‹ Histoire du commerce et de la marine en Belgique (volume 2)Chapitre 15 sur 74 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le testament de Baadouin le Courageux. — Débats au sujet de l'Artois. — Siège de Tournai. — Navigation sur l'Escaut. — Expédition de Philippe- Auguste en Flandre. — La paix de Péronne. — Privilèges commerciaux accordés par Baudouin IX. — Les lois du Hainaut. — Importance industrielle des États belges. — Navigation sur la Meuse. — Les Flamands à Cologne. — De l'usage du charbon de terre. — Préparatifs d'une nou- Telle croisade. — Le tonlieu de Qhcersvliet. — Marche des croisés. — Voyages maritimes des Flamands. — Fondation de l'empire latin de Gonvtantinople. — Jean Sans Terre et Philippe- Auguste. — Situation du eommeroe 'belge au commencement du xiir siècle. — Mariage de Jeanne àe Flandre. — Guerre contre la France. — Le port de Damme. — Comèat nafal. — Bataille de Bouvines. — Captivité du comte Ferrand.

Le successeur de Philippe d'Alsace, Baudouin le Courageux, ne jouit pas longtemps du comté de Flandre, et passa la plus grande partie de son règne à guerroyer contre ses voisins. Il mourut victime d'une épidémie, en H94, après avoir obtenu pour son fils la faveur d'être investi des fiefs relevant de Tem- IHre. Ses dispositions testamentaires nous ont été conservées, «t renferment quelques détails sur d'anciens droits féodaux, dont elles déterminèrent l'abolition. Nous y lisons, par exemple, que les comtes de Hainaut levaient des redevances pour l'entretien de certains animaux féroces, conservés dansleurs parcs, droits très onéreux, et dont la classe pauvre sentait particulièrement tout le poids. Baudouin en fit remise à ses vassaux, «et

vciLi^Ui les abbayes de fournir le gîte elle maDger à ses chiens

x»u tioritier, Baudouin IX, parvint au pouvoir dans toute la \ijiucurilo rage et de la raison. La politique astucieuse de Ptiilippc-Auguste, qui avait réussi à s*approprier TArtois et le ioiuic liWrras, excitait la plus vive indignation parmi les Kluuiatiils, dont tous les vœux se portaient vers rAngleterre, ob luur coikunei'ce trouvait des débouchés nombreux et faciles. Le nouveau prince, trop clairvoyant pour résister au sentiment iiaiionaU lit donc réclamer la restitution des villes cédées à It Kiaiice, en se basant sur ce que les Etats avaient prononcé la liulliié de la donation octroyée par Philippe d'Alsace «attendu <v qu elle avait été laite sans leur participation et consentement, u qu'un souverain ne peut pas démembrer une principauté qui u compose un tout, de même qu*il ne peut aliéner ses biens u domaniaux, de crainte qu*un prince prodigue et inconsidéré iK ne détruise le revenu de ses successeurs. »

Cette décision est remarquable, car elle consacrait un principe de droit public presque inconnu au moyen âge, et opposait les lois de la justice aux violences de^a force brutale.

Philippe-Auguste, bien qu'il fut alors en guerre avec Richard (lœur de Lion, répondit à ces réclamations par un refus formel. Baudouin rompit aussitôt toutes relations avec le roi» et contracta une alliance oiTensive et défensive avec le marquis de Namur et le comte de Dampmartin. L'Angleterre s'engagea à lui fournir des subsides pendant la durée des hostilités, et lui l^aya immédiatement cinq mille marcs d'argent pour son entrée en campagne. La ville de Tournai fut bientôt menacée par les milices flamandes, et les habitants de cette cité, craignant de ne pas être secourus, s'engagèrent à demeurer neutres dans It ((uerelle, et à payer une forte somme pour le rachat de leurs propriétés (1). Baudouin, en acceptant leurs propositions en juillet 1197, n'oublia pas les intérêts commerciaux de ses sujets.

\l) Les Tournaîsicns s>ngagèreni à pa>er 4,000 marcs de trente-trois sob 4 deniers le mare , monnaie de Flandre . savoir miUo à la foire de Messines, mine à ceUe de Courlrai . mille ù celle d'Ypres et mille à celle de Thourout. Voy . Poniratn, Hecuril des ?rt(rrs et chartes, etc. , p. !•.

Après avoir stipulé que ses gens auraient le droit d*y acheter des vivres, il ajoute : « mes bateaux y auront aussi un « passage libre, tant en montant qu'en descendant la rivière, et « les bourgeois de Tournai pourront de leur côté aller et venir « librement sur mes terres, pour y négocier, comme ils avaient « coutume de le faire pendant la paix. »

Baudouin se porta ensuite sur Arras, dont il se vit forcé cependant d'abandonner le siège, car Philippe-Auguste luimême, à la tète d'une armée considérable, s'avançait vers la Flandre. Le monarque, qui regardait déjà ce pays comme une conquête assurée, s'engagea sans précaution au sein des vastes plaines qui se présentaient devant lui, entrecoupées de marécages et de fossés. Le comte le laissa pénétrer jusque près d*Ypres, puis Gt rompre les digues et lâcher les écluses ; l'armée française, manquant de munitions, harcelée de toutes parts, se trouva alors dans une position tellement critique, qu'elle se vit sur le point de devoir déposer les armes.

Dans ce péril extrême, le roi eut recours à la diplomatie, promit tout ce qu'on exigea de lui, et déclara aussitôt qu'il se vil en sûreté qu'il n'était point obligé de tenir sa parole à un vasiol qui le premier avait violé sa foi en déclarant la guerre à son seigneur (1).

