CHAPITRE IX
Puissance du roi d*AugIeterre. — Révolte de Henri au Court-Mautel. mercenaires brabançons. — Leicester et ses Flamands. — Armi naval à Gravelines. — Succès de Henri II. — Paix entre l'Angletei la Flandre. — Introduction de la culture du lin et du chanvre di Grande-Bretagne par les Belges. — Itèglcment maritime de Henri 1 Commerce avec l'Allemagne . — Notes sur Binche, Ath et Alost. — lippe d'Alsace en Palestine. — Guerre avec la France. — Une flamande en Portugal. — Démêlés avec Philippe Auguste. *- Tron Liège. — Nouvelle expédition en Portugal. — Richard Ccenr de Là Philippe- Auguste. — De la construction navale au moyen âge. — Pi Saint- Jean d'Acre. — État des affaires en Belgique. — Des lois maril dites d'Oléron.
Henri II, en succédant à Etienne de Blois sur le trône c gleterre, était devenu le souverain le plus puissant de TEur Il commandait non seulement aux populations anglo-saxon mais son mariage avec Éléonore d'Aquitaine favait n maître de toute la Gaule occidentale, de l'embouchure c Somme à celle de l'Adour. Après avoir ordonné l'expulsion auxiliaires flamands de son prédécesseur, il revint su détermination, et résolut de réorganiser cette vaillante mi qui avait été si utile à ses ennemis. Plein de ce projet, il voqua ses barons en assemblée générale à Poitiers, et oflrit de les exempter du service militaire, moyennant le | ment de soixante sous augevins par fief de haubert. Cette
HISTOIRE DU COMMEECB ET DE LÀ MARINE EN BELGIQUE. iVî
gestion reçut un accueil favorable, et Henri employa le produit de cette taxe, appelée escuage (scutagium, de scutum, écu, bouclier), à lever des corps nombreux de Brabançons, avec lesquels il alla faire la guerre au comte de Toulouse.
S*il faut en croire Fitz-Stephen, la ville de Londres présentait dès lors un aspect des plus animés. La foule se pressait d^ dans ses rues étroites, formées de maisons en bois, entre lesquelles s'élevaient de distance en distance les habitations plus massives des prélats et des gentilshommes. Ses citoyens jouissaient du titre de « barons » par lequel on les distinguait des bourgeois des communes voisines, moins riches et moins prospères. L'écrivain que nous venons de citer nous apprend qu'on y importait des épices, de l'or, des pierres précieuses venant d'Egypte, des draperies pourpres apportées des Indes, de l'huile de palme de Bagdad, des pelleteries de Norwége et de Russie, des armes de la Scythie et des vins de France. Ce dernier commerce était, en grande partie, entre les mains des Belges, qui venaient s'approvisionner de laines aux marchés «iglais (1).
L'influence prépondérante de Henri II , un moment comprofflise par la lutte qu'il soutint contre Thomas Becket, l'ambitieux archevêque de Canterbury, semblait préparer la ruine de la monarchie française, lorsqu'une nouvelle guerre civile vint i^dre l'espoir aux ennemis des Plantagenêts. Henri au Court- Haniel, l'atné des fils du roi, excité par sa mère, Éléonore d'Aquitaine, et par Louis VII roi de France, réclama du vivant de son père la cession de la Grande-Bretagne, ou celle des seigneuries de Normandie et d'Anjou.
Ses prétentions ayant été repoussées, le prince leva l'étendard de la révolte, et se vit bientôt soutenu par des troupes françaises, écossaises et flamandes. Il s'était assuré l'appui de Wflippe d'Alsace, à peine de retour d'un voyage à Sainttaeques en Galice, en lui promettant le comté de Kent, un revenu annuel de mille livres, et l'investiture des fiefs de Douvres et de Rochester (2). Philippe d'Alsace avait d'ailleurs des
(1) SUffk, Yita ThwÊUt C«iU.
^ Gamden, Brilannia, vol. I, p. 223.
motifs d'animosilé contre le roi d'Angleterre , qui avait dépouillé Mathieu de Boulogne, un des membres de la maison de Flandre, des riches domaines qui lui avaient été concédés précédemment. Ce dernier, sans attendre le commencement des hostilités, avait équipé une flotte de six cents vaisseaux, h bord desquels se trouvaient un grand nombre de Flamands (1), pour faire une descente sur les côtes britanniques, mais s'était vu forcé d'abandonner son entreprise, sans renoncer cependant à ses droits.
Henri II, menacé de tous côtés, fit appel h ses mercenaires brabançons (2), qui seuls pouvaient le sauver. Déjà les Écossais attaquaient l'Angleterre, et le roi de France dirigeait ses forces vers la Normandie. Le comte de Flandre pénétra dans la même province, à la tête d'un contingent belge, suivi par Mathieu de Boulogne et une foule de chevaliers. Ils firent ensemble le siège du chùteau d'Aumale, qu'ils prirent en peu de temps, puis ayant rejoint le jeune Plantagenét, ils allèrent investir Driencourt, dont ils se rendirent maîtres par trahison. Quelques jours après, sur la route d'Arqués, Mathieu de Bon-, logne rendait le dernier soupir, frappé d'un coup de flèche. Philippe d'Alsace, désolé de la perte qu'il venait de faire , se rendit à Paris, et jura devant le roi et toute sa cour qu*il aborderait bientôt sur le sol anglais.
Les effbrts des confédérés n'avaient pas été couronnés de succès. Henri II, entouré de ses Brabançons, soutenait vaillamment la lutte, et déployait une énergie peu commune. Il avait repoussé les bandes françaises et châtié les Bretons soulevés, lorsque l'état des affaires de l'autre côté du détroit réveilla toutes ses inquiétudes.
Le comte de Leicester, qui soutenait les prétentions du prince royal, s'était rendu en Flandre en H73, et y avait enrôlé de nombreux aventuriers, que la mort de Mathieu de Boulogne laissait sans chef. Débarquant h Walton, dans le comté de Suffolk, au milieu de son armée flamande, il avait opéré sa jonction avec d'autres insurgés, commandés par Hugues Bigot, et
(1) Gen'as. chron. anno 1167.
[i) a Slipcndiarias Brabanlioncm coiiias , quas a rutes » vocaui. i> GuiU. Ni^ubrig.
ravageait tout le pays. La famille des Bigot possédait à cette époque, non loin de Tembouchure de TOre, un magnifique château, protégé par des remparts, des fossés, et des murailles extrêmement épaisses, dominées par treize tours (1). Ce manoir servit durant quelque temps de quartier général aux Flamands, qui s'emparèrent bientôt de Norwich. Repoussés devant Donewich, ils réparèrent ce revers en enlevant, après quatre jours de siège, le fort d'Hagueneth, défendu par Ranuiphe de Broc, l'un des adversaires les plus ardents de Thomas Becket. Ce triomphe augmenta la confiance des révoltés, et tandis que leur chef Robert aux Blanches Mains, hésitait à poursuivre ses plans de campagne, les auxiliaires belges demandèrent à grands cris à marcher sur la ville de Leicester :
Nus n'eismes pas en cesl païs venuz pur sujorner Mes pur lu rei détruire, Henri le vielz guerrier, E pur aver sa leine dunt avum desirier (2) ! ... .
