‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 69 sur 145 · III. L'empire latin · texte numérisé non relu

III. L'empire latin

trémité orientale: là, ils retrouvaient les navires qui faisaient voile du nord, de Constantinople ou de la mer Noire vers l'Egypte,1 et comme ceux-ci ne manquaient pas de toucher 111e au passage, les deux routes se confondaient dans la direction du sud.» On voit combien il importait aux Vénitiens de s'assurer énergiquement la possession de la Crète: c'était un point d'appui solide pour leur trafic avec la Syrie et l'Égypte; alors même que leurs capitaines de navires se contentaient de passer en vue de l'île sans y jeter l'ancre, ils pouvaient s'en éloigner avec plus de confiance et de sécurité. Au point de vue purement politique, l'occupation de la Crète assurait à la République la prépondérance sur toutes les petites îles de l'Archipel: on peut même aller plus loin et affirmer qu'elle était une condition d'existence pour la domination franque établie en Grèce à la suite de la quatrième croisade.8

Non contents de s'être assuré la prépondérance dans les eaux grecques par l'occupation de l'île de Crète au sud, les Vénitiens entendaient se créer encore un point d'appui à l'ouest de l'Archipel, tout près du continent. D'après le traité de partage, 111e d'Eubée devait faire partie de leur lot (elle était indiquée dans le texte par des points de repère, Oréos au nord et Karystos au sud); mais, là comme sur d'autres points, ils trouvèrent en arrivant la place déjà prise par des intrus. Au moment où l'armée du marquis de Montserrat avait envahi le nord et le centre de la Grèce, un chevalier flamand de ses compagnons, Jacques d'Avesnes, avait poussé une pointe du côté de 111e d'Eubée: l'accès en était facile, car un pont la reliait au continent; il en profita pour jeter une garnison dans Négrepont et retourna ensuite de sa personne rejoindre l'armée qu'il suivit jusque dans le Péloponnèse. L'île d'Eubée se trouva ainsi tout d'abord englobée dans les conquêtes du marquis de Montserrat qui la divisa en trois grands fiefe; de là vient que dans les documents relatife à cette île, pendant toute la durée de la domination franque ses maîtres sont désignés sous la qualification de Tersieri, ou tierciers* Ainsi, Venise semblait entièrement supplantée; mais, dès 1209, le plus considérable des tierciers, Ravano

1 Nous verrons comment le duc de Crète saisit , à leur passage dans l'île, quelques esclaves expédiés de Constantinople en Égypte, ce qui suscita un différend entre ce prince et le sultan d'Égypte, à qui les esclaves étaient destinés.

* Sur ce point voy. le passage instructif de Sanudo, Secr. fid, rrue. p. 69.

1 Dans une lettre adressée, le 8 sept 1264, par le doge Renier Zeno au pape

Urbain IV, on lit qu'il est connu "quod insula Crète robur et fortitudo est imperii, quod per Latinos prœsenti tempore possidetur:" Taf. et Thom. m, 57.

4 Hopf, Griechenland, op. cit. LXXXV, 211, 225 et s.; Ueberblick Ûher die Schirksalc t. Karystos (SUxungsberichte der Wiener Âkad. hist. phil. Cl., XI (1&53), p. 564 et ss.

282 Deuxième jyériode. — I. Fondation des colonies commerciales.

dalle Carceri, originaire de Vérone, reconnaissait officiellement les droite de la République: pour lui c'était le moyen de se soustraire à la suzeraineté de l'empereur latin, contre lequel il venait de se révolter d'accord avec le marquis Boniface. Il se déclara donc vassal de la République et usa de son influence pour amener les autres seigneurs francs et les archontes grecs de l'île à suivre son exemple. Un cens annuel de 2100 hyperpres et un présent consistant en soieries devaient être les preuves palpables de cet état de dépendance. 11 fut de plus convenu que Venise pourrait avoir des églises et des fondaci à Négrepont et dans toutes les villes à sa convenance; que tous les procès où des Vénitiens seraient intéressés se plaideraient devant des juges de leurs nation, et que les marchands vénitiens pourraient faire leurs affaires dans l'île en toute liberté et franchise.1 A la mort de Ravano, sa veuve et sa fille, ses neveux Marino et Rizzardo, ses compatriotes Alberto et Guglielmo renouvelèrent le même hommage et se partagèrent deux à deux les trois fiefs composant le territoire de l'île.2 A l'origine, les propriétés directes de la République s'y réduisaient à fort peu de chose: quelques constructions isolées, dans Négrepont quelques pâtés de maisons dont la plus remarquable était l'ancienne habitation de Ravano dalle Carceri, devenue maison commune à l'usage de la colonie vénitienne,8 quelques églises dans la même ville, parmi lesquelles celle de S1 Marc, en même temps église cathédrale,4 enfin un fondaco et une place servant de marché au vin.5 On ignore si Venise fit usage de son droit de posséder des églises et des halles dans les autres villes de ille. Mais elle avait un baile établi au centre du quartier (campus) habité par les Vénitiens dans la capitale; ce fonctionnaire administrait la colonie avec l'assistance de deux conseillers (consiliarii), représentait le doge en sa qualité de seigneur suzerain de l'île entière et était muni à cet effet de pouvoirs étendus. Lorsqu'une partie du territoire arrivait en possession d'un nouveau tiercier , soit par héritage, soit par mariage, celui-ci ne pouvait exercer ses droits de souveraineté qu'après avoir reçu l'investiture du baile et fait hommage de sa terre entre ses mains. Cependant, depuis l'origine, les tierciers étaient simultanément vassaux de deux suzerains, de la République de Venise d'une part et du prince de Morée de l'autre; le jour où Guillaume de Villehardouin épousa l'héritière de Ravano dalle Carceri, cette union lui fournit un nouveau prétexte pour

1 Taf. et Thoro. II, 89-96. 4 Taf. et Thom. II, 91, 94, 117 et s.,

* Ibid. II, 175—184. 181 et s., 480 et s.; m, 15, 370 — 372.

» Ibid. n, 177, 181 et s.; El, 5, 10, 5 Ibid. II, 91, 94, 177, 181.

14; "Domus in qua habitat bajulus et

capitaneus noster;M Sathas, Doc. inêd.

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