CHAPITRE XVI
L'Angleterre en lutte avec la France. — Sympathies françaises de Louis de Nevers. — Arrestation des marchands anglais. — Beprésaillcs. — Lm)IIdations en Elandre. — Triste situation du commerce et de l'industrie. — -—Mécontentement des Flamands. — Arrivée d'une flotte anglaise. -^ Combat de Cadzant. — Privilèges commerciaux accordés aux villes bnbançonnes. — Agitation populaire à Gand. — Jacques d'Artevelde à la Biloque. — La commune s'empare du pouvoir. — Négociations avec Louis de Nevers. — Intervention de l'évêque d'Arras, au nom de Philippe de Valois. — Ses propositions sont rejetées. — Convention provisoire avec l'Angleterre. — Excommunication des Flamands. — La neutralité cornmerciale des Flamands est reconnue. — Séjour d'Edouard III en Belgique.— Périls delà situation. — Campagne infructueuse. — Edouard III prend le titre de roi de France. — Les Flamands en guerre avec Philippe de Valois. — Bataille navale de l'Écluse. — Siège de Tournai. — Suspension des hostilités. — Ilépugiiancc des communes anglaises à ratifier les privilèges commerciaux accordés aux Flamands. — Barthelmien de Bruges.— Le duel des Trente.
Edouard III, roi d'Angleterre, venait de terminer brillamment une campagne contre les Écossais — dans les rangs desquels Jean Crabbe, l'ingénieur flamand, combattait encore (1) — lors-
(l) Il fut fait prisonnier en l:î33, obtint sa grâce du vainqtieur, et tlnit par passera son service. Quoique temps auparavant, s'élant mis à la têlc d'ane flottille armée, il avait capturé dans la Raye, un grand nombre de navires anglais, parmi Icsiiuels se trouvait un vaisseau amiral.
qu'il se décida à réclamer, les armes h la main, les riches provinces que son prédécesseur s'était laissé enlever par le roi de France. Prêt à donner le signal de la guerre, il voulut cependant s'assurer le concours de quelques alliés, et entama des négociations dans ce but avec le comte de Hainaut, son beaupère; le duc de Brabant, son cousin germain; le comte de Gueldre et le' marquis de Juliers, ses proches parents.
Philippe de Valois, dont le pouvoir était encore mal affermi, fut bientôt instruit de ce qui se passait, et ne chercha plus qu'à gagner du temps, afin de se mettre en mesure de résister à son rival. Il s'adressa à la cour de Rome, et tandis que celle-ci faisait des représentations au roi Edouard, il chargea Louis de Severs, toujours empressé à lui obéir, de s'entendre avec les princes belges. Louis s'acquitta habilement de sa mission : il gagna le duc de Brabant en lui cédant la moitié de la seigneurie deMalines, et parvint à lui faire conclure un traité, auquel le comte de Hainaut accéda plus tard, par lequel tous trois s'engageaient à ne faire la guerre que de commun accord, et après s'être préalablement consultés.
Cette convention était à peine signée, que les agents anglais arrivaient dans le Brabant, demandant, au nom de leur souverain fexécutîon des promesses qu'ils avaient reçues. On les renvoya au comte de Flandre, qui non seulement refusa de les écouter, "Mis fit même arrêter les marchands de leur nation qui se trouvaient alors dans le comté.
Edouard avait fait de grands efforts pour s'attacher les Flamands. Une foule de chartes et d'ordonnances, par lesquelles lessujets du comte avaient été invités Ji envoyer des députés en Angleterre, à y débiter leurs marchandises, h s'y établir, témoignaient du vif désir du roi de les attirer dans son parti. Philippe de Valois suivait d'ailleurs la même politique et flattait les h)nnes villes non seulement en Flandre, dans le Brabant et le Bainaut, mais jusque dans le Tournésis, qui appartenait alors i la France (1).
