CHAPITRE XI
Bàglements politiques et commerciaux donnés par Henri !•<', duc de Brabant. — - Eclations de la Flandre et de F Angleterre après la bataille de Bouvines. — - La Grande-Charte. — Hugues de Boves et ses Flamands. — Les Belges sur les frontières de l'Ecosse. — Expédition de Louis de France. — Eostache le moine et les marins des Cinq- Ports. — Commerce entre T Allemagne, les Pays-Bas et T Angleterre sous Henri m. — La Hanse de Londres. — Le sceau de Damme. — Les marchands belges en Angleterre. — État du littoral au xiii« siècle. — Les tisserands de Courtrai. — Négociations a?ec la France. — Le droit de « Grute. « — Henri III et les princes belges. — Les privilèges de Bruxelles. — Organisation du pouvoir municipal. — Croisade contre les Stadings. — Mort du comte Ferrand. — Conventions avec Henri III. — Nouvelles réformes. — Des constructions hydrauliques en Flandre. — Thomas de Savoie en Angleterre. — Les d'Avesnes et les Dampierre. — Louis IX en Egypte.
Parmi les nobles chevaliers qui combattirent à Bouvines, on se rappelle que nous avons cité le duc de Brabant, Henri I". Le règne de ce prince mérite d'occuper une place importante dans les annales commerciales de la Belgique, et nous ne pouvons nous dispenser d'en dire quelques mots. La charte qu'il octroya ^habitants de Louvain, en 12H, renferme de précieux détails sur le négoce qui se faisait en cette ville. Elle nous apprend <lu'on y tenait, au xni*' siècle, un grand marché au bétail où le *uc prélevait des droits de tonlieu, et que les Louvanistes
recevaient de Tétranger de fortes quantités de miel, destinées à la fabrication de Thydromel. Us se livraient aussi au trafic des armes de guerre, consistant en casques, cuirasses, éperons et autres objets semblables, sur lesquels il n*était point levé d'impôt. La cendre de céruse, qui servait à la teinture des draps, était également importée sans frais de douane (1). Le règlement de 1211 mérite aussi d'être étudié au point de vue judiciaire. ^ II nous fait connaître que la ville de Louvain, comme celle de Liège, avait obtenu des garanties contre la violation du domicile de ses bourgeois. Le seuil de Thabitation d'un citoyen était sacré : le bourgeois, attaqué dans son logis, avait le droit de tuer ses adversaires, et, si ceux-ci le blessaient durant la lutte, ils s'exposaient h payer une amende de 45 solides et 10 talies, ou à avoir la main coupée.
Henri I" ne se borna pas à favoriser l'ancienne capitale de son duché, mais s'occupa aussi des bourgades qui s'élevaient peu à peu sur d'autres points du pays. Il accorda le titre de ville h Hérenthals, en 1212, et étendit cet avantage à Oosterwyck, Arendonck, Turnhout et Hoochstraeten (2) ; Anvers lui doit aussi des concessions nouvelles (3).
La noblesse de Brabant et de Flandre avait été décimée à la bataille de Bouvines. Le roi d'Angleterre, en attendant lés événements mit plus de froideur dans ses rapports avec les États belges, qu'il craignait de voir subir l'influence française. Il ordonna, il est vrai, aux gardes des foires de Sainte-Marguerite de Lynn, dans le comté de Norfolk, de laisser passer librement les Flamands, mais il ne permit le départ de ceux-ci que dans de petits navires, afin de les empêcher d'exporter des chevaux. Ces mesures de précaution lui parurent bientôt insuffisantes, et, quelques jours plus tard, il chargea ses vicomtes et baillis de faire le relevé des biens et marchandises des négociants de Flandre, et de les tenir sous bonne garde, non pour causer
(1) Piot, Hist. de la ville de Louvain, tom. 1, p. 135.
(2) Butkens, Trophées de Brabant, tom. I, preuves, p. 61.
(3) Les bourgeois d'Anvers ne devaient être soumis au payement de taxes extraordinaires qu'en cas où le duc prendrait la croix, marierait sa fllle, serait fait prisonnier, ou accorderait la chevalerie à son flis. Voy. Placca^m ende ordonnantien, t'Antwcrpcn, by H. Aertsens, 1. 1, p. 499.
aucun dommage à leurs propiiétaires, mais pour la sûreté du roi et du royaume. La paix ayant été conclue entre la comtesse Jeanne, qui ne parvint pas à obtenir la mise en liberté de son mari, et le roi de France, Jean Sans Terre écrivit aux échevins et prudbommes de Gand, pour leur réclamer les cinq cents mares d*argent qu'il leur avait prêtés : il abandonna bientôt cependant cette politique agressive, qui était contraire à ses véritables intérêts, déjà gravement compromis.
La monarchie anglaise, si solidement établie dans les premières années du règne de Henri II, était ébranlée en effet jusque dans ses fondements. Le roi Jean, battu en France par Philippe-Auguste, vit en 1215 ses propres sujets se soulever contre sa tyrannie et ses vices. Barons et bourgeois, unis dans la même cause, forcèrent la main au monarque et lui arrachèrent cette constitution célèbre, connue sous le nom de Grande Charte, qui a servi de base aux libertés anglaises.
La similitude qui existe entre les dispositions principales de cet acte et celles de nos anciennes heures est frappante. On y stipule que les impôts, quelle que soit leur nature, ne peuvent être prélevés sans le consentement du conseil du royaume. Les privilèges de la ville de Londres et ceux des autres bonnes villes sont formellement garantis, ainsi que le droit appartenant à tout citoyen de léguer sa fortune par disposition testamentaire. L'homme libre ne peut être condamné à des amendes exorbitantes, qui tendraient à sa ruine, et il n'est permis de femprisonner ou de le bannir que sur le jugement de ses pairs. Us poids et mesures seront réglés d'une manière uniforme, ^ns tout le pays (1) et les marchands jouiront d'une sécurité complète, sans qu'il soit loisible aux officiers du roi de leur enlever leurs biens, sous prétexte du service delà maison royale, à moins de payement.
