu sur "la Reine des villes" finit par éclater à l'occasion de la quatrième croisade. Organisée par des chevaliers français et flamands et renforcée dans la suite par le concours des Vénitiens, son objectif primitif était l'Egypte, son but, assurer de ce côté la sécurité des chrétiens de Syrie;2 mais, tout d'un coup, les chefs changèrent la direction de l'entreprise et donnèrent ordre de faire voile sur Constantinople: ils affichaient hautement l'intention de rétablir dans ses droits l'empereur Isaac, récemment détrôné, et son fils, le prince Alexis. Que s'était- il donc passé? Réduit à fuir de Constantinople (1201), le prince avait pu s'échapper, grâce à l'assistance de deux membres influents de la colonie pisane,3 le comte Rainerius de Segalari* et Hdebrandus Familiatus.5 Il s'était réfugié à la cour d'Allemagne, où il avait été reçu à bras ouverts par sa sœur Irène et son beau -frère, Philippe de Souabe : on y prit un ardent intérêt à ses projets de restauration. C'est là qu'on eut tout d'abord l'idée6 de s'adresser aux chevaliers français et flamands qui faisaient en ce moment leurs préparatifs de départ pour la croisade, et de les engager à opérer une diversion en faveur de la dynastie des Anges; le chef élu par les chevaliers était précisément dans la meilleure disposition d'esprit pour écouter les insinuations de Philippe : c'était le marquis Boniface de Montferrat ; les alliances de sa maison, l'exemple de ses frères, ses propres injures à venger, tout semblait se réunir pour le pousser vers Constantinople : 7 Philippe de Souabe
1 Ausbertus, De exped. Frideriei, éd.
Tauschinski et Pangerl, p. 32, 55, et Riezler, Forsehungen xnr deutsehen Oesehiehte, X, 48.
» Villehardouin, éd. de Wailly (1872), p. 19; Rob. de Clary, dan» Hopf, Chroniques gréco- romanes, p. 5.
* Doe. p. 94. Le vaisseau qui emporta le prince était un vaisseau pisan; ce détail est affirmé par Nicétas p. 711, et par l'auteur de la relation de la translation du chef de S. Théodore de Constantinople à Gaète, dans Ughelli, Bal sacr. I, 539. Pour la date, voyez Etait , Beitr. xur Geseh. des vierten Kreuxxuges, p. 48.
4 C'est probablement le "Cornes Pisanorum Raynerius" des Doe. sulle rela \ . tour. p. 67; nous avons déjà rencontré ce nom et nous avons dit qu'il nous paraissait douteux qu'il ait été chef de la colonie,
bien que ce soit l'opinion admise par le C*0 Riant dans une étude (p. 33) dont nous reparlerons un peu plus loin.
4 Le nom de cette famille se représente fréquemment dans les documents pisans relatifs à Constantinople : Doe. p. 9, 12. 13, 78. Ildebrandus y figure avec le titre de ujudex", Und. 19.
• Dans sa Monographie de ce prince (Jàtirhueher der deutsrfteti Geseh. 1197- 1208) Winkelmanu a très bien fait ressortir l'influence exercée par lui dans toutes ces circonstances; le comte Riant l'exagère au détriment de celle de Dandolo, dans son étude sur Innocent III, Philippe de Souabe et Boniface de Montferrât (Iieeue des questions historique)', XVII, p. 321 et sa., XVm, p. 5 et ss.).