(1) Philippe de Valois restitua à la ville de Tournai, on 1333, le droit de fommime qu'elle avait perdu à la suite d*une révolte. L'ordonnance qui accompagne cette concession contient un règlement civil et politique, dont <IQelques dispositions concernent le commerce. Les echevins, y est-il dit,
3i4 HISTOIRE DU COMMERCE
Cette fois cependant la provocation était trop flagrante; Edouard III, tout en le regrettant, se vit contraint d*user de représailles. Il n*bésita plus, réunit son conseil, et défendit sous peine de félonie de transporter les laines anglaises hors da royaume. Il déclara de nouveau que ses États étaient ouverts k tout tisserand étranger, et, pour les engager à s*y fixer, interdit aux Anglais d'employer les draps venant du continent (1).-
Ces mesures ne tendaient à rien moins qu*à la ruine de là Flandre , que tous les maux accablaient à la fois. Une terrible inondation avait ravagé tout le littoral en 1334, la nuit delà Saint-Ghrysogone , et renversé Téglise de Scarphout, ainsi qu'une partie de la ville d'Ostende (2). Les manufactures chômaient, faute de matières premières; les ouvriers étaient sans pain ; les navires flamands devenaient la proie des corsaires de Portsmouth, et se voyaient poursuivis jusqu'en Gascogne et en Gastille (3).
Gette situation était intolérable et, bien que le comte de
auront la nomination « des gardes sur le pain, sur les goudales et les graisaet; « des personnes chargées de surveiller le marquié du grain; les mesoresde « grain; la vente des laines pimées et à pimer; les chars des boucheries « mortes ou vivantes ; le débit du poisson de mer et d'eau douce, v
Les échevins nommeront encore « ceux qui reçoivent les droits sur les « chevaux que Ton met à louer; les priseurs de faissiaux que Ton amène par « la rivière pour vendre; les leveurs des dis faissiaux; lesleveursdupiiii; « les gardes des luilliers ; les gardes des orfèvres et des potiers d'élaln; les « couratiers (courtiers) qui s'entremettent de couraterie, etc. »
On y mentionne aussi les regardeurs des tourbes; ces tourbes arrivaient de Flandre. Ce dernier fait est curieux, car il prouve que Texploitation da charbon de terre était encore presque inconnue en Hainaut.
(1 ) « That it should be felony to transport any wool of english growth beyoïid the scas , untill it be otherïvlse ordained ; thaï ail foreign cloth worken should be received from ^hatevcr parts they came, and hâve privilegai allowed to them ; thaï none should wear any cloths made beyond the set, except the royal family... etc. »
(2) Meyer, 136 ; Brève Chron. dans le Corpus Chron. ftatidr.de J. J. deSmel, tom. III, p. 5. Quelques auteurs ont cherché à établir que Téglise de Scarphout, dont on a fait le centre d'un village, aujourd'hui détruit, dépendait de Blankenberghe. Dans tous les cas, nul ne nie que ladite église ne se trouvât à une assez grande distance en mer du rivage actuel.
(3) Edouard 111 écrivit aux Castillans pour les engagera cesser toute rela* tion avec les Flamands.
ET DE LA MARINE EN BELOIQUE. SlS
fTaiidre fut venu s'établir au milieu des Gantois « les traitant doucement et leur faisant beau visage, » le mécontentement était général. Les magistrats, comprenant qu'il était indispensable d'aviser aux moyens de faire renaître le commerce et Tindus- Irie, firent des démarches auprès de leur seigneur, et lui exposèrent rétat des affaires. Des réunions eurent lieu à Audenarde et à Bruges, dans le courant du mois de juin 1337, mais sans résultats. Elles ne pouvaient en avoir, en effet, car le c5mle ne voulait pas entendre parler d'un rapprochement avec l'Angleterre, et les bourgeois n'osaient encore en prendre la responsabilité. Ils espéraient que leurs voisins d'outre toer ne pourraient se passer d'eux, et finiraient par leur faire des concessions. En attendant, ils subissaient , il est vrai , de cruelles infortunes; mais, d'un autre côté, ils n'envisageaient pas sans inquiétude la perspective d'une nouvelle guerre avec la France, dont ils sentaient bien que tout le poids retomberait sur eux.
