CHAPITRE XIV
Les tisserands de Huy. — Philippe le Bel en Flandre. — EéYolte des Flamands. — Bataille de Gourtrai. — Le roi de France rentre en Flandre. Sa retraite. — Expédition de Gui de Namur en Zélande. — L'impôt sur la bière, à Liège. — De la boussole et de ses perfectionnements. — Lft guerre de Hollande. — Gombat naval. — Bataille de Mons en Pnelle. — Négociations de paix. — Mort de Gui de Dampierre et avènement de Robert de Bétliune. — Les marchands écossais en Flandre. — Prîvil^pes accordés aux Braban^ns. — Le tribunal de la draperie à Louvain. — Persécution des Jui£s. — Expéditions maritimes contre les Anglais. — L'éti^ des laines à Anvers. — Gréation d'une chambre d'assurances à Bruges. — Nouvelle guerre avec la France. — Projet de neutralité commerciale. — Mort de Bobert de Béthune.
Dans le courant de Tannée 1299, pendant que Philippe le Bel se préparait à compléter la défaite du comte de Flandre, un différend s'élevait à Huy entre les maîtres drapiers et les bourgeois. Ces derniers soutenaient la cause des tisserands, qui avaient été les promoteurs de la querelle , et se plaignaient d'être exploités par les chefs d'industrie. On courut aux armes, car les questions économiques ne se résolvaient pas autrement à cette époque, et les deux partis s'assemblèrent tumultueusement dans les rues. Gilles de Chokier, mayeur de la ville, résolut de prévenir à tout prix une collision et, ayant rencontré le porte-étendard des drapiers, il courut à lui et l'engagea à se retirer en emportant son drapeau. L'individu interpellé s'étant refusé à obtempérer à cette requête, le mayeur tira l'épée,
HISTOIRE DU COlOfERCE ET DE LA BIARINE EN BELGIQUE. 281
attaqua le récalcitrant, le blessa, et lui arracha sa bannière, qui fut déchirée durant sa lutte. Le zélé magistrat se mit ensuite à la recherche du porte-étendard des tisserands, qui éprouva le môme traitement que celui des drapiers.
Cet exploit fit grand bruit et les cris de « à bas le mayeur » vinrent se mêler aux vociférations de la foule. Poursuivi par une nombreuse troupe de gens armés, Gilles de Chokier dut à son tour battre en retraite, en cherchant son salut dans une fuite précipitée. Les tisserands, maîtres de la ville, se portèrent aussitôt vers les habitations des échevins, qui furent livrées ao pillage. Le parti vaincu, condamné à quitter ses foyers, se i^fugia à Liège, et, pendant plus de deux ans, les bandes ennemies parcoururent les campagnes, ravageant les récoltes , incendiant les fermes et les châteaux, dépouillant les voyageurs 6t les marchands. Les Liégeois souflTrirent considérablement de c^ guerre, qu'ils accusaient leur évêque de fomenter sous iwin. Ils reprochaient en outre au prélat d'avoir altéré la mon- Mie, ea^donnant à celle qu'on appelait le gros tournois un toux inférieur à sa valeur réelle (1).
Les ordonnances monétaires de Philippe le Bel, que nous avons déjà eu l'occasion d'examiner, avaient été cause, en effet, d'une véritable crise financière. Les espèces qui circulaient alors dans les états belges étaient de si mauvais aloi, îutdouard I*' se vit obligé, en 1299, d'en interdire l'introduction dans la Grande-Bretagne. Ces monnaies, supposées être d'argent, étaient composées en réalité d'une proportion extréloeoient minime de ce métal, unie à de grandes quantités de cwvre et de soufre.
La politique adoptée par le roi de France, plus avisée que lojale, lui réussissait admirablement. Les villes flamandes, qui espéraient le maintien et l'extension de leurs franchises, awient reçu sans s'émouvoir la nouvelle de l'arrestation de
(1) Dewei, Eût. du pay$ de Liège, 1. 1.
ft Waller Hemingford, Hist. Edwardi //, p. 170. Cet auteur prétend que ^ quatre ou cinq livres pesant de cette monnaie, il existait à peine pour ^^Cargent. On défendit Tinlroduction des « pollardonim, crocardorum, ^Wngonim, Brabantium, Aquilarum, Iconinanim, dormientium » et de Phwieurs autres pièces, de différents noms.
2d2 HISTOIRE DU GOBUIERGE
leur comte, et s'étaient soumises aux autorités françaises. Philippe le Bel résolut d*aller visiter ses conquêtes, et partit en effet pour la Flandre, en mai 1301, accompagné de la reine Jeanne et d*un brillant entourage de grands seigneurs. Après avoir parcouru Douai et Lille, la cour arriva à Gand, où des fêtes splendides attendaient le monarque. Les corps de métiers s'avancèrent au devant de lui, richement vêtus de ces belles étoffes, en fine laine d'Angleterre, qu'ils excellaient à fabriquer; les rues étaient pavoisées de tentures aux couleurs éclatantes, et la joie semblait renaître dans la contrée, sur les pas du cortège royal. Celte allégresse n'était cependant qu'apparente, et la foule se mit à réclamer à grands cris, en recevant le roi, Tabolition de certains impôts sur les denrées, particulièrement de ceux qui frappaient la bière et l'hydromel.
Philippe, qui cherchait à se rendre populaire, consentit à cette suppression, et, pour plaire aux gens des métiers, il renversa le gouvernement des Trente-Neuf, devenu odieux à la foule. Il ordonna qu'à l'avenir quatre prud'hommes choisiraient annuellement vingt-six bourgeois pour régir la ville, treize échevins et treize conseillers. Les prud'hommes devaient être élus par les magistrats sortants.
De Gand, le roi et la reine allèrent visiter Ardembourg et Damme, puis s'en vinrent à Bruges. Cette ville rivalisa de luxe et de magnificence avec Gand, mais la multitude, muette et impassible, ne proféra pas un cri en présence du souverain. Celui-ci s'étonna de cette attitude glaciale, et sa mauvaise humeur fut partagée par la reine, dont l'orgueil s'offensa du luxe étalé par les dames brugeoises, et qui ne put s'empêcher de témoigner son dépit (1).
Philippe le Bel, malgré toute son habileté, ne comprenait pas les populations qu'il était appelé à régir, et son autorité ne pouvait être durable. Il venait à peine de rentrer dans ses états, pour s'y trouver bientôt en lutte avec Boniface VIII, le fougueux représentant de la papauté, que déjà le gouverneur
(1^ « Mulierum verô Bnigeusium splendor ac fastus ingrata admodum regina' ros crat, 'adcô ut dixissc tradatiir : Ego rata sum solam me esse rcginam, al hic sexcentas conspicio. » — Meycr, ad ann. 1301.
français qu'il avait laissé à Bruges, Jacques de Ghâtillon, s'aliénait le bon vouloir des communes. Ce grand seigneur, aussi insolent qu'avide, irrita les bourgeois par le mépris qu'il faisait de leurs chartes, et les corps de métiers par ses exactions. Le mécontentement était général, et il ne manquait plus que des chefs à la foule pour la déterminer à agir : ceux-ci ne devaient pas tarder à se présenter.
