‹ Histoire du commerce du Levant au moyenâgeChapitre 74 sur 145 · III. L'empire latin · texte numérisé non relu

III. L'empire latin

troisième rang. Une guerre entreprise pour ce motif n'eût pu avoir pour conséquence que leur exclusion complète du marché grec; en effet, dans le traité fondamental conclu entre les Vénitiens et les autres croisés et successivement renouvelé par tous les empereurs latins, un article spécial interdisait l'accès et le séjour de l'empire à tout citoyen d'une nation en guerre avec Venise.1

11 paraîtrait que, dans les premiers temps qui suivirent la fondation de l'empire latin, il y eut une guerre entre Venise et les deux républiques de Gênes et de Pise. Du moins, Yfflstoria ducum Veneticorum accuse les Pisans d'avoir voulu relever trop haut la tête et prétendu s'emparer de l'empire maritime au moyen de la terreur inspirée par ses corsaires, et elle fait un titre de gloire au doge Pietro Ziani d'avoir rabattu leur orgueil.8 Elle ne fixe pas de date, mais, d'après ce que nous savons des relations de ce doge avec les Pisans pendant les dernières années de son règne, nous devons admettre que ces faits remontent à la première année (1205 — 1206); il n'en est d'ailleurs fait mention nulle autre part. Hors d'état de prolonger la lutte à la fois contre les Vénitiens et contre les Génois, leurs ennemis héréditaires, les Pisans se résolurent à faire la paix avec Venise et cette paix ne tarda pas à se transformer en union intime. Ce fut le podestat de Pise, Gerardo Cortevecchia (Curtevechie), qui fit les premières avances en 1206; 8 en ce moment, Venise était obligée de réunir tout ce qu'elle avait de forces pour sauver la Crète menacée de tomber au pouvoir des Génois, et les Pisans, de leur côté, guerroyaient depuis plusieurs années contre eux en Sicile et en Sardaigne; le doge Pietro Ziani accepta la main qu'on lui tendait: le 2 Juillet, il conclut avec les ambassadeurs de Pise un traité d'alliance d'après lequel chacune des deux puissances s'obligeait à équiper quarante galères: il fut convenu que les deux flottes se rejoindraient à hauteur de Messine et attaqueraient les Génois partout où l'on pourrait les joindre. La ratification du traité eut lieu à Pise, le 5 Août4 Nous ignorons ce qu'il en advint, l'histoire n'en dit rien.6 Par un second

1 Taf. et Thora. I, 448, 573; II, 229.

a L c. p. 95. "Pisanos. de cursu

et potestate pelagi taliter profugavit, quod parvam habent potestatem et audatiam navigandi."

3 Le document porte la date de 1207, mais comme, à côté du chiffre de Tannée on lit l'Ind. IX, il en ressort qu'on a affaire à la chronologie pisane, et que cette date correspond à l'année 1206 de la chronologie générale.

4 Parmi les faits relatifs à l'année 1206,

les Annal. Jan. en rapportent un qui coufirme parfaitement les dates que noua avons adoptées: c'est que des galères génoises sont allées jusque dans le port de Pise, mettre le feu à un vaisseau pisan, sous les yeux d'un ambassadeur vénitien venu tout exprès pour voir cela. Il était à Pise sous prétexte de hâter la ratification du traité, et suivait, naturellement avec beaucoup d'intérêt, les armements.

6 Quoique resté à l'état de lettre morte, ce traité était très intéressant à étudier;

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traité signé en 1214,1 les Vénitiens prirent l'engagement de s'interdire tout acte de brigandage maritime à l'égard des Pisans et se déclarèrent même disposés à équiper des vaisseaux spécialement destinés à coopérer avec ceux de Pise pour la répression de la piraterie.1 Pour éviter toute occasion de conflit entre les deux nations, il fut convenu que les citoyens de chacune d'elles s'abstiendraient d'aborder dans aucun pays possédé par un ennemi déclaré de l'une des deux: dans le cas où un sujet vénitien se serait approprié irrégulièrement une terre appartenant à un Pisan ou réciproquement, l'usurpateur serait tenu de restituer son bien au propriétaire légal. La restitution était spécialement prévue et consentie à l'avance par la république de Venise pour le cas où un Vénitien se serait approprié des champs, vignes, jardins ou moulins appartenant soit à la colonie pisane à' Almyro,' soit à l'église pisane de S1 Jacques dans la même ville. Le motif de cette clause est que les quartiers vénitien et pisan d'Âlmyro se touchaient, et que les querelles à main armée étaient, à ce qu'il paraît, fréquentes entre les deux colonies; en effet, dans le traité que nous analysons, les Vénitiens posent comme condition de l'entente pacifique, que les Pisans d'Almyro s'abstiendront de construire aucun retranchement et de fortifier soit leur église, soit leur campanile ; de plus, l'église et le campanile seront de même hauteur et les toits des maisons seront plats, chez les colons d'une nation comme chez ceux de l'autre.