On s'observait de part et d'autre , lorsque le comte fit arrêter un vénérable chevalier, nommé Sohier le Courtraisien, Çïi n'avait pas craint c^e lui conseiller l'adoption d'une politique plus nationale, et plus conforme aux intérêts du pays. Cette niesure imprudente agitait encore la foule, du sein de laquelle des murmures séditieux commençaient h s'élever, lorsqu'on apprit qu'une flotte anglaise, composée de trois cents voiles, et placée sous la direction du comte de Derby, venait de paraître sur les côtes.
Malgré leur répugnance à soutenir une cause qui leur était Arangère, les bourgeois s'armèrent cependant pour repousser I^ ennemis du comte , qui devenaient les leurs en menaçant 'cars foyers. Les Anglais, après avoir tenté de débarquer à S'Gravonschure, renoncèrent à leur projet à l'aspect des milices communales, qui accouraient de toutes parts, et cinglèrent vers fté de Câdzani, dont la défense avait été confiée à Guy de Handre, seigneur de Richebourg, frère bâtard de Louis de Ke>'ers. Ils résolurent cette fois de prendre terre, et jetèrent en effet sur le rivage un corps de 2,000 archers et de 500 hommes 'armes, commandés par lord Cobham. Ils y rencontrèrent le brave Guy, entouré d'une troupe nombreuse de soldats flamands
■tr. »a coHMBici, T. I. 21
et français (1). Ceux-ci se défendirent avec courage, et soutinrent vaillamment le choc des assaillants. Après une longue et sanglante mêlée, la victoire resta aux Anglais , qui pillèrent tout ce district, dont la mer n'avait pas encore entamé le territoire. Quant au seigneur de Richebourg, il avait été fait prisonnier durant l'action, fut transporté à Londres, et y resta plusieurs années (2).
La défaite de (ladzant était celle du comte , et non celle du peuple, mais ce dernier allait avoir son tour. Les Flamands se berçaient encore de l'espoir de voir bientôt revenir les laines anglaises, lorsqu'ils apprirent tout à coup qu'Edouard III avait renoué ses relations avec le Brabant, s'était engagé à payer une somme de 10,000 livres sterling au duc Jean, et venait de permettre aux villes industrielles de cette partie du pays d'acheter des laines en Angleterre, à condition toutefois de ne pas les introduire en Flandre.
Cette fois le danger était réel. Les sujets de Louis de Nevers commencèrent à ouvrir les yeux; il fallait prendre un parti: le centre commercial tendait à se déplacer.
Déjà les grandes cités manufacturières, si animées quelques années auparavant, et dont les rues s'emplissaient, au coup de midi, d'une population joyeuse et bruyante, étaient devenues silencieuses et mornes. Les tisserands de Louvain allaient-ils l'emporter sur ceux de Gand, d'Ypres et d'Audenarde? Cette riche terre de Flandres, fécondée par le travail, devait-elle, après tant d'efforts de la part de ses habitants, retomber dans l'oubli et la stérilité?
Les gens de métier « battus par la disette » selon l'énergique expression d'un de leurs contemporains, étaient inquiets et divisés. La classe bourgeoise, se sentant surtout menacée et ne pouvant plus compter sur l'appui du comte, se décida à chercher un chef dans ses rangs, Il existait à Gand un homme influent et riche qui, par sa mère,
(1) Boaueouii de Normands avaient été enrôlés à la solde du comte, el servaient sous les ordres du bAlard de Flandre.
(2) Il obtint sa mise en liberté, sans rançon, en 13i0, a la requête de quelques villes de Flandre.