7 Robert de Clary (l c. p. 24, 31) dit
266 Deuxième période. — T. Foyidation des colonies commerciales.
lui confia tout spécialement le jeune prince Alexis.1 H fallait en venir enfin à consulter les chevaliers réunis: Boniface se fit le promoteur ardent du projet ; les ambassadeurs allemands multiplièrent les promesses les plus séduisantes; Alexis en personne se présenta en suppliant et joua son rôle de manière à exciter la compassion; mais rien ne put déterminer les chevaliers à accepter un bouleversement imprévu de tous les plans arrêtés en commun, pour une aventure peu intéressante pour la majorité. Le projet semblait enterré; ce fut le doge Dandolo qui le reprit et le mena à bonne fin: c'était lui qui avait équipé la flotte; or, les chevaliers s'étaient trouvés insolvables: de simple allié qu'il était auparavant, il se trouvait, par le fait de sa créance, le véritable chef de l'expédition. Peu lui importaient les désirs de Philippe de Souabe ; la pensée de remporter une victoire sur la papauté en détournant la croisade de son but n'entrait pas dans son esprit, tandis que dans les conseils du roi, elle avait dû peser d'un poids au moins égal à celui de tous les autres motifs. Une seule considération guidait sa conduite: la défense des in- "térêts commerciaux de Venise. Or, c'était assurément les compromettre que d'envoyer une flotte de guerre équipée par la République attaquer l'Égypte, un pays où ses marchands avaient toute liberté d'entrer et de sortir avec leurs vaisseaux et faisaient des affaires si fructueuses, A Constantinople, au contraire, l'usurpateur avait déjà fait subir toutes sortes d'avanies aux Vénitiens et favorisé les Pisans à leur détriment; on ne pouvait donc que gagner à son renversement et à la restauration d'une autre dynastie; devenue l'obligée de Venise, la reconnaissance lui ferait un devoir d'accepter toutes ses volontés. Le moment était donc venu de mettre à exécution la menace faite, en 1198, par les ambassadeurs vénitiens à l'empereur Alexis, et d'appuyer effectivement le prétendant; n'oublions pas une considération toute personnelle qui dut bien avoir sa part d'influence sur le doge: la satisfaction de se montrer, à la tête d'une puissante flotte devant cette ville de Constantinople où il avait été victime de la duplicité et de la barbarie du peuple grec
Du jour où les projets des croisés furent connus, la position des Vénitiens établis à Constantinople devint fort difficile, comme on devait s'y attendre; celle des autres Latins n'était d'ailleurs pas beaucoup meilleure, Sicard, évêque de Crémone, se trouvait à Constantinople en 1204 et, par conséquent, il pouvait être très-exactement informé sur les événements des années 1202 et 1203: il rapporte que lorsqu'on sut que les croisés avaient ouvert les hostilités par le pillage de côtes de l'empire, le long de l'Adriatique, une émeute éclata; le peuple grec et la garde varangienne
que personne n'a plus insisté que le mar- 1 Villehardouin, p. 64. quis pour "aler en Constantinoble".
222 L'etnpire latin.
se portèrent dans le quartier vénitien et s'y livrèrent à toutes sortes d'excès; beaucoup de Vénitiens furent jetés en prison, un certain nombre massacrés.1 Dans sa fureur, la populace démolit les maisons habitées par les Occidentaux sur le rivage de la Corne d'or; Nicétas constate avec regret que les Amalfitains, déjà à moitié grécisés, et les Pisans partagèrent le sort général.8
La populace commettait une faute grave en faisant retomber sa fureur sur tous les Occidentaux sans distinction, car tout d'abord Gênes et Pise avaient refusé leur coopération à la croisade.3 Dans les rangs de l'armée, il n'y avait pas un seul citoyen de ces deux républiques: tout au contraire, les colons pisans avaient apporté un concours actif à la défense de Constantinople ; ils fournissaient une partie de la garnison de la tour de Galata4 et il leur arriva un jour de culbuter un parti ennemi qui s'était introduit dans la ville par une brèche pratiquée dans le rempart près du quai impérial.5 Leur conduite n'était pas dictée uniquement par le désir de soutenir L'empereur en reconnaissance des faveurs qu'il leur avait accordées ; il s'agissait pour eux de protéger leurs propres foyers, de les défendre contre des rivaux dont l'expérience des dernières années leur avait appris à connaître les dispositions rien moins que bienveillantes. Us ne purent cependant empêcher que la ville ne tombât au pouvoir des croisés. L'usurpateur prit la fuite et le prince Alexis eut la joie de voir remonter sur le trône son père, le vieil Isaac, devenu aveugle; lui-même restait aux côtés de l'empereur en qualité de corégent. On ignore comment les croisés traitèrent en cette circonstance (17 Juillet 1203) les Occidentaux établis dans la capitale. Quelques semaines plus tard, l'empereur Isaac était assez heureux pour opérer un rapprochement entre les Vénitiens et les Pisans : ceux-ci allèrent visiter les Vénitiens dans leur camp de Péra et y reçurent l'accueil le plus cordial.6 Les vieilles dissensions étaient oubliées et les rênes de gouvernement étaient entre les mains de deux empereurs favorables aux Latins ; il semble donc que tout dût faciliter aux marchands italiens la reprise des affaires ; malheureusement, l'ajitipathie du peuple grec pour les Occidentaux était restée aussi vive que par le passé, les excès commis par les croisés lui avaient encore donné plus d'acuité et cela suffisait pour annuler à peu près tous les résultats de la campagne. La malechance
1 Murât SS. VU, 619.
• Nicét. p. 730.
• Villehardouin, p. 21; Clary, p. 5.
4 Epi st. Hugoms eomûis S. Pauli.
dans Taf. et Thom. I, 307.
