IV. Les iïats croisés de Syrie
artisans habiles, des marins hardis. Il y aurait exagération à prétendre que cette ville n'ait commencé à prendre rang parmi les places de commerce que pendant le règne de Jayme Ier; c'était fait depuis longtemps; Benjamin de Tudèle y avait déjà trouvé une affluence considérable de marchands de toutes les parties du monde connu, de Grèce, de Palestine et des pays voisins, d'Alexandrie, de Sicile, de Pise et de Gênes;1 au temps de Jayme, ce mouvement ne s'était pas arrêté et le port abritait constamment des vaisseaux venus de Syrie et d'Égypte.* Mais, ce qui ne s'était guère vu jusqu'au XIII0 siècle, c'était le mouvement inverse, c'étaient les marchands de Barcelone se lançant dans le monde sans appui étranger. Nous les avons déjà vus, il est vrai, fonder une colonie à Tyr vers la fin du XIIe siècle, en commun avec les Provençaux, mais les traces de leur trafic avec la Syrie ne commencent à devenir fréquentes qu'à l'époque de Jayme. Alors il est souvent question de bâtiments de cette nationalité faisant voile pour la Syrie ou en route pour en revenir;8 mais, mieux que cela, les tarifs de douane arrêtés précisément à cette époque pour les échanges entre Bai-celone et certains pays voisins, 4 et ceux des taxes sur les ventes et les achats en vigueur à Barcelone même,5 sont d'éloquents témoins de l'activité des relations qui existaient entre ce marché et les états croisés: ainsi, c'était probablement par la Syrie qu'on se procurait le plus facilement les épices de l'Asie centrale ; dans rémunération des articles portés sur ces tarifs, nous trouvons les noms d'épices, de parfums et de bois de teinture originaires d'Asie, d'où l'on peut conclure que ces produits étaient couramment importés en Espagne par des navires de Barcelone.
Au midi de la France, une autre grande ville de commerce, Montpellier, était, comme Barcelone, sous le sceptre de la maison d'Aragon et, comme elle, trafiquait avec l'Orient. La race des anciens seigneurs de Montpellier étant venue à s'éteindre, les rois d'Aragon lui avaient succédé par héritage direct (1204), mais, au point de vue des libertés municipales, la bourgeoisie de la ville n'y avait rien perdu. Administrée par des consuls élus, dotée d'une constitution absolument démocratique, elle se gouvernait en réalité elle-même. Résidant presque toujours au loin, les souverains lui laissaient une liberté à peu près entière, ce qui
1 Benj. de Tudèl. éd. Asher, p. 31 et s.
* Capmany, l. r. p. 11.
* Ibid. 1. c. p. 11, 16, 33, 34.
* Ibid. p. 3 — 11; "Memoria de leudis quap sunt inter D. Regem et Guillelmum de Mediona de suis terminis" (1221) p. 15 —18: "De leudo vel passagio in Tamarit" (port voisin de Tarragoue) 1243. On trouve dans le rôle des douanes du port de
Collioure (Roussillon) pour Tannée 1252, la mention de certains produits de l'Asie (ibid. p. 19 — 22); la question serait de savoir s'ils étaient arrivés là par Barcelone ou si les gens de Collioure allaient les chercher eux-mêmes en Syrie.
■ Capmany en donne un de l'année 1271, dan» les notes du 2® volume, p. 72 et ss.
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ne les empêchait pas de porter un intérêt actif à sa prospérité matérielle. Jayme montrait avec orgueil l'accroissement extraordinaire de cette ville, devenue, sous son règne, Tune des plus importantes du monde 1 et il avait le droit d'être fier, car il y avait contribué pour sa part C'était lui encore qui encourageait l'extension dn commerce de la ville dans le Levant; c'est par son ordre que Petrus de Terico se rendit en Syrie, où il obtint en faveur de ses compatriotes, à Acre et à Tripoli, de nouveaux droits et de nouvelles franchises.2 Cela n'empêche pas que deux ans auparavant la commune de Montpellier n'eût envoyé à Tripoli en son nom deux ambassadeurs chargés de veiller à ses intérêts commerciaux.3 Elle entretenait des consuls à Acre,4 à Tyr,6 à Tripoli,6 et, bien qu'une des dernières venues en Syrie, elle n'avait rien à redouter de la comparaison avec les autres nations commerçantes.