était petit-fils du malheureux Sohier le Courtraisien.On le nommait Jacques d'Artevelde, et il appartenait à la corporation des brasseurs, qui ravalent choisi pour doyen (1). Son habileté lui avait mérité l'estime générale, et plusieurs personnes ayant rapporté quelques-unes de ses paroles dans une assemblée populaire, on proposa d'aller le consulter. La multitude, vivement agitée, se porta aussitôt vers le Paddenhoek, où Jacques d'Artevelde avait son habitation.
On le trouva au seuil de sa porte, écoutant les bruits de la rue, et cet écho aux mille voix qui répétait son nom.
Un bourgeois s'approcha de lui « avec grand honneur et révérence, » et lui transmit le vœu général :
— Cher seigneur, veuillez nous écouter! Nous venons à vous à conseil, car on nous assure que votre grand sens et vos qualités remettront le pays en bon point. Or, dites-nous comment, et vous ferez une belle œuvre.
D'Artevelde, en entendant ces mots, fit quelques pas vers le peuple :
— Seigneurs compagnons, dit-il, je suis natif et bourgeois de cette ville, et j'y ai mon avoir; je serais heureux de vous aider i sauver le pays. S'il était un homme qui se sentît capable d'une si grande chose, je me joindrais volontiers à lui, au péril de mon corps et de mes biens. Dans les circonstances présentes, je l'entreprendrais moi-même, bien que je n'en sois pas digne, si vous vouliez m'étre frères et amis, et vous unir à moi de tout cœur.
Des acclamations unanimes accueillirent ce discours, et l'on adonna rendez-vous h la Biloque, pour le surlendemain.
Le tribun, fidèle h ses engagements, y parut au milieu d'une
foule immense, qui n'espérait plus qu'en lui : il tenait entre les
®^ins les destinées de sa patrie.
• Après avoir promené ses regards sur ces masses profondes,
81 bruyantes à son approche, calmes et silencieuses à son arri-
'^'Son père, Jean d'Arteveldc, avait éld échevin de Gand, durant plusieurs inn%, (iei3i9à I3î3. Un autre membre de sa famille était, armateur, et ^|r^Oîalt ses vaisseaux jusque dans les ports de la Baltique ; il avait nom lj^^in,et fui bourgmestre de Bruges en 1324.
vée, il éleva la voix, dépeignit en vives couleurs la misère toujours croissante de Tartisan, Tanéantissement des vieilles libertés de la commune :
a Le mal, continua-t-il, est grand, mais il n'est pas sans remède. Nous devons, il est vrai, rester les alliés de l'Angleterre, car sans elle nous ne pourrions vivre, mais s'ensuil-il que nous soyions obligé de nous mettre en guerre avec le roi de France? Restons neutres dans une querelle qui n'est pas la nôtre, et nous n'aurons plus d'ennemis. Le roi Edouard nous saura gré de ne pas aider ses adversaires, et les Français ne peuvent nous forcer à marcher au combat. Le roi de France a d'ailleurs tant d'affaires sur les bras qu'il finira par se réjouir de ne pas nous trouver au milieu de ses ennemis. Unissonsnous, non pour attaquer l'étranger, mais pour défendre nos foyers. Le Hainaut, le Brabant, la Hollande et la Zélande ont l^ mêmes intérêts que la Flandre ; recherchons leur alliance, et nous formerons une confédération qui saura se faire respecter contre tout venant, qu'il s'agisse de paix ou de guerre! »
Cette idée, si nouvelle au sortir de Tépoque féodale, était un trait de génie. Les Gantois pouvaient en effet donner cette direction à leur politique, sans trahir la foi jurée à leurs seigneurs, ni rompre les traités conclus précédemment. Leurs chartes avaient été violées par suite de l'arrestation arbitraired un bourgeois de leur ville, Sohier le Courtraisien; le comte s était rendu coupable d'un déni de justice à l'égard de ses sujets, et la législation en usage leur accordait, en tel cas, le droit de lui refuser leurs services.