« Nous ne sommes pas venus ici pour y demeurer, disaient- « ils, mais pour ruiner Henri, le vieux roi guerrier : nous « avons besoin des laines d'Angleterre ! »
Ces quelques mots résument, d'une manière aussi brève qu'énergique, la situation réelle des affaires. Nos ancêtres, en allant guerroyer à l'étranger, combattaient en réalité pour étendre leurs relations commerciales et industrielles. Ainsi que les Vénitiens et les Génois, qui ne prêtaient leurs flottes aux princes orientaux qu'en échange de concessions nouvelles, les routiers offraient d'une main leurs armes, et recevaient de Tautre des sauf-conduits et des privilèges : leur aide était h ce prix.
Les confédérés s'étaient déjà mis en route, lorsque l'approche de Henri II , qui avait quitté la France pour défendre son royaume, les força à rétrograder jusqu'à Fremingham. Un combat était cependant inévitable, et bientôt les deux armées se rencontrèrent, au centre d'une plaine marécageuse, non loin de Forneham. Les Flamands y essuyèrent une terrible défaite, et prèsde dix mille d'entre eux périrent sur le champ de bataille,
(1j Camden, Brilannia, tom. I, p. 75.
iî)Cfer(m. de Jordan Faniosme, p. 570, V, 994 et suiv.
170 HISTOIRE DU GOMMERCB
OU furent assommés par les paysans anglo-saxons après It déroute (1). Un grand nombre de prisonniers, délivrés de captivité à la suite d'une trêve , traversèrent pendant l'hiver suivant le comté de Rent, pour retourner dans leur patrie. Ils avaient été contraints de jurer qu'ils ne porteraient plus les armes contre Henri II.
La guerre recommença en 1174. Dès le printemps, le roi de Finance et le comte de Flandre se remirent en campagne. Tandis que les barons français se dirigeaient vers les bords de la Seine, Philippe préparait un armement à Gravelines. Henri II se trouvait alors en Normandie , et ses ennemis résolurent de faire une nouvelle diversion en Angleterre, afin d'obliger le roi à quitter les provinces en deçà de la mer. Ce fut le comte de Flandre qui reçut cette mission : 318 chevaliers, choisis par Philippe dans la multitude de ses hommes d'armes, abordèrent dans ce but à Arewell, et leurs rangs se grossirent bientôt d'une foule de mécontents. En outre, une flotte flamande mit k la voile vers les côtes du Nord, pour soutenir l'insurrection de révéque de Dunhelm, tandis que les Écossais commençaient le siège de Carlisle.
Le roi d'Angleterre, en présence d'une telle coalition, ne pouvait guère compter que sur ses vingt mille mercenaires brabançons, bandits en temps de paix, soldats en temps de guerre, aussi farouches qu'intraitables, mais plus braves et mieux exercés qu'aucune troupe de l'époque. Il s'embarqua avec eux, amenant avec lui son prisonnier, le comte de liieicester. Philippe d'Alsace, espérant profiter de son absence, se rendit à marches forcées sous les murs de Rouen, où l'attendait Louis VII. Au moment où tout semblait présager la ruine de Henri II, le bruit de ses succès fit tomber les armes des mains de ses ennemis.
Il était arrivé, le 10 juillet, au port de Southampton, et
(1) Muli fussent pruedhume H Flameng, st Deus lur fust aïe,
Mes n no raveicnt deservt pur lur grant roberie : Ni aveit cl païs, ne vilain, ne corbel N*alast Flamcns destruire a furke c a flcel.
{Chron. de Jordan Faiiiosmo, p. 573.) Voy. aussi les Memorials of Ipsmch, p. 65.
s'éuit dirigé immédiatemenl sur Canlerbury, où il avait fait acte de pénitence sur le tombeau de Thomas Bccket. Cet acte (Thuinilité était h peine accompli, qti'une grande bataille se livrait k Alnwick, dans le Northumberland, et se terminait par le triomplie des troupes royales (1). Le roi d'Ecosse y fut fait prisonnier, et l'évéque Hugues, en apprenant l'issue de ]a IvUe, fît rembarquer les Flamands qu'il avait sous ses ordres, ïprts leur avoir compté quarante jours de solde.
L'expédition d'Angleterre ayant avorté, les coalisés évacuèrent le territoire normand, et Louis Vil, fatigué de tant d'efforts inutiles, traita pour lui et pour ses alliés avec le monarque anglais : le jeune Henri se réconcilia avec son père, et Pbilippe d'Alsace obtint une pension de mille marcs d'argent. Les Flamands, obligés de renoncer h leurs espérances de ponquéte, n'en laissèrent pas moins dans la Grande Bretagne lie nouvelles [races de leur séjour. Les populations anglosaxoancs leur doivent l'introduction de la culture du lia et du chanvre, dont il est fait mention pour la première fois en lllS, itoi un acte du conseil de Westminster, parmi les objets souois â la dime (3). Nousajoulerons, avant de quitter l'Angleterre, qu'il nous reste des lettres de Henri H par lesquelles il règle l'exercii-* du droit d'épave, en cas de désastre maritime sur les <^t«s de sOQ royaume. Il y déclare renoncer à tous droits sur Il cargaison s'il reste un être vivant k bord du navire nauflragë ; ilïDs le cas contraire, l'armateur ue peut exercer aucune action M recouvrement de ses biens, <iui sont dévolus h la couronne. Fhilippe d'Alsace, dont les possessions s'étaient augmentées <lii Vermandois, et qui avait marié sa sœur au comte de Uaiuiut, Baudouin V, conclut un traité commercial, en 1173, avec l'empereur Frédéric, dans l'intérêt des marchands flamands, Frédéric accorda le droit à ceux-ci de se rendre à deux foires wnuelles sur eau. à Duisbourg, l'une commentant te 24 août, l'wure le quatrième dimanche de carême; ils obtinrent aussi r«rée des deux marcbéa périodiques tenus à Aix-la-Chapelle,
m Kcrvyn du Lvttcnbove, HUt. de Flandre, lom. U ; Nie. Trlvetl . AnnolM , ^W; CVin. da Jordsa Fantg»me. |t, 133. V, tfl et saiv.; Crnxu. Chrun.
■un».