• Nicét p. 721.
• Nicét p. 730. Il m'est impossible
d'interpréter les expressions de Nicétas en ce sens que les Pisans auraient quitté la ville et se seraient établis en permanence dans le camp des Vénitiens, comme le prétend Wilken, Gesch. cf. Kreuxx. V,
268 Deuxième période.
— L Fondation des colonies commerciales.
voulut qu'une bande de pillards francs allumât un incendie qui prit des proportions effroyables; ce désastre porta l'irritation du peuple grec à un tel point que les Occidentaux ne se sentaient plus en sûreté dans la ville; eux-mêmes, d'ailleurs, n'avaient point été épargnés par le fléau: beaucoup d'entre eux étaient ruinés et n'avaient plus même un toit pour s'abriter.1 Dans cette extrémité, ils se résolurent à chercher leur salut dans une émigration en masse : quinze mille d'entre eux traversèrent le port avec femmes et enfants et allèrent se réfugier à Péra, dans le camp des croisés.* On était au mois d'août 1203. Peu de temps après, les Grecs se soulevaient ouvertement et faisaient une contre-révolution sous la conduite d'Alexis Ducas Murzuphle (Janvier 1204). Murzuphle publia un décret d'expulsion contre tous les Latins établis dans Constantinople sous prétexte de les empêcher de conspirer avec les croisés campés sous ses murs; mais, en dépit de l'affirmation d'un écrivain postérieur, Georgius Acropolitès, je me permets de douter que cette mesure ait encore pu en frapper "des milliers",8 car il ne devait plus guère en rester. Malgré tout, d'ailleurs, les Latins n'abandonnèrent jamais Constantinople d'une manière absolue: il y resta toujours quelques Vénitiens jusque dans les moments les plus difficiles. L'historien Nicétas raconte que le jour où les croisés prirent la ville pour la seconde fois, il fut redevable de son salut à la protection de certains Vénitiens de ses amis.4 Cela n'empêche pas que ceux qui avaient dû sortir étaient altérés de vengeance; pendant l'assaut ils mirent au service des combattants leurs conseils et leurs bras et après ils se montrèrent les plus acharnés au massacre des vaincus.5 Les croisés étaient pour la seconde fois maîtres de Constantinople (13 avril 1204); mais ce nouveau fait d'armes eut de tout autres con-
1 Nicétas p. 731 et 88.; Villehardouin, p. 119. Le» termes dont se sert Nicétas en parlant des quartiers touchés par l'incendie ne permettent aucune doute; il est clair qu'il atteignit aussi les quartiers commerçants; il s'étendit sur la gauche jusqu'au Perama, quartier dont le nom revient fréquemment dans les diplômes impériaux. Villehardouin dit aussi que c'était un spectacle poignant que de voir uces granz rues marcheandes ardoir à feu", et il parle des objets sauvés de l'incendie par les é migrants. Cf. Paspati, dans le Bulletin du SyUogos de Constantinople, VU, 94 et s., et »»Ç. fttht. p. 190; il admet que le quartier vénitien fut seul épargné par le feu.
' Villehardouin, p. 119. Le Syrien
Aboulfaradadj fixe à 30,000 le nombre des marchands francs résidant à Constantinople à cette époque; mais on doit naturellement donner la préférence à Villehardouin, qui est un témoin oculaire.
Vers 1180, il y en avait eu, au dire d'Eustathe, jusqu'à 60,000 et plus.
1 Georg. Acrop., p. 8, 9: Gunther (Hùst. rpolit., dans Riant, Erurisr aaerer Cpol. I, 102) confirme cette expulsion, mais se sert de l'expression indéterminée: "tempore obsidionis."
4 Nicét p. 777. D'autres restèrent, mais furent expulsés à la fin par Murzuphle; voy. Gunther, L e.
5 Georg. Acrop. p. 9; Guntheri, Cpolit. L e.
///. L'empire latin.