Jean Sans Terre, tout en cédant à la force, était bien résolu i ne pas respecter ses engagements. Il s'enfuit en effet dans nie de Wight, tandis qu'un belge, Hugues de Boves, se rendait
li) < Ibère shall be one uniform standard for welghts, measures and manufactures; ihal for corn shall be the London quarter. » (4* sect. de la Grande ^^% parag. 35.)
tit HISTOIRE DU COMMERCE
^11 toute hAto sur les rivages de la Flandre, afin d*y enrôler des trtnipos au nom du roi d'Angleterre. Ce prince, appréciant les siorvircs que des auxilliaires flamands pouvaient lui rendre, uvnit Diit de brillantes promesses à son agent, qui devait être invosti, en cas de succès, des comtés de Norfolk et de Suffolk. I)(^j{i (juelques brabançons, conduits par Gauthier de Sotte- Kliom, Walter Burck et Godtschalk avaient abordé sur le sol anglais (1).
Ij)s marchands flamands s*eSbrcèrent de profiter des cir- (U)nHtarices pour obtenir quelques avantages commerciaux. Jmin accorda, le 19 mai 1216, un sauf-conduit pour négocier en Angleterre h Alexandre, fils de Baudouin de Gand; il avait égalemiuit pris sous sa protection, quelque temps auparavant, dciux autres bourgeois de la même ville, Antoine de Gand, et Baudouin fils d*Abraham.
La flotte d*Hugues de Boves finit par se réunir à Calais : elle portait quarante mille hommes, avec leurs femmes et leurs onraiits. Les vaisseaux qui la composaient venaient à peine de sortir du port, lorsqu'une terrible tempête les assaillit brusquement, brisa leurs mâts, emporta leurs agrès, et les engloutit en grand nombre. Les émigrants périrent presque tous, et leurs cadavres cou^Tirent les écueils de Sandwich et la plage de Yarmouth.
Le roi Jean, en apprenant ce désastre, sentit que la vengeance lui échappait, et se livra aux plus violents accès de fureur et de désespoir. Les compagnons de Gauthier de Sotteghem, que leur bravoure rendait digne de soutenir une meilleure cause, arrêtèrent presque seuls les efforts des barons anglais. Le monarque les combla de ses largesses et leur distribua des domaines considérables. Parmi ceux qui reçurent des possessions sur les frontières d'Ecosse, se trouvaient deux seigneurs flamands, Hugues do Baillcul et Geofl'roi de Marlenc (2). De Hugues de Bailleul
(I) « KinK John brought so many nciuings into Rngland to oppose his ImroiiN, that. nrrording to thc Scala chronica, thc country had much ado to foi*d Ihoni. » ( Loland. ColL, ï. 583.) Voy. aussi Guill. de Neubridge, 1. p. «60, M llard l.ylt.. III. HK.
{t) i:r diM-nior osi v\\6 dans la rliartc des forCts, jointe à la Grande Charte, fiii II rit iiii (. ^otls (Moi}j:norons du pays tous les étrangers, tous les parents
sortit la dynastie royale de la maison de Baillol, et Geoflroi fut l'aieul de ce vaillant sire de Martenne, qui s'illustra, au xnr siècle, en défendant le roi d'Ecosse, David Bruce.
Vi^rs la fin de Tannée 131 S, deux chefs anglais, le comte de Winchester et Robert Fitz Walter, arrivèrent à Paris avec une suite nombreuse : ils venaient offrir la couronne d'Angleterre à Louis de France, fils de Philippe-Auguste. Le prince, excité par sa femme, Blanche de Castille, accepta leurs propositions, et débarqua bientôt à Douvres. Il avait obtenu quelques avantages, lorsque la mort du roi Jean vint ruiner toutes les espérances dd parti français. Un enfant de dix ans, Henri Plantagenét, succédait à un monarque universellement détesté, et tous les hauts barons se rallièrent autour du jeune souverain. Louis de France, qui ne pouvait se décider à renoncer à son entreprise, envoya des émissaires sur le continent et y fit rassembler quelques renforts.
Trois cents chevaliers et un grand nombre d'hommes d'armes s'assemblèrent à Calais, et s'embarquèrent à bord d'une flotte de quatre-vingts navires, escortés d'une foule de barques, qui était commandée par Eustache le Moine, flamand de naissance (1). Cet homme, après avoir passé une partie de sa vie dans un monastère, avait abandonné le froc pour prendre Tépée, et, ayant dissipé son patrimoine, s'était fait pirate. Les marins des Cinq-Ports (2) vinrent à la rencontre de la flotte française, et la battirent complètement. Le moine Eustache fut fait prisonnier durant le combat, et offrit une riche rançon aux vainqueurs, qui la refusèrent; il s'engagea ensuite à entrer au servie Gérard d'Alh, savoir Engelram, André et Pierre, Gui de Sanzelles, Gui de Ûsoing, la femme de Gérard d'Ath avec tous ses enfants, Geoffroy de Martene ^t ses frères , et tous les Flamands et tous les routiers qui travaillent à la fraction du royaume. »
tes archives d'Angleterre renferment encore des détails sur un grand wmbre de nos compatriotes moins connus. Nous citerons, par exemple, un «ïécret royal du 18 septembre lîl6 qui ordonne d'écbangcr Odon de Verdeilet ^tre Haket de Ghistelles , qui avait été fait prisonnier en défendant le *Wleau de Douvres contre les ennemis du roi.
W«awa hi$t. ofEngland, vol. I, p. 190. Yoy. aussi Sprotl, Chronicle; Boys, ^'Of Sandwich, Canterbury, 179Î, in-4% p. 65S. l^lBoiiYres, Sandwich, Hastings, Hythe et Romney*
■*"• W COMIIBCB, T. L 14
vice du roi d'Angleterre, mais sans parvenir h se faire écouter. Richard, un des fils naturels de Jean Sans Terre, le tua, et envoya la tête du vaincu au jeune roi Henri (1).
Plusieu rs barons anglo-flamands, compromis durant la guçrre, obtinrent leur grâce de ceux qui dirigeaient les affaires au nom du monarque anglais. Durant lemois de septembre 1317, Robert de Bélliune fut remis en possession des biens qu'il avait reçus dans la Grande-Bretagne, faveur qui fut également accordée & Robert Maréchal, ainsi qu'à Philippe de Roulers. Des actes fréquents de piraterie se commettaient à cette époque, sur les côtes de Belgique et d'Angleterre. Un gi*and navire, de l'espèce des coques (â), ayant été saisi au préjudice d'un armateur flamand en 1218, la comtesse de Flandre réclama, outre la restitution du bâtiment, une indemnité de 1040 marcs, que le roi fit payer par les habitants des îles anglaises dans la Manche. Il paraît que, de son côté, Henri III flt valoir certaines prétentions à charge de la ville d'Ypres, car il existe un ordre de ce prince. en date du 26 juin, par lequel il recommande à ses ofliciers de mettre sous séquestre les marchandises expédiées par les négociants d'Ypres à la foire d'Hoyland, jusqu'à ce que ces derniers aient réglé le payement de deux sommes d'argent, l'une montant à 500 marcs et l'autre à 7i0 livres, dues au roi.