D'Artevelde, entouré des plus ardentes sympathies, se mit aussitôt à l'œuvre. Il convoqua ses concitoyens dans leurs paioisses respectives, et leur fit faire choix de chefs-homme» ou hooftmans, chargés du commandement des milices boargeoises. Élu à l'unanimité capitaine du quartier de St-feari, il reçut en cette qualité la direction supérieure des forces communales, sous la surveillance de Téchevinage.
Ces précautions une fois prises, il s'entendit avec les magistrats pour rétablir l'ordre, et rassurer le peuple. Le maximum (lu prix des grains fut déterminé par une ordonnance, émanée (lu premier échevin, Thomas Van Vaernewyc; les maisons de
jeu furent abolies (1); les marchands de vin se virent soumis à une surveillance rigoureuse, et tout mesureur ou wynmetere^ qui ne donnait pas pleine mesure, fut menacé, non seulement du retrait de sa patente durant quarante jours, mais aussi d*une pénalité sévère. On défendit de traverser les rues après le coavre-feu, sous peine d'amende, et comme les hooftmans étaient chargés spécialement du maintien de la paix publique, on plaça sous les ordres de chacun d'eux un& garde de quinze à vingt-deux hommes. Les bourgeois eux-mêmes, divisés par connétablies, s'occupaient de la police locale dans leurs quartiers respectifs.
Le comte de Flandre, effrayé de ce qui se passait, fit mander le capitaine Jacques — car on ne l'appelait plus autrement — et Vengagea vivement à maintenir les Gantois dans l'obéissance du n)i de France. D'Artevelde, sans se laisser ébranler par les menaces de Louis de Nevers, se contenta de lui répondre «qu'il « ferait ce qu'il avait promis à la commune, en homme loyal, et, « qu'avec l'aide de Dieu, il espérait mener son entreprise à « bonne fin. »
Ces négociations ayant échoué, il ne restait plus aux gens du lys qu'un seul moyen de vaincre la résistance de la commune, celui de se défaire de son chef, mais le peuple faisait bonne Prde, et, pour arriver jusqu'au doyen, il fallait combattre toute •avilie de Gand.
Philippe de Valois, informé par le comte qu'une révolution se préparait en Flandre, pria l'évéque de Cambrai, Guillaume ^'Auxonne, d'aller l'y représenter. Le prélat arriva bientôt à ^cloo, et y convoqua une assemblée générale du « commun pays» afin de recevoir, au nom du roi, les plaintes de ses habi-' ^^is, et pour aviser avec eux aux moyens d'y relever le commerce et l'industrie. Après quelques conférences, durant 'Quelles il promit aux Flamands les bonnes grâces de leur
'ï^ Les maisons de jeu étaient, en général, tenues en flef ou à ferme par ^«Iqucvarlet du coùite. Cet usage existait depuis longtemps. Nous \oyons P*' exemple que, sous Louis de Nevers, Vescole de dés et del eskek dedens Véche- ^^fieCaurtraiéidiïi tenue par Johannos li nain, en vertu des lettres déli- ^rtfsàce dernier le 16 décembre 1305. Voy. Lesbroussart, dans Oudeghersl , ^^' II, p. 370.
suzerain, il partit pour Paris , et en revint quinze jours après, accompagné d'un amiral français. Philippe consentait à ou\Tir ses Ëtats à leurs marchands, à condition qu'ils reconnaîtraient l'entière autorité du comte, et se détacheraient tout à fait de l'Angleterre.
La réponse des députés des bonnes villes est caractéristique: — c( Vray est, dirent-ils unanimement, que des François nous « viennent bleds, mais il convient avoir de quoi à acheter et « paier, et muy de blé à denier dolent celui qui ne l'a. Mais* <c d'Engleterre nous viennent laines et grans prouffis pour avoir « les vivres, et tenir grans estas et vivre en joie; et du païs de « Haynau nous venrait assez bleds, nous a eux d'accord. »
Le traité proposé n'ayant pas été admis, les Gantois envoyèrent deux des leurs, Jacques Masch et Jean Willade, en ambassade auprès du comte de Gueldres, plénipotentiaire du roi Edouard. Le comte, qui se trouvait alors à Louvain, leur fil bon accueil , et les autorisa provisoirement à faire venir des laines de l'entrepôt de Dordrecht. Cette nouvelle, connue à Gand le 9 février, y excita une allégresse générale. La joie des métiers fut au comble, lorsqu'on apprit que l'administration communale avait pris la résolution patriotique de faire les premiers achats à ses risques et périls (1). L'autorité de Jacques d'Artevelde était désormais incontestée : toutes les villes de Flandre applaudissaient h la politique conciliante et ferme du tribun gantois.