ISlir-iiberMiu, AkuoU ofi
nt HISTOIRE DU COMMERCE
le l*"' juin et le 1"^ octobre de chaque année. De plus, Tempereur promit de faire battre monnaie dans ces deux villes, à condition qu*elle obtienne cours légal en Flandre. Il fixa les règles de procédure à suivre en cas de contestation entre les négociants belges et allemands, défendit de soumettre les premiers au duel judiciaire (1), et leur accorda un sauf-conduit général pour circuler dans tout l'empire. Les habitants de Cologne ayant contesté aux Gantois le droit de remonter le Rhin en amont de leur ville, à laquelle ils prétendaient assurer un droit d*étape, Tarchevéque de Cologne prononça entre les parties, à la prière de l'empereur et du comte de Flandre, et décida en faveur des Gantois (3).
Les communes continuaient à se multiplier en Belgique. Baudouin IV, comte de Hainaut, avait édifié les villes de Binche et d'Ath (3), et Philippe d'Alsace abolit la servitude à Alost, en 1174. Cette dernière seigneurie avait passé sous la souveraineté immédiate de la maison de Flandre, après le décès du dernier comte, Thierri d'Alost. Les princes flamands, comme détenteurs de ce fief, devinrent avoués de Cambrai, titre qui leur assura de grands revenus, par la perception d'un droit de gavenne.
La guerre terminée, Philippe d'Alsace voulut suivre l'exemple de son père, et s'illustrer à son tour par quelques brillants exploits contre les infidèles. Pour se préparer dignement à son expédition d'outre-mer, il se rendit, vers la mi-janvier H77, au tombeau de saint Thomas de Canterbury, où le roi d'Angleterre vint le trouver, et lui remît cinq cents marcs d'argent pour les frais du voyage. Le comte s'embarqua ensuite pour la Flandre, institua Baudouin de Hainaut et sa femme ses héritiers naturels, et leur assura par serment sa succession (4).
(1) Les épreuves du fer ardent et de Peau , ainsi que le duel judiciaire , furent abolis de bonne heure en Flandre. Nous voyons , par un acte de Baudouin VII, que ces usages avaient été supprimés à Yprcs dès ie 15 septembre 1116.
(«) Warnicœnig, Hist, de Flandre, tom. U, pièces justif., n* VIT.
(3) De Boussu, Bist. de la viUe d*Ath; Schaye^, les Pays-Bat anant H dwranî la domination romaine, tom. II, p. 468.
(4] Gilb. Mont., Chron, ap. J.de G„ XII, ^8.
Philippe se mit enfin en route pour la Palestine avec un nombreux cortège, et aborda au port d'Acre vers le l^^août (1). Après avoir été reçu avec beaucoup d'honneurs pîfr Baudouin de Jérusalem, il entreprit le siège d'Harem, dans la principauté d'Antioche, avec le prince Bohémond et le comte de Tripoli. Il se rendit ensuite dans la ville sainte , y célébra les fêtes de Pâques, puis il alla rejoindre les vaisseaux qu'il avait fait équiper au port de Laodicée, pour retourner dans son pays.
Le comte était revenu en Flandre dès le mois d'octobre H78. Ce prince actif et intelligent avait eu hâte de quitter la Palestine, car il pressentait qu'un grand rôle politique lui était réservé en France, et il ne voulait pas s'exposer par son éloignement à y faire défaut. L'enthousiasme religieux n'avait plus d'ailleurs, au moins en Flandre, cette ferveur ardente qui transportait autrefois toutes les âmes : Guillaume d'Utenhove, le Rabelais flamand, travaillait déjà à son roman du Renard, fine et profonde satire, œuvre d'analyse et de doute , protestation éloquente contre tous les abus du moyen âge (2).
Le roi de France, Louis VII, dont la santé était fort précaire, songeait depuis longtemps à donner un protecteur à son fils Philippe, et, au moment de mourir, il confia la tutelle du jeune prince à Philippe d'Alsace. Ce dernier, pour accroître Tinfluence que lui assurait déjà une telle charge, négocia le mariage de son pupille avec Isabelle, fille de Baudouin de Hainaut, contre le vœu du comte Baudouin lui-même. Cette alliance , malgré tout ce qu'elle avait d'honorable pour sa maison , lésait en réalité les intérêts de ce prince, qui ne voyait qu'avec peine le démembrement d'un état auquel il était appelé à succéder. Philippe abandonna en effet au roi de France, à l'occasion de cette union, les villes d'Arras, de Saint-Omer, d'Aire, d'Hesdin, deBapaume, et tout le pays au delà du Fossé-Neuf, c'est à dire toute la province d'Artois, en stipulant qu'au cas où Isabelle n'aurait point d*enfant mâle ces terres retourneraient à Baudouin son
(l)Gam. deTyr, 1. XXI, p. 1005.
(2) Beinaert de Vos , naer de oudste heryming , door J. F. Willems. Eecloo, dmkkery van A. B. van Han en zoon , 1834. Voyez aussi un article de M. d'Hulster, dans le Messager des sciences et des arts. Gand , 1834 , tom. II , p. 387 ; Cb. Potvin, Le roman du Renard, trad. en vers sur les textes originaux.
174 HISTOIRE DU COMHEBCE
frère, et que si celui-ci à son tour mourait sans postérité, elles seraient réunies de nouveau au comté de Flandre (1).
Philippe d'Alsace, qui espérait régner au nom du roi, ne tarda pas à recueillir lui-même les fruits amers de sa politique anti-nationale. Il se brouilla bientôt avec son suzerain, quitta la cour, emmenant la reine sa nièce, et pactisa avec ses anciens adversaires pour susciter des embarras au monarque français. Après une guerre assez longue, durant laquelle les bandes flamandes ravagèrent les territoires de Ch&lons et de Senlis, Henri II interposa sa médiation entre les belligérants. Le comte de Flandre remit FAmiénois au roi, garda viagèrement le reste des États de Vermandois, et confirma la promesse d'une partie de son propre héritage, l'Artois, à la reine Isabelle.
Il avait conçu le projet, dans son dépit contre le comte de Hainaut, de se marier lui-même, et de priver celui-ci de sa succession. Il demanda en eflet la main d'une princesse de Portugal, et envoya une flotte flamande à sa fiancée pour lui servir d'escorte. Un historien anglais du xui'' siècle, Raoul de Diceto, nous rapporte h ce propos que le roi de Portugal chargea les nayires envoyés de Flandre d'une quantité de marchandises de grande valeur, à savoir d'or, d*habits en draps d'or ou ornés de riches broderies, de pierres précieuses, d'étoffes de soie et de vivres en abondance (2). L'industrie de la soierie était déjà si prospère dans la péninsule ibérique, que le célèbre géographe Ëdrisi, qui la parcourait vers ce temps, fait remarquer qu'il existait alors, dans le seul territoire de Jaen, trois mille villages où l'on élevait des vers à soie (3).