De même que Montpellier, Marseille ne jouissait pas d'une indépendance absolue, mais la suzeraineté des comtes de Provence ne l'empêchait pas d'administrer elle-même ses affaires intérieures sous la direction de fonctionaires élus, et de conclure des traités avec des puissances étrangères: cette situation se prolongea jusqu'à Charles d'Anjou, qui supprima l'élection des fonctionnaires municipaux ; mais, même sous le gouvernement des princes de cette maison, Marseille conserva certains privilèges, entre autres le droit de conclure des traités. Nous possédons des ordonnances sur l'importation et l'exportation, les impôts et les douanes, rédigées en 1228, à une époque où Marseille avait encore ses podestats électifs; elles nous montrent une ville de commerce en pleine prospérité, entretenant des relations, d'une part avec les ports chrétiens de Sicile, de Syrie et d'Arménie, d'autre part avec les ports musulmans d'Alexandrie et des divers états du nord de l'Afrique;7 de plus, elles contiennent un tarif de douanes du plus haut intérêt, où sont énumérés les produits de l'Europe et du nord de l'Afrique pêle-mêle avec les épices des Indes.8
1 Diplôme du 8 fevr. 1273, cité par Germain, Hist. du commerce de Montpellier I, 12 et s., not
* Voyez les diplômes des années 1251 et 1253, ibid. I, 214 et ss., 220 et s.
3 Germain, Hist. de la commune de Montpellier II, 513 et s.
* Voyez le Parallèle entre Montpellier et Gènes (1259), dans Germain, Hist. du commerce de Montpellier I, 243.
* Méry et Guindon I, 190 et s.
s Germain, Hist. de la commune de Montpellier II, 513.
7 Méry et Guindon, Hist. de la municipalité de Marseille I. 329. 333, 355 et s.
8 Ibid. 341—349; voyez une autre pièce analogue, le Tarif des péages du comte de Provence au milieu du Xmo siècle, dans le supplément à la Préface du Cartulaire de l'abbaye de S. Victor de Marseille T. I, p. lxxiii et ss. (Coll. des doc. incd.). D'après un acte du 13 sept. 1224. qui se trouve dans le Liber plegiorum, la dot d'une jeune fille de Marseille qui devait se marier à Venise comprenait, entre autres choses, plusieurs livres de ga-
TV. Les états croisés de Syrie.
Il existe également un autre document précieux un peu plus moderne (1255?), le grand livre des statuts de Marseille, connu sous le nom de Livre rouge. Il y a là des dispositions non-seulement pour les citoyens habitant dans l'intérieur des murs, mais pour les commerçants qui parcourent la Méditerranée, pour ceux qui ont des établissements à Ceuta ou à Bougie, à Alexandrie ou en Syrie. Tous ces individus devaient avoir, tant pendant la traversée que pendant leur séjour dans les stations d'outre-mer, des chefs choisis parmi eux, représentants de la municipalité marseillaise et responsables vis-à-vis d'elle. Parmi les consulats coloniaux, celui d'Acre fait l'objet d'une mention spéciale.1 Marseille ne possédait pas de grands quartiers marchands dans les villes du Levant, mais elle avait dans diverses localités des entrepôts ou fondaci pour lesquels le livre des statuts donne des règlements.2 D serait inutile d'y chercher des détails sur les possessions marseillaises dans le Levant et, malheureusement, les diplômes des princes syriens où nous avons puisé ce que nous avons pu dire jusqu'ici en sont également très avares. Ainsi, il ne nous est plus possible de savoir par quel enchaînement de circonstances les Marseillais virent restreindre leurs franchises et leurs propriétés à Acre, en Chypre et sur d'autres points encore, pendant le cours de la période que nous étudions; mais il est positif que lorsque Marseille fit sa soumission à Charles d'Anjou, en 1257, on rédigea un document intitulé Chapitres de paix, dans lequel ce prince promettait de les aider de tout son pouvoir à récupérer ce qu'ils avaient perdu.8 Effectivement, quand il fut élevé sur le trône de Jérusalem, il usa de sa prérogative royale pour confirmer les franchises des Marseillais à Acre et dans d'autres lieux (6 sept 1284 ).4 D'après cela, on peut admettre comme certain que les Marseillais visitèrent la Syrie et y conservèrent leurs privilèges et leurs propriétés jusqu'à la chute définitive de la domination chrétienne.