Le comte de Flandre, trompé dans son attente, résolut de resserrer les liens qui l'unissaient à l'Anglelerre, et se rendit à Canterbury, où la châsse de Thomas Becket attirait chaque année des milliers de fidèles. Richard Cœur de Lion le reçut avec de grands égards, et s'engagea à lui fournir de nouveaux subsides contre leur ennemi commun. De retour dans ses états, Boudouin reprit les armes, et ne les déposa qu'en l'an 1200, à la suite des conférences de Péronne. On y décida que le roi garderait pour son (ils la partie méridionale de l'Artois, à condition que, si le jeune prince n'avait point d'enfants, ce fief retournerait à la Flandre. Le comte rentra en possession de la partie septentrionale de la province, c'est à dire des villes d'Aire et de Saint-Omer, des seigneuries de Guines, de Lillers, d'Ar-

i1) Alexandre Henné , Baudown de ConstantinopU , dans le Trésor natiowU, *•■». U, p. 14%. Brux., in-8», 184%.

t8f HISTOIRE DU COMMBRCK

dres, de Richebourg, de la Gorgue et de Tavonerie d^ Bëthune (1).

Cette longue lutte était h peine terminée, que le comte s*ap» pliqua ù en efibeer les traces. Il accorda le privilège d*une foire annuelle à la ville de Bruges, et abolit les droits de tonliea qui se percevaient aux portes de Gand. Comme les marchands se plaignaient beaucoup des pertes qu'ils subissaient par le obange de l'argent, il essaya d'établir l'uniformité des monnaie daas ses domaines, ainsi que celle des poids et mesures (3). Le Mi d'Angleterre, Richard l''^ avait donné l'exemple de cette réforme, si utile au commerce, dès le 30 novembre 1197 (3).

Baudouin ne se borna pas à ces dispositions, déjà fort importantes, mais il abolit aussi certaines prérogatives dont ses pntfdécesseurs avaient joui jusqu'alors, et qui avaient causé ik grandes contestations Les officiers du comte prenaient en effet le loth de vin à raison de trois deniers, à quelque prix qu'on te vendit : il renonça à ce droit. Pour faire cesser « les maux que (( causait l'usure, source de ruine et de désolation pour les ecdéc( siastiques, les nobles et les manants, les princes et les grands, « les pupilles et les veuves, »il publia en 1199 une ordonnanee contre les préteurs à intérêt. Cet acte les prive de tout reoosrs judiciaire, et statue qu'en remontant à la Noëi 1198, on ne payera plus rien pour l'usage de l'argent, mais que les débiteurs seront tenus de rembourser le capital par tiers daM l'espace de trois ans. II est aussi prescrit aux créanciers qai ont des chevaux en gage, de n'exiger qu'une somme raisonnaUe pour leur entretien, et de les vendre s'ils n'ont pas été retiréii dans la quinzaine. Ajoutons en passant que les chevaux belges devaient être assez estimés à cette époque, car nous voyons ie fils de Philippe-Auguste, depuis roi de France sous le nom 4e Louis VIII, écrire à l'évêque de Tournai en 1199, pour le prier de lui envoyer un cheval de bataille (4). Les dextriers de Frise étaient particulièrement renommés au moyen âge (S).

(1) M. Dosmet, nist. de la Bfigique, tom. I, p. :)il-342.

(î) Chron. van Ylaenderen.

(3) Macpberson, Annalsofcommfrce, tom. I, p. 357.

(i) Fr. Michel, Du pa»sé €l de Vawnir des haras. Paris, ISil, p. 8S.

(5) Voy. la chevalerie Ogier de Danemarche^ V. 60il, tom. I, p.

ET DE LJL MARUCB £N BELGIQUE. 195

Baudouin ne négligea pas le Hainaut, dont ses sages édits tnnsformèrent entièrement la législation. Il fit rédiger en effet deux grandes chartes. Tune traitant de la constitution féodale de ce pays, Tautre contenant une espèce de code criminel ou de.procédure.

Les manufactures belges étaient arrivées, par des progrès

saceessifs à un haut degré de prospérité. Nos draps étaient

lecberchés dans toute VEurope, particulièrement en Angleterre,

dont les habitants, sous le règne des rois Jean et Henri III, ne

se servaient guère que d'une espèce de serge, fabriquée dans

tes Pays-Bas (1). La ville d'Anvers possédait déjh un atelier

monétaire assez considérable, où Ton battait des pièces d*or et

d!argent (% et par un traité conclu entre Baudouin de Flandre,

Philippe de Naraur et Thibaut de Bar, ces princes s'efforcèrent

de faciliter les relations commerciales en réglant leurs droits

respectifs sur la navigation de la Meuse. Il fut décidé que les

eaux de ce fleuve seraient communes entre les comtes de Bar

eide Namur jusqu'à la forêt d'Arche, et appartiendraient exclu-

^fveoient au dernier à partir de ce point. L'évéque de Liège

ea partageait la juridiction à partir d'Andenne jusqu'au ruisseau

d'Ahin, près de Huy (3).

Les immunités et privilèges dont les Flamands devaient jouir k Cologne avaient été déterminés avec soin par un acte du âtmars 1197. Sous l'empereur Othon IV, nous voyons des députés flamands conclure avec les bourgeois de Cologne un traité de paix et de réconciliation, moyennant le payement des indemnités prétendues par les négociants de cette ville pour les pertes qu'ils avaient subies tant en Flandre qu'en Zélande. Les sauf-conduits donnés vers la fin du xir ou au commencement du xni* siècle par les ducs de Limbourg, établissent que le commerce des Flamands avec Cologne se faisait aussi par la voie de terre, passant par Maestricht.

Les Liégeois profitaient beaucoup de ces relations, et firent vers 1198 une importante découverte, celle de l'usage du char-

illL.Coi. Harding, Hist. ofTwerton, vol. I, p. 15. Tiverton, 1845

(t)U ville d'Anvers- fut agrandie sous Henri i", duc de Brabant, on 1^1.

1^) De Mime» HUL d^ cmU de Nanmr, Uv. II, p. â03.

