III. L'empire latin
du terrain et les relations de Venise s'étendaient de plus en plus, surtout au nord et à Test.
Suivons-les d'abord vers le nord. Au mois de Juin 1247, le missionnaire Jean du Plan de Carpin revenant du pays des Tatars, séjourna à Kiev; il y fit la connaissance de plusieurs marchands italiens venus là de Constantinople; dans le nombre se trouvaient trois Vénitiens très probablement et deux Génois.1 Ainsi, c'étaient les Italiens qui, à cette époque, avaient renoué les relations autrefois établies entre les Russes et les Grecs.
Au reste, un fait singulier, c'est qu'aucune des villes grecques de la rive septentrionale du Pont n'est comprise dans le traité de partage ; pas plus Sougdaïa que Cherson; le nom de Sagoudaï, localité attribuée par le traité aux Vénitiens , * se trouve sur la liste entre ceux de deux villes de la Chersonnèse de Thrace, Hexamilium3 et Gallipoli, et ce serait attribuer sans motif suffisant aux auteurs du document une transposition absurde, que de vouloir retrouver dans ce nom, comme le fait M. Phil. Bruun,4 celui de Sougdaïa, ville de Crimée.5 Il est probable qu'à l'époque du traité ces "territoires d'outre-mer" (nepareta) s'étaient déjà détachés de l'empire; cela expliquerait pourquoi ils furent passés sous silence à l'occasion du partage et comment ils purent être annexés à l'empire de Trébizonde, ainsi que le démontrent des documents fort peu postérieurs,6 sans que les Francs en prissent plus de souci que des invasions des Tatars dont ils furent plusieurs fois le théâtre. H est évident que les Francs n'auraient pas négligé de faire valoir sur d'anciennes dépendances de l'empire les droits que leur donnait leur qualité de con-
1 Jean du Plan de Carpin, publ. par s'est répandue jusque chez les Grecs, d'Avezac, dans le Recueil de voyages et les Vénitiens etc.; il ne pense même pas '/'• mémoires, IV, 772. Dans ce passage qu'il puisse y avoir des Vénitiens à Kiev, je relève plusieurs noms d'individus que * Taf. et Thom. I, 467. je considère comme Vénitiens : d'abord 3 Ramon Muntaner, trad. Lanz, II, 122. Manuel Veneticus, naturellement; puis 1 Bruun, Notices historiques et topo- Jacobus Revenus Acre, car je suppose graphiques concernant les colonies itaqu'au lieu de Revenus il faut lire Vene- tiennes en Oaxarie (Mém. de l'Acad. des rius (suivant les copies prises par M. Thomas sciences de S. Pétersbourg, 7" Série X, dans les Archives, il y avait à Acre une n° 9. S. Pétersb. et Leipzig, 1866) p. 8.. branche de la maison vénitienne des Ve- ' J'ai publié une réfutation de l'opinion nier), et enfin Nicholaus Pisanus, qui ap- de M. Bruun, dans le Bulletin de l'Acad. de partenait à nue famille vénitienne bien 5» Pétersb. XIII, 1869, p. 269 et s. Méconnue, cela des Pisani. A propos d'éta- langes russes tirés du Bulletin etc. IV, blissements vénitiens à Kiev, M. Bruun (Not. p. 682—584).
sur les colonies en Oaxarie, p. 5) croit en " Pallmerayer, Original fragmente xur
trouver une trace, qui remonterait au XIIe si- Geschichte des Kaiserthums Trapexunt.
ècle, dans le chant de guerre d'Igor (publ. Abh. der hist. Cl. der Mùnchn. Akad. III,
par Boltz, p. 19); mais l'auteur veut seule- 3e sect. p. 18 et s., 72 et s., 87, 92, 103,
ment dire que la gloire de Swœtoslawl 144 et s.
298 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
quérants de cet empire, si l'on avait pu avoir, à cette époque, le pressentiment de l'immense importance commerciale que devaient acquérir par la suite les régions de la mer Noire et de la mer d'Azov. Pendant la période de l'empire latin, il y avait bien des marchands qui, suivant la voie tracée par les Grecs, faisaient le voyage de Constantinople à l'antique station de Matrega (Matrica) dans la presqulle de Taman, et gagnaient de là l'embouchure du Don sur des barques; mais ils n'allaient y chercher que du poisson séché et ne songeaient guère aux produits de l'Asie centrale et de la Chine.1 Les épices qui arrivaient, à cette époque, du fond de l'Orient jusque sur les côtes de la Russie méridionale actuelle, n'avaient pas descendu le cours du Volga et du Don ; elles avaient, au contraire, remonté vers le nord par l'Asie - Mineure.
En effet, il existait, à cette époque, une grande activité d'échanges entre les populations musulmanes de l'Asie -Mineure, de la Syrie et de la Mésopotamie d'une part, et les habitants de la Russie méridionale (les Kiptchaks) d'autre part. Les marchands de Syrie et de Mésopotamie (Mossoul) se donnaient ordinairement rendez -vous à Sivas en nombre assez grand pour former une caravane, se dirigeaient de là vers la mer Noire par le territoire des sultans seldjoucides , ou par Trébizonde, et traversaient la mer pour gagner le sud de la Russie:* les marchands turcs, c'est-à-dire originaires des territoires dépendant des Seldjoucides, s'embarquaient à Sinope, dépendance du sultanat d'Iconium depuis 1214,* et débarquaient sur la côte de Crimée à Soldaïa (Soudak). Leurs marchandises consistaient, suivant GuilL de Rubrouck, en cotonnades, soieries et épices (spiccs aromaticas).* Un exemple entre autres démontre l'importance que les sultans seldjoucides attachaient à ce trafic; c'est qu'Alaeddin-Kaïkobad entreprit, en 1 227, une expédition contre Soudak pour tirer vengeance de mauvais traitements subis par un de ses sujets et exiger une satisfaction qu'il obtint, d'ailleurs, aussi complète que possible.5 De leur côté, les habitants de la Crimée et de la Russie passaient aussi assez fréquemment la mer pour aller porter en Asie-Mineure leurs belles fourrures.6 Cet article formait également, avec les esclaves des deux sexes, le fret de retour des Musulmans;7 l'usage des fourrures fines
1 Guill. de Rubrouck, p. 215.
* Ibn-Alathir, dans Defrémery, Fragments de géographie et d'hist. arabes et persans inédits relatifs aux anciens peuples du Caucase et de la Russie méridionale. Journ. asiat. 4° série , XIV, p. 461 et s.
1 M. Th. Houtsma, Ûber eine turkische ChroniJe xur Geschichte der Seldschuken Kleinasiens (tiré du 2« vol. des travaux
de la 6e section du congrès international des Orientalistes à Leyde) p. 10 et s.
4 Guill. de Rubrouck, p. 216; Ibn-Alathir, (1. c p. 459) parle aussi d'étoffes pour vêtements.
6 Houtsma, op. cit. p. 12 et s.
• GuiU. de Rubrouck, /. c.; Ibn-Àlathir, /. 0. p. 461 et s.
T Ibn-Alathir, /. c. p. 467.