Les villes du midi de la France dont il nous reste à parler étaient loin d'approcher de l'importance de Marseille et de Montpellier. Saint Grilles expédiait des vaisseaux marchands en Syrie5 et entretenait, nous l'avons vu, un consulat à Tyr, à frais communs avec d'autres villes de Provence; cela n'empêche que cette ville ne soit jamais devenue une grande place de commerce. Narbonne faisait déjà des affaires à Acre
langa, de raacis, de gingembre et de cardamome. Rawdon Brown, Calendar of staie papers Yenetian I, p. 1.
* Méry et Guindon IV, 121.
» Ibid. II, 205-212.
3 Ibîd. IV, 322.
4 Ruffi, Eût. de Marseille I, 150 et s.; Regeste communiqué par Minieri Riccio,
dans YArch. slor. ital. IVe série, T. VU, 1881, p. 304. Déjà, en 1267, Charles d'Anjou avait accordé le maintien des franchises des Marseillais "in.partibus transmarinis"; Del Giudice, Cod. dipl. di Carlo d'Angiô I, 296.
8 Lib. jur. I, 903.
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au XIIIe siècle,1 mais le point culminant de la prospérité de cette ville, le moment où son trafic avec le Levant atteignit son maximum d'activité, se rapproche davantage des temps modernes. Même observation pour Aiguës -Mortes, le premier port possédé par les rois de France sur la Méditerranée, On sait que Saint Louis tenait à réunir ses flottes dans un port à lui, de manière à pouvoir les faire partir à sa guise; c'est d'Aiguës -Mortes qu'il mit à la voile pour ses croisades de 1248 et de 1270, mais il avait dû, d'abord, acheter ce port à l'abbé de Psalmodi. Il commença par l'agrandir et le fortifier pour le mettre en état de répondre à sa destination, mais, après cela, il conçut le projet de transformer la petite localité inconnue en ville populeuse et d'y créer un grand marché avec des relations outre -mer: il voulait qu'Aigues- Mortes eût son quartier et son consulat à Acre et y jouît de l'exemption des droits de douane comme les républiques italiennes.2 Nous ne savon* si ce désir fut satisfait; en tout cas, jamais Aiguës - Mortes ne fut un centre commercial important. Cependant son port devint par la suite le rendez -vous d'un grand nombre de navires marchands, ce qui donna beaucoup d'importance à son bureau de douanes; mais ce résultat était dû moins à la situation favorable de la ville qu'à la volonté des rois de France.8
Nous avons fini de passer en revue toutes les villes de l'Occident chrétien représentées sur les marchés du Levant pendant la deuxième période de l'existence des états croisés. Grâce à la grande quantité de documents de l'époque qui ont été conservés jusqu'à nos jours, il nous est facile maintenant de donner un exposé détaillé de la constitution et de l'organisation des colonies anciennes ou nouvelles fondées en Syrie par les Occidentaux, ainsi que des droits et privilèges des colons. Nous aurons de plus à noter en passant plus d'un changement dans la vie coloniale.
Commençons par l'administration des colonies. Nous avons vu que le rôle et surtout le rôle politique des communes marchandes, des communes italiennes en particulier, avait pris une importance toute nouvelle. Jusqu'alors elles avaient vécu isolées, chacune travaillant pour son compte, sous la direction de leurs vicomtes; les républiques dont elles étaient issues jugèrent le moment venu de créer des liens entre elles par un système de centralisation. Pour Venise, la transition est marquée par l'installation d'un fonctionnaire dénommé tantôt bajidus (seu redor )
1 Port, Essai sur l'hist. du commerce Mém. de la Soc. archéol. du Midi de fa
maritime de Narbonne (Paris 1854), p. 124. France, T. II; Ern. di Pietro, Hist
' Ménard, Hist. de Niâmes, I, Preuves, d' Aiguës - Mortes , Paris 1849; et enfiu
p. 78; voy. encore p. 110. Martin* , dans la Rente des deux mondes
9 Pour l'hiutoire de ce port, voyez Dn du 15 févT. 1874. Mège, Mém. sur Aiguës -Mortes, dans les