Le roi de France, fort peu satisfait des résultats de la mission de Guillaume d'Auxonne , songeait cependant à prendre sa revanche. Des troupes d'hommes d'armes se réunissaient, par ses ordres, dans toutes les places fortes échelonnées sur la frontière, et les évéques avaient reçu l'invitation d'agir conformément à la bulle papale de l'an 1309.
Le samedi, 24 mars, la veille de la grande foire de Gand, un bruit sinistre se répandit tout à coup dans le pays: l'évéque de Senlis venait de lancer l'excommunication sur les Gantois, et Sohier le Courtraisien était mort, décapité par le bourreau!
(1^ Vo>ez rexcellenl travail de M. P. A. Lenlz, dans les Archives histotiques, philonophiques et littéraires, tom. l.
L'attaque était rude, car on craignait beaucoup l'interdit ecclésiastique, en cette époque de foi naïve; le peuple, en voyant clore les portes de Téglise, tremblait de se fermer le chemin du ciel : les Gantois n'en résistèrent pas moins avec énergie.
Les échevins, rassemblés sur-le-champ, commencèrent par confier la défense de la ville à son chef réel, le capitaine de la paroisse de Saint-Jean. Gardiens des libertés publiques, ils protestèrent ensuite contre le jugement qui venait de frapper Sohier le Courtraisien, condamné par un tribunal incompétent. L'excommunication pesait toujours sur la commune : ils en suspendirent les effets par un appel au saint siège.
Philippe de Valois, qui ne renonçait pas encore à son espoir de dompter les rebelles, donna ordre à ses troupes de se mettre en marche, et bientôt un corps de cavalerie fut signalé dans les environs de Gand. Les bourgeois coururent aux armes et, pré'nant l'offensive à leur tour, marchèrent vers Biervliet, où les gens du lys s'étaient rassemblés, et les mirent en déroute après un vif combat. Les forces du parti populaire augmentaient avec le danger, et toutes les villes de Flandre envoyaient des députés au capitaine Jacques, lui offrant leur concours pour la défense du pays.
Le roi reconnaissant qu'il avait fait fausse route , résolut de changer de tactique. On sut bientôt que Louis de Nevers, après s'être retiré en France au commencement des troubles, venait de rentrer dans le comté avec un sergent royal, porteur des ktires de ratification du traité conclu entre les Gantois et le plénipotentiaire d'Angleterre, Philippe, qui n'y avait introduit îue de légères modifications, reconnaissait la neutralité des ^mands, et leur permettait de négocier avec tous les peuples, amis ou ennemis de la France.
Les prédictions de Jacques d'Artevelde se vérifiaient : Le suzerain avait fini par céder devant l'attitude résolue de ses vassaux, et la victoire morale du « sage homme de Gand » était complète.
Les Flamands, désormais en paix avec le roi, se réconcilièrent également avec leur comte. Une assemblée générale eut lieu à Orscamp, à la suite de laquelle Louis de Nevers alla faire une visite aux troupes communales, à Biervliet, qui le reçurent
avec acclamation. Ce prince n'en restait pas moins isolé 99 milieu des siens; chef du parti féodal, nul ne lui contestait le droit d*aller combattre sous la bannière de Philippe de Valois, et même d'appeler les possesseurs de fiefs à servir la mèiq^ cause, mais là s'arrêtait son pouvoir. En aliénant son indépendance, il avait séparé ses intérêts de ceux de la nation.
