‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 68 sur 145 · III. L'empire latin · texte numérisé non relu

III. L'empire latin

uns portent isîe de Crète, mais le dernier éditeur, Mr de Wailly, se conformant avec raison à l'opinion de Buchon, donne la préférence à la variante isle de Grèce, 1 nom que l'on donnait assez fréquemment, à cette époque, à la presqu'île de Morée.2 Quoi qu'il en soit, Boniface ne rappela que la donation d'Alexis dans l'acte du 12 août 1204, par lequel il cédait nie de Crète au doge Dandolo en échange de territoires de valeur équivalente situés dans la partie occidentale du continent grec.3 Cette cession était doublement motivée: d'abord, il tenait à se concilier le doge, car ses relations avec l'empereur étaient extrêmement tendues et il pouvait d'un jour à l'autre avoir besoin de lui; en second lieu, ses campagnes en terre ferme lui avaient déjà coûté fort cher et il était bien aise de se débarrasser des charges qu'eût encore entraînées une expédition maritime. En effet, avant d'occuper la Crète, il fallait en faire la conquête. Pendant qu'on disposait d'elle, elle était encore au pouvoir des Grecs.4 La République eut le tort d'hésiter dès le commencement; elle se contenta provisoirement de donner à la flottille qui devait accompagner le patriarche Morosini à Constantinople l'ordre de jeter en passant une petite garnison dans la forteresse de Spinalonga (à l'est de Candie). Le comte de Malte, Enrico Pescatore, vassal de la couronne de Sicile, mais avant tout zélé pour la puissance maritime et commerciale de Gênes sa patrie,5 crut le moment favorable pour mettre un frein aux progrès des Vénitiens en Grèce. H commença par expédier, en 1205, trois vaisseaux de guerre dans les eaux grecques, avec mission d'y faire tout le mal possible aux ennemis de Gênes; ils capturèrent effectivement deux vaisseaux vénitiens;6 en 1206, il se mit lui-même à la tête d'une grande expédition à destination de la Crète et se rendit maître de l'île presque entière.7 Fier de ce succès, il ajouta à son titre de cornes Maltœ celui de dominus Cretœ,* et se disposa à procéder à la conquête des îles et des côtes voisines. S'il fallait en croire certaines chroniques postérieures, les marchands génois établis dans l'île se seraient

1 Geoffroy de Villehardbuin , éd. de Wailly, p. 162, 166.

■ Voy. p. ex, Henri de Valenciennes (continuateur de Geoffroy), ibùL p. 364.

■ Taf. et Thom. I, 612 et ss.; Monum. hist. pair. Chartae, I, 1112 et ss.

4 Hist. duc. Vend., I. c, p. 95.

* MVir egregius et amator Januensium honoris: u Annal. Jan. p. 121; VHist.

due. Vend., ibid. le qualifie de "Januensis dru"; cette indication est assurément fondée, car ou sait que Nicolas (Nicolosus) fils de ce Henri ne le suivit pas dans son

comté; il vivait à Gênes où il fut revêtu de fonctions officielles; voy. Papon, Histoire de Provence, II, Preuves, a* 61; Annal. Jan. ad. an. 1243, p. 209. La femme d'Enrico était aussi de famille génoise (Castello); voy. Canale, Nuota istoria di Oenova. II, 440.

8 Annal. Jan. p. 124.

7 Hist. duc. Vend., 1. c; Annal. Jan.

p. 126; Dand. p. 336.