Les Anglais avaient tant souffert de la violence des gens de guerre français et belges, qu'ils insistèrent de nouveau, en 1220, afin d'obtenir leur renvoi définitif. Une proclamation fut publiée à Londres à cet effet, ordonnant à tout étranger, à moins qu'il ne se livrât au commerce, de quitter le royaume. Les marchands des Pays-Bas et d'Allemagne avaient déjà des établissements à Londres (3) et s'étaient associés afin de mieux
(1) Le même Eustache s'empara un Jour, étant au milieu de sa bande, de dix chevaux appartenant au comte de Boulogne , et , apprenant que ce seigneur n'avait plus sour quoi monter, lui envoya un palefroi. Fr. Michel, Du passé et de l'avenir des haras, 1H61, p. 90.
(2) Voir à ce sujet le chap. IX, p. 180.
(:)) n existe aux archives d'An^'leterre des lettres du roi Jean, du 17 avril lil3, par lesquelles, après avoir assuré les villes de Bruges et d'Ypres dest protection, il leur permet de commercer librement avec la Grande-Bretagne, aua: conditions de la charte qui leur a été concédée»
garantir leurs intérêts. Leur factorerie, située au quai deDowngard, dans la rue de la Tamise, sur la rive droite du fleuve, reçut plus tard le nom de Gilda Teutonicorum, ou de 'c Gilde des Allemands (1). » II paraît que cette congrégation commerciale comprit d'abord quelques villes de la Baltique, dont les citoyens, connus sous le nom d'Easterlings ou d'Osterlings (2), s'étaient ligués dans le but de se protéger mutuellement contre les pirates. Les rois d'Angleterre leur avaient fait diverses concessions, à charge de redevances. Ces prestations se payaient à Pâques et à la Noël, et consistaient en deux pièces de drap gris, une pièce de drap brun, dix livres de poivre, cinq paires de gants et une certaine quantité de vinaigre (3).
Leurs relations, assez restreintes à l'origine, s'étendirent rapidement, et bientôt de nombreuses adhésions vinrent grossir les rangs de l'association. Elle était régie par un conseil d'administration, composé de douze membres, qui formait un véritable tribunal de commerce et se rassemblait tous les mercredis, afin de délibérer sur les affaires générales de la communauté, et décider les contestations qui s'élevaient entre les particuliers. Les résidents étaient classés en trois divisions, dont la première comprenait Cologne, la Gueldre et quelques villes du Haut-Rhin ; la seconde, les cités des Pays-Bas, de la Weslphalie et du Bas-Rhin, et la troisième quelques autres villes allemandes, la Lithuanie et la Scandinavie.
Dix-sept villes belges (4), qui formèrent peut-être à l'origine une association entièrement distincte, sur laquelle cependant on a peu de renseignements, se liguèrent pour faire le commerce avec l'Angleterre , et leur nombre s'accrut bientôt
(1) Gild, guild ou gdd, qui signifie un payement, du saxon gildan , payer. ^^- W. Herbert, The history of the XII great livery companies ofLondoriy vol. ï. lAn<lres,l837,p.l.
(i) Ils Tenaient de l'Est, ce qui leur a fait donner ce nom.
(3) On trouvera beaucoup de détails sur celle gildc dans Pouvrage de Slow, ^ SBrwji of iondon and Westminster. London, 17Î0 , in-fol., qui a publié une ll*te chronologique de leurs chartes et privilèges. Voy. aussi Werdenhagen, ^ iik ligne haMéatique.
>*) Bruges, Ypres, Diunude, Ardenbourg, Oudenbourg, Tournay, Lille, ^ics, Furnes, Oostbourg, Ysendike, Ter Muiden, Damme, Thouroul, ■«fpies, IteiUeul et Popcringue.
jusqu a atteindre le chiffre de vingt-quatre (1). La commission directrice de cette compagnie résidait à Bruges, et diverses chartes sur les échevinages de cette ville et de celle de Damme, nous oiTrent une disposition d*aprës laquelle nul artisan oe pouvait devenir échevin, s*il n'avait quitté sa profession et n*était reçu parmi les sociétaires de la hanse.
Les marchands de Bruges et d*Ypres étaient à la tête de la congrégation belge ; leur chef ce le comte de la hanse » devait être choisi dans la première de ces villes, tandis que la seconde élisait récuyer ou porte enseigne (escildrake, schild drager) qui lui était subordonné. Pour être considéré comme membre, il fallait être admis par une délibération formelle, et payer un droit d entrée de (rente sous 3 deniers, a moins qu'on no fut fils d*un sociétaire, auquel cas le droit ne s'élevait qu'à 5 sous trois deniers sterling. On pouvait se faire recevoir à 'Bruges et à i^ndres, mais l'aspirant devait renoncer à Texercice de tout métier manuel, ainsi qu'au commerce de détail. Celui qui avait vendu des marchandises h la livre, ou pratiqué un art mécanique, devait acquérir (c franchise » moyennant le versement de dix marcs sterling.
La hanse flamande, comme le fait observer M. Warukœnig» que nous aurons l'occasion de citer souvent, n'était composée que des négociants les plus notables, et dont les affaires étaient fort étendues. Indépendamment de ses relations avec l'Angleterre et l'Allemagne, elle entretenait des rapports fréquents avec l'intérieur de la France, particulièrement avec la Champagne.
Les marchands, durant leur séjour à l'étranger, observaient la discipline la plus sévère. Souvent menacés, ils étaient obligés de recourir aux armes contre la population indigène, qui les jalousait, ou d*entamer des négociations fort délicates avec les princes, dont les conseillers cherchèrent en maintes occasions à remplir le royal échiquier par la saisie des marcban-
(1 ) Par ludjoni'lioii des villes de Gand, ChàloDs, Reims, Saint-Quentin, Huy, Kscouvins, Valeuciennes, Saint-Oiner, Cambrai, Douai, Arras, Péronne, Monlreuil'Sur-Mcr, Âbbeville, Amiens, Beauvais. Quelques auteurs ont prétendu que Dinant en faisail (îgalemcnl partie. Vo) . une dissertation à ce sujet dans l'ouvrage de Lapprnberg, déjà cité.
