‹ Histoire du commerce et de la marine en Belgique (volume 2)Chapitre 17 sur 74 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Débats commerciaux avec Cologne. — Travaux de canalisation. — Privilèges accordés aux Hanséates. — Le commerce belge au xiii' siècle. -^ Gtiillaeme de Rnysbroeck chez les Tartares. — Les Flamands à Waldieren. — Traité entre les d'Avesnes et les Dampierre. — L'étape du sel. «*— Réformes de la législation commerciale en Angleterre. — Les Belges à k Sorbonne. — Yénitiens et Génois. — Les Juifs en Brabant. — Aoeonls entre les villes flamandes et brabançonnes. — Le tonlieu de Bapaume. «^

— Les pirates des Cinq-Ports. — Guelfes et Gibelins. — La forteresse d« sire de Bourgelles. — Daume et Monikereede. — Ostende et Ardenbovig»

— Le petit tonlieu de Bruges. — Dernière croisade de Saint-Louis. — Un procès criminel.

Les États belges, dont une nation industrieuse et intelligente augmentait chaque jour les ressources , rivalisaient avec les républiques d'Italie en opulence et en prospérité. Le commerce, en les enrichissant, y développait le goût des arts et des lettres, en même temps que les instincts d'indépendance et de liberté. Déjà la ville de Gand , florissant sous le gouvernement de ses échevins, étendait ses faubourgs au delà de TEscaut, et se couvrait de monuments ; Bruges, la Venise du Nord, voyait sans cesse s'accrottrc le nombre de ses habitants; la population était si considérable à Ypres , qui formait alors le centre de la fabrica-

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tiou des draps, que les magistrats se virent obligés de s'adresser au pape Innocent IV, en 1247, pour le prier d'augmenter le nombre des paroisses dans cette cité.

Ces progrès excitaient vivement la jalousie des bourgeois de Cologne, qui voyaient une partie de leur négoce passer entre les mains de leurs voisins. Ils firent tous leurs efforts pour entraver les relations directes de ceux-ci avec l'Allemagne , et nous les voyons de nouveau prétendre au droit d'étape, en 1249, et statuer qu'il sera permis à tout citoyen de Cologne d'arrêter le marchand étranger , même flamand ou brabançon , qui refuserait de s'y soumettre (1). Cette prétention, qui occasionna la saisie des marchandises des négociants de Cologne à Gand, Bruges et dans toute la Flandre et le Hainaut, fut abandonnée dès le 16 novembre de la même année , et les conventions conclues en 1197 furent renouvelées depuis par un acte spécial de Fan 1284. Ils se virent obligés d'accorder également satisfitction aux Brabançons et, par un traité signé le 13 décembre ISSl, il fut statué que les bourgeois des deux pays y circuleraient sans être molestés, et que les débiteurs seraient jugés par les échevins du lieu où ils avaient contracté leurs obligations. Cet acte important fut scellé par le duc Henri et par les Tilles de Louvain et de Bruxelles (2).

Les travaux publics prenaient de l'extension, à mesure que factivité privée redoublait d'efforts. L'Yser, canalisé en 12B1, réunit Ypres à Nieuport, dont le havre commençait à présenter un tableau des plus animés. De grandes machines, dites Overdrachten , et nommés plus tard dobbele kraenen, ou « double grues » servaient à faire passer les navires d'une section du cours d'eau dans une autre. On se servait probablement dans ce but, suivant la conjecture de M. Warnkœnig, de plans inclinés.

Dès la même année, la comtesse Marguerite accorda aux échevins de Gand, sur leur demande, l'autorisation de creuser un antre canal, de TÉcluse h Gand, en leur défendant toutefois d'y établir des coupures latérales , destinées à l'écoulement

il) Lappenberg, pref. 1. 1, p. xix, en note.

{^) Benne et Wauters, Hist, delà tiUe de Bruxdles, 1. 1, p. 63.

des eaux ou à la sortie des navires. Elle en partagea la juridiction entre ses baillis, les échevins de Gand et ceux d*Ardenbourg (1).

Les marchands d'Allemagne, désireux de s'assurer des débouchés dans les marchés flamands, envoyèrent deux députés en Flandre (2), en 1252, afin d'y obtenir des privilèges plus étendus, et de solliciter la révision des tarifs de tonlieu auxquels on les avait soumis jusqu'à cette époque. Ils obtinrent entière satisfaction, et le traité qui fut signé à cette occasion entre eux et la comtesse Marguerite, nous permet de nous faire une idée fort complète du commerce de la ville de Damme vers le milieu du xnr siècle.

Il fut convenu qu'aucun marchand ne serait appelé, en cas de contestation commerciale, au duel judiciaire; les biens d*autrui ne pouvaient tomber en forfaiture par le fait de leur détenteur; le délinquant seul devait être atteint par la condamnation, payer les indemnités fixées par les échevins, ou se soumettre aux peines établies par les lois du pays. Aucun négociant de l'empire ne pouvait être contraint par corps pour la dette d*un de ses compatriotes, à moins qu'il n'en fût lui-même débiteur principal ou caution, et s'il arrivait que les débiteurs étrangers ou leurs cautions quittassent le pays avant d'avoir acquitté leurs obligations, les échevins ou les jurés locaux étaient chargés d'intervenir, et de faire les poursuites nécessaires. Aucune heure ou ordonnance de police contraire aux droits des ma^ chands ne pouvait être mise à exécution à leur préjudice, et si quelque discussion s'élevait à cet égard, les échevins avaient pleins pouvoirs pour la trancher. Il fallait également un verdict de ces derniers dans le cas où un procès correctionnel ou criminel était intenté à l'étranger, et eux seuls avaient autorité pour le condamner aux peines prescrites par les ordonnances. L'accusé, en attendant leur jugement, devait jouir de la liberté provisoire, moyennant caution, à moins toutefois qu'il ne fût soupçonné d'un crime entraînant la peine de mort ou l'amputation d'un membre.

(1) Saint-Genois, invent. anal, des chartes des comtes de Flandre, p. 81; Sanderus, res Gawdai),fol. 33.

(2) Uerinan Uoycr, de Lubeck, et Jordan, de Hambourg.