Ce traité démontre incontestablement que la colonie pisane d'Almyro avait survécu à la fondation de l'empire latin; d'autres documents non moins authentiques fournissent la même preuve pour les autres établissements pisans en Romanie. La colonie de Constantinople, par exemple, continua de subsister sous le gouvernement d'un vicomte; mais, au moment de la prise de la ville en 1204, le pillage et l'incendie lui avaient fait subir des pertes qu'elle ne put réparer de longtemps; elle était réduite à un tel état de détresse que, de 1204 à 1223, le chef du clergé, le prieur Benenatus, dut supporter personnellement une partie des frais

j'avais eu connaissance de son existence par Cicogna, /«*er. Venez. IV, 539; sur ma demande, Mr le pasteur Elze, mon ancien camarade d'Université, a bien voulu en prendre pour msi une copie aux archives centrales de Venise (Dueali ed atti diplomatie^ Busta VII, al.): je le prie d'en recevoir ici mes remercîments. Cette pièce a, depuis, été publiée dans le Oiom. ligur. 1874, p. 69 et ss.

1 Doc. sidlf relax, tosc. roll' Oriente, p. 88—90.

■ Peut-être doit -on regarder comme

une conséquence du traité en question le fait suivant, rapporté par les Annal. Jan.. p. 136, à l'année 1215: "Eodem anno apud Constantinopolim Veneti eu m Pisanis, Anconitanis et Provintialibus duas naves armantes cum duabus galeis et in partibus Sicilie venientes plures naves ceperunt; et ad Kalarim venientes et inde in Hyspaniam perrexerunt et quatuor naves de nosrris ceperunt de Septa redeuntes. Pro quo facto, consules commun i consilio versus Orientem devetum feceruut"

III L'empire latin.

du culte; il avait cependant droit, entre autres revenus, à ceux des poids et mesures, sans compter les fondations particulières ; mais, pendant toute cette période, les recettes n'atteignirent pas une seule fois le chiffre de quinze besants.1 Comme les églises de St Pierre et de S* Nicolas, propriétés de la colonie pisane, avaient été gravement endommagées par le feu et se trouvaient hors d'état de servir au culte, on lui en concéda une troisième, voisine de son quartier, celle du S4 Sauveur;» avec l'église, elle acquit aussi ses dépendances, consistant en terres, vignes, et monastères dispersés ça et là jusqu'en Asie -Mineure.8 Ce don avait été fait aux Pi sans sur la proposition de trois des chefs les plus influents de l'armée croisée, les évêques de Soissons, de Troyes et de Bethléem; mais, par la suite, leur alliance avec les Vénitiens, leur fidélité et leur dévouement à la maison impériale leur concilièrent également la faveur des maîtres de l'empire. L'empereur Henri Ier et son épouse Marie, princesse bulgare, n'avaient que des éloges pour les services des vicomtes pisans Ranieri Federici et Jacques Scarlati. Tous deux surent prouver leur reconnaissance et renouvelèrent aux Pisans la garantie de leurs possessions dans l'intérieur de l'empire ; l'empereur y mit seulement pour condition qu'ils prêteraient entre ses mains serment de fidélité comme ils l'avaient fait pour ses prédécesseurs.*

Toute autre tut à l'origine la situation de Gênes vis-à-vis des états fondés à la suite de la quatrième croisade. Aussitôt la croisade terminée, de nombreux "corsaires" génois se mirent à parcourir la mer Adriatique et la mer Egée, entravant les communications entre Venise et ses nouvelles conquêtes et excitant les Grecs à la résistance contre leurs nouveaux maîtres; il est bien certain qu'ils ne s'étaient pas mis en campagne de leur autorité privée;5 les secours fournis par Gênes

1 Doc. tulle relax, tosc. p. 94.

1 Les diplômes latins cités an peu plus loin nomment cette église "Ecclesia S.

Salvatoris Apologotheto". Ducange (Gpol.

christ., lib. IV, p. 82, éd. Paris), traduit l'épithète en grec par les mots ành Aoyo- &*xot<, il eût été plus exact d'écrire Aoyo&txà*, car le monastère attaché à l'église se nommait pov'n tor (rfjç, rmv) ànb Anyo&trûr (monasterium Apologotheton); il est fréquemment mentionné dans les documents de l'époque d'Isaac l'Ange; voy. Miklosich et Muller, Acta graeca, III, vi et ss., 19, 21, 29, 31, 50, 63; Docum. tulle relax, tosc. p. 47 et s., 66 et s; cf. aussi Paspati, op. cit. p. 167.