ET DE LA MARINE EN BELGIQUE. Si7
dises importées par les Hanséates. La force de ces derniers dépendait entièrement de leur union, aussi leur était-il rigoureusement interdit, sous peine de perdre leur qualité de membre de la hanse et celle de bourgeois de leur ville natale, de contracter mariage avec une étrangère. Ils vivaient en commun, dinaient h la même table, et retournaient chaque soir à leur mamcop, dont les lourdes portes se refermaient sur eux (1).
Tandis que les villes de Gand, Bruges et Damme étendaient ainsi le cercle de leurs affaires, et voyaient augmenter leur population, déjà si active et si industrieuse, Liverpool, aujourd'hui si florissant, était encore un humble village, dépendant de la paroisse de Walton, à laquelle il resta attaché jusqu'en 1699 (2) ; Riga, sur la côte orientale de la Baltique, fondée par quelques marchands deLubecken H50, s'élevait h peine (3), et Hambourg était encore une bourgade sans importance (4). On possède un sceau de la ville de Damme, datant de 1226, et qui offre une particularité fort remarquable. Il représente un nisseau, surmonté de deux tours à la proue et à la poupe, goant à l'aide d'une voile, et armé d'un gouvernail placé h rarrière. Jusqu'à cette époque on avait dirigé la course des Mvires h l'aide de deux longues rames, et le sceau que nous wnons de décrire est le plus ancien monument où l'existence d'un gouvernail unique soit constatée : il est donc probable que ce perfectionnement si important dans la construction navale, est dû à nos marins.
Les marchands établis à Londres s'étaient hAtés, après la publication du décret de 1220 ordonnant l'expulsion des étrangers, de s'assurer la possession de leurs immunités en payant ao roi une somme de trente marcs. La lutte qui s'était établie
(1| On trouvera quelques détails intéressants sur Thistoire de la Hanse de l^res dans Allen, Bislory ofLondon, tom. I, p. 73. Voir aussi Huel, Mémoire ^^cmmtrc£ d^^ Hollandais. Amsterdam, 1718, p. 5.
fî^ladox, Hist. ofthe Exchequer, c. H, §«.
'5' «frttï RfT. Cm»., 1. III, p. «39.
'*) Albert, c^mte d'Orlamund, acheta, en 1216, les droits de suzeraineté sur ****« ville pour 700 marcs, et les c^da aux bourgeois en faisant un bénéfice 'wviron SCO marcs. Jusqu'alors, dit I^mbecius, cette ville était encore dans *«i enfance, mais, ayant secoué le joup, elle devint chaque jour plus consi- ^^nble.Voy. Orig. Bamburg, fol. 18.
318 HISTOIRE DU COIOfERCE
entre les divers partis, en Angleterre, leur occasionna cependant des pertes sérieuses, et, le 1" août 1223, on mit Tembargo sur tous les navires flamands qui se trouvaient au port de Winchelsea, afin de les envoyer à Portsmoutli guerroyer contre les barons anglais. Nos compatriotes réclamèrent vivement et, dès le 16 du même mois, on relâcha trois navires chargés de vins, de laines et de cuirs pour compte de Guillaume Petit, de Saint- Omer, et de Gilbert d'Arras : cette mesure fut étendue ensuite à tous les bâtiments étrangers, ainsi qu'aux bateaux pêcheurs. De nouvelles difficultés éclatèrent le 9 septembre, et les relations commerciales entre la Flandre et la Grande-Bretagne semblèrent, durant quelque temps, être menacées d'une interruption (1). L'exportation des laines avait acquis cependant un tel intérêt aux yeux des propriétaires anglais qu'une pareille situation ne pouvait se prolonger, aussi voyons-nous, au mois de juillet 1224, le maître de l'ordre des Templiers en Angleterre obtenir, sur sa demande, la licence de transporter une cargaison de laines en Flandre, et l'abbé de Kirkestede recevoir bientôt une permission semblable.
Les côtes des Pays-Bas, si souvent ravagées par les flots, éprouvèrent de grandes modifications durant le xnr siècle ; nous croyons donc utile d'exposer, en quelques mots, l'état du littoral à cette époque.
Le territoire de la Flandre proprement dite, borné à l'ouest par la mer du Nord ou l'océan Germanique, n'avait sous sa dépendance qu'une seule île, Schooneveld, située vis-à-vis de l'embouchure de l'Escaut occidental. Le pays de Cadzand et de Wulpen, alors à l'ouest de Tancien Z\vyn, se liait encore au continent, mais un bras de mer, devenu plus tard le Zwyn actuel, le transformait en île durant les grandes marées, et coupait parfois les communications par terre entre Cadzand et Bruges.
Les eaux désignées aujourd'hui sous le nom d'Escaut occidental, servaient de limites au Nord. Elles avaient reçu diver-
(1) Beaucoup d'hommes d'armes flamands servaient encore, eu 12il, dans les corps d'armc^e levés par Henri Hl ; nous citerons entre autres Godscale de Ma^helines (Matines) et Henri de CapeUe, qui se firent estimer par leur bravoure.
ses appellations , et tandis qu*elles étaient connues sous les noms d'Heydensee et de Wielingen à l'embouchure du Z^^7n, on les désignait au midi de Borsele sous ceux de Rille et de Diepenee, et sous celui de Honte jusqu'à leur jonction à l'ancien Escaut, au Nord d'Anvers. Le canal qui existe entre l'île de Walcheren et le pays d'Oostbourg était encore fort rétréci, et ne présentait guère de profondeur.