Toute cause à laquelle un marchand étranger se trouvait intéressé, devait être jugée dans un délai de trois ou de huit jours, à moins que les échevins ne déclarassent que Taffaire n'était pas de nature à être expédiée aussi promptement ; dans ce cas, il leur était recommandé d'y mettre toute la diligence possible, et si rétranger ne pouvait attendre, il avait la faculté de se faire représenter par sa caution , ou toute autre personne duement qaalifiée.

En cas de naufrage sur la côte de Flandre, nul n'avait le droit de disputer au propriétaire de la cargaison, où à ses agents, les biens qu'on parvenait à retirer des flots (1).

Le tarif qui accompagne ce traité mérite une analyse particulière. On y fixe d'abord la taxe à payer pour chaque navire, d'après sa construction (2), à son entrée dans le port ; il y est question ensuite des droits à payer sur le vin, les laines, le cuir, les diflërentes peaux d'animaux (3), et le fer. Remarquons, à propos de ce métal, qu'il portait autrefois quatre noms diffé-^ tents, ceux de Maintbondslagey de Katteti rebben, de Gloeden ou de Duryzer^ selon la manipulation à laquelle il avait été sou-* ois. Les animaux tels que le porc, le bœuf, les chevaux venant de Frise ou du Danemark, étaient également soumis à un droit d'entrée. On prélevait aussi une certaine somme sur le cuivre, les cendres, la poix, les graisses de différentes espèces, le petit gris, la résine, les fromages, le ciment, les tonneaux de différentes grandeurs , les figues , les ustensiles de cuisine et les dmnteries^ les melons, les prunes d'Espagne, les plumes, le feutre, les cottes d'armes, le saumon, le grain, la limaille de fer, le houblon, le miel, l'huile, les légumes, la garance, les vases, le plomb, les pierres précieuses, le liège, les filets pour la pêche, la bière par tonneaux, les anguilles par mille, l'huile de baleine, etc.

Cet exposé offre déjà, on doit en convenir, un ensemble fort satisfaisant, et encore ne représente-t-il qu'une partie du mou-

Ci) Sartoriu8,t. Il, pp. 69,71.

{% Il y est question de Losboghe, Envare, ChaloupeSy Scarpoise, Hoogbothy etc. (3) On cite entre autres, les peaux de bœuf, de cheval , de chèvres, de fouines, et de lièvres.

ÎM HISTOIRE DU COnURCE

vement commercial de la Flandre, celui qui se dirigeait principalement vers le Nord. Un document des plus curieux» publié par M. Warnkœnig, nous fournit des renseignements plus complets; à Taide desquels nous pourrons mieux nous rendre compte de Timmense activité mercantile dont notre pays était le théâtre.

Plus de trente royaumes et états, de toutes les parties de TAncien Monde, établirent des relations, durant le xin* et le xiv« siècle, avec la Belgique. L'Angleterre, TËcosse et l'Irlande BOUS envoyaient des laines, des cuirs, du plomb, des charbons de roche, des fromages et des suifs ; nous recevions de la Norwége des gerfauts et des merriens, ces nobles oiseaux dont les barons et les princes faisaient si grand cas ; le Danemark nous livrait ses coursiers, et la Russie ses pelleteries; la cire nous arrivait aussi de cette dernière contrée, ainsi que delà Bohême, de la Hongrie et de la Pologne, d'où nous retirions également de 1 or et de l'argent en lingots. La Navarre nous fournis sait de la laine filée, de la basane, de la réglisse, des amendes et des (c draps dont on fait grandes voiles aux nefs; » l'Aragon envoyait en Flandre son safran et son riz ; le pays de Liège ses cuivres, et l'Allemagne ses vins, ses blés et ses fers. Les mar^ chands des royaumes de Léon, de Castille et d'Andalousie fréquentaient nos ports en grand nombre, et y exposaient en vente de la cochenille, des filasses, des laines, du vif argent, da cumin , des anis et des fruits. Le sain-doux nous venait de la Galice, et les raisins du royaume de Grenade. Nous devons encore ajouter à cette énumération les marchandises qui étaient importées de l'Orient, les pelleteries de Fez, de Tunis et de Bugie ; les sucres bruts venant du Maroc ; les aluns de Majorque et de Gonstantinople; les dattes de l'Atlas; les épices de l'Egypte, de la Palestine et de l'Arménie ; et enfin les draps d'or, si riches et si élégants , que nos négociants faisaient venir par la Tartarie.

Le contact de tant de races, réunies sur le sol belge, doit contribuer puissamment à perfectionner l'esprit public , et à répandre ces idées de tolérance et de confraternité, si populaires dans nos anciennes communes. Qui sait même si le génie de nos peintres, si remarquables comme coloristes, ne reçut

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pas ses [wemières impressions à Taspect des riches étoffes brooliées d*or, des amas de perles et de pierres précieuses exportes dans les Halles? Les Vénitiens, les Espagnols, tous ceux dont on a vanté la palette brillante, n*habitaient-i]s pas, comme les Brugeois ou les habitants d*Anvers, à proximité de quelque bàvre, vaste entrepôt où le marin du nord coudoyait le nau* toanier du midi, et dont les quais, chargés de marchandises, préseotaient sans cesse un tableau intéressant et varié ?

Le goût des voyages, si intimement lié aux entreprises mereuitiles, avait déjà entraîné plusieurs Belges à quitter leur pays pour contempler de leurs propres yeux ces terres loin- Udiies, qui leur apparaissaient de loin si séduisantes et si fan- UiStiques. Parmi ces explorateurs, le moine brabançon Guillinme de Ruysbroeck (1), né en 1330 dans le village de ce Bem, réclame une mention spéciale. Envoyé par Louis IX en lartarie , où ce prince espérait implanter le christianisme , il tftversa des contrées presque inconnues à ses contemporains, ttdont il nous a laissé une description fort animée. Sa première Te&contre avec les Tartares, dont il vit défiler au loin les i&Bombrables chariots, chargés des habitations de ce peuple oonade, et entourés d'immenses troupeaux de bœufs et de chevaux, est reproduite avec beaucoup de fidélité, et la « cité mou- Wte » qu'il nous dépeint passe en quelque sorte sous nos yeu.