194 HISTOIRE DU COMUERCE

bon de terre. Les anciens historiens nous en ont conservé la légende, empreinte de cette poésie un peu mystique, si bien comprise au moyen âge. Un inconnu — c'était, dit-on, un ange sous les traits d*un vieillard — arrivant dans une localité nommée Coche, s'arrêta auprès d'un maréchal ferrant occupé à souffler le feu de sa forge, et l'interrogea sur les ressourçesque lui procurait son travail. Le pauvre maréchal se plaignit des grandes dépenses qu'il était obligé de faire pour acheter du bois, et ajouta que ces frais absorbaient la plus grande partie de son bénéfice. L'inconnu lui dit alors qu'il était disposé à lui rendre service, et lui indiqua une montagne, qu'on appelait Publemont ou la Montagne des Moines, en faisant observer que la terre noire et pierreuse dont elle était composée formait un excellent combustible. L'ouvrier s'y rendit, et s'étant assuré de l'existence du fait, il fit connaître cette découverte, qui donna naissance en peu de temps à une branche d'industrie considé* rable (1).

Tandis que le comte de Flandre réformait l'administration de ses états, une carrière nouvelle, pleine de travaux et de gloire, s'ouvrait à son ambition. Les chrétiens orientaux, après avoir rompu la trêve conclue avec les Musulmans par Richard Cœur de Lion, avaient perdu laplupartdeleurspossessionsen Palestine, et se voyaient presque réduits aux villes d'Acre et de Tyr. Le pape Innocent 111 avait déjà élevé la voix en leur faveur, dès H98, lorsque le fougueux Foulques de Neuilli, après avoir flagellé les vices du siècle, vint prêcher la croisade à Arcis-sur-Aube (2), au milieu d'un tournoi où l'élite de la chevalerie française s'était rassemblée, sous les auspices du jeune comte de Champagne, frère et successeur du comte Henri II, mort récemment roi

(1) ^g. Aur. VaU. ap, Chap., tom. II, p. 191 ; Brusicm., ad ann. 1198 ; tfttd., Mayn., Chron. Belg. ad ann. 1201 ; Uni. Leod. comp. ad ann. 1198, p. 87, Dewei» Bist. du pays de Liège, iom. I, p. 129. D*apr^s d'aulres auteurs, le maréchal s'appelait IIullos, d'où est venu le mot de h(miUe, et vivait dans le vllla^ de Plenevaux. Le charbon de terre était connu en An{2:leterre dès 1066, car, à répoque de Tinvasion du pays par Guillaume le Conquérant, ce prince disposa des mines de Newcastle.

(2) GeofTroi de Villebardouin [Taris, 1657, in-fol.) donne le nom de • Bscry sur TAisne » à la localité où prêcha Foulques de Neuilli

titulaire de Jérusalem. Une foule de barons illustres, entraînés par réioquence du prédicateur, se décidèrent à suivre Texemple de leurs ancêtres et à prendre la croix.

Le comte Baudouin, désormais en paix avec la France, sentit se ranimer toute son ardeur guerrière en apprenant qu*un armement se préparait contre les Sarrasins, et, ayant rassemblé sa &mille et ses principaux officiers il prit, la croix avec sa femme Marie, dans Téglise de Saint-Donat à Bruges, le mercredi des Gendres de Tannée 1200. La plupart de ses gentilshommes se hâtèrent de s'associer à l'expédition, et bientôt les principaux chefs de la croisade se réunirent à Compiègne, pour régler l'époque du départ et la marche de l'armée. Dans cette assemblée, ils confièrent le commandement supérieur au comte de Champagne, et, après avoir décidé qu'ils se rendraient par mer en Palestine ou en Egypte , ils donnèrent le titre d'amiral de la flotte qui devait les y conduire à Baudouin de Flandre (1).

Baudouin, après avoir pourvu au gouvernement de ses états,

venait de réunir ses hommes d'armes, lorsqu'un incident imprévu

dérangea ses plans, et le força à prolonger son séjour dans le

pays. Le comte Thierry de Hollande ayant été assassiné à Dor-

drecht, son frère Guillaume s'était emparé de sa succession, au

détriment de la filie de Thierry. Le mari de celle-ci, Louis,

comte de Loos, leva aussitôt des troupes et, renforcé par les

secours que lui envoyèrent les évêques de Liège et d'Utrecht,

ainsi que le duc de Limbourg, il se disposa h faire valoir, par la

force, les droits de sa femme. D'après le conseil de ses alliés, il

s'adressa au comte de Flandre, et, pour obtenir son appui, il

abolit, en faveur des navires flamands, les droits de tonnage

établis à Gheersvliet.

Ces avantages accordés au commerce, non moins que le sentiment de la justice de la cause qu'on l'appelait à défendre, décidèrent Baudouin à suspendre l'exécution de ses projets. 11 passa aussitôt l'Escaut, et vint assiéger Zierikzée. Guillaume comprit tout ce qu'une telle intervention avait de menaçant pour lui : il s'empressa d'entrer en négociations avec Louis, et

0) Balduiftvm comitem ammiralem con$tituerunt. Chron. comit, Fland.

«KIOIIUE DU COMMBRCB

s . ^mi^ietUKition de dix mille marcs d*argeDt, qui flit

.. ...^ iokx civisês, forte de quatre mille cinq cents chevilla. •. K icui luille écuyers et servants d'armes à cheval, et de w;t2^. .a4.it) liouiiues de pied se dirigea enfin vers Venise, d*où . .ic .\Mi|iuui s'embarquer pour la Palestine. La comtesse de Siu;ulii\ Marie de Champagne, ne put accompagner son mari, .i\MU cw ivtenue quelques jours de plus dans ses états parla luuvsuK'c de Marguerite, la seconde de ses filles. Elle s'emimiqua cniiu i^i bord d'une tlotte flamande, commandée par Jean au Ncsle, prévôt de Bruges, Thierry, bâtard de Flandre, et Nicolas de Mailly. Les vaisseaux belges longèrent les côtés de lH>rlUf;al, et sarrélèrent quelques jours sur les frontières du Maroc ; ils firent le siège d'une des villes du littoral, recueillii-eat un butin considérable, et laissèrent une colonie militaire dans leur nouvelle conquête (â). La flotte cingla ensuite vers Marseille (3), où la comtesse espérait recevoir des nouvelles de de son époux.