8 On le trouve avec ce titre en 1208 : lAb. jur. I, 640; et encore en 1210, ibid.

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aussitôt constitués en commune sous la direction de quatre consuls:1 mais, par un hasard bien curieux, les noms de ces consuls se trouvent être exactement ceux des consuls d'Alexandrie indiqués dans les Annales génoises pour l'année 1204;* ce détail suffit pour rendre toute la relation suspecte. L'année même où le comte Enrico s'était établi en Crète, Venise y envoyait une grande flotte qui en reconquit une grande partie; Enrico se défendit pied à pied, mais enfin, en 1207, la capitale et le reste de l'île restèrent au pouvoir des Vénitiens.* En 1208, Enrico put reprendre la lutte, grâce aux renforts que lui avait envoyés sa patrie; la fortune se déclara d'abord en sa faveur, il fit même prisonnier l'amiral vénitien Ranieri, mais l'arrivée d'une deuxième flotte l'obligea à battre en retraite.4 En 1210, il appela encore à son aide la république de Gênes: le gouvernement essaya d'abord d'intervenir par les voies diplomatiques, puis, comme Venise se refusait même à entendre parler d'un arrangement avec Enrico, il lui envoya une flotte 5 et un certain nombre de citoyens patriotes ouvrirent une souscription destinée à couvrir les frais de l'expédition.6 En réponse à ces avances, Pescatore promit aux souscripteurs un prompt remboursement et donna en gage à quelques-uns d'entre eux les revenus de son ile de Gozzo; d'un autre côté, il s'engageait par traité (25 Juillet 1210) envers sa mère patrie à accorder aux Génois dans chacune des villes de l'île qu'il allait conquérir7 un quartier avec église, halle, bain et four, plus, dans quatre villes, un tribunal spécial ; il promettait enfin la liberté complète du trafic Quant, à la somme de 18,000 livres génoises, montant des avances faites par la République, il offrait de la rembourser par termes, et de plus, de payer un tribut annuel de 1000 hyperpres et de lui léguer la propriété de l'île au cas où il mourrait sans héritiers mâles légitimes.8 Aucune source vénitienne ou génoise ne nous renseigne sur les faits et gestes du comte de Malte au cours de cette campagne. Ce qu'il y a de certain, c'est que Venise resta en possession de l'île et que, dans le traité signé entre les deux républiques en 1212, celle de Gênes y renonça tacitement: le comte Enrico lui-même dut prêter serment d'observer ce traité sous peine de voir sa patrie elle-même tourner ses forces contre lui au cas où il viendrait à reprendre les hostilités contre Venise.9 La même condition fut imposée

1 Pagano, Délie imprese e del dominio dei Gmoresi rwlla Grecia, p. 12.

' Annal. Jan. p. 122.

1 Dandolo, p. 335; Hûtt. duc. Venet., I. c; DaCanale, dans YArchiv. stor. ital. VIII, 347.

4 Annal. Jan. p. 127; Dand. /. e.

* Annal. Jan. p. 129.

6 Lib.jur. I, 564. Voy. dans Pagano,

/. e. p. 15, un exemple extrait d'nn document des archives.

1 "Si insu! am Crète dan te domino contra Venetos subjugabimus."

8 ÎAb. jur. I, 563 et s.

9 Cauale (Xttora htoria di Genova, II, 17) a public un extrait de ce traité; on le trouve aussi en abrégé dans les Annal. Jan. p. 132.

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à son compagnon, Alemanno da Costa, comte de Syracuse. En dépit de la parole donnée, celui-ci arma, en 1217, une flotte de corsaires pour aller faire une expédition en Crète; cet attentat lui coûta une année de captivité à Venise et, de plus, il dut s'endetter énormément pour acquitter les indemnités qu'on exigea de lui.1

Les ennemis extérieurs n'étaient pas la seule cause d'embarras pour le gouvernement vénitien en Crète: 111e était habitée par une population indépendante et belliqueuse. Sous l'influence des excitations clandestines et des promesses de secours de Jean Vatatzès, empereur de Nicée, les soulèvements étaient fréquents et prirent plus d'une fois une tournure inquiétante: il fallait avoir recours à une répression énergique Désireuse de former entre l'île de Crète et Venise des liens indissolubles, le gouvernement de la République fit dans toutes les parties du pays des distributions de terres à des citoyens vénitiens, les grandes à des patriciens, les petites à des plébéiens, avec le droit de les transmettre à leurs héritiers en ligne directe ou de les aliéner, mais à condition que l'acheteur fût lui-même Vénitien. Les grandes propriétés constituaient des fiefe de chevaliers, les petites des fiefe de fantassins; leurs propriétaires étaient tenus de fournir le service militaire sur la réquisition du duc de Candie; en temps de paix ils étaient libres de se livrer au commerce. Par la suite, on donna encore plus d'extension à ce système de fiefs.* La république ne garda pour elle qu'une étroite bande de territoire le long des côtes et la capitale: elle y installa un duc (gouverneur) ordinairement nommé pour deux années et qui gouvernait 111e avec l'assistance de deux consiliarii et de deux conseils. La colonie conserva longtemps l'allure militaire qu'elle avait eue à l'origine par suite des nombreuses rébellions des indigènes grecs; elles obligeaient les colons à s'entretenir dans le métier des armes, et avaient encore pour eux l'inconvénient d'entraver fréquemment leur commerce, mais, comme 111e était située sur la principale route commerciale du monde, il leur était facile de se procurer des marchandises de toute origine et d'écouler les produits de leurs champs, de leurs vignes, de leurs ruches, etc. La Crète produisait du froment,8 du miel, de la cire, du fromage4 et, en dehors de ces aliments d'espèce commune, le fameux vin de Malvoisie,5 du sucre, du coton, du kermès et du la-

1 Annal. Jan. p. 138; Hist. duc. Vend., 1. c; IAb. jur. I, 613, 819.

» Taf. et Thora. II, 12» et us., 234 et 88., 314, 470 et 88.