U comtesse de Flandre, dont l'héritier présomptif, Guilluime de Dampierre avait été tué dans un tournoi, continuait ^poursuivre de sa haine les enfants de son premier époux. Le Mmte de Hollande, élu roi des Romains en 1247, s'intéressa viveiaent à ces derniers, et donna l'investiture des lies de la Zébnde, fief qui relevait de l'empire, à Jean d'Âvesnes. Il n'en bUttt pas davantage pour faire prendre les armes aux deux P^is, et bientôt une foule de gens de guerre se réunirent sur te confins de la Flandre.

Le roi des Romains, qui prévoyait le but de cette agglomération de forces, se hâta de charger son frère de rassembler,

(t) On rappelle communément « Rubruquis, » sa relation de voyage a été iuérte dans les recueils d'Hakluyt et de Purchas.

dans rtle de Walcheren, tous les vassaux de ses États héréditaires, auxquels se joignirent quelques princes allemands. Tandis qu'on négociait encore, grâce aux instances du duc de Brabant, qui eut voulu empêcher un conflit, trois flotilles reçurent sur les rives de l'Escaut les partisans de Marguerite» divisés en trois corps principaux. Ils espéraient surprendre leurs adversaires, mais ceux-ci se tenaient sur leur garde, et à peine les Flamands avaient-ils abordé à West-Capelle , qu'ils se trouvèrent en présence de l'armée impériale commandée par Florent de Hollande et Jean d'Avesnes. Le combat s'engagea aussitôt et semblait devoir se terminer au désavantage des hommes d'armes de Flandre, lorsque la troisième division de leur armée s'approcha de la côte. Ceux qui la montaient ne voulurent pas abandonner leurs compagnons en détresse, et, sans espoir de vaincre, jurèrent au moins de mourir avec eux. Le carnage fut terrible et, d'après quelques auteurs, près de cent cinquante mille hommes furent tués ou f^its prisonniers durant cette lutte, l'une des plus sanglantes du xiir siècle. Parmi les captifs se trouvaient le futur comte de Flandre, Gai de Dampierre, le comte de Bar, Arnould de Guisnes, le comte de Joigny, Siméon de Chaumont et plus de deux cents illustres chevaliers.

Cet événement excita une profonde émotion en Flandre, et nuisit beaucoup aux intérêts commerciaux du pays. Un historien contemporain fait la remarque que l'année 1353 fut fort malheureuse pour les moines de Citeaux, propriétaires de vastes pâturages, parce que les tisserands flamands ne vinrent pas, comme d'habitude, renouveler leurs provisions de laines. La comtesse Marguerite, exaspérée par ce revers inattendu, essaya de dépouiller les d'Avesnes de leur part d'héritage, mais sans succès. Gui de Dampierre resta prisonnier durant trois ans, et ne recouvra la liberté qu'après la mort du roi des Romains, massacré par quelques paysans , près d'Hoogwoude. La paix ne se fit pas sans difficulté, et eut pour résultat la séparation de la Zélande du comté de Flandre. Les droits des d'Avesnes, déjà reconnus en 1246, furent confirmés d'une manière plus solennelle, et placés sous la meilleure des sauvegardes, celle des bonnes villes du pays, qui s'engagèrent à se

lever contre leurs seigneurs s'ils recommençaient une guerre impie, aussi préjudiciable aux princes qu*aux populations. Pendant que les Flamands et les Hennuyers cherchaient à réparer leurs pertes, le duc de Brabant accordait divers privilèges aux habitants de Hambourg, qui commençaient à fréquenter le port d'Anvers, déjà fort connu. Les Hambourgeois obtinrent par cet acte, octroyé en 1256, la liberté de trafiquer dains tout le Brabant.

(hielques années plus tard, en 1259, le nom d'Anvers se représente encore dans nos annales commerciales/ associé e^te fois à celui de Malines. Ces deux villes se disputaient, à cette époque, la possession du droit d'étape sur le sel, le poisson et Tavoine. Ce droit, comme on le sait, équivalait à un véritable monopole, car tout patron de barque, avant de conduire à l'intérieur du pays les marchandises dont il vient d'être question, était tenu de les exposer en vente au lieu qui jouissait des bénéfices de « l'étape. » Henri III voulait en gratifier te commune de Malines, qui lui avait été donnée en engagère psr révéque de Liège, mais presque toutes les villes du Brabant, en même temps que celle de Ziericzee en Zélande, soutinrent que la cité d'Anvers était en possession de ce privilège, et qu'on ne pouvait le lui enlever. Bruxelles s'opposa avec énergie aux mesures proposées par le duc, et ses plus vieux habitants vinrent déclarer que le marché au sel avait toujours été établi à Anvers, et qu'il convenait qu'il y restât. Le duc, en présence d'une opposition aussi vive, eut la sagesse de retirer son projet.

La même année, vers le milieu de l'été, le roi d'Angleterre, Henri III, accordait de grands avantages au commerce belge, n était d'usage, en vertu de l'extension assez arbitraire du principe de solidarité, d'arrêter les marchands pour les forcer i payer les dettes contractées par des compatriotes insolvables; le roi garantit les habitants de Gand contre ces exactions, à moins qu'il ne fut constaté que le créancier anglais, après «voir poursuivi son débiteur devant le tribunal des échevins, n'eut éprouvé, de la part de ces derniers, un déni de justice. Il lut également décidé que les négociants gantois ne pourraient, P» suite de la conduite de leurs agents à l'étranger, perdre

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les biens et effets mobiliers confiés à ceux-ci, et qu^en cas de guerre, ils obtiendraient un délai de quarante jours pour arranger leurs affaires et quitter le royaume.

Libres et respectés en Angleterre , les Belges cherchaient à acquérir en France, sous Tautorité de Louis IX, d'autres titres à l'estime de leurs voisins. Un de nos compatriotes, Sohier de Gourtrai, était doyen de la Sorbonne en 1260 et mêla probablement sa voix aux discussions qui éclataient en ce moment, jusr qu*au sein de Tuniversité, entre les partisans du clergé séculier et ceux du clergé régulier. Déjà, quelques années auparavant, le fils du sire de Sotteghem s*était assis sur les bancs de TÉcole, sacrifiant les privilèges de la naissance au désir de s'instruire, et ne dédaignant pas de s'associer à ses humbles condisciples, dont la plupart ne pouvaient prétendre à d'autre illustration qu'à celle qui est le prix du travail, de l'abnégation et du dévouement.