Deux hommes dévoués, qui unissaient une énergie peu commune à un sincère patriotisme , travaillaient dès cette époque àafiraachir leurs concitoyens du joug qui leur avait été imposé : ces deux hommes, qui jouissaient d'ailleurs de l'estime publique, étaient Pierre de Coninck, doyen des tisserands, et Jean Breydel, syndic des bouchers. De Coninck, d'une constitution faible et débile, avait plus de soixante ans, mais l'âge n'avait amorti ni son activité ni son éloquence; Breydel, fort et vigoureux comme un athlète , était devenu populaire par les qualités qui plaisent particulièrement aux masses , l'audace et l'intrépidité. Le doyen des tisserands fut le premier à entamer le combat, inais cette tentative prématurée avorta et, ayant été fait prisonnier avec vingt-cinq de ses partisans, il est probable qu'il eut payé cher sa témérité, si le peuple ne l'avait arraché des mains des geôliers royaux.
Lfô gens du Lys, vivement irrités de l'attitude agressive des métiers, se réunirent secrètement pour s'occuper des moyens de réprimer leur hardiesse. Leurs adversaires, prévenus à temps, se levèrent en grand nombre, et massacrèrent beaucoup de Français et de riches bourgeois dans les rues de «Bruges. Une guerre civile semblait sur le point d'éclater, lorsque les deux partis, également inquiets sur les résultats de ces divisions , en vinrent à un arrangement. On convint que tous ceux qui se sentiraient coupables de conspiration se banniraient de la cité pour toujours, et que le reste des habitants se soumettraient aux décisions du gouverneur et de son frère. Coninck et Breydel, qui voulaient se réserver une certaine liberté d'action, se retirèrent alors vers Damme et Ardembourg, suivis d*une foule d'ouvriers et de marchands.
Tandis que Jacques de Châtillon , alarmé des progrès de Tesprit de révolte, construisait des forteresses, à Lille, à Cour-
trai et à Bruges, le doyen des tisserands se rendait à Namur, afin de s'entendre avec les deux fils de Gui de Dampierre, sur les moyens de continuer la résistance. Les Français, imbus des idées féodales, faisaient fautes sur fautes, et traitaient les gens des bonnes villes comme des manants taillables et corvéables à volonté ; bientôt plus de 5,000 fugitifs se trouvèrent réunis à Damme , ne demandant pas mieux que de reconquérir leurs foyers. Le moment d*agir semblait être arrivé : une bande armée, conduite par Jean Breydel, se dirige enfin vers Bruges, escalade la porte de Spey aux premières heures du jour, et bientôt les cris de <c Vlanderen den leeuw, » Flandre au lion I retentissent de toutes parts, en même temps que ces mots sinistres : Tuez ! tuez ! Pas de quartier !
Il s'ensuivit un tumulte indescriptible et quelque temps plus tard Tœuvre sanglante était achevée : les cadavres de douze cents hommes d*armes et de deux mille sergents à pied encom* braient les places et les marchés de Bruges, pendant que le gouverneur qui avait suscité cette terrible rétribution, prenait en toute hâte la route de Gourtrai (1).
Gette fois, il n'y avait plus à reculer, et les Flamands n'avaient aucun pardon à attendre de leur suzerain : ils devaient soutenir leur indépendance à la pointe de l'épée, ou cesser d'exister comme nation. Pierre de Goninck, qui avait été l'âme de la révolte, comme Breydel en était le bras, conseillai aux Brugeois de choisir pour chef Guillaume de Juliers, petitfils, par sa mère, du comte de Flandre , et dont le père avait péri en France, dans les cachots de Philippe le Bel. Guillaume de Juliers accepta la mission qu'on lui confiait, et commença aussitôt les hostilités. Déjà Furnes, Bergues et Bourboui^ se soulevaient contre les troupes royales, lorsque Gui de Namur, l'un des fils de Gui de Dampierre, arriva à son tovr à Bruges, amenant des hommes d'armes allemands qu'il avait pris à sa solde. L*Ecluse, Nieuport et Gravelines, délivrés de leurs garnisons, se rangèrent sous la bannière nationale; Ostende oii les gens du Lys dominaient encore, se prononça
(1) Chron. de Saint-Denis ; Continuator Nangii ; Meycr; Oudeghersl, ChroH. de Flandre, c. 137.
ET DE LA MARINE EN BELGIQUE. !tt8
presque seule, parmi les villes du littoral, en faveur du roi de France (i).
Les événements se suivirent avec rapidité : Courtrai venait d*étre emporté d'assaut par les Flamands, et Guillaume de Ittliers avait commencé le siège de Gassel, lorsqu'on apprit qu'une armée ennemie , commandée par Robert d'Artois , franchissait la frontière, et qu'elle se composait de sept mille cinq cents cavaliers , dix mille archers, et trente mille fantassins levés parmi les milices communales. Presque tous les grands barons en faisaient partie, et le chancelier Pierre Flotte marchait avec eux, sans doute pour présider aux procès et aux supplices qui attendaient les insurgés.
Cette nouvelle fut répétée daus tout le pays, et y excita use émotion générale; le peuple abandonnait les comptoirs et les champs, pour se préparer à combattre; on le menaçait feadavage, mais le génie de la vieille Flandre, fidèle à ses traditions , se redressait devant l'oppresseur en acclamant la libmé.
Le 11 juillet 1303, au lever du soleil, vingt-cinq mille bonunes, tous à pied, armés de lances, d'épées et de massues (2), se réunissaient derrière l'un des afittuents de la Lys, devant Courtrai. Serrés les uns contre les autres, la bannière do comté au milieu d'eux, les Flamands attendaient le choc de leurs adversaires. Là se trouvaient les gens de Bruges, ceux de Fumes, du Fumes- Ambacht et de tout le littoral ; les milices dTpres, d'Audenarde, de la châtellenie d'Âlost, de la Flandre zâandaise, et six cents Namurois. Quelques bourgeois de Gand, 5008 la conduite de Jean Borluut, s'y étaient également rendus, bien que leur cité ne se fût pas encore prononcée en faveur du mouvement national.
La brume qui couvrait les prairies marécageuses au centre desquelles on allait livrer bataille commençait à se dissiper.
(1) On brisa publiquement à Bruges, le sceau et le contre-sceau de cette commune, mais l^année suivante les habitants obtinrent leur pardon, et rentrèrent dans tous leurs droits.