De terribles inondations, qui s'étendirent sur toute la côte, duranlles années 12î21, 1230 et 1242, coûtèrent la vie à des milliers de personnes, et donnèrent lieu, en Hollande, à la formation d'un large bras de mer, le Zuyderzee, dont les vagues écumantes engloutirent de nombreux villages, jusqu'alors florissants et prospères. Il ne fallait rien moins que l'indomptable persévérance de la race néerlandaise pour résister à des forces aussi destructives, leur disputer à force de travail la possession d'un sol fertile, et les contenir dans certaines limites. La comtesse de Flandre, qui continuait à exercer l'autorité durant là captivité de son mari, ouvrit un asile dans ses états i ceux qui avaient le plus souffert de ces désastres, et assura, par deux actes donnés bu 1224 et 1225, de grands avantages aux étrangers qui viendraient s'établira Courtrai, comme tisserands. Après avoir fait de vaines démarches, durant la vie de Philippe-Auguste, afin d'obtenir la liberté du comte F^rrand, elle s'adressa au pape Honorius, qui recommanda la clémence au successeur du monarque français, Louis VIII. Ce dernier, obsédé de tous côtés, consentit enfin à traiter de la délivrance ^lu prisonnier, mais en y mettant les conditions les plus onéreuses. Il exigea une rançon de 50,000 livres parisis, la remise des villes de Lille, de Douai et de l'Écluse en garantie de paie- •J^Cfit, et stipula qu'il serait défendu d'élever de nouvelles forteresses en Flandre, en deçà de l'Escaut, sans son agrément.
Les clauses de ce traité, beaucoup trop impératives, furent ^poussées avec indignation par les communes flamandes. La comtesse Jeanne continuait cependant à négocier, lorsque la ïûon de Louis VIII, en mettant les rênes du pouvoir entre les niains de la reine Blanche, tutrice de Louis IX, aplanit toutes les difficultés. On se contenta d'une rançon de 25,000 livres, avec quelques garanties, et Ferrand sortit de prison le 6 jan-
SiO HISTOIRE DU GOMMERCB
vier 1336, après y avoir été détenu pendant plus de douze ans.
La perception de la Grute, ou du droit établi sur les grains servant à la fabrication de la bière, amena, vers le même temps, des contestations entre les habitants d*Ârdenbourg et le receveur Ghildorf, de Bruges. Il parait que ce dernier obtint gain de cause, et que les bourgeois furent obligés de reconnaître sa juridiction (1).
Les relations des états belges avec l'Angleterre s*étaient renouées; Henri III confirma au comte de Flandre, en décembre 1237, le fief qui lui avait été concédé par Jean Sans Terre, et lui envoya môme des lettres de sauf-conduit pour l'engager à venir le trouver. Le duc de Brabant reçut pareillement, deux ans plus tard, une invitation semblable. Ce prince, qui accomplit eu effet ce voyage, continuait avec zèle à réformer ses états. Il donna, en 1229, des privilèges à la ville de Bruxelles, afin de régler la législation pénale en cette ville. Les individus coupables d*homicide, de viol, d*incendie ou de révolte étaient punis de mort. Le duc régla, par ce décret, la destination des biens des criminels, c*est à dire les cas où ils passeraient à leurs héritiers, et ceux auxquels ils seraient dévolus au fisc. En cas de mutilation faite volontairement à autrui, la peine du talion était rigoureusement appliquée (2).
La constitution du magistrat de Bruxelles fut réorganisée peu de temps après. Ce corps devait être composé de 7 échevîns et de 13 jurés, renouvelés tous les ans au mois de juin par ceux de l'année précédente. Les nouveaux élus devaient être présentés au duc, qui les installait dans leurs fonctions; dans le cas où l'un de ces fonctionnaires déplaisait au prince, celui-ci se réservait le droit de convoquer les électeurs, jusqu'à ce que les échevins fussent au complet. II promettait au reste de respecter les libertés de la commune, et de ne prendre aucune disposition à l'égard des bourgeois sans consulter l'échevinage (3).
(t) Sainl-(îen()is, Inventaire analytique des chartes deseomlesde Flandre, Gand. 1843-46, p. 9,
(2) Luyster ran Brahandt. p. 37 et 43.
(3) Mira'us, tom. 111, p. 96. D'après Butkcns, llcnri II, duc de Brabant, fit aussi metire en culture une grande étendue de terres vagues , ]usqu*alor8
Le comte et la comtesse de Flandre travaillaient aussi à établir solidement le pouvoir municipal. Ils reconstituèrent la magistrature à Gand, Ypres, Bruges et Douai. Le système électif le plus libéral forme la base de leur système, qui fixe et consacre, d'une manière stable, les droits de la bourp^eoisie, dont l'influence seule pouvait contrebalancer les envahissements des grandes familles féodales.
Il existait à cette époque, aux environs de Staden en Allemagne, une population à moitié sauvage, qui avait conservé, parait-il, quelques-uns des rites du paganisme. Le pape Grégoire IX ayant fait prêcher une croisade contre ces hérétiques, beaucoup de Belges quittèrent leurs foyers pour aller guerroyer 3ur les bords de l'Elbe. On remarquait parmi eux Henri , fils du duc de Brabant, Arnould d'Audenaerde , Guillaume de Béthune, Thierry de Dixmude , et d'autres nobles non moins illustres. Henri lut déclaré le chef de cette expédition, à laquelle se joignirent bientôt les comtes de Hollande et de Qèves, Gauthier Berlhout de Malines, Arnould de Wesemaele, Rase de Gavre, Arnould de Matene et Guillaume de Sotteghem. Les croisés rencontrèrent leurs ennemis, les Stadings, le 16 mai 1233. Ces derniers, au nombre de sept mille combattants, s'étaient groupés autour de leur chef, qui, monté sur un cheval blanc, les excitait au combat. Vivement attaqués, par les Flamands et les Brabançons, ils opposèrent une longue résistance. Enfin Guillaume de Béthune étant parvenu à semer le désordre dans leurs rangs, le comte de Clèves les prit en flanc et acheva de les mettre en déroute. Six mille d'entre eux rosirent sur le champ de bataille, et leurs compagnons, non Dioins malheureux, n'échappèrent que pour périr à peu de ^nips de là dans les marais du Wéser. Il paraît que des colons flamands, hollandais et allemands vinrent remplacer les vaincus, et repeupler la contrée (1).
Le comte Ferrand, qui s'était conduit avec sagesse et prudence depuis son retour en Flandre, avait contracté, durant son long
'figées, qu'il possédait en commun avec Arnoui Berlhoul, S' deGrimber- K^n el de Malines. Voy. Trophées de Brabant, tom. 1, p. 78.
(^) Biti. und^rsuckung ûber die Niederlandischen kolonien in Niederdeulsch- ^^m Johann GoUfried Hoche. Halle, 1791, p. 6.