Ce mariage amena de nouveaux débats entre le roi de France et sou ancien tuteur. Philippe-Auguste craignait que le comte ne voulut transmettre, aux enfants qu'il aurait de sa seconde femme, la portion des États flamands qu'il avait promis à la reine sa nièce, ainsi que le Vermandois. Il réclama donc immédiatement ces domaines, qui lui furent refusés avec hauteur par
(i) Gilb. Mont., Chron. ap. J. de «., XII, 238.
(%) Ymagines histmiarum, Ant. Radulfo de DicHo, zvbann. 1184, Hiit. Angkœ, Script., X, tom. 1, col. 6î3, lin. 85.
(3) Géogr. d'Edrisi, trad. de Tarabe on français... par M. Ainédéo Jaubert» tom. II, p. 50.
Philippe d*Al8ace, dont les vassaux reçurent Tordre de se préparer à la guerre :
«La commune de Gand, s'écrie le panégyriste de Philippe- Auguste, orgueilleuse de ses maisons fortifiées par des tours , de ses trésors et de sa population, équipa vingt mille hommes habiles à manier les armes; Ypres, ville célèbre par ses ateliers de teinture , leva deux légions. Bruges , où Ton fabrique des diausses pour couvrir les jambes des puissants seigneurs, Bruges riche de ses prés, de ses champs fertiles et du port qui Tavoisine, seconda non moins énergiquement le prince. Les beogrins et les Blavotins oublient leurs querelles, et les foreurs intestines qui les divisent et les déchirent tour à tour ne les empêchent pas de rester tldèles à leurs serments, et de 96 précipiter à la guerre. La Flandre entière lança spontanément au combat ses belliqueux enfants, car ils détestaient en secret les Français. »
Le poète chroniqueur nous présente ensuite un brillant tableau de la contrée dont il vient de nous dépeindre le trouble et fagitation.
« La Flandre, ajoute-t-il, abonde en productions variées et en toutes sortes de biens. Sa population, fatale à elle-même par ses divisions, est facile, expansive, sobre pour la nourriture fil la boisson. Ses champs l'enrichissent de grains, ses navires de marchandises, ses troupeaux de lait, et Tocéan de poissons.... »
Nous ne suivrons pas Philippe d'Alsace, le « roi des communes » au milieu de toutes les péripéties de cette lutte, durant Quelle il s'avança jusqu'à quelques lieues de Paris. La paix se fit en H88, à des conditions assez favorables au roi de France, grâce à l'intercession du monarque anglais et du cardinalévêque d'Albano. Le comté d'Amiens fut réuni à la couronne avec une partie du Vermandois, tandis que Philippe d'Alsace se i*éservait la possession, sa vie durant, de Saint-Quentin et de Péronne.
Durant la même année, des troubles éclataient dans la ville de Liège, au sujet de la perception du droit de fermeté, sorte d*impôt établi pour subvenir aux frais de réparation des murs, des fossés et des portes qui fermaient la ville. On levait dans ce
but une taxe sur les voitures, que les nobles essayèrent de remplacer par un impôt sur les vivres. Cette mesure excita le plus vif mécontentement, et révoque et son clergé se virent obligés de se retirer à Huy, où ils demeurèrent durant près de deux ans. La querelle se termina par une espèce de concordat, dît « des clercs » qui fut conclu au mois d*aoùt 1187.
L*impôt sur les vivres fut aboli , et on le remplaça par une taxe sur la bière. Douze délégués pris par moitié parmi les chanoineb et les bourgeois, furent chargés d*en surveiller la perception (1).
Philippe-Auguste, qui comprenait le secret de la puissance de son antagoniste , favorisa beaucoup les progrès de la classe bourgeoise. Il octroya, en 1187, une charte de commune à la ville de Tournai, qui appartenait alors à la France. Cet acte est remarquable par ses dispositions pénales, où Ton retrouve encore toute la rudesse de l'ancien droit germanique (2). Le comte de Flandre, dont le roi suivait Texemple , accordait la même année à ses sujets la permission de creuser un canal vers Poperingue (3).
Les princes chrétiens toujours en guerre entre eux, ajournèrent enfm leurs débats en présence d'un grand événement, dont le bruit retentit dans toute l'Europe comme un|glas funèbre : la ville de Jérusalem venait de tomber au pouvoir des infidèles.
Les prédications éloquentes du cardinal d'Âlbano (4) et de Guillaume de Tyr, en réveillant l'esprit chevaleresque, décidèrent les rois de France et d'Angleterre, le duc de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Champagne et de Chartres à prendre la croix. Philippe d'Alsace se trouva prêt à agir avant les autres confédérés, et ayant réuni en Flandre une flottille de trente-sept navires de guerre (5), auxquels vinrent se joindre cinquante
(1) Dc^'pz, Hist. du pays et Liège, tom. I, p. 131 et suiv. [ij Ponlrain , Hist. de la ville et cité de Tournai , Recueil des lettres et ckarUê , p. 6. Voy. aussi les Ordfmnances des rois de France, lom. XI, p. Î6Î.
(3) Saint-Génois, Monuments anciens, p. 485.
(4) n vinl en Belgique el prOcha la guerre sainte dans Téglise de Sainte- Waiidru, à Mons.
(5) Nous avons adopté la version de Meyer ; la flotte ne se composait que de i7 navires d'après d'Oudegherst.
bâtiments danois et hollandais, il les envoya immédiatement en Orient, avec ordre de relâcher en Portugal. De nombreux chevaliers, sous le commandement de Jacques d'Avesnes, se joignirent aux marins flamands. On remarquait parmi eux le comte de Dreux et son frère Philippe, Hellin de Wauring, sénéchal de Flandre, et plusieurs autres puissants barons.
Après avoir passé quelque temps à Darmouth, sur les côtes d'Angleterre, une partie de l'escadre dont nous venons de parler vint jeter l'ancre, le 27 juin H89, sous les murs de Lisbonne. Le roi don Sanche de Portugal , dont la maison avait déjà tant d'obligations aux Flamands, engagea les pèlerins belges et hollandais à prolonger leur séjour dans le pays, et à se joindre à lui pour enlever la ville de Sylva aux Musulmans (1). II fut convenu que l'or et l'argent qu'on trouverait dans la place appartiendraient aux Croisés, et ceux-ci ne tardèrent pas à se mettre en campagne.