Les croisés, dès leur arrivée à Venise, s'étaient trouvés dans le plus grand embarras. L'habile et ambitieuse république ne leur refusa pas ses ressources navales, mais elle ne consentit :\ les mettre à leur disposition que moyennant la somme énorme de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. Les soigneurs croisés, malgré le noble exemple de désintéressement donné par Baudouin (4), ne purent s'acquitter entièrement à l'égard des Vénitiens, qui leur oflrirent de ne pas exiger immédiatement le payement du déficit, à condition qu*ils aideraient le doge à reprendre la ville maritime de Zara, en Dalniatie.

Ces propositions turent acceptées, malgiv la répugnance d*un grand nombre des barons, et la campagne était :\ peine terminée»

lorsquedes ambassadeufôde PhilippedeSouabc vinrent trouver

(1> Chron. pan l7ariirfrrrN;Me\or. Annal.: A. Ueime, Baudouin de ConuanHnopU, ilans le Trésor naîiomii, loin. 11. p. 151. I.*>2.

\t) Cont. de iiwUaumede Tyr, p. 655 cl 659.

,;3; D'Outroman. Hist, de Valencienues, p. 131.

t|< ■ Hors niisl U quons Baudoii)> lic Flandres avant qiianques il avoit et t|uanque> il pot emprunter. • Villehardouin. De la conq. de Consiantinople, \T fHlil. P. Paris.

ET DE Là MÀRIIŒ EN BELGIQUE. 107

les principaux chefs de Tarmée chrétienne, pour implorer leur secours en faveur d*Âlexis, fils d*Isaac TÂnge, empereur de Q>nstantinople. Ce dernier avait été détrôné par l'un de ses frères, et gémissait dans la plus dure captivité, après avoir été aveuglé par les ordres de Tusurpateur. Alexis s'engageait, en cas de succès, à réunir l'église grecque à l'église latine sous l'obéissance papale, à payer à ses alliés une somme de deux cent mille marcs, et à fournir à ses frais, durant une année, un contingent de dix mille hommes pour la conquête de la Terre Sainte.

Les Vénitiens, qui espéraient avec raison retirer de grands atantages d'une telle entreprise, employèrent tous leurs efforts pour décider les guerriers d'Occident à prêter leur appui à l'empttreur grec, et ceux-ci résolurent enfin, après de vifs débats, à se porter sur Gonstantinople. Ils ne tardèrent pas à s'embarquer en efiet, s'emparèrent bientôt de Corfou et de Durazzo, pois côtoyant Géphalonie et Zante, ils doublèrent le cap de Tenare, et entrèrent dans l'Hellespont. Ils prirent la ville d'Abydos sans rencontrer de résistance et, dans le courant du mois de juin 1203, ils aperçurent les hautes murailles, les tours massives elles riches palais de la cité impériale.

Après quelques pourparlers avec l'ennemi, les croisés comloencèrent le siège de cette ville immense, dont la population énervée regardait avec stupeur ces hommes de fer, contre lesquels elle allait bientôt avoir à lutter. Les pèlerins se divisèrent en six corps principaux, dont les Flamands, à la tête desquels se trouvait l'héroïque Baudouin, formaient l'avant-garde. Henri de Hainaut, ayant sous ses ordres deux vaillants chevaliers du Cambrésis, Mathieu de Walincourt et Baudouin de Beauvoir, commandait le deuxième corps. Les Grecs, en les voyant s'approcher, déployèrent leur cavalerie sur le rivage de Péra, mais ils n'attendirent pas le choc de leurs adversaires, tournèrent bride et coururent chercher un refuge derrière leurs remparts. L'armée chrétienne, après ce premier succès, campa à l'entrée du port, devant la tour de Galata.

Le lendemain les Grecs essayèrent une sortie, qui fut viveïnem repoussée par les Flamands. Jacques d'Avesnes, s'étant jeté au milieu des ennemis, reçut un coup d'épée au visage, et il eut péri sans le secours d'un hennuyer, Nicolas, sire de Jen-

■ttT. DC COMMUICf I T. I. 13

lain (1), qui le sauva au péril de sa vie. Animés par son exemple, quelques hommes d*armes de Biervliet s'élancèrent vers les murailles, pénétrèrent dans la tour de Galata, et foulant aux pieds rétendard impérial, le remplacèrent par la bannière de Flandre.

Pendant ce combat, les vaisseaux de Venise et quelques navires flamands qui avaient rejoint Baudouin au siège de Z^ra» ouvraient leurs voiles à un vent favorable, et cherchaient à rompre la chaîne du port et à s'avancer au pied des retranchements. Une galère belge, commandée par Gilles de Baenst et équipée à Termonde, et un navire italien qu'on nommait VAigle^ la frappèrent en même temps et la brisèrent. L'assaut commença aussitôt de ce côté, et les Grecs, incapables de résister au choc impétueux des Vénitiens, se replièrent vers l'intérieur de la ville. L'empereur, excité par son gendre Lascaris, essaya d'abord de les rallier autour de lui, puis fit sonner la retraite, et se hùta de prendre la fuite, poursuivi de près par les Flamands, qui s'était emparés du palais Philotas. Le peuple de Constantinople , comprenant qu'il ne pouvait résister aux Latins, délivra Isaac de sa prison, l'emmena dans la résidence impériale de Blaquerne, le fit asseoir sur le trône, et le salua du titre d'empereur.

