III. L'empire latin
s'étaient portés de préférence vers les parties du nouvel empire franc moins directement placées sous l'influence de Venise et de son client, l'empereur. Un prince originaire d'un pays voisin de Gênes, Boniface marquis de Montferrat, s'était taillé un royaume en Thessalk et les liens de dépendance qui le rattachaient à l'empire étaient à peu près nominaux; or, à peine s'était -il emparé de Salonique, capitale de la province, que des vaisseaux génois mettaient à la voile pour cette ville:1 ce n'était assurément pas un effet du hasard. Un peu plus au sud, des seigneurs bourguignons de la maison de la Roche avaient fondé dans l'ancienne Béotie et dans l'Attique une autre principauté, elle aussi à peu près indépendante de Constantinople. Le 24 Décembre 1240, le deuxième prince de cette dynastie, Guy de la Roche, signa un privilège en faveur des Génois:* à cette époque il se contentait encore modestement du titre de sire d'Athènes ( dominas Athenarum, jxéyaç xvpnç iôoy mais plus tard (probablement à partir de 1260), il prit celui de duc: ce diplôme leur garantissait les franchises dont ils jouissaient à Acre et dans les autres localités où ils étaient le plus favorisés, c'est -a dire la franchise d'impôts, un territoire à eux et un tribunal colonial. Il leur promettait, dans chacune des villes d'Athènes et de Thèbes, la véritable capitale, un terrain convenablement situé, pour l'établissement de leur quartier et la construction d'une maison commune: les Génois qui se fixeraient dans ces villes ne seraient justiciables que de leur consul, sauf pour les crimes de vol, de meurtre et de viol, réservés aux tribunaux du pays; ces mêmes tribunaux jugeraient en appel les procès où des individus non Génois ayant porté plainte contre des Génois ne seraient point satisfaits de la sentence prononcée par les consuls. Quelle que soit l'importance de ce diplôme, ce serait une erreur que de l'admettre comme le premier acte autorisant la fondation d'une colonie génoise à Athènes; en réalité, elle existait déjà auparavant: on lit, en effet, à la fin de ce document, le nom du consul génois alors en fonctions dans la seigneurie d'Athènes: Riccio di S. Donato. Le diplôme nous apprend encore que les Génois ne faisaient pas seulement le commerce ; ils s'occupaient aussi de la fabrication des étoffes de soie: en effet, il est stipulé que les soieries fabriquées par eux ou pour leur compte dans l'intérieur du pays seront exceptées de la franchise des droits de douane et soumises aux taxes exigées de tous ceux qui se livrent à la même branche d'industrie. Nous reparlerons, dans les suppléments, de
Latins le leur avaient rendu peu de temps 1 Voy. Canale, Nuova storia di Genova
après la prise de Constantinople et qu'ils II, 625, 628.
en reconstruisirent les parties détruites 2 JAb. jur. I, 092 et s.
par le feu: d'après ce qui précède, il nous
parait que cet écrivain est dans l'erreur.
294 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.
la fabrication de la soie à Thèbes et de sa situation florissante pendant cette période.