■ Doc. sulle relax, tosc. p. 84—86.

4 Docum. sulle relax, tosc. p. 86 , 87. Dans aucun des deux documents la date de l'année n'est indiquée; cependant, pour le second, qui a été publié de nouveau dans les Archic. de l'Or. lai. II, 2, p. 266 et s. on peut rétablir la date en entier en s'aidant de la chronologie grecque:

c'est le 15 février 1213.

* Mart. da Canale, p. 353; Dand. p. 336, 341. Un corsaire génois enleva des présents envoyés de Constantinople par l'empereur Baudouin, au pape Innocent III: Innoc. UI epist. éd. Baluze, II, 66 (cf. Riant, Exuvù* sacra Opol. I, p. clv); Annal. Jan. p. 123.

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au plus important de ces corsaires, le comte Henri de Malte, n'étaient un secret pour personne. Engagée à ce point dans son hostilité contre Venise, Gênes ne pouvait guère prétendre à conserver ses colonies en Grèce, et surtout dans la capitale de l'empire et partout où l'influence vénitienne était prépondérante. Aussi, dans le texte de l'armistice conclu en 1212, pour une durée de deux années, entre les deux puissances, n'est-il pas question de l'admission de marchands et de colons génois dans la Romanie.1 Cependant, la paix se fit enfin en 1218* et, dans le traité conclu à cette occasion, la République de Venise prit l'engagement d'accorder aux Génois dans l'empire de Romanie toutes les garanties précédemment consenties en leur faveur par l'empereur Alexis III. H fut convenu qu'ils seraient libres de faire le commerce dans toute l'étendue de l'empire et conserveraient la jouissance de tous les droits et de toutes les propriétés dont ils avaient eu autrefois la possession, mais aussi qu'ils seraient soumis aux mêmes taxes. Venise consentait à rendre aux héritiers de Balduino Guercio les fiefs situés en dehors de Constantinople dont il avait été déclaré déchu par l'empereur Manuel, en tant qu'ils seraient compris dans le lot de la République, ou à leur en donner un équivalent, mais à la condition que ces héritiers contracteraient à son égard les mêmes obligations que Balduino avait acceptées envers Manuel. Les mêmes articles se trouvent reproduits dans les traités de 1228 3 et de 1251,4 ce qui prouve qu'ils furent en vigueur pendant toute la durée de l'empire latin. Il n'existe point de documents où l'influence dominante exercée par Venise dans l'empire apparaisse aussi nettement que dans ces traités; l'empereur lui-même ne pouvait tenir un autre langage ; il semblerait, à l'entendre, qu'elle tint les clefs de tout l'empire et que, pour en interdire l'accès aux Génois, un décret impérial lut inutile; et le fait est qu'il n'en existe pas; l'autorisation de Venise suffisait.

H est certain qu'après leur réconciliation avec leurs rivaux, les Génois reprirent leur trafic avec Constantinople; le traité de paix de 1251 fait expressément allusion aux colons génois et à leurs chefs (eonsides et vicecomites atque redores).* H paraît, d'ailleurs, qu'ils

1 Canale, Nuora istoria di Oenora, H, 17.

* Lib.jur. I, 609 et s.; cf. Annal. Jan. p. 139.

s On trouve celuici dans Tafel et Thom. II, 197—205, sous la date fausse: 1217— 1219; le Lib.jur. I, 815—820, le reproduit également avec la date vraie et d'après un meilleur manuscrit. Cf. Liber plegwrum. p. 151.

* Lib. jur. I, 1090 et ss., 1099 et ss. Ce dernier document avait été publié précédemment par Pagano, /. r. p. 246—248, mais d'une manière incomplète, et reproduit d'après lui par Taf. et Thom. II, 457.

* Lib.jur. Y, 1093. Ils reprirent très probablement possession de leur ancien quartier, comme les Pisans et les Amalfitains (Paspati XvlX. VII, 100 et s., Bit p«A. 190, 198): M. Paspati pense que les

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