La bonne intelligence fut de courte durée entre Isaac, Alexis et leurs sujets. A peine les conditions du pacte d'Alexis avec les Latins furent-elles connues, que les Grecs en témoignèrent ouvertement toute leur indignation. Une conspiration se trama dans le palais : Alexis Ducas, surnommé Mursuphle ou le Sourcilleux, se rendit maître de la personne du prince Alexis» le fit étrangler secrètement et prit la couronne dans la basilique de Sainte-Sophie. Les croisés, qui étaient campés hors de la ville, s'émurent vivement à cette nouvelle, d'autant plus qu'ils se voyaient sur le point de perdre tous les bénéfices de la guerre. Ils résolurent de redoubler de vigueur, et vinrent donner l'assaut par mer à toute la partie des remparts qui longeait le Bosphore.

(1) Quelques auteurs attribuent cet exploit à Nicolas Lalain, qui était également du Hainaut ; d'autres, mais à tort, ont cité Nicolas de Genlis.

Le combat se prolongeait déjà depuis longtemps, lorsqu'il s*éleva tout à coup un vent du nord qui poussa contre les murs deux vaisseaux attachés Tun à l'autre par des chaînes de fer : c'étaient le Pèlerin et le Paradis montés par les évéques de Troyes etdeSoissons. Ils s'approchèrent si près que leurs ponts, fixés à la mâture, touchaient à l'extrémité des tours. Un des vassaux du comte de Flandre, André, sire de Jurbise en Hainaut, suivi par un vénitien, Pierre Alberti, se précipita sur les remparts, et y planta le lion de Flandre. Une foule de guerriers s'élancèrent sur leurs traces , et bientôt les Latins se répandirent en vainqueurs dans l'immense ville, la torche d'une main et l'épée de l'autre, enivrés de leurs succès, frappant de leur hache d'armes les belles statues de bronze et de marbre qui s'élevaient sur leur passage, se partageant les riches étoffes d'Orient, les vases précieux et les immenses trésors accumulés depuis des siècles dans l'antique capitale de Constantin (1). Ce pillage causa des pertes irréparables et amena la destruction d'une quantité d'œuvres d'art, dont les mains rudes des conquérants détruisirent jusqu'aux débris (2). Les églises même ne furent pas respectées , et le sang coula au pied des autels.

Fatigués de leurs propres excès, les croisés finirent par sentir eux-mêmes le besoin de rétablir l'ordre au sein de cette terrible anarchie , et de remettre les rênes du pouvoir à un chef habile et énergique. Ils choisirent douze électeurs, qu'ils chargèrent de désigner le nouveau César aux suffrages de l'armée. Ceux-ci élurent Baudouin de Flandre, et ce prince, élevé sur un bouclier, fut porté en triomphe dans la basilique de Sainte- Sophie, oii il reçut la pourpre des mains du légat du pape, le 16 mai 1204.

L'empereur, à peine sur le trône, distribua de vastes domaines à ses compagnons d'armes : Thierry de Loos fut nommé

(1) < E fu si grans li gaaings que nus ne vos en sauroit dire le nombre ; si corne d'or et d'argent, de vesselemenle, de pierres précieuses, de dras de *oi€,(ie8amis, de robes vaires et grises et hermines, el de tous les fiers avoirs qui onques furent en la terre trovés. » Villehardouin.

(^)Voy. la relation de Thistorien grec Nicélas, apud Fabricius, Bibl Grœca, VI, 405.

fOO HISTOIRE DU COMBIERCE

grand sénéchal, Conon de Béthune, proto vestiaire, et Miles de Brabant, grand bouteiller. Henri de Hainaut, qui s'était illustré durant celle guerre, reçut TAnatolie; Régnier deTrith, pair de Valenciennes, eut Philoppolis et le duché de Thrace, tandis que l'historien de cette croisade, l'intrépide Villehardouin, devenait prince d'Achale.

Les Vénitiens, dont l'adroite politique avait préparé ces événements, ne négligèrent pas leurs intéréls : ils se tirent céder trois des huit quartiers de Constantinople, Tile de Crête, beaucoup d'autres possessions maritimes, et, ce qui étail le but suprême de leur ambition, le monopole du commerce byzantin, source d'incalculables richesses.

Revenons à la flotte flamande que nous avons laissée à Marseille, et dont les chefs, indécis sur la marche qu'ils avaient à suivre, voyaient s'augmenter chaque jour leurs perplexités par les avis contradictoires qui leur arrivaient du camp des croisés. Marie de Champagne, ne comptant plus retrouver sou mari à Venise, fit enfin mettre h la voile, avec l'intention d'aller directement en Palestine. Elle éprouva une affîpeuse tempête sur les côtes d'Asie (1) et parvint enfin à Saint-Jean d'Acre, où elle reçut la nouvelle de la prise de Constantinople. Sa santé, déjà fortement éprouvée par tant de fatigues, ne résista pas à de telles émotions, et la malheureuse princesse rendit le dernier soupir sur cette terre étrangère, sans avoir eu la consolation de revoir celui qu'elle venait y chercher et qui espérait l'associer à ses hautes dignités.

La fortune de Baudouin de Flandre, jusqu'alors si brillante, sembla s'éteindre avec la vie de Marie de Champagne. Après avoir eu à lutter contre le marquis de Montferrat, puis avec les princes grecs, réfugiés dans l'Asie Mineure, il tomba percé de coups dans les environs d'Andrinople, en cherchant à repousser Joannice, qui était venu l'attaquer à la tête d'une multitude innombrable de Bulgares, de Valaques et de Cumans.