Revenons au centre de l'empire latin. Nous avons vu que les principales puissances rivales de Venise s'étaient décidées l'une après l'autre à faire leur paix avec elle dans l'intérêt de leurs colonies de Constantinople; d'autres nations commerçantes d'Occident, que l'infériorité notoire de leur marine mettait hors d'état de tenter une sérieuse rivalité, eurent le même avantage sans même être obligées de traiter en forme avec la puissante République. Amalfi, par exemple, alors bien déchue de son antique splendeur, figurait toujours à Constantinople parmi les nations commerçantes. Le vieux monastère de Santa Maria de Latina subsistait toujours; en 1256, le pape Alexandre IV déclara prendre sous sa protection ses franchises et ses propriétés, comme l'avaient fait avant lui plusieurs légats de ses prédécesseurs.1 On a prétendu que les Amalfi tains possédaient encore à Constantinople une église dédiée, comme la cathédrale d' Amalfi, à S1 André, patron de cette ville; mais on ne s'appuie que sur une affirmation d'Ughelli, affirmation absolument gratuite et dont l'inexactitude est démontrée. Le fait est que les reliques de S1 André étaient conservées à Constantinople: le cardinal Pierre de Capoue, natif d'Amalfi, envoyé à Constantinople en qualité de légat du pape, peu de temps après la prise de la ville par les croisés, se les fit remettre et les transféra en 1208 dans la cathédrale de sa ville natale. Par quelle suite de déductions Ughelli arrive -t-il à prétendre que le lieu où ces reliques avaient été primitivement déposées à Constantinople ne pouvait être qu'une église dédiée à S1 André et appartenant aux Amalfitains?9 c'est ce qu'il est difficile de saisir. Il n'y a rien de semblable, ni dans le récit de la translation qu'il donne lui-même quelques pages plus loin,8 ni dans aucune autre chronique.4 Il y avait, il est vrai, à Constantinople plusieurs églises dédiées à S4 André,5 mais aucune n'avait donné asile aux reliques du saint dont elles portaient le nom ; jusqu'au jour où le cardinal légat les emporta en Occident, elles étaient gardées dans l'église des Saints-Apôtres.6 Existet-il au moins un document quelconque qui témoigne que l'une des églises de Constantinople dédiées à S1 André ait été concédée à la colonie amalfi tainc? pas davantage. Passons donc et contentons nous de savoir que cette colonie avait conservé son ancien monastère de Santa Maria
1 Ughelli, halia sacra, 2« éd. VII, 222 et 8.
» Rid. p. 187.
» iWrf. p. 206 et as. : il n'y arien nonplus dans l'édition plus complète donnée par le c* Riant, Exuvia sacra Cpol. I, 165 et ss.
4 Chron. Amalph. dans Murât. Antiq.
I, 215 et s.
* Ducange, Constantinopolis Christian*, lib. IV, p. 76.
6 Ibid. p. 71 et sa.; Hammer, Constantinovolis und der Bosvorus. I 368
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de Latina; cela suffit pour démontrer l'existence d'un quartier amalfitain à Constantinople à l'époque que nous étudions. lies propriétés et les franchises de cette colonie étaient, d'ailleurs, exposées à de fréquents empiétements dont elle n'eût pu se défendre sans une haute protection. C'est pourquoi l'archevêque d'Amalfi adressa, en 1257, une supplique au pape Alexandre IV et obtint un décret par lequel l'abbé du monastère cistercien de S* Ange à Constantinople était autorisé à user de ses pouvoirs ecclésiastiques en faveur de la colonie amalfitaine.1 Pour en arriver là, il fallait, c'est du moins notre impression, que cette pauvre colonie, opprimée par de puissants voisins, eût bien de la peine à prolonger une existence qui n'était pas, à ce qu'il semble, destinée à dépasser de beaucoup celle de l'empire latin.
Dans un bref de l'an 1208* relatif aux dîmes dues au patriarche de Constantinople, le pape Innocent III mentionne parmi les étrangers établis dans la ville, outre les Pisans et les Amalfitains, des Lombards, des Danois et des Anglais. Il est peu probable que ces Occidentaux fussent là pour y faire du commerce ; en tout cas, la supposition n'aurait quelque vraisemblance que pour les Lombards: les autres devaient être au service militaire. On sait que les empereurs byzantins recrutaient spécialement leurs mercenaires au nord de l'Europe;8 les mercenaires danois et anglais sont précisément cités à plusieurs reprises parmi les défenseurs de Constantinople contre les croisés en 1204;* il est probable qu'après la prise de la ville ils y restèrent et passèrent du service des empereurs grecs à celui des empereurs latins.
