III. L'empire latin
au moins deux, et pendant assez longtemps trois; ils résidaient alternativement à Modon et à Coron.1
Si les Vénitiens renonçaient à étendre leurs conquêtes sur le continent grec, il en était tout autrement pour les îles: ils s'en étaient ^ d'ailleurs fait assurer une grande partie dans le traité de partage. On ne regardait pas comme une nécessité la possession directe de toutes ces îles, mais on tenait à ce que, dans celles où il n'y avait pas de duc ou de baile délégué par la République, le pouvoir fût entre les mains de compatriotes sur le dévouement desquels on pût compter pour défendre en toute occasion les intérêts de la mère patrie: aussi leur imposait-on expressément l'obligation de ne jamais céder à des individus non Vénitiens les îles ou parties d'îles à eux concédées.
A Cor fou, en 1203, l'armée croisée avait trouvé des éléments d'op- ^ position à ses projets; en 1205, Venise profita du passage de la flottille qui menait à Constantinople le premier patriarche vénitien, pour faire proclamer ses nouveaux droits sur l'île, mais les mêmes difficultés subsistaient encore. Un corsaire génois, nommé Leone Vetrano, qui parcourait ces eaux en maître, encourageait les Corfiotes à la résistance : il fallut envoyer, en 1206, une flotte considérable, pour faire tomber la principale forteresse de l'île: Vetrano fut battu, fait prisonnier et mis à mort2 En 1207, le doge donna cette forteresse, avec l'île entière et quelques îles voisines, en fief héréditaire à dix nobles,* à la condition qu'ils se chargeraient à perpétuité de l'entretien d'un certain nombre de mercenaires, feraient hommage au doge et exigeraient pour eux-mêmes le serment de fidélité de leurs sujets. Les nouveaux seigneurs promirent naturellement de prendre parti pour la République dans toutes les questions politiques, mais, en outre, ils s'engagèrent à soigner les intérêts de son commerce, à faire toujours bon accueil à ses galères, à assurer constamment aux marchands vénitiens la liberté du trafic, à leur accorder enfin l'importation et l'exportation de leurs marchandises en franchise.9 Ce régime n'eut pas une longue durée. Corfou tomba, à ce qu'il semble, à peu près à la même époque que Durazzo* entre les mains du despote d'Epire, dont Venise n'était pas capable d'arrêter la marche conquérante et elle resta plus de quarante ans en son pouvoir ou en celui de ses successeurs: ces despotes étaient en même temps maîtres de Sainte-Maure, sa voisine, et Venise, nous le verrons, dut
1 Thomas, Die HUeutcn Verordnungen * Dandolo, p. 334. dtr Venetianer fur attsicàrtige Angeiegen- 3 Taf. et Tliom. II, 54—59. heiten; Abh. der Munchn. Akad. Cl. 1, 4 En tout cas, le Liber plegiorum,
vol. XIII, sect l,p.20— 22;Hopf, OriecJien- p. 148, parle de Corfou en 1228 comme
land, op. cit. LXXXV, 307 et s., 341 et s., d'une île au pouvoir des Grecs. 396, 440; LXXXVI, 10, 24.
274 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.
patienter beaucoup plus longtemps encore avant de pouvoir compter au nombre de ses possessions cette importante station de la mer Ionienne.
Outre Corfou et Sainte -Maure (Leucade), le traité de partage de 1204 lui avait adjugé les îles de Céphalonie et de Zante: on avait oublié que, depuis quelques années déjà, elles ne dépendaient plus de l'empire grec; les Normands de l'Italie méridionale les lui avaient arrachées en 1 185 et elles formaient, depuis cette époque, un comté à part : les premiers titulaires connus étaient vassaux de la couronne de Sicile ; plus tard, on les trouve au nombre des barons de la principauté d'Achaïe,1 A l'époque de la quatrième croisade, le seigneur régnant se nommait Matteo (Majo); il vécut jusqu'en 1238; le chroniqueur vénitien Dandolo le qualifie de nobtiis gaîlicus (serait-ce peut être parce qu'il descendait de race normande?), et prétend qu'en 1209 il prêta serment de fidélité à Venise et promit de lui payer tribut. Il était sans doute survenu entre lui et Venise un accord, en vertu duquel celle-ci avait reconnu sa souveraineté sur les deux îles.
Passons de la mer Ionienne à l'Archipel. Nous y trouvons dans le lot de Venise les Cyclades. Il s'agissait de les occuper, ce qui n'était pas sans difficulté, car il y avait à lutter contre les habitants, soutenus par des corsaires: quelques patriciens se présentèrent, qui se sentaient assez de courage pour tenter l'opération et assez d'argent pour en supporter les frais : le gouvernement leur céda ses droits : il pouvait le faire sans inconvénient En 1207, un grand nombre de flibustiers vénitiens se rassemblèrent à Constantinople et entrèrent en campagne sous la conduite de Marco Sanudo; l'expédition réussit à souhait Pour prix de sa victoire, Sanudo reçut en toute propriété l'île de Naxos, la plus importante de toutes, avec plusieurs autres îles grandes et petites dont elle est entourée: on lui accorda de plus les droits de seigneur suzerain sur les autres îles conquises dans la même occasion et l'empereur de Constantinople le fit duc de Naxos.1 Les. autres Cyclades furent partagés entre ses anciens compagnons, dorénavant ses vassaux: ainsi, Marino Dandolo eut Andros;8 les frères Geremia et Andréa Ghisi, Tinos et Mykonos, plus une partie de Sériphos et de Keos, qu'ils partagèrent avec Domenico Michiel et Pietro Giustiniani ;* plus tard, Jean Vatatzès,
1 Hopf, op. cit. LXXXV, p. 181 et s., 257, 314 et s., 331 etc. La liste complète se trouve dans le même vol. p. 421, note 53; voy. aussi Buchon, Recherches historiques sur la principauté française de Morée, I (1845), p. Ixxxii et s.; II, p. 478-481.
9 Hopf, Griechenland, op. cit. p. 222 et s., 308.
• Hopf. Oeschichte ton Andros, p. 36 et as.
* Hopf, article Ohisi, dans Ersch et Gruber, LXVI, 336; article Qiustiniami.
ibid. LXVm, 303; article Michieti, dans les Veneto - bytantinische Analecten (Sttzungsberichte (1er Wiener Âkad., philos, hist. Cl. 1859, XXXII, 426 et ss.).