IV. Les états croisés de Syrie
Bohémond Ier.1 Les derniers princes normands accordèrent encore aux colons des deux nations des privilèges concernant la compétence de leurs tribunaux et le règlement de leurs impôts.2 Par contre, on ne trouve plus trace des Vénitiens; il est fort probable qu'ils avaient * cessé tout trafic avec Antioche ; on ne voit pas non plus que les nations commerçantes qui commençaient alors à visiter la Syrie aient songé à y fonder des colonies. Ce Petrus de Terico, de Montpellier, dont nous avons déjà rencontré le nom, se rendit, il est vrai, à la cour du prince d' Antioche vers 1250,3 par ordre du seigneur suzerain de sa ville natale, Jayme IPr roi d'Aragon, pour traiter des questions commerciales; mais il s'agissait d'obtenir des conditions plus favorables dans le comté de Tripoli, alors gouverné par Bohémond V, et non dans la principauté d' Antioche; nous avons vu d'ailleurs que cette mission eut tout le succès désirable.4
Jusqu'ici, nous avons mené de front l'énumération des villes où le mouvement commercial conserva plus ou moins d'activité pendant la seconde période d'existence des états croisés, et l'indication des diverses nations occidentales qui occupaient le marché dans chacune d'elles. D nous reste cependant à parler des Espagnols et des Français du midi, car les quelques mots que nous en avons touché par ci par là seraient insuffisante pour donner une idée de l'importance du rôle de ces deux peuples en Syrie.
Les Espagnols n'avaient pris aux croisades qu'une part relativement faible;5 pas besoin n'était de sortir de leur pays pour combattre les infidèles; la ville destinée à surpasser un jour toutes les autres dans la péninsule par son activité commerciale et sa puissance maritime devait d'abord faire place nette autour d'elle-même, avant de demander sa paît des avantages que les nations commerçantes allaient chercher en Syrie. En effet, les Maures, ouvriers industrieux et malins habiles, établis à Tortose, à Valence, à Almeria6 et dans les îles Baléares, fai-
1 Canale H, 307.
* Voyez pour les Génois les diplômes des années 1190, 1199, 1216, dans le IÀb. jur. I, 364, 432, 577; pour les Pisans les diplômes des années 1200, 1216, 1233, dans les Doc. sullc relax, tosc. p. 80, 90 et s., 99 et s.
" Gennain, Hist. du commerce de Montpellier I, 220 et s.
* Ibid. I, 214 et ss.
* Tout ce qui peut se retrouver relativement à ce sujet a été réuni par Navarrete dans sa célèbre Dissertation sobre
la parte que turiéron los Espanoles en las guerras de ultramar o de las cruxadas (Memorias de la R. Âeademia de la historia T. V, Madrid 1817); un écrivain portugais, M. José Barbosa Canaes de Figueiredo, a complété cette étude par de remarquables annotations et rectifications, dans ses Âpontamentos sobre as relaçôcs de Portugal coin a Sgria no seculo 12° (Mem. da R. Aeademia de Lisboa 1854).
■ Voyez Colmeiro, Historia de la economia politica in Espana I, 388.
326 Deuxième période. — /. Fondation des colonies commerciales.
saient à Barcelone, car c'est d'elle qu'il s'agit, une concurrence redoutable, et les Baléares étaient devenues des nids de corsaires dont le voisinage pesait non pas seulement sur les habitants de Barcelone, mais, en général, sur tous les chrétiens de la partie occidentale de la Méditerranée, En 1147 et 1148, les Espagnols et les Génois organisèrent une sorte de croisade; leurs forces combinées se dirigèrent d'abord sur Almeria dont elles s'emparèrent, puis sur Tortose, qui eut le même sort C'était déjà autant de gagné et un grand soulagement pour Barcelone, mais peu de chose encore à côté des résultats qu'obtint plus tard Jayme Iw dans une série de campagnes victorieuses: ce prince reconquit sur les Sarrasins les îles Majorque (1229) et Minorque (1231) et, sur le continent, tout le royaume de Valence (1235). A partir de ce moment, Barcelone se trouva entourée comme d'une vaste ceinture de pays amis et sa marine put se lancer vers l'Orient sans crainte d'être arrêtée en route-par les corsaires des Baléares. Le long règne de ce grand prince (1213 —1276) fut à tous les points de vue le prélude d'une période de merveilleuse prospérité pour Barcelone. Par un acte de sage modération, il remit la gestion des plus graves intérêts de la cité à la bourgeoisie, dont les commerçants formaient la classe la plus influente. Sous son règne, toutes les fois que l'autorité royale eut à intervenir dans des questions touchant à l'industrie, à la navigation ou au commerce, elle se produisit non comme un empêchement ou une tutelle, mais comme une protection et un encouragement Ainsi, en 1227, Jayme interdit de charger sur des vaisseaux étrangers les marchandises à destination de la Syrie ( ad partes transmarinas) ou de l'Egypte (Alexandrie) tant qu'il y aurait dans le port des navires indigènes disponibles.1 Il voyait avec plaisir les marchands étrangers faire des achats à Barcelone et en exporter les produits, mais il ne leur permettait pas de vendre en détail (tenere tabulam) les marchandises qu'ils y avaient apportées de l'extérieur.» Il ne pouvait pas souffrir dans Barcelone les établissements tenus par des étrangers: en 1265, il poussa ce sentiment jusqu'à prononcer l'expulsion des marchands lombards, florentins, siennois et lucquois, et il leur interdit de séjourner à l'avenir dans la ville pour y faire du commerce.8 Il entendait que le commerce de Barcelone fût entièrement entre les mains des marchands indigènes, qu'il tirât ses approvisionnements de l'industrie indigène et ne se servît que des moyens de transport indigènes. Barcelone possédait d'ailleurs tout ce qu'il fallait pour atteindre promptement ce but: une classe de marchands intelligents, des
1 Capmany, Memorias historica* sobre ? lbid. p. 34. Ordonnance de l'année la marina, comercio y aria de Barce- 1268. lona II (1779), 11 et ». ■ lbid. p. 81.