(i) Ces massues, hérissées de pointes de fer, étaient appelées ironiqueméat (foedeti dag, en flamand, bonjour.
lorsqu'on aperçut dans le lointain les premières colonnes de l'armée française. Gui de Namur et Guillaume de Juliers parcoururent une dernière fois les rangs ; un prêtre en sortît en élevant le viatique, et tous les assistants, en guise de communion, se penchèrent vers le sol qu'ils allaient arroser de leur sang, prirent un peu de terre et la portèrent à leur bouche : ils scellaient de leurs lèvres le serment qu'ils avaient fait au fond du cœur, celui de mourir pour la patrie.
Bientôt les archers et les fantassins des communes françaises entamèrent l'attaque; mais les chevaliers étaient impatients d'agir et, forçant l'infanterie auxiliaire à se replier, ils se précipitèrent, la lance au poing, vers les lignes flamandes. Cette masse d'hommes et de chevaux, également bardés de fer, arriva comme une avalanche jusqu'au pied du canal qui protégeait le front des troupes belges et , en un instant , ce fossé fut comblé d'hommes et de chevaux. Les cavaliers des premiers rangs , lancés au grand galop , l'avaient aperçu trop tard pour l'éviter, et la foule qui les suivait les y poussaient les uns après les autres. Au milieu de cette confusion, les Flamands prirent l'offensive, franchirent le canal, et vinrent charger leurs adversaires en les prenant en flanc. Ils ne faisaient point de merci, et frappaient indistinctement grands et petits, nobles et manants. Les maillets de fer des ouvriers des bonnes villes brisaient heaumes et cuirasses, tandis que le cri de « Flandre au lion » retentissait au loin dans la plaine, dominant le fracas des armes et les cris des mourants.
Le comte d'Artois, furieux de voir tomber ses compagnons de guerre, assommés dans un marais par des foulons et des tisserands , s'élança à son tour dans la mêlée. Entouré d'ennemis, il parvint cependant jusqu'à l'étendard de Flandre, et cherchait à s'en emparer, lorsqu'un frère-lai de l'abbaye de Ter Doest, Guillaume Van Saeftingen, se jeta au devant du prince, et le renversa de cheval d'un coup de massue. Robert d'Artois, brisé par le choc, fut aussitôt entouré, et périt sous la hache d'un boucher de Bruges.
Les Flamands, auxquels la victoire ne pouvait plus échapper, se répandirent comme un torrent vers le camp français , qu'ils pillèrent. Ils s'en revinrent ensuite à Bruges, chargés de
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dépouilles; sept mille cavaliers, parmi lesquels on comptait soixante-trois princes , ducs et comtes, près de sept cents seigneurs bannerets et onze cents nobles, plus vingt mille hommes de pied appartenant aux milices françaises , gisaient sur le champ de bataille.
Cette terrible défaite, qui plongeait dans le deuil les plus illustres familles de France, eut un tel retentissement, que Philippe le Bel jura d'en tirer vengeance. Il lui fallait cependant de Targent, et la lutte acharnée, qu'il soutenait alors contre TËglise rendait sa position des plus ardues : il recourut à son expédient ordinaire, Taltération des monnaies. Il obligea tous ses sujets à porter au trésor la moitié de leur vaisselle, et les remboursa en espèces nouvelles, en fraudant les déposants de près de moitié. S'étant ainsi créé des ressources, il réunit à Arras, deux mois après la bataille de Courtrài, une innée de dix mille hommes d'armes et de soixante mille fanl^ins, qu'il voulut commander en personne. Ces forces imposantes semblaient devoir suffire à écraser les rebelles , mais ceux-ci défendaient leur patrie, leurs antiques institutions, leurs foyers, et tandis que le roi de France marchait vers Douai , quatre-vingt mille Flamands venaient à sa rencontre, pleins de cet enthousiasme qu'inspire une noble cause, opposant une muraille vivante aux progrès de leurs ennemis.
Philippe le Bel, en se trouvant en présence de cette redoutable infanterie, craignit d'engager le combat. Quelques escarmouches eurent lieu de part et d'autre, mais sans amener d'action générale. Dans l'intervalle, les pluies d'automne arrivèrent, et le monarque, dont l'indécision augmentait, finit par licencier ses troupes sans avoir gagné un pouce de terrain.
Cet insuccès équivalait presque à un échec, aussi le roi s'était-il à peine retiré que ses adversaires se répandaient dans TArtois, pénétraient dans le Tournaisis, et ravageaient les états du comte de Hainaut, allié de la France. Ce dernier s'était mis quelque temps auparavant en possession de la Hollande, et les fils de Gui de Dampierre se décidèrent à aller l'y chercher. Les Iles de la Zélande avaient toujours relevé du comté de Flandre; elles avaient formé, il est vrai, la dot de Béatrice de Dampierre, mais, par suite de l'extinction de la postérité de
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Florent Y» elles avaient fait retour au suzerain, et Gai de Namur en avait reçu Finvestiture, quelque temps avant la captivité de son père.
Une flotte flamande, ayant à son bord Gui et Jean de Namur» accompagnés de nombreux hommes d'armes, quitta le port de Bruges , le 32 avril 1303, se dirigeant vers la Zélande. Denx escadres ennemies avaient reçu l'ordre de croiser sur les côtes, mais elles ne parvinrent pas à entraver Texpédition, et les vaisseaux belges abordèrent à Ten Veere, dans l'tle de Walcheren, trois jours après avoir mis à la voile. Le domaine de Ten Veere avait appartenu à WulTart de Borssele, qu'on accusait Jean d'Âvesnes d'avoir fait assassiner, et les fils orphelins dn baron hollandais furent accueillis avec joie par leurs vassaux. Le jour même du débarquement des Flamands, on leur annonça que deux corps de troupes s'avançaient pour les attaquer. Gui de Namur vainquit le plus considérable ; l'autre, qui comptait deux mille combattants, fut mis en déroute sur une digue étroite par les habitants du pays, qui s'étaient ralliés quelques Brugeois. On forma aussitôt le siège de Middelbourg, où Gail* laume de Hainaut, fils aine de Jean d'Âvesnes, s'était enfermé avec les débris de son armée. Il ne put y tenir longtemps, rendit la ville, dont la prise fut suivie de celle de l'ile de Schouwen, qui fut soumise entièrement, à l'exception toutefois de la ville de Zierikzee. Le comte de Hainaut, dans l'impossibilité de résister, proposa une trêve qui fut acceptée, et dont les dispositions assuraient à Gui de Namur, premier comte de Zélande, de la maison de Dampierre, la jouissance paisible de sa conquête.