Louis IX, longtemps retenu en Orient, se reposait encore des fatigues d'une pénible campagne que déjà de graves complications, amenées par des rivalités commerciales, appelaient toute son attention sur les contrées qu'il venait de quitter* L'ambitieuse Venise, en contribuant à la fondation de l'empire latin de Constantinople, s'était assuré une telle supériorité sur les rives du Bosphore, que les autres nations ne communiquaient plus avec l'Asie que par son entremise. Les Génois, longtemps ses émules, sachant que Michel Paléologue, le souverain grec de Nicée , se proposait de disputer la possession de Constantinople à l'empereur Baudouin, aidèrent puissamment ce prétendant, dans l'espoir de supplanter les Vénitiens dans la mer Noire. Ils parvinrent effectivement à leur but, et, sans tenir compte de l'indignation du pape, détrônèrent Baudouin, qui s'échappa avec quelques amis pour aller chercher un refuge sur les galères vénitiennes. Les Génois , devenus tout puissants , prirent possession du quartier do Galata, d'où leurs anciens compétiteurs se virent exclus à leur tour.

Mous venons de dire que l'Église, par l'organe du souverain pontife, avait cherché à maintenir l'autorité de l'empereur latin, entouré de sa garde vénitienne; nous allons voir le pouvoir ecclésiastique intervenir dans une autre question, à la fois

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politique et commerciale, que Texécution du testament de Heori in venait de soulever en Brabant. Le duc, par un acte de dernière volonté, proscrivit, en 1261, tous les Juifs et les Cahor- Ms qui se trouvaient dans ses domaines. Il ne leur accordait la permission d'y rester qu'à condition où ils s'engageraient, fane manière iounuable, à renoncer au commerce de l'argent, pcmr ne se livrer qu'à un négoce régulier, comme d'autres marchands (1).

Le testament de Henri III, bien qu'il fût impératif, n'eut pas pour conséquence de faire sortir les Juifs du pays, au moins M ce moment. Ils s'y étaient rendus nécessaires et ne mancpaient pas de défenseurs. La veuve du duc, Alix de Bourgogne, les toléra sous les restrictions habituelles, c'est à dire en levant sur eux des tributs énormes et en confisquant leurs biens sous divers prétextes. La princesse finit cependant par avoir quelqies scrupules , et , pour mettre sa conscience en repos , elle consulta Thomas d'Aquin, célèbre prédicateur de l'ordre de SaintrDominique. Celui-ci lui répondit par écrit, et sa décision est trop remarquable pour que nous n'en rappelions point ici les parties les plus saillantes :

« Les Juifs, dit-il, sont voués à une perpétuelle servitude, et « les maîtres de la terre peuvent user des biens de ces hommes « comme des leurs propres, mais avec modération et de façon « à ne pas enlever aux Juifs ce qui est nécessaire à leur subsis- « tance. Il ne faut pas exiger des Juifs des prestations auxquelles « ils n'étaient point soumis par le passé.

a Vous m'apprenez que les Juifs de vos États ne possèdent « que ce qu'ils ont acquis par leurs détestables usures? Est-il « permis d'exiger d'eux quelque chose , tandis qu'ils devraient « plutôt restituer ce qu'ils ont extorqué? me demandez-vous. « H est manifeste que les Juifs ne sauraient licitement retenir « les fruits de leurs usures ; donc, si vous leur enlevez ce pro- « duit, vous ne pouvez légitimement le garder, à moins qu'il ne « vienne des extorsions dont vous ou vos prédécesseurs avez « été les victimes ; s'il vient au contraire d'extorsions prati- « quées sur d'autres personnes , et que vous en soyez saisie ,

(1) Mirœus, DipUm. 1. 1, p. 907 .

« VOUS devez les restituer à ceux à qui les Juifs eux-mêmes <c devaient faire restitution : donc, s'il se trouve des personnes « à qui les Juifs aient arraché des sommes usuraires, ces a sommes doivent être rendues aux intéressés; s'il ne s*en « trouve pas, on les appliquera à des œuvres pies, sur l'avis de a révêque diocésain et d'hommes d'une probité reconnue ou à « des objets d'utilité publique , pourvu que le besoin soit pres- (( sant et que le bien-être général le commande (1). »

On se sent heureux de constater, après avoir parcouru un tel document, que la tolérance a fait des progrès depuis l'époque où le moine dominicain écrivait sa « Somme de théologie , » et qu'on professe, aujourd'hui, des principes à la fois plus charitables et plus chrétiens.

Les marchands de Gand, d'Ypres, de Bruges, de Douai, de Cambrai et de Dixmude signèrent une convention, l'année même de la prise de Constantinople par Michel Paléologue, dont nous ne pouvons nous dispenser de parler. Comme ils se rendaient fréquemment dans la Grande-Bretagne pour y acheter des laines d'abbaye, ils décidèrent, étant à la foire de Northampton, qu'ils établiraient des arbitres chargés spécialement d'apprécier le tort qui leur serait fait par tout religieux ou tout marchand d'Angleterre qui , dans les ventes , userait de faux poids , de fausse appareillure , ou leur livrerait des marchandises d'une qualité inférieure. Ils stipulèrent aussi que ceux qui feraient partie de leur « alliance » ou qui y entreraient par la suite, devaient s'engager à observer la probité la plus stricte dans leurs rapports avec les Anglais. En cas de transgression de la part d'un sociétaire, celui-ci ne pouvait reprendre son négoce qu'après avoir payé les dommages qu'il avait occasionnés, par l'emploi d'une ruse ou d'une fraude, à ceux avec lesquels il avait été en relation (2).

L'exemple donné par les cités flamandes était trop utile pour ne pas être suivi, aussi les villes du Brabant, c'est à dire Tum-

(1) Voir sur ce curieux épisode, Depping, Les Juifs dans le moyen âge^ 3' époque, chap. I, p. Î18.