séquences que le premier. Tout d'abord on renonça à une nouvelle tentative de restauration d'un prince de race grecque: un empire latin s'implanta sur le territoire grec et, tout au tour de lui, le sol se couvrit d'une foule de principautés et de baronnies dont les maîtres étaient des seigneurs de langue italienne ou française. Les conquérants, d'ailleurs, étaient divisés en deux parties bien tranchées, chacune poursuivant un intérêt particulier: tels ils avaient été pendant la campagne, tels ils restèrent au moment du partage; d'un côté les Vénitiens, de l'autre les croisés (peregrini). Des traités dont les principes avaient été arrêtés à l'avance réglèrent l'organisation future de l'empire grec. Il fut convenu que l'empire entier serait gouverné par un empereur, que le choix de cet empereur serait fait par douze électeurs, six pour les croisés, six pour les Vénitiens, que tous le reconnaîtraient pour chef et, enfin, qu'un quart de l'empire serait placé sous son autorité directe; le reste serait divisé en deux parties égales déterminées par une commission spéciale, et chaque part serait remise à l'un des co - partageants qui la recevrait en fief de l'empereur, en échange de certaines obligations déterminées. Dans la rédaction de ce projet préliminaire, les Vénitiens n'oublièrent pas de se réserver dans le nouvel empire latin le maintien de tous les droits, coutumes et biens dont ils avaient eu la jouissance dans l'empire byzantin.1
La ville prise, on procéda à l'élection de l'empereur (9 mai). On sait que le choix tomba sur Baudouin, comte de Flandre. On ne procéda que plusieurs mois après, vers le commencement d'octobre,* à la répartition des territoires autrefois gouvernés par les empereurs byzantins.8 Nous possédons l'acte de partage. M. Tafel en a rétabli lie texte sur l'original fort altéré, et une profonde connaissance de la géographie lui a permis de faire la lumière sur un grand nombre de points obscurs.4
1 Taf. et Thom. I, 446, 460; II, 229.
* C'est l'époque indiquée par Villehardouin (p. 181). Il est malheureux que l'acte de partage ne porte aucune date; cependant on peut faire deux remarques qui amènent à un résultat à peu près analogue à la donnée de Villehardouin. D'abord le document doit avoir été rédigé après les premières conquêtes en Thrace, c'est à dire postérieurement à l'été de l'an 1204: en effet, il attribue Andrinople aux Vénitiens; or, précisément pendant cet été là, Baudouin avait pris possession d'An t r i nople et y avait mis une garnison flamande, ce qu'il n'eût pas fait si elle avait déjà appartenu aux Vénitiens en vertu d'un traité. En second lieu, le document
passe sous silence les provinces qui composaient le royaume de Thessalonique; donc, il a été rédigé postérieurement à la constitution de ce royaume en faveur de Boniface de Montferrat (fin septembre).
Cette conclusion concorde avec le dire de Robert de Clary, p. 80.
■ D'après Nicétas, p. 787, on aurait fait entrer dans le partage l'Egypte, la Lybie, la Perse et l'Assyrie; c'est une exagération ridicule. U n'y a rien de semblable dans le texte du traité de partage, ce qui n'empêche pas Ramusio de vouloir y trouver une ville de Cilicie, Tarse et une ville d'Egypte, Péluse; voy. Tafel, SymboUe critiea, pars 2, p. 31.
« Voy. Tafel, Symbol* critica geo-
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L'empereur reçut en partage les provinces d'Asie, les îles situées au nord et à l'est de la mer Égée et une bande du territoire de la Thrace le long de la mer Noire; les croisés (dans le sens strict du mot) eurent la plus grande partie de la Thrace, depuis l'Hébrus (la Maritza) jusqu'à la mer de Marmara, la partie méridionale de la Macédoine, la Thessalie, la partie orientale de l'Hellade; enfin, le lot des Vénitiens, le seul qui nous intéresse ici, comprit: 1° l'Epire, l'Acarnanie et l'Etolie avec les villes de Durazzo, d'Arta etc.; 2° les îles Ioniennes, parmi lesquelles Corfou, Céphalonie, Sainte-Maure et Zante sont spécialement désignées; 3° le Péloponnèse, indiqué dans le traité par les villes de Patras, Calavryta, Ostrova, Modon et Lacédémone; 4° les îles du midi et de l'ouest de l'Archipel, parmi lesquelles Naxos et Andros figurent dans le traité par leur nom, et l'île d'Eubée par les villes d'Oréos et de Karystos; 6° une série de villes échelonnées le long de la côte européenne du détroit des Dardanelles et de la mer de Marmara et dont les plus importantes sont Gallipoli, Rodosto et Héraclée; 6°, enfin, quelques villes de l'intérieur de la Thrace dont la plus considérable est Andrinople. Ajoutons encore 111e de Crète, obtenue par un troc fait avec le marquis de Montferrat, et l'on reconnaîtra que, dans leur choix, les Vénitiens avaient fait preuve de ce sens pratique qui se retrouve toujours au fond de tous leurs actes. C'étaient pour la plupart des territoires fertiles, d'un accès commode pour les vaisseaux, par conséquent d'une exploitation facile pour le commerce: presque tous se trouvaient sur la grande route maritime de Venise à Constantinople.
