III. L'empire latin
exception parmi les Vénitiens; d'autres que lui durent acheter des propriétés à Soldaïa; nous verrons qu'il y eut là plus tard une colonie vénitienne florissante, dont l'origine devait remonter à l'époque où Venise était toute puissante à Constantinople. Comme Marin1 le remarque (Tailleurs avec justesse, il n'est guère possible d'admettre que Niccolo L> et Maffio Polo se fussent risqués avec un chargement d'objets précieux dans un pays absolument inconnu et sans y avoir été précédés par des compatriotes.
V Asie-Mineure n'est qu'à deux pas de Constantinople; les Vénitiens devaient nécessairement songer à s'y ouvrir des débouchés; ils n'y manquèrent pas. D'abord, la partie conquise par les croisés de 1204, en même temps que le reste de l'empire, était et resta naturellement ouverte aux marchands vénitiens aussi longtemps que les chevaliers français et flamands purent s'y maintenir. Quelques particuliers, originaires de Venise, y acquirent des propriétés. Comme pour faire pendant à la petite principauté fondée par deux Vénitiens à Gallipoli, sur la côte européenne des Dardanelles, trois Vénitiens, Giorgio (?) Quirino, Jacopo Quirino et Giov. Succugullo s'établirent sur la côte asiatique, à Lampsaque (Lapsaco) et s'y attribuèrent des droits seigneuriaux: on en a la preuve dans une liste des impôts que leur payaient les habitants;2 dans l'énumération figurent les quais et le marché (sccUa cum foro), ce qui tendrait à démontrer qu'il s'y faisait un certain trafic. Mais les limites du territoire dépendant de l'ancien empire byzantin étaient trop étroites pour que le commerce pût s'y développer. Les Vénitiens ne tardèrent pas à les franchir, et, pour leur aplanir la voie, les podestats de Constantinople conclurent des traités avec les maîtres des états voisins, Seldjoucides et Grecs. A cette époque, la plus grande partie de l'Asie- Mineure composait V empire des sultans d lconium. Marco Polo en parle sous le nom de Turqueménie; malgré le changement de nom, il est facile d'en reconnaître l'identité aux noms des villes qu'il cite : Conie (Iconium) Savast (Sivas), Caserie (Eaisarièh). Au milieu d'une population en majorité turque, adonnée surtout à l'élève du bétail et des chevaux , le célèbre voyageur trouva groupés en masses considérables les survivants des races grecque et arménienne, chez qui le commerce et l'industrie étaient en honneur; c'étaient eux qui fabriquaient les tapis les plus fins, et leurs soieries se distinguaient par la richesse et la variété des couleurs.3 Parmi les produits naturels, l'alun était un des plus recherchés. En 1255, quand Guill. de Rubrouck visita le sultanat, au retour de son voyage dans
1 IV, 122. Hopf, Vendo-byxatUintsehe Analccten,
• Cette liste a été dressée en 1219; p. 461. voy. Tafel et Thom. II, 208 et. sa.; cf. » M. Polo, éd. Pauthier, I, 35—37.