(2) Table chron, et anal, des archives de la mairie de Douai. Douai, 1844, in-8*, pp. 34, t28.

bout, Louvain, Lierre, Leeuw, Hérenthals et Anvers conclurent également un accord, par lequel elles s'engageaient à se protéger mutuellement. Deux ans après, en 1263, un terrible incendie éclatait à Anvers et détruisait entièrement la rue des orfèvres, ainsi que le quartier habité par les cardeurs de laine (1). Les marchands des bonnes villes, malgré les traités qu'on avait fait en leur faveur, et les privilèges qui leur avaient été concédés, n'étaient que trop souvent les victimes de la tyrannie des grands , ou de l'instinct de rapine d'une foule de gens sans aveu, pour lesquels le pillage et le vol constituaient une véritable industrie. On se plaignait surtout, à cette époque, des exactions commises par le receveur du tonlieu de Bapaume, et tes Flamands déclarèrent même qu'ils cesseraient de fréquenter les marchés de Troyes en Champagne, si leurs griefs contre l'officier dont il s'agit n'étaient immédiatement redressés (2). Les marins des Cinq-Ports, en Angleterre, leur nuisaient aussi d'une manière sensible, par leurs incessantes pirateries. Ces écumeursde mer attaquaient non seulement les étrangers, mais aossi leurs propres compatriotes. En 1264, malgré les lettres de sauf-conduit données aux négociants par Henri III, ceux-ci commençaient à s'écarter des ports anglais, et les vins qui s'y vendaient précédemment à quarante shellings y trouvaient des acheteurs au prix de dix marcs ; la cire avait également subi une hausse considérable, ainsi que le poivre, le sel, le fer, facier et les draps, c'est à dire tous les produits venant du dehors. Le roi alors en guerre contre ses barons, avait longtemps fermé les yeux sur ces excès, espérant empêcher ses ennemis de recevoir des secours. Les pirates dont il avait voulu se faire des auxiliaires finirent toutefois par devenir si incomïûodes, que le monarque se décida à charger le prince Edouard de les faire rentrer dans l'ordre, ce qui ne se fit pas sans de nombreux supplices (3).

U) Y. Kok, Vaderlandsch woordenboek, twecde druk, 8*. Amsterdam,

(î) Saint-Génois, invent, analyt. des chartes de Flandre, p. 84. L'endroit <^ se commettaient ces réactions portait le nom significatif de coupe-gueule.

P) Ckron. Wikes, pp. 61-65; M. Westm. p. 396; Rymer, Fœdera, vol. 1, P*W,î73,YOl.lI,p.821.

Ui HISTOIRE DU COMMBRCE

L'Italie, dont les champs fertiles furent si souvent rara* gés par les gens de guerre, était le théâtre, vers le même temps, d*une lutte acharnée entre les Guelfes et les GibelinB. Manflred, fils naturel de Frédéric II, avait reçu la mission, à la mort de son frère, d'administrer le royaume des Deux-Siciles pendant la minorité de Conrad II, dit Gonradin. Obligé de se retirer à la suite d'une révolte excitée par le pape Innocent IV, Manflred reparut bientôt dans le pays, et s'empara du pouvoir au préjudice de son pupille. La cour de Rome, craignant le voisinage d'un ennemi aussi dangereux, s'adressa à Louis IX, et loi présenta la couronne de Naples pour l'un de ses fils. Le roi n'ayant point voulu prêter l'oreille à cette proposition, les agents pontificaux ne se tinrent pas pour battus, et répétèrent leurs offres à son frère Charles, comte d'Anjou et de Provence. Cette fois elles furent acceptées, et Urbain lY fit publier, dans toute la France, une croisade contre ManiVed, déjà excommunié par l'église.

Tandis que Charles s'embarquait à Marseille, suivi de ses chevaliers, son armée, ccmmandée par Robert de Flandre, fils de Gui de Dampierre, traversait la Rourgogne et la Savoie, et pénétrait par le Saint-Rernard et le mont Génis en Italie. Gilles de Trazegnies, alors connétable de France, accompagnait le jeune prince et le guidait de ses conseils. Les croisés s'empa* rèrent de Verceil et avaient déjà franchi les gués de l'Adda, lorsque le plus redoutable des alliés de Manfred, le marqitis Palaviccini, quitta Rrescia pour s*avancer contre eux, mais sans réussir à les tenir en échec. Ses domaines furent pillés, et, le 26 février 1266, les Angevins aperçurent enfin l'avant-garde de Manfred, sous les murs de Rénévent.

Charles d'Anjou, qui avait rejoint ses partisans, voulait remettre l'attaque au lendemain, mais il en fut détourné par Gilles de Trazegnies, et la bataille s'engagea avec fureur. Les combattants, commandés de part et d'autre par des chefs habiles et expérimentés , semblaient de forces égales ; un instant l'avantage parut appartenir aux Allemands du parti Gibelin, mais Robert de Flandre et ses chevaliers ayant fait fôce au brillant escadron commandé par Manfred lui-même, repoussèrent Tennemi et finirent par le mettre en déroute.

Mkn&ed succomba sous les coups de deux écuyers du comté de Boulogne, et il ne resta plus à Charles d'Anjou qu'à prendre pOBsessîAn du royaume.

Parmi les barons qui entouraient Robert de Flandre, se trouvait un vaillant homme, qui avait nom Allard de Bourgelles. Un jour que Charles d'Anjou, irrité de la résistance obstinée d*an château avait ordonné d'en exterminer tous les habitants, le sire de Bourgelles osa contrevenir à cet arrêt, et fit épargner quelques dames qui s'y étaient réfugiées. Il venait d'être condamné à mort par le souverain, lorsque Robert de Flandre el Gilles de Trazegnies accoururent auprès de Charles , et en reçurent la réponse que le coupable était déjà jugé, et devait se préparer à mourir :

«^ S'il en est ainsi, illustre seigneur, reprirent alors ses amis, il faudra qu'on le saisisse dans sa forteresse!

Et ils conduisirent Bourgelles au milieu du camp où tous les croisés flamands se rangèrent autour de leur protégé.

— Voilà, s'écria l'un d'eux, voilà la forteresse qui protège les jours du sire de Bourgelles!