Le partage fait, il s'agissait d'entrer en possession: c'est à ce moment que les Vénitiens, comme l'empereur, comme les autres croisés, se heurtèrent à des difficultés de toutes sortes. Le doge Pietro Ziani, successeur de Dandolo, reconnut bien vite que, pour conserver les nouvelles acquisitions, il serait absolument indispensable d'entretenir pendant de longues années de nombreuses troupes de mercenaires, éparpillées sur divers points, et que les énormes sommes qu'allait exiger l'entretien de ces troupes seraient disproportionnées avec la valeur réelle que ces possessions continentales pouvaient avoir pour une puissance maritime telle que Venise. Agissant en conséquence, il se contenta de conserver le petit duché de Durazzo,1 fondé en 1206, et renonça à faire valoir les droits acquis à la République, par suite du traité de partage, sur le reste de l'Épire, l'Acarnanie et l'Étolie; le despote grec Michel Ier avait profité de l'interrègne pour mettre la main sur ces provinces; pour lui faire rendre gorge, il aurait fallu une lutte, longue peut-être; le doge fut heureux
graphiam byxaniinam speciantcs, pars 2, V, 3° sér., p. 1—136, et Verni. Urkund. dans les Abh. der 3. Cl. der Mumh. Akad. Buch, I, 452—601.
1 Dandolo, p. 332.
UT. L'empire latin.
d'entrer en arrangement: Michel consentit à recevoir les provinces susdites à titre de fief du gouvernement de Venise et promit, pour les Vénitiens et leurs nouveaux concitoyens de Durazzo, l'autorisation de trafiquer en toute franchise dans ses états (1210). 1 Cela n'empêcha pas le duché de Durazzo d'être détruit après quelques années seulement d'existence (1215) par le despote Théodore frère et successeur de Michel,2 de sorte que la République ne jouit guère de cette partie de ses conquêtes. Elle eut plus tard un consul à Durazzo, mais ce n'était qu'un simple consul commercial, comme son collègue d'Arta, la capitale du despotat8
En Morée, les Vénitiens trouvèrent également la place prise: sans se préoccuper des droits de la République, le chevalier Geoffroi de Villehardouin et Guillaume de Champlitte se l'étaient adjugée et y avaient fondé un duché d'Achaïe. Cependant, en 1206, les Vénitiens profitèrent d'une expédition envoyée vers l'île de Crète pour occuper solidement au moins un point au sud-ouest de la péninsule, dans l'antique Messénie, précisément dans la partie où Geoffroi de Villehardouin s'était taillé une principauté ; mais il gardait mal les ports de Modon et de Coron: c'étaient de vrais nids de pirates.4 Les Vénitiens n'eurent pas beaucoup de peine à s'en rendre maîtres5 ainsi que des environs: après s'y être solidement établis, ils traitèrent avec Geoffroi et l'on adopta comme limite de ce territoire, au nord, une ligne allant de la petite rivière qui se jette dans la baie de Navarin (nommée alors portus Zunciy port de Junch, porto di Zonchio ou Giongo)6 au port de Sinate l'ancienne Asiné.7 Par contre, les Vénitiens renoncèrent à exercer directement leur domination sur le reste du Péloponnèse8 et admirent comme une garantie suffisante de leurs droits sur le pays la promesse faite par Geoffroi de reconnaître comme suzerain de la principauté d'Achaïe le doge de Venise; à cet engagement se joignait celui de devenir lui-même citoyen de Venise, de garantir aide et protection à ses nouveaux concitoyens sur tous les points du territoire, et de leur concéder partout où il leur conviendrait une église, une petite halle (fotuUcidum) et un
1 Taf. et Thom. n, 120 et ss.
• Georg. Acropol. p. 28.
' Hopf, Qriechenland, dans Ersch et Gruber, LXXXV, 299, 331.
4 D'après le témoignage de Sanuto, dans Murât SS. XXII, 636, et aussi d'après une note ajoutée après coup dans les Annal. Jan. p. 125, il paraîtrait qu'il les leur avait, en réalité, abandonnés.
• Dandolo, p. 336; Sanut /. e.
• Voy. Buchon, Mém. géogr., placé en
préambule du Livre de la conqueste, p.
xlii, et Lelewel, Géographie du moyenâge, Atlas.
7 Hopf, Orieehenland, op. cit. p. 239.
8 Ils ne s'étaient réservé que le quart du territoire de Lacédémone; mais ce territoire était encore presque en entier au pouvoir de l'ennemi, et il aurait fallu commencer par le conquérir; aussi cette réserve semble -t -elle être restée lettremorte.
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