L'entreprise offrait des difficultés réelles, car les pèlerins ne pouvaient guère mettre en bataille au delà de 3,S00 hommes, et la cité qu'il s'agissait d'attaquer renfermait près de 60,000 personnes en état de porter les armes. Cependant, dès le deuxième jour de leur arrivée, les guerriers d'Occident s'emparèrent d'un des faubourgs, au centre duquel se trouvait la seule fontaine que possédassent les assiégés. L'alcade des Maures voulait capituler, mais pendant que les autres chefs délibéraient encore, la ville fut prise d'assaut et presque tous les habitants furent égorgés ; treize mille d'entre eux parvinrent néanmoins à s'échapper, et se retirèrent à Séville. La mosquée fut purifiée et devint une église, dont l'un des pèlerins de Flandre fut le premier évêque. Le bruit de cette victoire retentit jusqu'en Afrique; Tempereur de Maroc, voulant mettre un terme aux progi'ès des chrétiens, débarqua dans les Algarves. Un de ses émirs menaçait déjà Sylva, lorsque des vaisseaux anglais et flamands cinglèrent vers le rivage, et leurs forces réunies tinrent en échec les troupes marocaines, qui se dispersèrent, leur chef ayant été tué dans la mêlée.
(1) Marchai, notiee sur les relations commerciales des Flamands avec le port ^Aiexandrie, dans les BvU, deVAcad, de Brux., tom. XI.
178 UISTOIRB DU COMMERCB
Jacques d*Avesnes aborda vers le mois d'août 1189 près de Ptolémaide, et conquit dans la guerre sainte une illustration qui rejaillit durant des siècles sur sa famille. A la bataille d*Antipatride, mutilé, haché par les Sarrasins, sur lesquels il avait chargé trois fois, il brandissait encore son épée du seul bras qui lui restât, excitant ses compagnons d'armes à ne pat abandonner la lutte, et à venger sa mort.
Tandis que les marins flamands parcouraient le littoral de la Méditerranée, le vieux roi d'Angleterre, Henri II, rendait le dernier soupir à Fontevrault, après de sanglants démêlés avec ses fils. Richard Cœur de Lion, son héritier, lui succéda sans opposition. Ce prince, que son caractère ardent et mobile prédestinait aux héroïques entreprises , activa immédiatement lea préparatifs de son départ pour la Terre Sainte. Il leva la dtme saladinedans ses États, confia Tadministration des affaires à la vieille reine Éléonore, et flt un traité d'alliance avec Philippe- Auguste.
Les deux rois se mirent enfln en marche, en 1190, et voyagèrent de compagnie jusqu'à Lyon, où ils se séparèrent : Philippe passa les Alpes pour aller s'embarquer h Gènes, et Richard ae dirigea sur Marseille, sans attendre ses vassaux de Normandie et d'Aquitaine. Suivons ce dernier jusque dans l'ancienne colonie Phocéenne, où une flotte se trouvait à l'ancre, prête à le recevoir.
Cet armement se composait de treize grands vaisseaux, appelés busses, qui voguaient « avec de triples voiles; » on y comptait encore cinquante galères armées et cent bâtiments de transport. Il nous reste une ordonnance fort intéressante du roi Richard, par laquelle il règle les mesures disciplinaires à observer à bord de cette escadre, et qui mérite d'être étudiée comme un curieux monument du droit pénal à cette époque. Nous y lisons que celui qui avait tué un de ses compagnons, étant à bord, se voyait condamné à être précipité dans les flols avec sa victime. Le môme forfait commis sur terre, entraînait un autre supplice, et dans ce cas le coupable était enseveli vivant avec le corps du défunt. Celui qui levait le couteau sur un homme de l'équipage, subissait l'amputation du poignet; les injures étaient compensées par des amendes, et le voleur
recevait de la poix bouillante sur la tête, après avoir été tondu publiquement par le bourreau (1).
L'examen de ce code maritime, dont la sévérité nous parait si grande aujourd'hui, nous rappelle qu'il nous reste encore à compléter, par quelques observations générales, les détails que nous avons déjà donnés sur Tarchitecture navale durant le noyen Age.
Un grand nombre d'auteurs, frappés de l'exagération évidente que Ton remarque dans les récits de quelques écrivains ecclésiastiques, ont supposé que l'on n'employait jadis que des navires d'un tonnage tout à fait inférieur, de véritables barques, à rtide desquelles on se bornait à longer les côtes, en relâchant fréquemment en route.
Nous trouvons cependant, dès le ix** siècle, des preuves incontestables que Ton construisait déjà de gros vaisseaux, dont les uns, remarquables par leur quille étroite et allongée, servaient à poursuivre l'ennemi ou à lui échapper, et dont les autres, aax formes plus arrondies, étaient employés au transport des marchandises. Léon le Sage, empereur de Constantinople, faisant rédiger quelques préceptes militaires à l'usage de sou fils, lui recommande l'armement de quelques grandes galères, ou BrûmoMy à cent rames au moins, rangées en étage. Il ajoute qu'il serait utile que le navire royal ou prétorial excédât même ces proportions, et fut de l'espèce de ceux qu'on construit en Pampbylie, et qui sont connus sous le nom de Pamphiles. Diaprés son plan, la flotte des dromons devait être escortée par quelques embarcations à un seul étage de rames, qui étaient destinés à porter les ordres, ou à aller à la découverte.
Cent ans plus tard, les chroniqueurs nous parlent des grands el lourds navires des Sarrasins, appelés Cumbaries ou Gombafie$^ capables de contenir une forte cargaison. Cette dernière qualité les firent adopter par les Vénitiens, et Sagornino nous apprend que ces habiles armateurs lancèrent trente trois de ces bâtiments. A côté de ceux-ci figurent la Chélande, que Detmar nous représente comme étant d'une longueur extraordinaire, fiicile à manœuvrer, et montée par un équipage de cinquante
(1) Yoy. RyMer, Fœiera, ton. I.
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Jacques Ptolémai(i qui rejail d*Aiitipa:
avait cl bras qi abandi
Tai la Ml derr ses opî de
..-wuu, Jaasles écrits du x' siècle, de ... oiâouiiuation à cause d*uii « huis n ..^ a .iouuison, etqu*on employait pfioci- ^ .^ .i> uiievaux.
^ ' . .Li Medilerranée dans la mer du Nord,
>^. i iii au x>'^ siècle, des navires aux formes
. uaiU et de l'arrière, s'élevant fort haut
. ■». eaucoup d*eau : c'étaient les coques, dont
^ xuiion dans les titres flamands (1). On ne
..wiques-uns de ces bâtiments n'eussent des
.>«..i;rables, car Guillaume de Tyr constate,
.\i^c dune nef qui portait 1,500 pèlerins à U
^ .> -.c dire, d'après Mathieu Paris, que la flotte qui
. >^viicr le roi d'Angleterre en Palestine était en
., . c -ouiposée de busses. Ce mot, défiguré par les
^ s aJic être dérivé du vénitien « buzo » ventru. Il
:ci iiue ces navires étaient extrêmement larges, bien
... ^uu, et qu'ils pouvaient porter de lourds fardeaux. Us
. . .u 'i la rame et h la voile, et on les ornait d'innombra-
, ..«aiiis, de bannières et d'étendards. Leurs rostres se
,:, icuiarquer par la variété de leurs décorations, et les
^..x Je tous les chevaliers qui se trouvaient h bord garnis-
J. , CUIS pi-oues (2).
*\K»Kuil K\v\xv de Lion ne resta que fort peu de temps- à Mar-
...A. x'unb;irqua h la hâte, et parut devant Messines le
^; .^v i»U'»khre. Les principaux chefs de l'expédition se trouvè-
v,iu t»ieuiiNl réunis en Sicile, et parmi eux le comte de Flandre*
^^4 \> olail rendu par la voie de terre, en passant par Rome.