Tandis que les sujets de Gui de Dampierre vengeaient leur comte des avanies dont il avait été abreuvé, la commune de Liège, toujours turbulente, s'engageait dans des débats d'une autre nature. On se rappelle que des troubles avaient éclaté dans cette ville, à l'occasion de la suppression d'un impôt sur les voitures, remplacé après de longues négociations par une taxe sur la bière. Cette dernière concession avait éLé faite, lors de la conclusion de la paix, pour un terme de dixhuit ans. Ce délai fatal était près d'expirer en 1302, et les échevins désiraient vivement le proroger, afin de subvenir au
()aiement des dépenses qu'ils avaient fôites. Ils se prononcèrent, non seulement contre son abolition, mais même ils prétendirent en élever le chiffre, et voulurent forcer les bourgeois à se soumettre à leur décision. Ils étaient soutenus, d'ailleurs, par Arnould de Looz, qui avait été chargé de Tadministration du pays durant la vacance du siège épiscopal.
Le chapitre, alors en lutte contre l'aristocratie ambitieuse dont il était entouré, fit cause commune avec le peuple, et engagea les échevins à révoquer leur ordonnance, mais ceux-ci 8'(Âstiaèrent à la maintenir, malgré l'excommunication qui fut lancée contre eux. La querelle s'envenima; les nobles, pleins de confiance, adoptèrent un signe distinctif, et firent porter un chaperon blanc à tous leurs affidés, pendant que Jean Delcanges, doyen de Saint-Lambert, réunissait secrètement les inattres des métiers. Une rixe s'eugagea bientôt entre les deux fictions, au sein d'un marché, et le sang coula. Quelques hommes inSuents parvinrent cependant à arrêter la fureur populaire, et les bourgmestres de la cité convoquèrent les corporations dans réglise de Saint-Barthélémy, où les échevins et leurs adhérents furent également invités à se rendre. On parvint, non sans difficulté, à y conclure un arrangement. Il fut décidé qu'il ne serait plus établi d'impôts sans le consentement du peuple ; que le service militaire serait désormais réglé par la loi, et les échevins s'engagèrent formellement à ne plus accorder de dons gratuits à l'évêque, sans en avoir référé à leurs administrés (1).
Certains auteurs rapportent à cette même année 1302 la découverte de la boussole, dont on attribue l'invention à Flavio de Gioia, né à Amalfl. Ils ajoutent que pour apprendre à la postérité que cet instrument était l'œuvre d'un sujet des rois de Naples» alliés comme on le sait à la maison de France, l'inventeur marqua le Nord par une fleur de lys, usage qui s'est conservé jusqu'à notre époque. Il est certain cependant que le pouvoir de l'aimant était connu des anciens, puisqu'il en est fait mention par Platon, par Aristote et par Pline. Un écrivain du xin« siècle, Guyot de Provins, parle également de la bous-
(1) Dewez, Bist. du pays de Liège, 1. 1, p. 194.
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sole, bien avant la naissance du marin d'Amalfi. En effet, après avoir dit de Tétoile polaire « qu'elle ne se meut » il ajoute :
Un art font qui mentir ne peut Far verta de la Magnette :
Une pierre laide, noirette Où li fers volentiers jse joint (1).
Il est donc difficile d'admettre les prétentions des Napolitains, et la question doit rester indécise. On croit généralement cependant que des missionnaires, à leur retour de l'Asie septentrionale (2), introduisirent la connaissance de cet instrument, encore imparfait, dans le nord de l'Europe. Les premières boussoles ne portaient d'abord que les quatre points cardinaux; on doubla leur nombre plus tard, et les Brugeois les divisèrent enfin en trente-deux rumbs de vent, perfectionnement qui fut adopté par toutes les nations européennes (3). Quant aux variations de l'aiguille aimantée, on n'en avait encore aucune idée; elles ne furent remarquées que deux siècles après, en 1500, par le célèbre navigateur Sébastien Gabot.
La guerre entre les Flamands et Philippe le Bel recommença avec une nouvelle vigueur à la mort du pape Boniface VIII. Le roi, délivré des embarras que lui avaient suscité l'énergique attitude du pontife, prit à sa solde des marins génois , et vint s'établir avec une armée de plus de soixante mille hommes dans le Tournaisis.
Quelque temps avant l'arrivée des Français, l'un des fils du comte de Flandre, Gui de Namur, avait recommencé les hostilités en Hollande. Il avait à peine quitté nos rivages, que déjà l'un de ses lieutenants remportait une victoire. Florent deBorssele, instruit que l'évêque d'Utrecht, frère du comte de Hainaut, avait débarqué avec une armée dans l'tlc de Duveland , y était
(1) Ces vers ont été cités d'abord par Fauchet, dans son Traité de Vorigim de la langue et delà poésie française, Voy. aussi à ce sujet Francisque Michel, Lais inédits.
(2) La boussole était connue en Chine dès une époque fort reculée.
(3) Naval chron., 180i, t. VIII, p. 3i6.
accouru aussitôt pour l'en chasser. Trois mille Hollandais périrent dans cette affaire, et Févêque d'Utrecht y fut fait prisonnier. Gui , plus connu alors sous le nom de comte de Zélande, profita du désarroi de ses ennemis pour mettre le siège devant Ziericzee, la plus redoutable des forteresses du pays, que les milices de la Frise et du Rennemarland se préparèrent à défendre. Le chef flamand, comprenant à l'attitude de celles-ci que les opérations traîneraient en longueur, renonça pour le moment à son projet, et alla recevoir la soumission des autres villes, moins bien gardées.
Délit, Leyde, Gouda et Schiedam tombèrent bientôt en son pouvoir, tandis que le duc de Brabant l'appuyait de son côté, en Élisant une diversion sur Dordrecht. La ville d'Utrecht venait de reconnaître à son tour l'autorité du prince, lorsqu'une insurrection générale , dirigée par Witte de Hamstede , l'obligea à retourner en Flandre pour y chercher des renforts.
Une flotte nombreuse, équipée dans nos ports, le ramena en Zélande, et il résolut cette fois de ne point s'éloigner des remparts de Ziericzee sans s'en être rendu maître. Le siège de cette place durait encore, lorsque Philippe le Bel prit le parti de secourir ses alliés aux abois. Une puissante escadre, à la tête de laquelle se trouvait le plus célèbre des amiraux italiens, Régnier de Grimaldi, se rassembla à Calais pour combattre les Flamands en Zélande. La plupart des navires qui composaient cet armement appartenaient, comme nous l'avons dit, à la marine génoise; on y voyait aussi quelques bâtiments espagnols et français : ces derniers venaient des ports de Normandie , et étaient placés sous la direction d'un habile marin, Jean Pedogre.
Un ancien chroniqueur , cité par M. Kervyn de Lettenhove, les décrit d'une manière assez pittoresque :
Ce ne furent mie nacèles, Mes trente huit nefs grans et bêles, Riches et plaisanz, et entières, A chastiaus devant et derrières.