Cet épisode, si honorable pour nos hommes d'armes, prouve qa'an cœur généreux battait sous la cuirasse de ces rudes guerriers, et que si un ennemi plein de vigueur trouvait en eox des champions redoutables, ils savaient aussi se montrer généreux envers les faibles, justes et impartiaux envers leurs compagnons.

Pendant que le petit-fils de Marguerite de Flandre s'associait ^Italie à la fortune de Charles d'Anjou, la comtesse consacrait ses dernières années à s'occuper des intérêts commerciaux de ses sujets. Dans le voisinage de Damme, au nord de cette ville, se trouvait autrefois un village appelé Monikewede. Lorsque le Zwyn, devint moins praticable, par suite des ensablements, cette localité, située près de la mer, acquit une grande importance, et ses habitants reçurent des privilèges qui y attirèrent beaucoup de navires étrangers. Il paraît que Monikereede commençait déjà, dès le xiii*^ siècle, à éveiller l'attention des bourgeois de Damme, car ceux-ci empêchèrent leurs futurs rivaux d'établir un canal vers le Zwyn, et leur firent enjoindre, par ordre de la comtesse, de construire des waterin-

gues fort étroites, de façon à ce que ces cours d*eau ne pussent servir au passage des bâtiments de mer. Un des officiers de Marguerite, le chevalier Eustache, possédait encore tine part des revenus provenant de certain droit de balance, perçu à Damme; les magistrats de cette ville le lui rachetèrent en 1369.

L'acte le plus ancien où le nom de ville soit attribué à Ostende, date à peu près du même temps ; c'est une charte émanant de la comtesse de Flandre, par laquelle elle permet aux habitants de construire une halle, et d'établir une foire franche (1). Les Ostendais, désirant attirer le commerce du dehors, s'efforcèrent, ainsi que leurs voisins de Damme, d'obtenir la cession des droits seigneuriaux qui appartenaient encore à quelques particuliers. Ils se libérèrent, par exemple, des taxes dues au chevalier Waterman , de Gand ; nous les voyons aussi entrer en arrangements avec les gens du Franc et la wateringue du sieur Woutermans, dans le but d'élargir un canal de décharge qui venait aboutir au sud de la ville.

Marguerite, qui était intervenue dans ces diverses transactions, régla également ce qu'il fallait payer, pour droit de tonlieu , durant la foire de Thourout. Ce diplôme nous a été conservé, et on en trouvera une traduction flamande dans l'histoire de la Hanse Teutonique, de MM. Sartorius et Lappenbei^ (2).

La comtesse aplanit aussi les difficultés élevés à l'occasion de la foire de Lille, par les marchands espagnols (3). Dès le commencement du xni*' siècle, les négociants des villes saxonnes de Brème, Stade, Lunebourg, Quedlinbourg , Halbersstadt , Helmstadt, Goslar, Hildesheim, Brunswick, Hanovre, Wermigerode et autres, s'étaient plaints du défaut de réciprocité qu'ils rencontraient à Gand. Ces débats étaient presque inévitables sous l'empire des institutions féodales , qui régissaient encore la plus grande partie de l'Europe.

Ardenbourg, autre ville flamande, obtint le privilège d'ouvrir

(1) L'ancien écusson de la commune distende portait d*or à la clef de sable. Ces armes furent brisées en 1303, à la suite d'une rébellion, et remplacées par de nouveaux emblèmes héraldiques, également abandonnés aujourd'hui.

(«) Tora. II, p. 87-88, et les variantes, p. 721.

(3) De Saint-Genois, p. 613.

*■ ET DB LA MAaiNE EM KLOIQUE. 145

une foire annuelle, le 11 avril 1268. Cette foire commençait à la Trinité et durait (teux semaines ; quatre jours supplémentaires étairat réservés au règlement des comptes. Un acte du mois de mai 1269 , relatif à la perception du a petit tonlieu » à Bruges, nous offre des renseignements précieux sur les transactions qui s'opéraient à Tintérieur du pays, durant les marchés hebdomadaires.

Il paraît que les droits compris sous ce nom de « petit ton* lieu » étaient levés sur tout ce qui se mesurait au viertal (1)» c'est à dire sur les céréales, les fruits, les légumes, la chaux, etc. On y assujettissait aussi les écuelles, les coupes et les cuillers de bois, les formes pour le fromage, les instruments à teiller, les cylindres servant au blanchissage de la cire, les pilons de mortier, les perches, la chair de porc vendue sur les bancs ou débitée en détail, les peaux et toisons fraîches, la vaisselle de terre, les literies, les toiles à ^matelas, les traversins, les vans, les écorces d*arbres ou de plantes ligneuses, les cordes et cables, le charbon, le fil de lin et de chanvre, à l'exception de celui de Reims et des environs; le pain, la farine, le gruau , le son, les vieux habits, les fils de laine, trame, chaînes, fils à lisses ; le déchet de lin, les étoupes, les poils de chameau ou de vache, ainsi que la laine en suint ou laine grasse, de moutons ou d'agneaux, même en quantité telle qu'elle dût se peser au grand peson. Le tonlieu des chariots, bateaux, charrettes ou bêtes de somme, charriant ou portant blé, fruits, chaux, noix ou quelques-uns des objets ci-dessus désignés, ainsi que celui des chariots chargés de bois de chêne, faisait également partie du petit tonlieu. Il comprenait en outre le droit d'étalage dans la maison aux laines, sur les étaux des bouchers étrangers à récbevinage, et sur les échoppes de vans, lin, étoupes, pain, farine, gruau, son, mesures à liqueurs, vaisselle en terre cuite et ciboules.

De ce même tonlieu dépendait encore celui du marché du Sabkm (aujourd'hui du Vendredi), qui se levait sur les chevaux, les juments, les poulains, les vaches, les taureaux, les bœufs, les génisses, les veaux, les moutons, les agneaux et les porcs,

(1) Cette mesure de capacité équivalait à 13 litres, le quart du hoed^

■xsT. M cohmuci, t. I. 16

us HISTOIRE DU COMMERCE

soit en ville soit au dehors, dans tout le rayon soumis à Timpôt. A ces recettes il faut encore ajouter celles qui résultaient d'un droit de sortie (utfaert) sur la bière, et en général sur tous les objets soumis au petit tonlieu (1).