\i»uH \\i* nous étendrons pas sur les circonstances qui précé-
.ii'u'iii TaiTivée des croisés en présence de l'ennemi, ni sur les
aK\:«oniiin(intsqui éclatèrent de bonne heure entre les rois de
Kituior ot d'Angleterre, rivaux de gloire et de puissance. Une
^|) t>itN navires flamands sont nommés cogga dans des chartes de 1119. \\ï\\M V Inventaire des archives de la chambre des ctmptes de UUe, I, lois de MiMiiiort.
)4) Miii'plKMsou, Aiinah of commerce , tom. 1, p. 35%; Jal, Glossaire .nautiqme. IMi l«, IM4K-50, 4* ; James, Life of Richard Cœur de Lion, « vol. Lond., 1854, S».
ET DE LA MARINE EN BELGIQUE. fSf
armée considérable, réunie de toutes les régions de la chrétienté, planta ses tentes devant Ptolémaïs ou Saint-Jean d'Acre, la veille de Pâques, en H91. Trois jours après leur arrivée, les assiégeants livrèrent un assaut à la ville, mais rapproche de Safeidin les obligea à regagner leur camp. Ils y furent attaqués à leur tour par les Musulmans, et désespéraient déjà du succès, lorsqu'ils virent arriver une flotte nombreuse, montée par des équipages danois, anglais, frisons et flamands, qui relevèrent tar courage (I). « Ces pèlerins du Nord, remarque GeoflVoi « Vinisauf, furent si prodigues de leur vie et s'exposèrent à tant « de périls, qu'après la prise de la ville il resta à peine cent « guerriers de douze mille qu'ils étaient venus. »
La famine et la peste décimaient l'armée chrétienne, et tandis que Philippe Auguste reprenait le chemin de ses états, laissant le roi d'Angleterre en Palestine, le comte de Flandre mourait atteint de la peste, le l*'' juin 1191, après avoir vaillamment combattu pour une cause que tous ses efforts ne pouvaient relever.
La conquête que les chrétiens venaient de faire avait cependant son importance, car l'ancien Ptolémaïs était un port commerçant et militaire fort considérable. Les Marseillais, de même que les marchands italiens, désiraient vivement y fonder des établissements, aussi à peine la cité fut-elle tombée au pouvoir des croisés, qu'on vit s'y élever des cours de commerce. Toutes les nations qui étaient en relations d'affaires avec le Levant y curent bientôt leur quartier. L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ou des hospitaliers transporta son hôpital à Acre, et le palais de leur grand maître devint l'un des plus beaux édifices de la ville (2).
A peine eut-on reçu la nouvelle, en Belgique, de la mort de nûlippe d'Alsace, que le comte et la comtesse de Hainaut se rendirent en Flandre, où ils se firent reconnaître par les principales villes. Philippe-Auguste, après avoir tenté de s'emparer du comté au nom de la reine Isabelle, et leur avoir suscité une goerre avec le Brabant, consentit à recevoir leur hommage, en
(t) MJchaud, Bibl des croisades, tom. II, p. 671.
(i) Depping, Bisunre du eommeree entre k Levant et l'Europe, tom. I, p. 90.
■i*r. M) couaKctt t. i. t2
se réservant toutefois les diocèses d^Arras et de Térouane, qui furent détachés de la Flandre et cédés à Louis, (ils du roi.
Henri V% duc de Brabant, dont les États avait beaucoup souiTert durant ces contestations, essaya de se concilier TaSèction de ses sujets en leur concédant de nouveaux privilèges. Les habitants de Vilvorde obtinrent, en 1192, une charte de commune, qui est Tun des plus anciens actes de cette nature qui nous soit parvenu. Le duc y statue « que justice doit être faite aux bourgeois de Vilvorde dans leur ville même, et par leurs propres échevins. »
« Que s*il s*élève quelques contestations relativement aux marchandises apportées en ville, ces biens ne peuvent être séquestrés, mais seront adjugés ù qui de droit par le tribunal des échevins. »
Nous trouvons aussi, vers la même époque, un acte qui règle le service maritime dû par les Gancois.
c( Les Gantois, y est-il dit, ne doivent à leur prince aucun service militaire au delà des limites du pays, si ce n*est par bateaux. Si le comte a besoin de leur secours, il les préviendra quinze jours d'avance afin que son navire lui soit préparé à Gand par ceux qui y sont tenus ; le prince montera à bord à Gand et naviguera de conserve avec les bourgeois, et ceux-ci avec lui, jusqu'au delà des limites d*Anvers, aussi loin qu*ils pourront naviguer pendant trois marées : là ils attendront le retour du prince, et celui-ci reviendra à Gand avec eux.»
Cette charte, confirmée en 1428 par la comtesse Marguerite, est remarquable en ce qu elle accorde aux échevins la connaissance des débats relatifs au tonlieu, sans doute celui de Gand à rintérieur de la ville. Lorsque quelqu un croyait avoir à se plaindre du percepteur, il se rendait auprès du magistrat corn* munal, qui déterminait quel était le montant de la taxe légalement due.
Richard Cœur de Lion prolongea encore pendant quatone mois son séjour dans la Palestine, après le départ de Philippe- Auguste. Il se décida enfin à rentrer dans ses états, où sa présence était devenue nécessaire, et débarqua à Zara en Dalmatie, avec l'intention de traverser l'Allemagne. Il avait déjà accompli une partie de son voyage, sous le déguisement d*un
marchand, lorsqu'il eut le malheur d'être reconnu et de tomber entre les mains de Léopold d'Autriche , qui livra son illustre captif à Henri VI, empereur d'Allemagne. Celui-ci, excité par le roi de France, fixa la rançon du monarque anglais à cent dnquante mille marcs, et ne lui rendit la liberté qu'au commencement de février 1194.
Une question des plus intéressantes, et qui a fait l'objet de longues controverses, se rattache au retour de Richard Cœur de Lion. Un antiquaire anglais, le célèbre Selden, en fouillant dans les archives de la Tour de Londres, y découvrit par hasard une feuille volante, écrite par quelque clerc sous le règne d'Edouard III, où l'on mentionnait que Richard ^% en passant par Oléron après avoir quitté la Palestine, avait fait promulguer dans cette île de nouvelles lois maritimes, destinées à servir de règles à l'avenir dans les transactions particulières.