S2S HISTOIRE DU COBIMERGE
emprisonnement, une maladie à laquelle il succomba, le S7 juillet 1233. Jeanne de Flandre continua à administrer le comté, dont les intérêts commerciaux ne furent jamais négligés sous son règne. Il restait quelques affaires à régler avec le roi d'Angleterre , tant au sujet du payement du fief concédé aux prédécesseurs de la comtesse, que relativement au remboursement de certaines pertes , subies par les marchands flamands^ Ghidulphe de Bruges et Baudouin Hostiarius furent chargés de les négocier. Le roi Henri III, accueillant leurs réclamations , s'excusa de n'avoir pu acquitter la rente annuelle octroyée à la maison de Flandre, à cause des dépenses qu'il avait dû faire à l'occasion du mariage de sa sœur, la princesse Isabelle; il promit néanmoins de faire justice. Il s'engagea en outre à payer, aux négociants belges, une somme de 2H livres sterling, en compensation de cinquante barriques de vin qui leur avaient été enlevées en même temps que d'autres marchandises (1).
Les négociations n'en restèrent pas là, et , par de nouvelles lettres, données à Windsor, le roi s'obligea envers Robert de Béthune, envoyé par la comtesse en 1237, à rendre 397 marcs à Gossewin de Roulers , qui avait été dépouillé d'une partie de ses biens par Robert Wadecot, du temps du roi Jean; il fit une promesse semblable, pour une somme de 500 marcs en faveur de Lambert d'Ypres , victime des déprédations de Nicolas d'Aubîgny, et reconnut également les droits de quelques négociants de Bruges (2).
La comtesse Jeanne avait perdu sa fille, en 1234, et n'avait point d'héritiers directs. Ses sujets la prièrent de se remarier et, accédant à leurs représentations , elle fit choix de Thomas de Savoie, oncle par alliance de Louis IX. Une pension viagère de dix mille livres, monnaie d'Artois, à percevoir sur les
(1) Les cinquante-deux barriques seules furent évaluées à 104 Hvres sterlings; il en résuUe que le gallon de 6 litres valait environ 68 centimes à cette époque.
(i) Ces derniers, auxquels on avait enlevé 826 tonneaux de vin, reçurent en paiement 413 tonneaux de miel, c'est à dire 40 tonneaux de miel pour 80 tonneaux de vin. Voyez Vinventaire analyL des chartes des comtes de Flandre itdir Saint-Génois, Gand, 1843-46, p. 18; Arch. de la Flandre Orientale, Cart. n'î9, fol. xl; Dicricx, Mémoire sur la viUede Gand, t. t., p. 418.
domaines de Flandre et sur le tonlieu de Mons, fut attribuée au prince de Savoie dans le cas où sa femme mourrait sans postérité.
Ce mariage ne changea rien à la situation politique du comté; les institutions communales s'y développaient librement, et les nouveaux époux s'attachèrent encore à les étendre. Comme certains négociants se plaignaient de la lenteur avec laquelle on procédait à l'examen des causes en litige, le comte Thomas, par un acte de l'an 1228, ordonna aux baillis et aux échevins de Damme de rendre justice à tous les étrangers, endéans les trois jours. Il paraît que les Gantois ne respectaient pas les pri\iléges de cette ville concernant la franchise de tonlieu qui lui avait été concédée, car il leur fut ordonné, en 1239, de respecter cette concession, au maintien de laquelle le pays tout entier était intéressé (1)
Quelques barons, suivant l'exemple de leurs suzerains, accédèrent aux sollicitations de leurs vassaux, et ils leur rendirent la liberté civile. Nous citerons parmi eux Gérard de Waudriponl, qui exempta, en 1240, les habitants de Renaix de toutes tailles, abolit les corvées et mit la ville « à loi (2). »
Le commerce de Bruges, intimement lié à celui de Damme, s'accroissait à mesure que ce port acquérait plus d'importance. LesBrugeois, désireux d'attirer les étrangers (3) en leur offrant toutes les facilités possibles, demandèrent en 1241 à construire une seconde halle, connue plus tard sous le nom de la « Halle d'eau, » au centre d'un terrain appartenant au chapitre de Saint- ^nat. Cette permission leur ayant été accordée, ils élevèrent un bâtiment qui avait 100 mètres de long sur 21 de large , ren-
(1^ 11 existe aussi un éditdumois de septembre 1241, qui libère les babitanis de Damme du droit d'étalage (stalpemiing), c'est à dire que la percepllonde ce droit fut abandonnée à la commune. On leur permit aussi de conî'tnilreune baUe, et il fut défendu aux receveurs du tonlieu de vendre du ^"iïi en détail.
(*) Sainl-Genois, Inventaire analyt. dfscMrles, etc., p. 9. Celte ville devait ^a origine à une abbaye, fondée par saint Amand, et que Louis, flls de ^ïlwire, avait comblé de riches dotations.
'5) En 1443 le tarif de lonlieux à payer par les négociants de Lubeck à ^îbeersvliei en Hollande, mentionne expressément les étoffes de Flandre. V.Soriortiw, i. Il, p.48.
fermait de vastes magasins , et se trouvait à côté d'un bassin intérieur en communication avec le canal de Damme, de manière que le chargement et le transbordement des marchandises pouvaient constamment s'y effectuer à couvert. L'organisation échevinale de la ville fut réformée en 1242, et il fut décidé que ses magistrats seraient renouvelés annuellement. Cette mesure fut accueillie avec joie par les gens de métier, déjîi groupés en quatorze corporations, et qui craignaient de voir se perpétuer l'autorité entre les mains de quelques hommes influents.
Tandis que les Brugeoîs multipliaient leurs entrepôts, les habitants d'Ardenbourg demandaient l'autorisation de creuser un canal, afin de relier leur cité h la mer. Cette faveur leur ayant été afccordée en 1243, des difficultés s'élevèrent relativement à la police de cette navigation. Stassin, bailli du comte h Bruges, fut chargé de régler ces différends, et décida que le jugement des contraventions ou « forfaits » dont les bateliers se rendraient coupables appartiendrait en commun aux échevins d'Ardenbourg et aux magistrats de la « franche vierschaere » de Bruges. L'approfondissement du canal et le déblaiement des terres h déplacer devaient être effectués par les premiers, qui étaient chargés de veiller h ce que nul ne portât dommage aux rives dudit canal, ou à l'écluse qu'on voulait y établir (1).