La paix régnait en Belgique, lorsqu'on y reçut la nouvelle que Louis IX avait convoqué ses barons en parlement à Paris, et qu'il avait pris la croix avec ses trois fils , Philippe, Jean et Pierre. Gui de Flandre, déjà associé au comté par Marguerite, résolut d'accompagner son suzerain, et fut autorisé par le pape, à se faire remettre les dîmes levées en Flandre et dans la partie belge des diocèses de Cambrai, de Tournai et d'Arras, afin de subvenir aux frais de l'expédition. Cette. campagne, vivement désapprouvée par le sire de Joinville, se termina fatalement pour le bon roi « qui étoit si foible et si débile de sa personne qu'il « ne pouvoit souffrir nul harnois sur lui, ni endurer d'élre lon- « guement à cheval : » il mourut devant Tunis, le 25 août 1270, laissant une réputation de grandeur, de piété et de désinléressèment qu'aucun prince peut-être n'a su mériter au même degré.

Tandis que la flotte française voguait lentement vers la France, ramenant la dépouille mortelle du monarque, quelques marins belges, nouvellement débarqués en Angleterre, y donnaient lieu à de curieux débals judiciaires.

Un Flamand avait été assassiné par quelques-uns de ses compatriotes, sur les bords de la mer, non loin de Stonar. Le. bailli de l'abbaye de ce nom en fut informé et, ayant rencontré le frère du défunt, accompagné de quatre amis qui emportaient le cadavre, il les fit jeter en prison. Ils n'en sortirent qu'au bout de trois jours, et on les conduisit devant l'intendant de l'abbé, où ils furent accusés de la mort de leur compagnon. Ils protestèrent énergiqucment de leur innocence, récusèrent l'autorité de l'intendant, et demandèrent à être jugés par des magistrats

(1) Warnkœnig.Hist. de Flandre, t. IV, p. 73 et siiiv. Irad. Gheldorf. Cet auteur a publié dans le même ouvrafçe le tarif du tonlieu perçu sur TEscaul et la Scarpe, depuis Valenciennes et Douai jusqu'à Rupelmonde, que la comtesse Marguerite arrêta au mois de mai 1271, d'après les informations prises par des prud'hommes qu'elle avait délégués à cet effet. V. tom II, pièces juslif. n* xxvi.

municipaux. Simon Wybert, maire de Sandwich, qui assistait au procès, s'avança en entendant ces mots, et réclama les prisonniers, en disant que Tabbé n'avait pas le pouvoir en effet de prononcer condamnation sur les coupables, et que cette prérogative n'appartenait qu'au prieur de l'église du Christ ou à la corporation de Sandwich.

Le juge lui répliqua que les droits de son maître étaient plus anciens que ceux du prieur dont l'autorité venait d'être invoquée, et qu'ils avaient été confirmés par différents rois d'Angleterre; il ajouta que l'abbé n'entreprendrait jamais rien contre les libertés de la ville de Sandwich. Après un moment de tumulte, la procédure fut reprise, et les accusés ayant été déclarés innocents du crime qui leur était imputé furent remis en liberté (1).

Passons du tribunal abbatial de Stonar à la cour du roi de Norwége, et nous assisterons à la fondation d'une puissante cité commerciale, dont le nom reviendra souvent dans nos récits. Les marchands de diverses villes du Nord , après s'être concertés entre eux, sollicitèrent, en 1270, la permission d'établir des comptoirs à Bergen. Cette faveur leur fut accordée, à condition toutefois que le séjour des étrangers serait limité aux mois d'été, et ne se prolongerait pas au delà du vingt-quatre septembre. Les bourgeois de Bergen ne pouvaient leur louer des locaux pour plus de six semaines, mais ce délai, évidemment insuffisant puisqu'il laissait à peine le temps de déballer les marchandises ou d'empaqueter les objets destinés à être exportés, fut bientôt doublé. Ces relations avec l'Allemagne, à peine nouées, furent considérées bientôt comme si avantageuse à la Norwége, que des établissements permanents ne tardèrent pas à être accordés aux nouveaux venus.

Vingt et une grandes factoreries, dont chacune pouvait contenir une centaine de marchands avec leurs serviteurs, s'élevèrent peu à peu autour du pont de Bergen. On y rencontrait des bourgeois de Lubeck, de Hambourg, de Rostock, de Brème et de Daventer, qui tous contribuaient à la garde de la ville, et aux dépenses de construction et de réparation des édifices affcc-

\\) CbroD. W. Thom.

tés h leur commerce. Ils importaient du lin , des draps belges., des blés, de la farine, des biscuits, et recevaient en échange d« beurre, du saumon, de Thuile de poisson, des pelleteries et du bois de diverses essences. Ils ne sortaient pas, au reste, de la ville de Bergen , et le négoce avec l'intérieur du pays était entièrement entre les mains des nationaux (1).

L'exportation des draps belges vers le Nord, déjà considérable, ne se faisait pas seulement sur les navires delà Hanse^ mais aussi par Tentremise des Danois. Il existe une charte du roi Éric, de 1271, par laquelle ce prince permet à quelques-uns de ses sujets de faire le commerce en Flandre, et d'y importer des vivres, des chevaux et autres marchandises (2) , en échange des laines manufacturées qu'ils y achetaient. Un octroi dumênae genre fut accordé aux Jutlandais , par leur duc Waldemar, qui renonça en outre au droit d'épave, dont l'application rigoureuse arrachait aux naufragés leurs dernières ressources (3).

Les négociants du Nord de l'Europe affluaient à Bruges, lorsqu'un dissentiment passager avec les autorités locales vint entraver momentanément leurs opérations. Nous avons déjà dit que le sire de Ghistelles, dès une époque assez reculée, percevait un droit de balance, dit effegelt, sur les marchandises soumises au pesage; il vendit ce fief, en 1272, à Jean Danwilt et, peu de temps après cette transaction , les commerçants étrangers se plaignirent que les peseurs (wegers) se faisaient payer plus qu'il ne leur était dû. Leurs griefs n'ayant pas été redressés immédiatement, les mécontents quittèrent Bruges pour se fixer à Ardonbourg. La comtesse Marguerite et son fils Gui intervinrent dans la querelle , et firent cesser les murmures en établissant deux bureaux de pesage, dirigés par des gens assermentés (4). Le désaccord cessa, grâce à ces sages dispositions, et le

(1) Torfapi. Hist. Norweg. vol. I, p. 72; vol. IV, p. 35î; BCT*ltt Rer. Girm. l. 111.