Pendant les préparatifs de la croisade dont nous avons retracé, à grands traits, la merveilleuse histoire, Richard Cœur-

(1) « Posi varias jaclaliones, nuiUaquc pericula, Plolemaïda pervenerat. » Meyer, ad annum 1203. Voyez aussi Despars cl Dcwez, lom. III, p. 53.

de-Lion était mort dans le Limousin, laissant Tautorité royale & son frère, Jean Sans-Terre. Le mariage de celui-ci avec Isabelle ffAngoulême, fiancée de Hugues de Lusignan, servit de prétexte à Philippe-Auguste pour envahir la Normandie, où il conquit rapidement diverses places fortes. Le roi Jean, prince aussi passionné qu'imprévoyant et faible, se vit bientôt dans la position la plus difficile, et recourut comme ses prédécesseurs aux milices belges pour la défense de ses domaines. Dès le 2S mai 1202, il réclamait le service féodal des chevaliers de Hainautet de Flandre qui possédaient des domaines de la couronne; nous le voyons s'adresser, le 27 mai, aux hommes d'armes du Brabant, et il renouvelle ses sommations, le 5 mai 1203, dans une lettre au prévôt de Bruges (1). Parmi les Flamands qu'il s'était déjà attachés se trouvaient Richard « Flandrensis » shérif de Cornouailles en 1202 (2), et Robert, avoué de Béthune dont le frère Baudouin fut crée comte d'Albemarle.

Philippe-Auguste, plus actif que son ennemi, n'en continuait pas moins ses conquêtes, et se vit bientôt en possession de toute laNormandie, cet ancien patrimoine de la maison d'Angleterre. Le roi Jean, désirant augmenter le nombre de ses alliés, offrit des privilèges aux marchands flamands, qu'il invita h faire le commerce dans la Grande-Bretagne, à condition de payer un droit de quinze pour cent sur les produits importés. Cette taxe rapporta en peu de temps une somme assez considérable, car sa perception parait avoir été affermée pour mille marcs en 1205. Macpherson nous apprend qu'on reçut durant cette année 158 livres à Newcaslle, 780 livres à Boston, 651 livres à Lynu, et 712 livres h Soulhampton. Le 29 juillet 1204, à la prière du roi des Romains, le roi remboursa une somme de cent marcs i Simon Saphir et à Walter Sproke, tous deux bourgeois de Gand, qui avait été exigée de ce chef; il les déchargea en outre du payement dudit droit pour leur négoce futur, jusqu'à concurrence de 40 marcs pour le premier, et de 50 marcs pour le second.

(1) Bot. CanceUarii , vel antigraphum magni Rotuii Pipœ , de tertio anno regni ^fiiiJohnniB. Lond., 1833, In-S».

fflPolwhele, History of CornwaU. Lond., 1816, in-4% lom. II, p. 86. 11 portait ^'•'Sent, à la croix de gueules.

â02 HISTOIRE DU COMMERCE •

Durant l'hiver de celte même année, les envoyés du monarque anglais se rendirent en Flandre à deux reprises; ils avaient sans doute mission d'établir des négociations avec le régent, Philippe de Namur, et celles-ci n'ayant pas abouti, le monarque anglais changea de politique, car il fit arrétertous les marchands flamands qui se trouvaient à Londres, et ne permit de les relâcher que sous caution. Cette mesure n'entraîna cependant aucune conséquence fâcheuse, car dès le 12 mars 1205, le délégué de Philippe reçut 850 marcs en payement de la rente annuelle due aux comtes de Flandre, et le roi envoya deux nouveaux ambassadeurs au régent. Nous voyons ensuite un marchand belge. Pelage de Saint-Jacques, obtenir licence d'exporter une cargaison de vins, qui se trouvait à Southampton, tandis qu'un bourgeois de Bruges, Chrétien Le Long, obtenait la restitution d'un navire qui avait été saisi quelque temps auparavant.

Nous avons déjà parlé de la nature des importations qui se faisaient des Pays-Bas en Angleterre; deux actes, cités par M. Gheldorf, nous fournissent quelques détails sur les marchandises qu'on en recevait en retour. Un habitant de Saint-Omer obtient, le 3 février, la permission de faire sortir des ports anglais une cargaison dechair de porc et de fromage, et, le 26 mai, l'évéque de Norwich reçoit pour un marcliand, nommé Florentin, la licence d'exporter mille lots de cuirs et de laines. L'ar- «îhevêque de Canterbury, ainsi que le prieur de cette ville, firent vendre leurs blés en Flandre, vers la môme époque, avec l'autorisation royale.

Le commerce belge, bien qu'il fut plus considérable sur le littoral que dans l'intérieur du pays — ce qui nous a engagé jusqu'ici à nous occuper plus particulièrement de cette partie de la contrée — ne laissait pas que de fleurir en d'autres endroits, situés à l'intérieur des terres. La petite ville de Dinant était déjà renommée, dès le douzième siècle, pour la supériorité avec laquelle on y travaillait les métaux. Son industrie consistait surtout dans la fabrication des ustensiles de cuivre, qui reçurent le nom de Dinanteries, et dont elle se procurait la matière première en Allemagne. Les Dinantais importaient en outre de l'étain, des graisses, et étendaient le cercle de leurs relations

jusqu'à Gozlar, dans le Hartz, qui appartient aujourd'hui au royaume de Hanovre (1).

La puissance croissante des communes, en empêchant les possesseurs de fiefs de se livrer à des exactions à Tégard des marchands, contribuait beaucoup à développer le négoce, aussi chaque bourgade en obtenant sa charte d'affranchissement, avait-elle soin de stipuler, comme celle de Walcourt en 1208, que (c tout bourgeois estant hors pour sa marchandise ou aultre a son profit, debvoit avoir, en cas d'oppression, l'aide de ses a compères. » Les privilèges accordés aux Liégeois par Albert de Cuick, leur évêque, et confirmés en 1208 par l'empereur des Romains, sont extrêmement remarquables. Ils établissent en effet que le prince ne pouvait lever aucun impôt sans le consentement de ses sujets, et garantissent la liberté individuelle en défendant de détenir un citoyen sans un mandat d'arrêt signé par les échevins, ou de le distraire de ses juges naturels. Le mayeur et les échevins eux-mêmes n'avaient pas le droit de procéder à une visite domiciliaire, même pour s'emparer d'un malfaiteur, sans le consentement du propriétaire du logis : le foyer domestique était inviolable et, suivant l'ancien dicton de liége « pauvre homme dans sa maison était roi. »