Les annales génoises signalent encore un autre élément de la population de Constantinople: ce sont les Anconitains et les Provençaux; pour ceux-ci, c'étaient bien des commerçants. En effet, nous lisons qu'en 1215, les Vénitiens, Pisans, Anconitains et Provençaux établis dans la capitale armèrent à frais communs deux vaisseaux destinés à croiser dans les eaux de la Sicile, de la Sardaigne et de l'Espagne.5 Nous avions déjà constaté l'existence d'une colonie anconitaine à Constantinople avant la première croisade, mais les Provençaux sont ici de nouveaux-venus.6 Ils avaient un quartier en commun avec les Espagnols, et cela n'a rien qui doive
1 Ughelli, /. e. p. 223.
■ Epist. éd. Baluze H, 147.
* Ducange, VilUhardouin, p. 296—299.
4 "Englois et Danois :* Villehardouin, éd. de Wailly, p. 96, 106. "Sarjanti Anglici .... Dachi." Epiât. Comitis de S. Paulo, dans Taf. et Thom. I, 307.
1 Annal. Jan. p. 136. Voy. ce passage ci-dessus, p. 290, not 2.
• H est démontré, qu'au temps de l'empire latin, des marchands de S. Gilles et de Montpellier faisaient le voyage de Constantinople ; cela ressort des traités conclus par Gênes avec S. Gilles en 1232, et avec Montpellier en 1225 et 1252; Lib.jur. I, 761, 903, 1148.
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étonner, car il existait, à cette époque, entre les côtes méridionales de France et les côtes orientales d'Espagne (la Catalogne) toutes sortes de liens politiques et nationaux.
De toutes ces nations commerçantes plus ou moins nombreuses, plus ou moins influentes, plus ou moins anciennement établies à Constantinople, il n'en était aucune qui ne dût baisser pavillon devant la République de Venise. Tout d'abord, elle s'était assuré un avantage énorme sur ses rivales: c'était la franchise absolue, stipulée dans le pacte fondamental en faveur de ses marchands, non-seulement pour les pays administrés par elle directement, par ses nationaux ou par ses vassaux, mais pour l'empire latin tout entier,1 tandis que le nouveau régime ne garantissait aux Génois et aux Pisans que les privilèges et les abaissements de tarifs qu'ils avaient obtenus autrefois des empereurs grecs: s'il en était ainsi pour ces deux nations, on comprend que les autres moins importantes ne pussent pas même songer à demander l'exemption complète des droits de douane. Mais ce n'est pas tout, et Venise avait encore trouvé moyen d'affirmer d'une autre manière sa supériorité sur les autres nations commerçantes. En vue de compléter les mesures prises au moment du partage de l'empire, l'empereur Robert et la République de Venise convinrent, en 1223, de partager le revenu des impôts et des contributions (justiciœ et honorificentûe et rat ion es ) payés par les quartiers commerçants à l'état, dans la proportion de 8/g pour l'empereur et % pour la République.* Le texte de ce traité ne nous est pas parvenu; par un motif quelconque, il y était fait une réserve en ce qui concernait le quartier des Provençaux et des Espagnols, pour lequel la décision était remise à une autre époque; mais un arrêté du 20 février 1224 le rangea dans la même catégorie que les autres.8 Par suite de cette entente, les colons occidentaux de Constantinople se trouvaient tributaires de Venise, situation qui impliquait une certaine dépendance.
La situation prépondérante acquise par la République sur le Bosphore devait nécessairement lui assurer plus d'autorité dans ses rapports avec les puissances voisines. Elle n'eut garde de négliger cet avantage, et chaque marchand vénitien s'accoutumait à faire de Constantinople, devenue en quelque sorte pour lui une seconde patrie, le centre de vastes opérations commerciales et le point de départ de lointains voyages dans les régions de la mer Noire et bien au-delà, ou dans l'Asie -Mineure, Ainsi, les podestats vénitiens par leur politique commerciale, les marchands par leur esprit d'entreprise individuelle, gagnaient peu à peu
1 Taf. et Thom. I, 573 ; II, 229, 283, 292. * Ibid. II. 255. ■ Ibid. II, 253, 283, 292.