(î) Teri»ager, Ripœ Cimbr. p. 688; Dan. intei-pr. ap. Golthen, Besh-, oim Rihe, pp. 161-164.

(3) Dreyer, Specim. de Naufr. p. lxxxi-ii.

(1) L'un de CCS bureaux se trouvait au grand marché, à Bruges, et Fautre était situé i)lacede la Grue, dans la même ville Voy. GaiUiard. DeAmbachicn en neringen van Brugge^ p. 190.

ET DE LA KARUIE BU BELQQDE. i49

nutrebé de Bruges reprit toute son animation , en même temps q» son étonnante activité.

Les questions commerciales, traitées si négligemment parles premiers souverains du pays, commentaient ii exercer une influence prépondérante sur les relations politiques des États âwopéens. Telle était la protection dont les marchands jouissuent en Belgique, que bien que la comtesse de Flandre eut rompu ses relations avec l'Angleterre en 1272, un négociant ÛftHois ne s'en présenta pas moins ^ la Toire de Lille, et, comme m Toulait l'inquiéter, il s'adressa à la cour de France et lit eondamner la comtesse k une amenda considérahle (1). Marguerite de Flandre n'avait usé cependant que du droit de repi-é- Uilles, car le roi d'Angleterre, Edouard 1", lui rerusait le paiement du lîef de six cents marcs concédé par ses prédécesseurs Ma descendants de Baudouin le Pieux. Elle ne se tint pas pour battue et , malgré la condamnation dont elle venait d'être mppée. elle fit saisir un grand nombre de navires anglais et Irlandais. Les haines s'édiauff^renl de part et d'autre, particu- Itèreinent parmi les populations maritimes, et les pécheurs flamands livrèrent un combat naval fi leui's rivaux durant lequel ils leur tuèrent 1,300 liommes (2). Des conférences s'ouvrirent alorsà Montreuil-sur-Mer, entre Gui de Dampierre et Edouard I", m il fut convenu de se faire des restitutions réciproques (3), et «le rétablir la liberté du trafic entre les deux pays.

Ces stipulations, malgré toute leur utilité, ne Turent guère respectées, et de nouveaux actes d'hostililc se commettaient Aaiquejour. La mur n'était pas sûre, elle rivage offrait égalel des dangers, ainsi qu'on en jugera par les faits sui-

Iques marins de Nieuport, qui s'étaient rendus sur leï«

e Ingeinent itail Ibasé sur ce i|ue Marauerile de Flandre nvail fait WHlïr qne rtiacun pourrait aller ï la foire cl pu revenir soin el smif. Le wirchwd rdclamu te bi<nf)nce rte cet acte, conçu en termes R^n^rau\. M Bngnot. ta Olim, 1. 1. p. HH.

W llTBier, Fmdera. Conveiuhntt, etc.

^ Cm reslilnlIonR furent régléei^ par une commission composée (le quatre ^ ' m)§ anglaîA ctioiHlâ par les Flamands, el de quatre marchands Ha- "» par les Anglais.

cdtes de la Grande-Bretagne pour s'y livrer à la pêche , crurent |H>UYoir débarquer à Berwick pour sécher leurs filets et faire des Yivre$,«d*autant plus que la paix venait d*être signée. Ils descendirent à terre , au nombre de vingt-deux (1) , et se trouvèrent bientôt en présence du seigneur de Northam, qui les fit arrêter par ses hommes d'armes, et mettre aux fers. La comtesse se vit forcée d'écrire à diverses reprises afin d'obtenir leur mise en liberté.

Des négociants de Bruges, parmi lesquels nous citerons Jean de Wuhe, Jean Renghiers et Guillaume Leken, se virent enlever leurs marchandises par des pirates, et portèrent leurs réclamations par devant le corps échevinal, qui les firent parvenir jusqu'à Edouard I".

Cette situation se prolongea durant plusieurs années , mais, telle était la puissance industrielle de la Flandre, que les Anglais, tout en cherchant à nuire à leurs voisins, se voyaient obligés de continuer leurs relations avec eux, même durant la guerre. Dès le 30 mai 1275, Edouard I" permit l'envoi d'une grande quantité de sacs de laine en Flandre, malgré la prohibition. Ces exportations se faisaient alors par l'intermédiaire d'expéditeurs étrangers, généralement Italiens, tels que les Francisco, les Falconi Clarissimi et les Hugelino Campo, dont le nom se retrouve dans plusieurs chartes. Les Anglo-Saxons proprement dits n'avaient encore que des notions assez confuses sur le commerce, qui était, comme nous l'avons déjà fait observer, tout à fait passif de leur côté. Nous en donnerons pour preuve la singulière missive envoyée par les habitants de Lynn à Edouard I", dans laquelle ils se plaignent du prix croissant des vivres. Après avoir exprimé leurs doléances sur ce fait, ils en cherchent la cause, et l'attribuent aux achats faits chez

(1) Ils sont cités dans les lettres écrites par la comtesse pour réclamer leur mise en liberté; voici leurs noms : Wateken, Michaël Bon Wclino, Jean PiUfer, Walter de Brabant, Renondus Anglicus, Nicolas de Boideklns, Hoebre Baldwin, Denri Havenarc, Surine Banekcn, Alverdon , Dalverinus Nikelare, Jean Gomay, Micus Moylcl, Michaël Scot, Copin Stabard, Wileken Hate- Koul, Haveken Wall, Lippen, Daneken, Willes Scot, Havelrinus Meulenare, Jean Mons, Havelrinus Weerde.

eux par des Galaisiens, des Brabançons et des Frisons, qui payent de fortes sommes pour les denrées qu'ils exportent^ ajoutent-ils, sans importer de marchandises en échange.

L'argent une fois reçu, n'avait plus, comme on le voit, qu'une valeur nominale pour les bons habitants de Lynn, qui trouvaient fort mauvais qu'on les dépouillât, au prix coûtant.

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