Les dispositions législatives connues sous le nom de « lois d*OIéron » dont on retrouve des traces dans les coutumes judiciaires de tous les peuples du Nord, peuvent être considérées comme l'un des monuments les plus importants de l'histoire du commerce en Europe : Selden s'empressa donc, en se fondant sur la découverte qu'il venait de faire, de les revendiquer au nom de sou pays (1). Les assertions du savant anglais, acceptées aveuglément par quelques-uns de ses compatriotes, ne tardèrent pas cependant à être discutées.
On remarqua d'abord que la note manuscrite invoquée par Selden n'avait aucun caractère officiel, et ne portait pas même de signature; les critiques prirent bientôt plus de consistance, et l'on fit observer que les plus anciennes éditions imprimées des lois d'Oléron en fixaient la rédaction à l'année 1266, opinion adoptée par Camden, qui ne dit pas un mot du roi Richard (2). Les historiens, moins crédules ou mieux informés que les jurisconsultes anglais, établirent enfin que Richard l''' n'avait point passé à Oléron à son retour de la Terre Sainte,
(If Selden, Maredausum, lib. Il, c. U, Vo>. aussi Godolphin, AdmiraMy
(9j Camdai, Britannia, p. 859, édit. 1607.
iM HISTOIRE DU COMMEaCE
mais qii*il s*était rendu dans ses états en traversant la Flandrew Cette- circonstance est en effet hors de doute, car il existe usai;» charte de ce monarque, donnée à l'Ecluse en 4494, par laquelle il abandonne aux marchands flamands, pour une année, la laine de» moutons appartenant aux moines de Citeaux, en indemnité des avances d'argent faites par eux pour le payement de sa rançon (4).
Les prétentions émises par Selden, peut-être un peu légèrement, ne résistent pas, comme on le voit, à un examen appro* Tondi. Nous avons déjà rapporté que le roi Richard, au momeni de se rendre en Orient, promulgua un règlement maritime des* tioé à sa flotte, et qui ne contient que des dispositions pénales; il paraît qu'il renouvela aussi, étant à Messines, les décrets de ses prédécesseurs relatifs aux bris et naufrages : telle fut probablement la cause de l'erreur commise par le rédacteur de la noie publiée par Selden. La question de l'origine des«lois d'Oléron» tout en ayant été résolue négativement à l'égard de l'Angleterre, n'en restait pas moins fort obscure. Cleirac, dans Touvrage intitulé us et coutumes de la mer, imprimé en 4621, attribua la confection de ce code maritime h Ëléonore, duchesse de Guienne et reine d'Angleterre, qui, dit-il, le mit en usage à son retour de la Palestine, où elle avait accompagné son mari. Cette supposition n'est pas plus admissible que la précédente, car il est évident que Cleirac a confondu Éléonore, duchesse d'Aquitaine (!2), avec Ëléonore de Castille, femme d'Edouard, prince royal d'Angleterre, qui suivit en effet ce dernier en Orient, mais ne se mit en route qu'en 4269. Il est clair, d'ailleurs, que si ces règlements avaient été publiés par un souverain anglais, ils ne seraient pas restés inconnus dans la Grande-Bretagne, où il n'est fait allusion cependant aux lois d'Oléron, d'une manière officielle , qu'à partir du règne d'Edouard III (3).
M. Pardessus, dans un travail remarquable inséré dans son
(1) nomingbui'jçli, Chron. de gesiia regum Anglitr, lib. II, dans Gale, Rerwm Anglic. Script, retires.
{% La Guienup faisait partie do. rAquitaino à cette époque.
(3) Voy. à ce sujet l'ouvrage de M. Luder, Tracts on varitms iuf^ects in tke law and Ilisiory of Euifland. Londres, 1810.
ET DE LA HARINE EN &BLGIOUE. 'V»
TOCueil dé lois maritimes antérieures au xviii^ siècle (1), ne ^oit 4ans les lois tfOléron que des usages français, et combat «ayee «rient les ai^uments de ses adversaires. Il est àobsen'er cepen-^ •4lant qu'on ne trouve en France, pas plus qu'en Angleterre, ta «Oindra mention àe ce code avant le xnr siècle. La premiëne «ordonnance oii il est cité est celle par laquelle Charles V admet 4^ Castillans à faire le commerce dans les ports de Leure et de -Ssurfleuîen Normandie; on y lit, art. 4â, que les causes dans tesqueltes les marchands espagnols auront quelque intérêt, 'Wrotit jugées par le droit et les lois de Leyron, Cette oi'don- Aance confirme, il est vrai, un autre décret du 20 juin ld4ê, iBliis éii supposant que ce dernier fut conçu dans les mêmes ternes, ce serait tout au plus à cette époque qu'on pourrait éufblir l'introduction en France du règlement maritime dont fl s^afgit.
8*ekisuit-il que les habitants même de Pile d'Oléron, dont les relations commerciales n'ont jamais pu arvoir unef;i*ande impor- Wnï^, aient eu la gloire de formuler une législation :imiver9eltefOient adoptée par la suite dans les contrées voisines? dLa sup^ positïofn est d'autant moins admissible qu'il nous reste des chartes 'dTOthon de Saxe, d'Éléonore, duchesse d'Aquitaine, et d'Henri HI, Mi d^Angleterre, par lesquelles ces princes confirment les tprivfléges de ces insulaires, leur accordant la liberté de vendre leurs vins et leurs sels, de marier leurs enfants et de faire des dispositions testamentaires, sans qu'il y soit parlé des lois qui Mus occupent. Une sorte de tradition y rattache, il est vrai, le «om d'Oléron, mais if est à remarquer qu'il n'est pas question dte cette île dans le texte même, circonstance tout à fait incomflpébeosible s*il fallait le considérer comme l'exposé des couiu- «les de cette localité. N'est-il pas plus probable qu'une copie MCtentique de ces lois, d'origine étrangère, aura ^té iMte à - Oiéron^ et que leurs stipulations étant devenues familières auic oûrin^ français,ceux^ci les auront adoptées «n leur conservani; te nom sons lequel ils les avaient reçues? Nous verronsi, en continuant notre examen des faits qui se rattachent à cette question combien notre coojecture est fondée.
(1) Paris, 1SS8, tom. 1, p. 283 et suiv.