Selon raison longues et lées £t de touz costez crénelées
A peine en mer, Grimaldi captura une foule de navires de €ommerce, qui se rendaient dans les ports de Flandre, encore fréquentés malgré la guerre. Ces violences lui attirèrent des observations de la part des nations qui étaient restées neutres, et se croyaient à l'abri de toute attaque. Des plaintes parvinrent jusqu'aux rois de France et d'Angleterre, qui nommèrent des agents spéciaux, chargés de faire une enquête sur cet objet. Les Anglais soutinrent à cette occasion que leur prince avait droit de souveraineté sur les « mers anglaises, » et prétendirent que Grimaldi avait violé ce droit, reconnu disaient-ils depuis des siècles, en attaquant des bâtiments étrangers. L'amiral génois, sans examiner le fond de la question, fit remarquer que le roi d'Angleterre, allié de la France, avait défendu à tout sujet britannique de faire le commerce avec les Flamands, et que cette proclamation suffisait pour justifier les captures qu'il avait faites. L'histoire ne nous apprend pas, malheureusement, quel fut le résultat de cette importante controverse (1).
Le jeune comte de Zélande, au moment où ses ennemis se liguaient pour l'assaillir, n'avait autour de lui qu'une multitude de barques de médiocre tonnage, avec lesquelles il eut été im-^ prudent de combattre, non seulement la flotte de Grimaldi, mais même celle du comte de Hainaut. Sa force réelle consistait en son armée, assez considérable pour résister à toute attaque. On savait cependant que le comte était plus aventureux que prudent, aussi Jean de Namur, son frère, et Jean de Renesse, gouverneur d'Utrecht, l'engagèrent instamment à ne pas risquer une bataille navale. Ce fut dans ces circonstances que la flotte génoise, après avoir rallié à Gheersviiet une division hollandaise, pénétra dans le canal qui sépare l'île de Schouwen du Duvelaud. Elle n'avait plus de vivres, et les approvisionnements qu'on lui envoyait de diverses parties du pays lui arrivaient difficilement. La navigation de ces côtes était en outre peu connue des Génois, dont les galères massives s'échouaient fréquemr ment sur des bancs de sable. Grimaldi était déjà vaincu sans avoir rencontré ses adversaires, lorsque Gui de Namur, oubliant les sages avis de ses conseillers, se livra lui-même à ses
(1) Naval llislory of England, 1. 1, p. 213, 214.
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eatiemis. Plein d*ardear, impatient d*en venir SLixt mains, Il oMonna que 80 navires , chacun montés par cent hommes d'artnes, et tous attachés par des câbles les uns aux autres^ se portassent en avant, et il se plaça au milieu d'eux. Le combat se prolongea jusqu'à la nuit, avec un acharnement extrême ; là, coiome à Courtrai, on se prenait corps à corps , et le vaincu n'obtenait point de quartier : les deux flottes ne cessèrent de lutter que lorsque la mer se retira. Bien que les Flamands n'eussent remporté aucun succès décisif, ils semblaient avoir acquis quelques avantages partiels, car ils s'étaient emparés dequatre grandes galères.
ÂTaube du jour, lorsque la marée monta de nouveau, Gui se vo]fait dans la position la plus dangei'euse; l'amiral géiiois âait parvenu à faire couper, durant la nuit, les amarres qui réteniient les navires flamands, et ceux-ci se trouvaient dispersés. I^ sang coula de nouveau , mais la flotte belge était perdue. Le découragement et le désordre ne tardèrent pas à se mettre ptoi ses équipages, qui ne songèrent plus qu'à échapper au son qoi les menaçait. Le comte Gui, auquel le \ieux sire d^Âïel conseillait de prendre la fuite, ne voulut pas y consentir et, quoiqu'il n'eut conservé que cinq galères, il résista longtemps i toute l'escadre ennemie. Accablé enfin par le nombre , il tOfiiba au pouvoir de Grimaldi, qui s'empressa de l'envoyer en I^ce. La soumission absolue de la Zélande Ait le prix de cette viéloire : près de dix mille Flamands avaient été tués ou fait priâOmiiers durant l'action.
tel était l'état des afTaires à l'approche de Philippe le Bel, et iai iSampagiie ne pouvait s'ouvrir plus malheureusement pour w rtandre. Le roi, encouragé par les succès qu'il venait ^obtenir en Hollande, passa sur-le-champ la frontière, et ^ camper près de Mons-en-Puelle, dans la châtellenie de ^e, oh les milices communales étaient rangées en bataille. Ulle partie de la journée se passa en combats d'avant-postes, ef ^ les Français se retiraient dans leurs tentes, ne s'attendant pss à être attaqués, lorsque les Flamands s'élancèrent brusqueûleot en avant, en trois colonnes, guidées par Philippe de Cbeti, Jean de Namur, Robert de Flandre et Guillaume de idOers. Les deux premiers de c(es cbe& culbutèrent les escâ-
■iT. M comntci, T. I. 19
drons des comtes de Valois et de Saint-Pol, et plusieurs autres compagnies de gendarmerie, tandis que Guillaume de Juliers se frayait un chemin, avec une impétuosité irrésistible, jusqu'au pavillon royal. La tente du roi fut forcée, et Philippe le Bel vît massacrer sous ses yeux un chevalier de sa suite et deux bourgeois de Paris. Il eût été pris et tué, si ses valets ne lui avaient enlevé, par précaution, son hoquelon semé de fleurs de lys. Le monarque s*échappaà lafaveur du tumulte, et reparut bientôt à cheval, une masse de fer à la main. La mêlée s*accrut autour de lui, et il fut renversé et blessé durant la lutte. Au même moment l'oriflamme était mise en lambeaux par les Flamands, qui massacrèrent le sire de Chevreuse, chargé de la défendre.
On se battit jusqu'au milieu de la nuit, et lorsque le carnage cessa enfin, les deux armées étaient également désorganisées. Les bourgeois des communes rétrogradèrent jusqu'à Mons-en-Puelle , tandis que les Français, armés de torches, parcouraient la plaine pour enlever leurs morts. Dix -huit barons et près de trois cents chevaliers, sans compter une multitude d'hommes d'armes , étaient tombés de leur côté , tandis que les Belges laissaient quatre mille morts sur le champ de bataille, parmi lesquels se trouvait leur héroïque commandant, Guillaume de Juliers.
Le roi, qui espérait avoir terrassé ses adversaires, marcha aussitôt vers Lille, dont il allait entreprendre le siège, lorsqu'il apprit que l'armée flamande se reformait à Ypres , et que des renforts la grossissaient sans cesse. Tous les travaux étaient interrompus en effet dans les bonnes villes, comme la veille de la victoire de Courtrai ; les ateliers étaient déserts, les entrepôts abandonnés : un peuple tout entier faisait la guerre et les vivants prenaient la place des morts.
Philippe le Bel, averti de ce qui se passait, ne put y croire, et, montant à cheval, alla reconnaître le camp ennemi. Une multitude de tentes, couvertes de drap rouge, parsemaient au loin la campagne; les Flamands étaient plus nombreux que jamais.