302 Deuxième période. — /. Fondation des colonies commerciales.
le centre de l'Asie, il y vit, dans la capitale, un certain nombre d'Occidentaux, entre autres deux marchands associés, un génois nommé Nicolas de Santo-Siro, originaire d'Acre, et un vénitien nommé Boniface de Molendino;1 ils avaient le monopole de l'alun extrait dans le pays et en tenaient le prix si haut que ce qui valait précédemment quinze besants se vendait alors cinquante.* C'est un premier exemple d'Occidentaux attirés dans le sultanat d'Iconium par les produits de pays. Le trafic se faisait peut-être déjà à cette époque par la grande route qui traverse l'Asie Mineure eu diagonale, du sud -est au nord-est, et met en communication la Syrie et Constantinople par voie de terre : elle a son point de départ à Antioche, traverse le col de Beïlan, contourne le golfe d'AJexandrette et atteint l'Asie -Mineure à la frontière de la Cilicie. Comme ce pays était alors entre les mains de rois chrétiens, les marchands occidentaux le parcouraient dans tous les sens ; il leur arrivait fréquemment d'y pénétrer par la Syrie et d'en ressortir par le col de Goulek-Boghaz, sur la route d'Iconium.8 Ceci, évidemment, ne prouve pas qu'ils fissent habituellement et sans interruption le voyage de Syrie à Iconium et d'Iconium à Constantinople; mais ce qui est sûr, c'est que si, pour aller de Syrie à Constantinople, ils préféraient la voie de terre à la voie de mer, ils ne trouvaient pas d'obstacle de la part des sultans seldjoucides, de qui cependant on eût pu craindre une attitude moins bienveillante à cause de la différence de religion. Par l'intermédiaire de ses podestats de Constantinople, Venise exerçait sur ces princes une heureuse influence et, grâce à ces bonnes relations, elle obtint successivement des privilèges signés de trois d'entre eux, Ghiath-eddin Kaikhosrou Ier (mort en 1211) et ses fils et successeurs Izzeddin Kaikaous (1211 — 1220) et Alaeddin Kaikobad (1220—1237). On ne connaît malheureusement que le dernier diplôme, celui de l'année 1220,* où il est fait de nombreux renvois aux deux précédents. Comme ses prédécesseurs, Alaeddin y accordait aux marchands vénitiens l'entrée en franchise pour les pierres précieuses, les perles, l'argent et l'or en barre ou monnayés et, enfin, le blé: pour toutes les autres marchandises, il maintenait un droit, fort peu élevé , de 2 %. A cette occasion, les deux puissances échangèrent
1 H s'agit, sans doute, ici de la famille vénitienne da Molino, et ce Bonifaciu8 de Molendino doit être le même que le "Bouifacius de Molinis de Venetiis", condottiere au service du sultan d'Iconium à l'époque de l'invasion de l'Asie-mineure par les Tatars en 1242 — 43, dont parle Sanuto, Secr. fid. crue. p. 236 et a.
1 Guill. de Rubrouck, p. 892.
1 Voyez le traité de commerce conclu en 1288 entre Gènes et l'Arménie.
4 Taf. et Thom. II, 221 et ss.; cf. I, 438 et s.; Dandolo, p. 341; il faut encore noter que le Liber plegiorum, p. 160, fait mention d'un vénitien, nommé Filippo Giuliano, envoyé en ambassade auprès du sultan d'Iconium en 1228.
///. L'empire latin.
des garanties réciproques pour la sécurité des personnes et des biens des voyageurs, même en cas de naufrage. S'il arrivait qu'un litige se produisît sur le territoire du sultan entre des Vénitiens et d'autres Latins, les Vénitiens étaient autorisés à constituer, pour chaque cas, un tribunal de prud'hommes choisis parmi eux : le sultan réservait cependant à ses propres tribunaux toutes les affaires de vol et de meurtre. Ce détail prouve que le sultanat était ouvert à tous les Latins; d'ailleurs, dans l'acte même, les Pisans sont mentionnés nominativement Beaucoup de ces étrangers arrivaient dans le pays par la Petite- Arménie ; d'autres, par l'île de Chypre. Les Provençaux par exemple, faisaient un commerce de transit entre Iconium et Chypre, et apportaient dans l'île, entre autres choses, de l'alun, de la laine, des cuirs, de la soie grège et ouvragée.1 Les cartes du Moyen- Age signalent précisément sur la côte d'Asie-mineure, en face de Chypre, au sud-ouest de l'embouchure du Seleph, un port formé par une île qu'elles désignent sous le nom de portus Prodensaîium ou lo ProensaV Peut-être ce point était-il particulièrement fréquenté par les Provençaux; peut-être aussi son nom venait -il des chevaliers de St. Jean de langue provençale, qui auraient eu là une station,3 comme c'est le cas pour une île voisine, dont le nom, Cavalière, (portus Cavalerius Sanut.) indique à première vue qu'elle a été possédée par des chevaliers occidentaux. Mais les sultans possédaient sur la côte méridionale des ports autrement importants que ceux-là: Candelore (nommée par les Orientaux Alaïa) et Satalia. Jusqu'à la conquête de l'empire byzantin par les croisés, le port de Satalia avait été ouvert à toutes les nations commerçantes liées à l'empire par des traités.4 Bien que déjà serrée de près par ses voisins les Turcs dès le temps des Comnènes, souvent menacée par eux et obligée de leur payer tribut, la ville resta grecque jusqu'au moment de la catastrophe et fut toujours ouverte pour les Occidentaux du côté de la mer.5 A l'époque de la conquête, un certain Aldobrandini , d'origine italienne mais à moitié
1 Voyez le diplôme du mois de mars 1236, accordé par Henri Ier, roi de Chypre, en faveur des habitant* de Marseille et de Montpellier et des autres Provençaux, dans Méry et Guindon, I, 419 et s.