Baudouin IX, en mourant à Andrinople, laissait ses états héréditaires à sa fille Jeanne, qui fut fiancée, par l'entremise delà veuve de Philippe d'Alsace, à Ferrand de Portugal, fils de Sanche I". Ce mariage ne fut pas conclu néanmoins sans l'intervention de Philippe-Auguste, qui n'y accorda son consentement qu'en se faisant promettre par les futurs époux la cession des villes d'Aire et de Saint-Omer, qui jadis avaient été rendues au comte Baudouin en vertu du traité de Péronne. Les noces furent célébrées à Paris en 1211, mais comme le monarque français craignait de ne pas voir exécuter les conditions qu'il avait imposées, il fit arrêter ses hôtes à Péronne, et envoya des troupes françaises prendre possession des deux villes qu'il

(l) Voir le Messager des sciences et des arts, lom. IV, p. 112. Gand, 1836, où l'on trouvera différentes chartes , données en faveur des Dinantais , copiéevS ^iprte des documents conservés dans les archives de la ville de Cologne et *l*W8de 1171 et de 1204. Dinanl faisait partie, selon toute probabilité, de la *^*Mede Londres. Voy. à ce sujet Lappeiberg.

fui HISTOIRE DU GOMMERGE

voulait se faire céder. Ferrand, profondément irrité de cet acte de violence, jura de s'en venger, et sentit redoubler sa colère en présence de l'accueil qu'il reçut en Flandre, où on ne lai pardonnait pas d'avoir sacrifié les intérêts du pays.

Dès le 4 mai 1212, des négociations furent entamées entre le comte et le roi d'Angleterre, toujours en guerre avec la France. Ce dernier attira dans son parti le duc de Limbourg, qui passa la mer pour venir le trouver, et s'assura également l'appui du duc de Brabant. Ferrand se vit bientôt dans les meilleurs termes avec le roi, lui demanda une entrevue, et débarqua à Sandwich en 1213, d'où il se rendit à Canterburj'. Jean Sans Terre continuait à prodiguer ses faveurs aux marchands des Pays-Bas. II avait écrit le 1*' janvier 1209, aux magistrats de la Rochelle, pour les prier de favoriser le commerce des bonnes villes de Flandre (1), et accordait un sauf-conduit le 14 juin 1213 à un négociant d'Anvers, Folkeric Niger, qui désirait trafiquer en Angleterre (2). De son côté, le comte de Flandre recommanda l'abbaye des Dunes aux baillis des ports britanniques, les priant de leur permettre d'y construire des vaisseaux et de les réparer (3).

Ces bons rapports entre les deux princes, en s'améliorant chaque jour, les amenèrent enfin à conclure un traité d'alliance offensive et défensive, avec engagement, de la part du roi, de fournir des secours en hommes et en argent au comte Ferrand, aussitôt qu'il en serait requis (4). La guerre était extrêmement populaire en Flandre, aussi ne tarda-t-elle pas à éclater. Une formidable coalition se forma contre Philippe- Auguste , dans laquelle entrèrent Othon IV, roi de Germanie, le roi d'Angleterre, les comtes de Flandre, de Hollande, de Boulogne, et plusieurs autres seigneurs. Le monarque français réunissait en ce moment une flotte considérable, avec laquelle il se proposait d'aller conquérir la couronne britannique, qui lui avait été offerte par le pape Innocent III, alors en lutte avec Jean Sans

(1) Rotuli IHterar. patent., tom. 1, p. 91, V col. (i) Ibid,

(3) Chron. de But, de Vabbaye des nunes, p. 150, publ. par la société d*énm!ation de Bruges,

(4) Rymcr, Fœdera, nova edit, Londini, 1816, 1, 105, 107.

Terre. Il venait de convoquer un parlement à Soissons, où tous ses barons s'étaient rendus, sauf le comte Ferrand, qui fit déclarer qu*il n'assisterait pas son suzerain, si celui-ci ne lui donnait satisfaction en lui rendant les villes d*Aire et de Saint- Orner.

Philippe- Auguste, auquel les préparatifs de ses ennemis n'étaient pas encore connus, offrit quelques dédommagements à son vassal, qui les rejeta. Sur ces entrefaites, le souverain anglais se réconcilia avec le pape, et l'expédition du roi de France se trouva sans objet. Philippe, qui se voyait à la tète d'une armée de terre et de mer fort considérable, la tourna ausâtôt contre la Flandre, qui fut appelée à supporter, seule d'abord, tout le poids de la lutte.

Uneflotte de dix-sept cents voiles sortit du port de Calais et se dirigea vers leZwyn, tandis que le roi, entouré de ses hommes d'armes, s'avançait jusqu'à Gravelines. Ferrand, pris au dépourvu, se hâta d'expédier Baudouin de Nieuport de l'autre côté du détroit, afin de réclamer les secours promis par Jean Sans Terre. Bientôt les ennemis parurent sur les côtes, voguant vers Damme. Guillaume-le-Breton , l'auteur de la Philippide (1), décrit à ce propos l'heureuse situation de cette ville, parlant arec enthousiasme de sa prospérité, et de son port spacieux où tout une flotte manœuvrait à l'aise. Il nous le représente baigné par des eaux tranquilles, entouré de champs cultivés, à peu de distance de la mer. « Les richesses du monde apportées là par « les navires étrangers, s'écrie-t-il, dépassent toute croyance. « Des masses de lingots d'argent, des amas de laines orientales, « de cire, de vêtements, de pelleteries de Hongrie, de grains , « de vin de Gascogne, de fer et d'autres métaux, et un grand « nombre d'autres produits industriels provenant de l'Angle- « terre ou de la Flandre, étaient réunis à Damme pour en être « exportés dans tous les pays, au grand profit des spécula- " toirs, qui abandonnent avec un espoir mêlé d'angoisses leur « fortune aux caprices du sort. »