Le monarque retourna lentement vers les siens , et comprit qu'il était imprudent de persister dans une politique qui lui avait déjà coûté tant de sacriflces inutiles; il accueillit donc
rSE LA HAMNE EN BELGIQUE.
avec empressement l'offre «le médiation que lui tirent le duc de Brabant et le comte de Savoie. Des négociations s'ouvrirent : Philippe consentit à reconnaître les franchises de la Flandre, et & remettre en liberté Robert de Bélliune, flls atné et héritier du comte Gui de Dampierre, et tous les autres prisonniers flamands. Le comte rentrait en pleine possession de ses domaines, et le peuple insurgé s'engageait à payer au roi une somme qui ne pouvait dépasser 80,000 livres, en garantie de laquelle il lui abandonnait, jusqu'à parfait payement, les villes de Lille et de Douai.
Ces conditions furent accueillies avec joie dans tout le pays, dont les habitants se félicitaient d'être arrivés enfin à clore cette ère désastreuse. Une trêve fut' bientôt conclue, et Philippe le Bel rentra h Paris, tandis que l'armée communale se dispersait dans tous les sens. Il s'agissait cependant de signer un traité définitif, et le roi, délivré du mauvais pas oii il s'était Irouvé, commença à se montrer plus diflicile. Il y eut de nouveaux pourparlers et, faute de s'entendre, on prolongea la trêve . Pendant qu'on discutait encore, le comte Gui de Dampierre, âgé de quatre-vingts ans, expirait au château de Ponloise, sa dernière prison.
Robert de Bétbune, son successeur, avait hâte de revoirie sol natal; il signa la paix à Athies sur Orge, en faisant d'énormes sacrifices. Il consentait à la destruction des remparts de Douai, de Lille, de Bruges et de Gand ; s'engageait à ne jamais s'allier aux ennemis du roi, et concédait ii celui-ci la possession de Cassel et de Courlrai, indépendamment de celle des cités dont il a déjà été question, jusqu'à complète exécution du traité. Philippe le Bel. comme on le comprit bientôt, venait de remporter, par sa cauteleuse diplomatie, une véritable vic- Wife, aussi l'indignation populaire fut-elle grande en Flandre, où le comte fut accusé d'avoir trahi les intérêtsdu pays. Robert, dès son arrivée, s'y vit l'objet de la défiance générale, et la plupart des villes refusèrent d'accéder à la transaction qu'il ^Tsii souscrite. Après bien des luttes et des tiraillements, le ™isevii obligé de se désister d'une partie de ses prétentions, et la pais fut promulguée dans le courant de l'année 1309. ^épisodes dramatiques que nous venons de rappeler exer-
I «a épisodes dra
sas HISTOIRE DU (XmMEBGE
cèrent une profonde influence sur les retations commerciales des communes flamandes, et leur donnèrent Toccasioa de défendre , sur le terrain plus paisible des opérations mercaiH tiles,les principes de liberté qu'elles proclamaient si hautemenl sur le champ de bataille.
Edouard I"^, après avoir abandonné les Flamands à rbeure du danger, se rapprocha d'eux insensiblement, et consentit en 1305 à leur rouvrir les marchés britanniques, à condition que les Écossais, ces dangereux ennemis de rAJagleterre, flisseat exclus des halles de Flandre. Robert de Béthune, au nom dea communes, déclara qu'une telle mesure était contraire aux lois de l'hospitalité flamande : « Notre pays, écrivait-il au roi, doh toute sa prospérité au négoce, et a toujours été ouvert aux marchands, sans distinction d'origine, pourvu qu'ils se soumissent aux règlements : nous ne pouvons en expulser les Écossais sans renoncer à toutes nos traditions. )>
Les Flamands avaient d*ailleurs un intérêt évident à accueillir les vaisseaux qui leur arrivaient du nord de la Grande-Breta^ gne ; les laines anglaises ne leur étaient plus expédiées ave» la même régularité qu'autrefois, car le Brabant commençait à en absorber une grande partie, et c'est en Ecosse que les industriels de Gand et d'Ypres cherchaient à remplir leurs entrepôts. Le duc de Brabant, Jean II, avait agi avec une grande adresse durant toute la guerre. Non seulement il était parvenu à soustraire son duché aux ravages dont elle avait été cause, mais Philippe le Bel, dans l'espoir de s'attacher les Brabançons, leur avait accordé, en 1304, de nouvelles immunités. Ils obtinrent du roi qu'aucun commerçant du Brabant ne pourrait être arrêté en France, à moins qu'il n y eut contracté des obligations, ou qu'il ne se fut constitué caution d'un débiteur étranger. La ville de Louvain, dans sa reconnaissance pour cette fïiveur royate, envoya un esturgeon monstre à Philippe le Bel.
Quelques troubles avaient éclaté dans cette cité, peu detemfB auparavant, suscités par les drapiers. Les échevins, qui faisaient partie, là comme ailleurs, de l'aristocratie communale, avaient été chargés jusqu'alors de juger toutes les affaires litigieuses, civiles ou criminelles. Comme ils appartenaient aux classes élevées, ils n'exerçaient pas le commerce, et n'en comiaissaient
ET DE LA M&ttiNE EN BELGIQUE. SBT
guère les usages; Jeurs décisions h cet égard laissaient donc à désirer. Jean II calma le mécoateiUemeiit des négociants en iostituaut, en 1301. le tribunal de la draperie , autrement dit ai Deietiy. Celte cour, composée des doyens des métiers, formait une véritable cliambre de commerce, et ses jugements furent accueillis avec satisfaction. Il ne sera peut-être pas inutile de dire quelques mots sur l'organisation des métiers dans cette antique cité de I^uvain, destinée . elle aussi, à passer par tant de phases diverses.
On ycompiait primitivement une dizaine de corporations. On était admis à en faire partie aux conditions usuelles, et après avoir soldé un droit d'entrée, dont le paiement se faisait, soit en argent, soit en dîners. Cliaciue maître ne pouvait avoir qu'un nombre déterminé d'ouvriers, et il était défendu d'exercer une profession sans s'être allilié à l'une de ces associations. Les doyens, élus parmi les maîtres, étaient chargés de l'adminislratioD de la caisse commune (1), et rendaient des comptes annuels à certains commissaires, clioisîs parmi les magistrats municipaux.