' Cf. Sanuto, p. 89; la Carte catalane; Y Atlante Luxoro, p. 114; les cartes de Munich, dans Thomas, Periplue von Arménien, dans les Abh. der Miinchn. Akad. CL I, voL X, sect 1, p. 283 et s. Cette île porte encore de nos jours le nom de Provençal.
* Beaufort, Caramania , p. 214 et as.
et Ritter, KMnasien, U, 412 et s.
4 L'entrée libre dans ce port fut accordée aux Vénitiens par un décret spécial de Manuel Comnène, de 1148, renouvelé par Alexis m en 1199: Taf. et Thom.
I, 118, 272. Des Génois trafiquent avec Satalia en 1166; Monum. hist. pair. Charte, n, 851.
1 GuilL de Tyr, XVI, 26; Cinnam.
p. 179; Nicét. p. 50, 340.
304 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
grécisé, profita du désordre pour s'en rendre maître;1 cela était heureux pour elle et ne pouvait avoir qu'une influence favorable sur ses relations avec l'occident. Assiégé par le sultan Ghiath-eddin Kaikhosrou, Aldobrandini se défendit bravement avec l'aide d'un corps auxiliaire venu de Chypre ; mais le sultan fit le blocus de la ville et elle finit par capituler, le 5 Mars 1207.2 A partir de cette époque, elle fit partie intégrante du sultanat d'Iconium. Les Vénitiens venaient précisément de nouer avec le sultan vainqueur des relations commerciales qu'ils continuèrent avec ses successeurs ; il est donc hors de doute qu'après comme avant l'événement, leurs vaisseaux purent aborder sans obstacle à Satalia. L'une des causes qui les y amenait était le transport des marchandises entre l'Egypte et Satalia:3 nous aurons à en reparler. Nous avons déjà vu qu'à côté d'eux, d'autres occidentaux jouissaient d'une liberté de mouvements illimitée dans le pays gouverné par les Seldjoucides; on peut donc tenir pour certain que, même après 1207, le port de Satalia était visité par d'autres vaisseaux que ceux de Venise. Il est fort douteux au contraire que, pendant la durée de L'empire latin, les villes de la mer Noire devenues turques aient reçu dans leurs ports des navires européens.
Dans la partie antérieure de l'Asie-Mineure, un fragment de l'empire grec avait sauvé son indépendance et subsistait sous le nom d'Empire de Nicée; après avoir déployé une énergie héroïque dans la défense de leur territoire contre les attaques des Latins, les maîtres de ce petit empire en arrivèrent à reprendre l'offensive dans le but de reconquérir ce que leur avait fait perdre la quatrième croisade. La lutte se prolongea des années et des années, avec quelques temps d'arrêt Le podestat de Constantinople, Jacopo Tiepolo, le même qui conclut en 1220 un traité avec les Seldjoucides, profita d'un de ces moments de répit pour obtenir de l'empereur Théodore Lascaris des privilèges en faveur de ses nationaux (1219).4 Ici, comme pour les traités avec les Seldjoucides, celui que nous possédons n'est pas le plus ancien, car il se réfère
1 Nicét. p. 842 et 8. Les chefs de la quatrième croisade avaient fait don de Satalia aux Templiers (voy. Iunoc. Hl Epist., dans Bréquigny, IHpl. H, 997); ce don resta lettre morte parcequ'Aldobrandini s'était emparé de la ville.
* Les détails les plus complets sur Satalia se trouvent dans un passage d'Ibn- Alathir, publié par M. de Mas-Latrie, Hùt. de Chypre II, 13 et s. Nicétas raconte déjà, (p. 843 et s.) la première attaque où les
Turcs échouèrent A l'époque où Nicéphore G r ego ras (1, 17) visita la ville, elle était déjà au pouvoir du sultan.
3 Le règlement maritime vénitien de 1255 contient des dispositions spéciale pour les "naves, quae caricabuntur in Alexandria usque Sathaliam. u Taf. et Thom. m, 430.
* Taf. et Thom. II, 205 et as.; cf.
Dandolo, p. 341.