Les Flamands exécutèrent, vers celte époque, plusieurs travaux hydrauliques importants. Dès avant le milieu du xnr siècle, une forte digue, s'étendant de la rive gauche du Z\v}n vers Damme, passant h Biervliet, et se prolongeant ensuite dans la Flandre impériale jusqu'à Soeflingen, protégeaient tout le nord du pays contre les envahissements de l'Escaut occidental actueK Indiquée avec soin sur une carte de 1288, elle y porte le nom d'Yevendyk, ou de « Haute digue. » Elle passait près de Breskens, et s'étendait par conséquent fort loin vers la frontière hollandaise. On en distingue encore quelques restes dans des cartes plus récentes, du xvr siècle, par exemple, conservées aux
(1) Saint -Gc^nols, Inventaire anal, des charlea des comtes de Flandre, Gaml, 18i:{-IH, p. %1.
archives provinciales de Gand. On a découvert aussi dans ce dépôt un diplôme de 1239, où il est question de Tassociation formée pour le maintien de cette digue, et de l'administration des canaux et des écluses. Elle y est appelée Vêtus Flevina (vieil Yevendyk), et possédait sa juridiction propre, c'est à dire ses échevins, qui avaient pleins pouvoirs en tout ce qui la concernait. On fait mention dans le même acte , des « adaquationes » ou canaux d'écoulement que l'association avait le droit d'établir sur ce territoire. Plus tard, à mesure que l'Escaut empiéta sur la rive méridionale , on recula la digue vers l'intérieur du Ittys (1).
Le comte Thomas de Savoie, dont l'union avec Jeanne de Flandre avait fait la fortune, s'efforça de laisser de bons souvenirs dans le pays. Indépendamment des mesures libérales qu'il sanctionna en faveur des villes , on lui doit encore le perfectionnement d'une branche importante de l'industrie agricole. Il paraît qu'il fit venir des chevaux d'Espagne et de Fouille, ainsi que des taureaux et des vaches de Savoie, d'une énorme grosseur, et qu'il en établit des haras dans la forêt de Mormal, contiguê à sa résidence d'été du Quesnoi. Il soutint dignement ttionneur des armes flamandes à l'étranger, et conduisit en Angleterre un contingent de soixante chevaliers et de cent serments d'armes, qui allaient guerroyer contre les Écossais, alors tort remuants- Sa bravoure eut une nouvelle occasion de se déployer en 1247. Henri, duc de Brabant, au mépris de la paix ^le en 1228 entre lui et le comte Ferrand, avait fait arrêter tous les marchands de Flandre qui se trouvaient dans ses États. Thomas rassembla aussitôt ses hommes d'armes, entra dans le brabant, et prit Bruxelles d'assaut. Le duc Henri et Godefroid deLouvain, son frère, furent faits prisonniers, conduits à *î*ud, et ne recouvrèrent la liberté qu'après avoir fait réparation.
Malgré ce triomphe, un sentiment universel d'inquiétude et de malaise régnait alors en Flandre, car la comtesse Jeanne n'avait point d'enfants, et sa succession semblait devoir donner lieu à de vifs débats. Il sera nécessaire, pour bien les com-
U) Wamkœnig, Bist. de Flandre trad. Gheldorf, t. II, p. 45.
prendre, de rappeler certains faits qui s'étaient passés quelques années auparavant.
La tutelle de Marguerite de Flandre, sœur de la comtesse Jeanne, avait été confiée à Bouchard d'Avesnes, que ses hautes qualités avaient fait universellement estimer. Ce dernier étant parvenu à plaire à sa pupille, Tépousa en 1312, au château du Quesnoi. Deux enfants étaient nés de cette union, qui fut d*abord heureuse, lorsqu'une sourde rumeur vint tout à coup la mettre en péril : on affirmait que Bouchard avait reçu la prêtrise dans l'église d'Orléans, et on réclamait à grands cris la rupture d'un mariage sacrilège. Marguerite refusa d'abord avec énergie de se séparer de son mari , et s'enferma avec lui dans un domaine du Hainaut ; e!le y reçut bientôt la nouvelle qu'Innocent III, dont la sévérité inflexible n'admettait aucune transaction, venait de fulminer une sentence d'excommunication contre Bouchai*d d'Avesnes « naguère chantre de Laon et revêtu du sous diaconat. »
Après une résistance qui se prolongea durant plusieurs années, les deux époux, forcés d'errer d'une province à l'autre, finirent pas se séparer, et Marguerite se retira avec ses deux fils au chûteau de Rosoy. C'était là un premier triomphe pour les ennemis du malheureux d'Avesnes, qui fut dès lors complètement délaissé. Marguerite, désormais soumise à d'autres influences, ne vit plus que de la honte dans cette affection qui lui avait inspiré jusqu'alors le plus sincère dévouement, et, au grand étonnement de tous, elle contracta un second mariage avec le sire Guillaume de Dampierre. Ce prince, qui mourut longtemps avant elle, lui laissa trois fils et deux filles, parmi lesquels leur mère désirait choisir l'héritier de la maison de Flandre. II s'agissait dès lors de décider si les deux enfants de Bouchard d'Avesnes, abandonnés comme leur père, n'avaient aucun droit à la succession de Marguerite, et si leur naissance devait être considérée comme illégitime.
Cette importante question agitait toute la Flandre, lorsque la mort de la comtesse Jeanne, survenue en 1244, vint lui donner un puissant intérêt, et activer l'animosité des deux partis qui s'étaient formés, à ce sujet, en Flandre et dans le Hainaut.