Jean II. en signant en 1307 un traité d'alliance avec l'évëque d'Utrecht, le comte de Hainaut et le comte de Namur, cul bien soin de ne pas oublier les intérêts de ses marchands : « item, disaient les confédérés, nous avons promis et promettons ke nous ou auchuns de nous ne serons aydant, ne confortant , ne recellant par nous ne par noz gens les anemis de nous ne d'auchun de nous, ains leur grèverons partout à nos pooirs, saufke marchandize et tous marchans qui ne seront anemis a noua ou a auchun de nous, ou qui ne se nielleront des v\-ières, puissent lous tans aler et venir paisiviement et seurement de l'un de noz paiis as autres, et conforterons et recetterons nouz devant nommeis et chascun de nous l'un l'aulre, encontre lous... »
Le duc de Brabant eut une nouvelle occasion, en 1308, de
(1| Celle caisse ne servait passeulmcnt au paiement des têles pompeuses M ke métieri aimaienl h briller, mal^ aussi h des usagen de ctiarilé. La ctorlec«itsUluUoDDclle du corps des saveliers, â Gand, [(arantjl uu confrère ^e Dieu tprouvt par la maiadie. une pension pour loul le temps que dure son Incapactli! de travailler. Pour faire les fonds nécessaires, chaque savetier Ttmll par semaine deux denleri tu tréeor de la Gilde.
S98 HISTOIRE DU COBfMERCE
déployer sa sollicitude pour le bien public, en même temps que les sentiments élevés qui l'animaient. Philippe le Bel, qui avait déjà dépouillé les Lombards, s'était décidé à persécuter les Juifs, et les avait banni du royaume après avoir mis la main sur leurs biens meubles et immeubles. Dès l'an 1304, à la suite d*une convention faite avec le duc de Bourgogne, il avait défendu aux magistrats de recevoir les plaintes des usuriers Israélites (1). Ces derniers, en inventant la lettre de change, réussirent à se soustraire en partie aux exactions dont ils étaient menacés,, mais le peuple était mal disposé à leur égard, et bientôt ils sévirent en butte, non seulement en France mais aussi dans les contrées voisines, aux plus cruels traitements.
Jean II, prévoyant que l'agitation générale ne tarderait pas à gagner le Brabant, vint au secours des Juifs, et les établit dans le château de Genappe, afm de les soustraire aux outrages. Ces précautions n'étaient pas inutiles car , peu de temps après, une troupe frénétique se présenta devant la forteresse, afin d'en faire le siège. Le duc eut assez de fermeté pour défendre, en cette circonstance, les droits de l'humanité. Il repoussa vigoureusement les assaillants, dont plusieurs périrent sous le glaive de ses gens d'armes. Les autres, furieux de ne pouvoir accomplir leurs sanglants desseins, allèrent l'accuser de connivence avec les Juifs par devant la cour pontificale, mais celle-ci rejeta leur requête, et approuva la noble conduite du prince belge. Nous avons vu que les marchands de la Basse-Saxe et de la Prusse, appelés Osterlings, dont les rapports s'étendait jusqu'en Russie et en Suède, trouvaient en Flandre une grande facilité d'échange, des capitaux abondants et des débouchés assurés vers les contrées méridionales. Quelques-uns de leurs navires ayant été capturés à cette époque par des marins des Cinq- Ports, les Osterlings usèrent de représailles, et firent partir des cogges divmées du port de Zwyn, afin d'attaquer les Anglais. Ces courses causèrent de grandes pertes à ceux-ci, particulièrement sur les côtes d'Ecosse. Edouard II, leur roi, s'en plaignit vivement, en 1309, au comte de Flandre. Un an plus tard, il renouvela ses réclamations , en signalant cette fois d'une mail) Dom Planchel, Hist. de Bourgogne, l. III.
nière toute spéciale un bâtiment de guerre monté par des Hennuyers et des Hollandais, qui avait réussi, à diverses reprises, à intercepter les convois de vivres envoyés à l'armée britannique, en Ecosse (1).
Les actes de déprédation se multiplièrent bientôt de part et d'autre à un tel point, que cette guérite maritime finit par interrompre les relations commerciales directes, entre la Flandre et la partie méridionale de la Grande-Bretagne. Un combat acharné eut lieu, vers 13H, entre divers navires flamands et anglais, non loin d'une localité désignée sous le nom de a Craudun » dans les anciens documents (2) , et dont nous ne connaissons pas la position exacte. L'étape des laines, transférée par Edouard P^ en Hollande, puis rendue à la Flandre, lui fut enlevée de nouveau pour être établie à Anvers. Il parait néanmoins qu'une foule de marchandises continuaient à être expédiées, en fraude, vers les entrepôts de Bruges et de Damme, car il existe une ordonnance d'Edouard II, en date du 20 mai 1312, par laquelle il recommande la plus grande vigilance à ses officiers, pour la répression de ces infractions.
Un grand nombre de négociants, reculant devant les hasards qu'il leur fallait courir, préférèrent, dans ces conjonctures, ^minuer leurs bénéfices que de s'exposer à perdre leurs biens; ils firent en conséquence des démarches auprès du comte, et obtinrent la création, à Bruges, d'une chambre d'assurance (3). Les expéditeurs jouirent dès lors de la faculté de se mettre à couvert en cas de pertes, moyennant quelques deniers pour cent, ainsi que cela se pratique encore de nos jours. La plupart des grandes maisons flamandes et brabançonnes avaient d'ail-
(t) Les habitants du Uainaut vinrent fréquemment au secours des Écossais. Voir à ce sujet les instructions données par le roi d'Angleterre à Jean l^Inet, que nous avons publiées, d'après un document du Record office, dans ^ MieUfU de la commission royale d'Histoire, 1. 1, n* %, 3' série.
W Toy. les lettres d'Edouard II au comte de Flandre, du 26 novembre 13li; du 15 février 1313, etc., qui sont conservées au Record office, à Londres.
(I) n y avait déjà à Bruges , en 1310 , des personnes qui se livraient an contrat d'assurance. Voy. Chronyk. van Vlaenderen, chap. XL , tom. I , p. 111
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leurs des correspondants de leur nation à Tétrangerr ^QW avons déjà suiyi lieMrs émigrations en Angleterre, en l^ossg ç\ en Allemagne ; le tableau de la taille de Paris nous prouve qu'Us n'étaient pas moins répandus en France (1). On trouve partPHJt des traces de leur séjour, même dans le Levant, où l'un d^s vainqueurs de Courtrai, Guillaume de Sailingben, rgçut da pachalik durant les premières années du jiw^ siècle.
A mesure que les relations avec l'Angleterre devenaient d|(fir ciles, les Flamands cherchaient à se créer de nouveaux débouchés. Leur comte conclut un traité de commerce, en 1308, ^yçç le roi de Norv^ége, par lequel les marchands de Flandre Tur^^i autorisés à naviguer dans la Baltique, et à traSquer dir^tftr ment avec les contrées du Nord (2). Robert de Bétbune efktT^ également en arrangement avec le comte de Hainaut, et U>Vt faisait espérer qu'on allait enfin jouir des bienfaits de la p^l^ lorsque de graves complications politiques, suscitées par Philippe le Bel, vinrent détruire ces riantes illusions.