Adrien Verwer, négociant liollandais, dans un ouvrage imprimé en 4741 sous le tilre de Nederlants See-Rechiefiy exposa une théorie nouvelle, et affirma que la compilation dite d*01éron avait été rédigée dans les Pays-Bas. 11 déclara avoir eu entre les mains des manuscrits présentant une série de vingt-quatre articles, lesquels portaient pour inscription : Ce sont ici les usages du droit maritime à Damme en Flandre, Ces vingt-quatre articles, qu*il publie, sont littéralement conformes aux vingtquatre premiers articles du règlement d'Oléron. Avant lui, Boxhorn, dans ses additions à la chronique de Zélande par Reygersberg, tome 1, page 276, Van Leeuwen, Batavia illustraia^ page 137, et Smallegange, Nieuwe chronyk van Zeelande^ page 623, avaient publié le même texte sous le titre de lois de Westcapelle. Depuis lors d'autres prétentions se sont élevées, et plusieurs écrivains ont défendu avec habileté les droits de la ville de Wisby, dont les coutumes se répandirent d'après eux dans les Pays-Bas, et de là en France et en Angleterre (1).
On a fait différentes objections au système de Versver, qui ne nous paraissent pas cependant bien concluantes. M. Pardessus, qui consacre une partie de son ouvrage à Texamen de Tasser* tion des écrivains hollandais, fait remarquer d'abord que le commerce a fleuri beaucoup plus tard en Flandre que sur les côtes de la Bretagne et de la Guienne, et en tire la conséquence (|ue les habitants du littoral français devaient avoir formulé leurs usages maritimes longtemps avant que les Belges en eussent éprouvés le besoin. Nous avons constaté cependant que les habitants de nos contrées possédaient une marine dès une époque très reculée, et nous avons vu un prince anglo-saxon, le roi Etheired, établir un droit sur les marchandises venant de la ville de Houcke, en Flandre, vers Tan 973. Les anciennes chroniques contiennent une foule de détails sur les expéditions maritimes qui sont parties de nos havres tandis qu'elles sont beaucoup moins explicites au sujet des armements faits dans les ports français. Les ressources navales de ceux-ci étaient en
(1) Nous renvoyons à fo sujot h Touvrage de M. Pardessus, déjà cité, tom. I, chap. XL, dont nous adoptons en partie les conclusions en ce qai concerne la compilation dite de Wisby.
BT DE LÀ HARINE EN BELGIQUE. 187
réalité si peu considérables, que Texportation des produits nationaux s'opérait en grande partie, jusqu'au xiV" siècle, par des navires flamands, espagnols et italiens, ainsi qu'on le verra dans la suite de cet ouvrage. Ce fait est tellement incontestable, que lorsque les rois de France se trouvaient en guerre avec la Flandre, ils étaient obligés de. louer les services des marins génois et de leur emprunter leurs flottes, ce qu'ils eussent évités s'ils avaient pu réclamer les secours de leurs propres sujets.
On a observé ensuite que les difiérents articles des lois dites d*OIéron se rapportent à la navigation de l'Ouest, et concernent en général le commerce des vins, c'est à dire d'une marchandise dont la production n'est point naturelle h la Flandre. Cet argument, qui parait au premier abord assez sérieux, peut se réfuter cependant sans difficulté. Les Flamands, tout en entretenant des relations suivies avec le Nord, se dirigeaient cependant beaucoup plus fréquemment sur les côtes de France et d'Angleterre que vers la Baltique, au moins dans les premiers temps; il est donc fort naturel qu'ils se soient occupés particulièrement de décider les questions qui se présentaient le plus souvent, et donnaient lieu au plus grand nombre de contestations. On a invoqué en outre, contre la théorie de Verwer, les dispositions de l'article XVIII du règlement qui nous occupe, dans lesquelles il est parlé de la nourriture des matelots, fixée différemment s'ils étaient engagés en Bretagne ou en Normandie, mais on comprend que les armateurs flamands devaient être dans le cas d'employer parfois des marins étrangers, et dès lors ces conventions devenaient indispensables.
Si tous les efforts des adversaires de l'écrivain hollandais suffisent à peine pour faire douter de sa véracité, l'étude du texte même des lois d'Oléron semble fournir des armes à ses partisans. Chacune des dispositions de ce recueil est précédée eneflet de cette formule « tel est le jugement» ou, dans la version flamande, dit is de vonnisse, formule qui ne se retrouve pas dans les établissements de Saint-Louis, rédigés au xiii^ siècle, ni dans les anciennes coutumes de France, tandis qu'un grand nombre de chapitres des Assises de Jérusalem, à la rédaction desquels les Belges prirent une part active, se termi-
tHii - ^.^^^ «. . LA MARINE m BEUHQCB.
cwic et la raison deTassisenesq^m-
^ «. ^^MiHBtfment probable, que les Flamaads
^^,«;s^ .1^ viagt-cinq premiers articles de œs
. ^Mft^cïe répandirent, par leur entremise, en
^.^•ik.«t« ef dans tout le Nord, où Ton en fit suo-
.^ Miuccions (1). Appelés h la vie communale
c^«ss. i;?' avaient appris de bonne heure à mettre
ion Ju droit, et ne Taisaient qu'appliquer an
.^ .îuc4>e$ de leur association politique.
^^«^ ^uttiuaire des vingt-cinq articles dont il s'agit : Art. 1.
^. ^,a le vendre le navire, et cas où il peut emprunter. —
. .^^^ . u TSiiron de mettre à la voile sans consulter Téquipage. —
«^ ^«»*«»J^«^ d'un navire naufragé. — Art. 4. Du cas où le navire tat
,^^-«^. VI i. 5. Obligation des gens de Téquipage de ne pas quitter le
^'" ^]^ k4^ <^ l^ la police du navire, et du matelot blessé pour le scnriot.
.%, iMfcU'lul qui tombe malade en mer. — Art. 8. Du jet pour sanrar
^« . V Vi i. 9. Du mût et des ancres sacrifiés pour le salut comman. —
.. ^ >iKi«k<iUou du patron et de Téquipage de bien décharger les mar-
4^^^i^^^ Vil. 1 1 . Dos pertes arrivées par le mauvais arrimage. — Art. lî.
>t v*""^^^^ ^''^ matelots entre eux et le patron. — Art. 13. Des fhiia de
Ali. 14. Du droit du patron de congédier un matelot. — Art. M.
(MAàMMftrio iuiisé par un navire à celui qui est à Tancre. — Art. M. Du
1^ «au.M^ par les ancres d'un navire à un autre. — Art. 17. Du longe
1^ vW«%*ii»tN à lu portée ou au fret. — Art. 18. De la nourriture des matelots.
V. « u. IV I ohligalioii des matelots de continuer le voyage de retovr. —
^« ^. iH«iÉ droits des matelots en cas de prolongation ou de raccourcisae-
^«ah du voynKc. - * Art. %I. Quand les matelots peuvent aller à terre. —
^i M Utw Ihdinnnités dues par le chargeur en retard. — Art. i8. Du «afA-
'W^iMO qui A boMoln de l'argent en roule. — Art. ti. Des oblgations da#ilole.
Vi i M 1N« la punition du pilote qui fait périr un navire.
v^l \ parlo di'M |>orls de Bordeaux, de la Rochelle, de Calais, de Yarmoalh
fà ^' lIKi'lUNit.