L'escadre française, à bord de laquelle se trouvaient quinze

(1) Ce poème historique, composé de dix mille vers hexamètres, a été tra- <*^l dans la CoU. des mémoires de M. Guizol, lom. IX et X. Guillaume le Breton «ttquil vers 1165 et mourut après 1«19.

mille hommes arriva à destination sans rencontrer de résistance, tandis que les bandes armées de Philippe-Auguste ravageaient le plat pays, s'emparaient de Calais, dTpres, de Bruges et allaient mettre le siège devant la ville de Gand. La Flandre entière semblait devoir se soumettre au vainqueur, lorsqu'on signala un grand nombre de navires, cinglant à pleines voiles vers l'embouchure duZwj^n : c'était une flotte anglaise, envoyée à la hâte par le roi Jean, venant offrir le combat aux marins français, qui avaient déjà commencé le pillage des vastes entrepôts de la ville de Damme.

Le comte de Salisbury, qui commandait les forces britanniques, montant à cinq cents vaisseaux, fit mettre en panne à quelque distance du rivage, déguisa quelques-uns de ses soldats en pêcheurs, et les envoya reconnaître la position des ennemis. Il apprit qu'un grand nombre des navires français se trouvaient encore à l'ancre, hors du port, et que les trois quarts de leurs équipages étaient à terre (1). Ces renseignements le décidèrent à attaquer brusquement ses adversaires, qu'il assaillit en effet avec une telle vigueur, qu'il les mit en déroute complète. Trois cents barques, chargées de blé, de vin, de farines, de viandes et d'armes tombèrent en son pouvoir avant la fin du jour.

Au bruit de ce succès, le comte Ferrand rallia autour de lui les populations maritimes, toujours intrépides et belliqueuses, et les conduisit vers Damme, qu'occupait le comte de Soissons et Albert d'Hengist avec deux cent quarante chevaliers et dix mille hommes d'armes. La lutte fut acharnée et déjà les Flamands triomphaient, lorsque l'arrivée de Pierre de Bretagne avec cinq cents chevaliers français les contraignit à se retirer, abandonnant deux mille morts et plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Gauthier et Jean de Vormizele, Gilbert d'Haveskerke et Lambert de Roosebeke. Philippe-Auguste, accourant sur le théâtre de l'action, comprit qu'il ne pourrait sauver le reste de sa flotte, et y fit mettre le feu. Damme ellemême, après avoir été saccagée de fond en comble, fut incendiée, et l'escadre anglaise mit à la voile pour l'île de Walcheren, après avoir recueilli le comte Ferrand à son bord.

(1) Naval history of England, loin. I, p. 188.

Nous passerons rapidement sur les autres épisodes de cette guerre, qui fit éprouver des pertes immenses au pays, et durant laquelle les villes et les campagnes, parcourues par des bandes excitées par l'espoir du pillage, souffrirent des maux incalculables. Arrivons au dernier acte de ce grand drame, dont le dénouement fut aussi sanglant que le prologue.

La Flandre avait déjà été envahie à deux reprises, lorsqu'une nouvelle armée, commandée par Philippe-Auguste en personne, parut, le 27 Juillet 1214, non loin du petit village de Bouvines, entre Lille et Tournai. Les éclaireurs français venaient de se répandre dans la plaine, lorsqu'on les vit tout à coup se replier vers leur centre, tandis que quelques-uns d'entre eux se dirigeaient, à bride abattue, vers la chapelle de Saint-Pierre, où le roi s'était arrêté : l'ennemi s'avançait en troupes nombreuses du côté de Cisoing, enseignes déployées, prêt au combat. Le comte Ferrand pouvait espérer cette fois de prendre sa revanche, car il était non seulement entouré des milices de Flandre et de Hainaut, mais il comptait parmi ses alliés l'empereur Othon, les ducs de Brabant, de Luxembourg, de Tecklenbourg, les comtes de Dortmund, de Hollande et une foule de braves chevaliers.

« Longuement d'une part et d'aultre, dit un ancien chroni- « queur, s'arrestèrent les deux armées, tant que le roi de France « commanda à une battaille de sergens à cheval qu'ils allais- « sent assaillir les venants, ce qu'ils firent et coururent sur la « battaille des flamens, où ils firent ung moult beau poina gniz (1). »

Le premier choc fut terrible, et quelques chevaliers français, parmi lesquels on remarquait surtout Gauthier de Saint-Pol, se distinguèrent dans cette lutte par la plus brillante valeur. Les Flamands, qui avaient voulu combattre à pied, se montraient non moins résolus, encouragés qu'ils étaient par Eustachede Marquillies et Buridan de Fumes, dont les cris de guerre retentissaient dans la mêlée.

La bataille dura jusqu'au soir, et resta longtemps indécise.

(1) Chronique de Flandre, MS., 16, F., 111, fol. XLVII, bibl. du Musée britannique.

Quatre hommes d*armes allemands, s'attachant au monarque français, le blessèrent à la gorge, le renversèrent de son cheval, et Teussent tué sans les courageux efforts de Gales de Montîgny et de Pierre Tristan. L'empereur Othon, attaqué par Guillaume des Barres et Gérard La Truie, ne se sauva qu'après avoir couru les plus grands dangers, tandis que le comte de Flandre, entouré de ses compagnons d'armes, les vit tomber les uns après les autres, se défendit quelque temps avec le courage du désespoir, puis, couvert de blessures, épuisé par la lutte, rendit son épée à Hugues de Mareuil. Les Français finirent par triompher et, h la chute du jour, la grande armée des confédérés avait disparu, le comte de Flandre était entre les mains de son ennemi, et une foule de cadavres gisaient au loin dans la plaine. La victoire de Bouvines, avec toutes ces terribles conséquences, consacrait h jamais la séparation de la Flandre et de l'Artois.

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