* Fel. Fabri, m, 280; Comtnem. regesti, I, 60, n° 233.

4 Piloti, p. 376; Aboulf., trad. Reinaud, II, 276; Taf. et Thom. m, 264.

* Fabri, /. c, Uzz. p. 106; Piloti, L c; Casola, p. 42; Comment, regesti, I, 238, n° 312. Pierre Rindfleisch, pèlerin allemand, alla de Candie à Venise (1496) avec

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danum (cistus cretensis).1 Des centaines de navires venaient de toutes les directions charger les vins de Pîle; les grands personnages d'Egypte euxmêmes se permettaient en secret cette boisson exquise.2 Mais aucune nation ne pouvait se procurer tous ces produits à des conditions aussi avantageuses que les Vénitiens, car il avait été expressément stipulé, bien que la chose allât pour ainsi dire d'elle-même, que les colons ne pourraient jamais lever de taxes sur les marchandises vendues à des Vénitiens.3

Ce qui rendait la possession de cette île infiniment précieuse pour Venise, ce n'était pas seulement sa fertilité vraiment extraordinaire, mais surtout sa situation tout particulièrement favorable, au point de rencontre des routes de trois parties du monde. Sur la grande route d'Occident en Syrie et en Egypte, la Crète était la principale station commerciale. Les navires marchands de France et d'Espagne traversaient souvent la mer en ligne droite, laissant l'île sur leur gauche ; pour eux c'était la ligne la plus courte ; mais, pour les Italiens, il en était tout autrement Les Génois et les Pisans, par exemple, devaient nécessairement traverser le détroit de Messine lorsqu'ils faisaient voile vers la Syrie ou vers l'Egypte; à partir de là, il leur était fort commode de s'arrêter à l'île de Crète» placée précisément à mi-route.4 Quant à ceux qui venaient de la mer Adriatique, comme les Vénitiens, ils passaient d'abord devant Modon et Coron, où ils ne manquaient pas de faire escale. Il paraît qu'au sortir de ces ports, les transports de pèlerins à destination de la Syrie prenaient volontiers la route la plus directe par les Cyclades et Rhodes; dans ce cas, ils laissaient l'île de Crète sur leur droite;5 quand leur destination était l'Egypte, ils coupaient parfois directement de Modon par la haute -mer, laissant alors la Crète sur leur gauche,6 mais c'était l'exception: ils faisaient fréquemment escale à Candie;7 pour les navires marchands c'était la règle générale. En repartant pour l'Egypte, ils longeaient les côtes de l'île jusqu'à son ex- «

une flottille qui escortait un convoi de vin de Malvoisie et de vin muscat: voy. Rôhricht et Meisner, Deutsche Piigerreisen, p. 341: <f. p. 325. Au reste, à cette époque la production vinicole de l'île avait déjà considérablement diminué; de 25 à 30,000 tonneaux, elle était réduite à 6 ou 7000 : Sanudo, Diar. II, 478, 628.

1 Voy. les preuves dans le chapitre spécialement consacré aux articles de commerce.

• Piloti, p. 376, 404; Hopf, Grieehenland, op. cit. LXXXVI, 462. Pasliley, (Traveh in Crète, II, 51 et ss.) a réuni de

nombreux extraits d'auteurs anciens et modernes, relatifs au vin de Crète.

« Taf. et Thom. II, 132, 244 et s.

* "Insula de Creta est in medio vi* inter Siciliam et Accaron:" Qesta Ricardt. éd. Stubbs, n, 198.

• Nie. d'Esté, p. 113; Fabri, I, 166; Gumppenberg, dans le Reyssbuch des keSL Landes, p. 237.

0 Frescobaldi, p. 19; Sigoli, p. 157; Gucci, p. 273.

7 Casola, p. 42; Georg. GemnicensU (Baumgarten), p. 470, 623.

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