Trois mois s'étaient h peine écoulés depuis que Marguerite, remplaçant sa sœur, avait pris les rênes du pouvoir, lorsque ce démêlé fut porté devant le roi de France, à Toccasion de Thommage dû par la comtesse à son avènement. Les d'Avesnes, qui avaient été déclarés légitimes par l'empereur Frédéric II, se rendirent à Péronne en même temps que les Dampierre, et une scène violente eut lieu entre eux, en présence de Louis IX. la guerre civile qui fait de la victoire elle-même une cause de désolation, menaçait deux des plus belles provinces de la Belgique, lorsque le roi proposa un compromis qui fut agréé par les partis, en 1246. Jean d'Avesnes obtint le comté de Hainaut, k charge de fournir un apanage à son frère Baudouin, et Guillaume de Dampierre, l'aîné des fils du second lit, fut reconnu en qualité d'héritier présomptif du comté de Flandre. Ces dissensions intestines, étouffées pour un moment, étaient trop graves cependant pour ne pas avoir de suites. Elles ne tardèrent pas à se ranimer au sujet de la possession des lies de la Zélande et de la Flandre impériale, réclamées par Jean d'Avesnes, sous prétexte que les arbitres n'avaient pu se prononcer à l'égard de ces terres, qui ne dépendaient pas de la couronne de France. U pays de Waes, la terre des Qualre-Métiers ei le comté d'AIost furent ravagés par les belligérants, et, après avoir vainement sollicité une nouvelle médiation française, la comtesse se vit obligée d'entrer en arrangements avec les d'Avesnes. Les fiefs deNamur en Hainaut, ceux du seigneur de Luxembourg dans b même province et dans les Ardennes, furent laissés aux enfants de Bouchard, et les fiefs des mêmes vassaux en Randre, aux fils du sire de Dampierre. Jean et Baudouin abdiquèrent, de leur côté, leurs prétentions sur la Flandre impériale et les îles de Zélande.
Pendant que cette déplorable lutte désolait nos provinces, les Rharizmiens, chassés de leur pays par les hordes mongoles, envahissaient la Judée, entraient dans Jérusalem, et, après îvoir massacré les chrétiens qui s'y trouvaient alors, bouleversaient les Lieux Saints. Les derniers défenseurs de la croix, unis SU! Musulmans de Syrie, essayèrent en vain de les arrêtera Gaza : près de cinq cents chevaliers du Temple et de l'Hôpital étaient restés sur le champ de bataille sans avoir pu faire /ecu-
1er les conquérants. Acre, Tyr et tout le reste de la Palestine chrétienne semblaient perdus, à moins d*un puissant secours.
Ix)uis IX, qui unissait à une foi sincère un profond sentiment du devoir, nourrissait depuis longtemps la pensée de consacrer son bras à la défense du Saint Sépulcre. Ces nouvelles le décidèrent à précipiter son départ, et la chevalerie française, pleine d'enthousiasme et d'élan, répondit à son appel. Parmi les croisés se trouvaient Guillaume de Dampierre, déjà connu sous le titre de comte de Flandre. Sur un autre navire, au milieu des embarcations qui portaient les pèlerins flamands, on remarquait un abbé de Middelbourg, qui avait réussi h réconcilier des Isengrins et des Blavotins, et s*était placé à leur tête pour les conduire à la croisade.
Louis IX s'embarqua, le 28 août 1248, pour se rendre à Chypre, où il arriva un mois plus tard. On avait résolu cette fois d'attaquer l'Egypte, véritable centre de l'islamisme. Après la conquête de ce pays, d'où les Musulmans tiraient leur force réelle, tout faisait prévoir que la Palestine ne pourrait résister aux barons chrétiens. Les croisés séjournèrent quelque temps à Chypre, puis, étant montés sur leurs navires, arrivèrent devant Damietle, défendue par une armée nombreuse, sous les ordres de Fakhr-Eddin, émir des mamelouks. La noblesse française combattit avec une telle vigueur que leurs adversaires ne tardèrent pas à abandonner la place, où un Liégeois et un Frison eurent la gloire de pénétrer les premiers (1).
La campagne s'ouvrait sous les plus brillants auspices, et il est à présumer que de nouvelles victoires eussent couronné les armes de Louis IX, si celui-ci n'avait pas perdu un temps précieux, campé dans Damiette, à attendre la crue du Nil, puis la retraite de ses eaux. L'inaction des chefs chrétiens , en semant parmi eux des ferments de discorde, rendit le courage à leurs ennemis, et leur permit d'organiser leur résistance. L'armée se remit en marche le vingt novembre, après avoir déjà épuisé ses ressources. Le comte d'Artois, qui commandait l'avant-garde,
(1) Primus militari clavâ irrupit juvenis Leodiensis, Ilenricus nomine ({ucm inox frisus, Ilayo Trivcligius iii agro prope Groningam natus, subsoculus est. (Morlier, dissert., fi, 121.) Ce Fri^^oii appartenait à la troupe dirigée par Tabbé de Middelbourg*
négligea de garder le gué de rAscbmoum , ainsi qu'il en avait été requis, s*élança à la poursuite de quelques cavaliers sarrasins, et cette faute amena bientôt une terrible rétribution. Les chrétiens, constamment harcelés, souffraient non seulement de tous les maux que la guerre entraîne à sa suite, mais aussi de maladies épidémiques jusqu'alors inconnues, et du manque de vivres. Les Musulmans avaient traîné, à force de bras, plusieurs galères armées jusqu'à une lieue au dessous des tentes françaises, du côté de Damiette, et, là, les avaient remises à flots sur le Nil ; ils interceptèrent ainsi les navires et les barques qui apportaient des provisions à l'armée chrétienne, s'emparèrent des nefs et tuèrent les équipages.
Plus de quatre-vingts embarcations avaient déjà subi le même sort, sans que les croisés soupçonnassent la cause de la pénurie où les laissaient leurs frères de la garnison de Damiette. Il fallut, pour les en instruire , qu'un vaisseau flamand, échappé à grand'peine aux ennemis, parvint jusqu'au pont du canal (TAschmoum (1). Dès lors la retraite fut décidée, et les chefs songèrent à entrer en négociations avec les Sarrasins. Le roi, dont la santé avait beaucoup souffert, montra dans ces circonstances pénibles un courage et une résignation admirés par ses compagnons, et que son biographe, le sire de Joinville, a dépeint d'une manière touchante. Après avoir subi des privations de tous genres, il tomba entre les mains des Musulmans avec la plupart de ses chevaliers, parmi lesquels se trouvaient Guillaume de Dampierre, et ne recouvra la liberté qu'en abandonnant Damiette aux infidèles, et en payant une rançon de cinq cent mille livres parisis.
Ainsi se termina cette expédition mémorable , dont les préparatifs avaient ému toute la chrétienté, et qui devait rendre la paix aux églises d'Orient, en relevant sur la terre de Syrie Tantique symbole de la croix.
Ii) I. Martin, ffisl. de France, t. IV, p. 230; Joinville, UisL de Saint-Louis,
BR. H cqonMi, T. I. 1'