Bien que les Flamands lui eussent déjà payé une somme 49 120,000 marcs, conformément à l'accord signé quelques années auparavant, le roi prétendait conserver, en garantie des dix mille livres qui lui étaient encore dues, les villes de Lille, 49 Douai et d'Orchies. Le comte de Flandre, vivement irrité, ût, de vains efforts pour se faire rendre justice, et, ayant été cité devant la cour des pairs, dédaigna de se soumettre à cettf injonction, ce qui amena le parlement à confisquer tous le? biens du vassal rebelle. Cet arrêt annonçait la reprise des ho^r tilités, et bientôt irois divisions françaises s'avancèrent vers les firontières de la Belgique, où Ton courut aux armes. Pendant que les milices communales se rassemblaient eu Flandre, les villes du Brabant, qui n'étaient point menacées, se liguaient cependant entre elles pour la défense de leurs privilèges, et se donnaient une puissante organisation militaire (3).
(1) Les chroniqueurs citent parmi 21 bourgeois amis du prévôt Marcel, Colin le Flamcnt, Hannequin le Flamcnt, Pasquetlc Flamcnt, Jacques iç Flament, trésorier des guerres, et Jacques le Flament , maître de la cham)>re des comptes.
(«) Arch. d$Fl, l Lille, acte du 8 sept. 1308, copie en parchemin.
(3) Le grand et le petit serment furent institués à Louvain en 1313, aU^i
Le roi paraissait décidé à poursuivre vigoureusement la guerre, et avait conservé une telle animosité contre ses anciens eaneniis qu'ayant appris que certains navires espagnols, chargés de marcliandises en destination de Damme, étaient retenus par )e constable de Douvres, il écrivit aussitôt fi Edouard II. le priant de confisquer les dits navires, et de trailer leurs équipages en esclaves. Il tenait à frapper ses adversaires dans leurs intérèlfi commerciaux, el il y réussit en partie, au moins dans la Grande-Bretagne, où l'on séquestra une foule de navires belges durant le mois de juin 1313. Les marins Hamands n'en continuèrent pas moins k tenir la mer el, malgré les conflits incessants qu'ils étaient obligés d'y soutenir contre les Français et les Hollandais, auiiquels se joignit plus tard l'amiral anglais Jean de Slourmey, ils parvinrent à capturer beaucoup de barques ennemies, portant des cargaisons de blés et devins de France. Au milieu de ces scènes sanglantes, nos communes restaient dignes d'elles-mêmes, et s'efforçaient de faire admettre une loi qu'elles furent les premières Ji proposer : celle de la neutralité cooimerciale. Proies à défendre leurs bannières sur le ciiamp de bataille, elles eurent la gloire de formuler, au sortir du moyen âge, un principe que de grandes nations se refusent encore à adopter de nos jours! celui de l'inviolabilité >lu pavillon marchand (1).
Philippe le Bel, dont l'humeur insatiable occasionnait toutes
lU 1« »rmeol de l'arc. Le • Grand Sermenl • dont les membres étalent inMa d'arttalÈles, Ëtail plucé sous l'iavocalian do Notre Dame. Cbacunede 'tiiKoclailons avait un roi, qui était aidé dans l'admlnisiralion par du iarts;il était chargé de maintenir ta poilce el de punir ceux qa\ enfreignaient leriflcment. L'argent qui provenait des amendes Infligées aui délinquants 'lilt (employé a rembeliissement des locaux de la société dont Us faisaient P«H|e. te nombre des confrères était limin!; le «Grand Sermenl ■ était com- I^dc 60 hommes, el le • Peut Serment • de 30 seulement. Tout sociétaire ■'«m être muni d'une cotte d'armes, d'un casque, d'une cuirasse, d'une ni'tie cuissards el d'une arbalète avec accessoires. Des exercices avaient lifnleutes les semaines.
(Il En 1311, Robert, comte de Flandre, écrivllâ Edouard II, pour réclamer
l« liberté dp wmmerce en laveur des marchands flamands durant la guerre.
^'en^gtant de aou cAté h prendre une mesure semblable concernant lea
FiWftitet IwAnf^is. Voy. Iljmer, /'(n|ers,elc,
S(tt HISTOIRE DU COMMERCE
ces perturbations, avait déjà un pied dans la tombe, et mourut en 1314, d*une maladie de langueur. Son trépas n'amena aucun changement dans la situation des affaires, car son successeur, Louis X, dit le Hutin, adopta la politique du monarque défunt, au moins en ce qui concernait la Flandre. Robert de Béthune, s'attendant à être attaqué, entra le premier en campagne et vînt mettre le siège devant Lille, gardée par une garnison française. Louis le Hutin marcha au secours de cette place, qu'il parvint à dégager; il s'avança ensuite dans le pays, dont des pluies continuelles avaient détrempé le sol, campa quelque temps en présence de l'armée flamande, et fut obligé enfin de battre en retraite, après avoir abandonné son camp, que l'ennemi livra au pillage. Le jeune roi se proposait sans doute de reprendre les armes l'année suivante, mais le sort en décida autrement, et la mort vint brusquement terminer sa carrière.
Philippe le Long, comte de Poitiers, prit les rênes du pouvoir, d'abord comme tuteur de l'enfant posthume de son frère, puis, au décès du prince, en qualité de souverain. Des négociations de paix furent entamées entre lui et le comte Robert; les Flamands, excommuniés par le pape, finirent par céder, et abandonnèrent les villes de Lille, de Douai et d'Orchies à la France. Leur comte, dont les dernières années furent assombries par des chagrins domestiques, occasionnés par la conduite de son fils, qu'on accusait d'avoir voulu l'empoisonner, ne sui^vécut pas longtemps à toutes ces agitations , et mourut le 17 septembre 1322, laissant sa succession à son petit-fils, Louis de Nevers ou de Créci. Souvent en désaccord avec ses sujets, Robert de Béthune eut au moins un mérite, celui de ne jamais trahir la cause nationale : Il fut toute sa \ie un prince flamand, et resta fidèle à son drapeau. Son héritier, incapable de s'assimiler les aspirations d'un peuple auquel il était étranger par l'éducation et les mœurs, devait inaugurer une ère nouvelle : les comtes de Flandre allaient servir d'auxiliaires à la France, se livrer entièrement à leurs plus dangereux ennemis, et faire la guerre à leurs propres sujets.
Placés entre les communes, qui réclamaient des privilèges, et un suzerain auquel leurs riches domaines faisaient envie, ils comprirent trop tard que ce dernier ne les protégeait que pour
se préparer un moyen sûr de les dépouiller, en leur enlevant Tamour du peuple. Unie à Courtrai, la Flandre était restée invincible; inquiète et divisée, nous allons la voir s'épuiser en luttes stériles, tomber en de regrettables excès, et répondre à la trahison par la révolte.