Tandis que le calme se rétablissait dans les cités flamandes, Edouard III poursuivait le cours de ses ambitieuses espéranoeSr Il avait obtenu du parlement un subside considérable, et, le i% juillet 1338, une flotte nombreuse, réunie dans les eaux de }a Tamise, recevait le roi d'Angleterre, Philippine de Hainaut, Robert d'Artois, les comtes de Derby, de Warwick et un grand nombre d'autres chevaliers. Sept jours après ils s'arrêtaient à l'Écluse, où Jacques d'Artevelde s'était rendu, avec quelques députés, afin de les saluer. Comme les Flamands s'étaient engagés à n'ouvrir leurs ports aux belligérants que durant le temps nécessaire pour permettre à ceux-ci de s'y ravitailler, Edouard continua bientôt son voyage, et vint débarquer à Anvers,
Dès son arrivée dans les États belges, il chercha à s'y rendre populaire en accordant une foule de privilèges commerciaux k leurs habitants. II donna ordre, le 7 août, de transporter vingt mille sacs de laines à Anvers ; les bourgeois de Bruxelles furent autorisés, quelques jours plus tard, à faire le commerce en Angleterre, faveur qu'il octroya également aux négociants de Diest, de Malines, de Louvain et de Leeuw. Tout en favorisant les Brabançons, il ne négligea pas cependant les intérêts des Gantois, et les déchargea du droit d'aunage, perçu, jusqu'à cette époque, dans les marchés anglais.
Les députés des communes venaient à peine de quitter les vastes salles de Tabbaye de St-Michel, abandonnées au souver rain étranger et h sa cour, que déjà Louis de Nevers, accompagné de la comtesse Marguerite, reprenait tristement le chemin de l'exil. Son départ, à peine remarqué, eut mérité cependant de fixer l'attention publique, car il annonçait l'approche d'une ère nouvelle, pleine de périls et de dangers. Expliquons, en quelques mots, notre pensée.
Les premières associations communales, protectrices des droits sacrés de l'indépendance humaine, n'étaient, à l'origine.
ET DE LA MiJllMB £N BELGIQLE. 353
qu'une protestation armée contre les abus de la force. Favorisées par les comtes, qui s'en servaient pour abaisser l'orgueil des grands vassaux, elles avaient acquis insensiblement plus d'importance aux dépens de ces derniers, et, de concessions en eoncessions, étaient parvenues à s'emparer de la direction des athires locales. Il n'y eut bientôt que deux autorités dans le pays: celle du comte, basée sur la légitimité et la tradition, et celle des villes, essentiellement républicaine. Ces deux principes, incompatibles par leur nature, devaient finir par entrer en lutte, et c'est ce qui était arrivé sous Louis de Nevers. Son dépâpi consacrait le triomphe des communes, mais, en devenant les seuls arbitres de leur destinée, celles-ci allaient être soumises à une rude épreuve. Admirablement organisées pour b résistance, elles se trouvaient appelées désormais à prendre hdirection du gouvernement; ellesdevaient agiravecensemble, et, après avoir constamment lutté contre toute autorité qui n'émanait point d'elles-mêmes, centraliser leur action.
Problème difficile à résoudre ! Une seule voie leur était ouverte, hors de laquelle tout était anarchie, confusion, ruine : il fallait créer un peuple là où il n'y avait eu jusqu'alors que des Iwurgeoîs, et subordonner le régime municipal au système fédé- 'atif ; Artevelde était décidé à le tenter : nous verrons comment U y réussit.
Couard III était toujours à Anvers, lorsque le capitaine de Si-Jean vint l'y rejoindre, escorté d'une suite nombreuse. Le roi confirma la libre entrée des laines et ordonna qu'on en fit '^cnipà profusion. Il fit ensuite tous ses efforts pour entraîner les Flamands à embrasser ouvertement son parti, mais ceux-ci 8*y reflisèrent, désirant maintenir leur neutralité. Comme le comte de Hainaut et le duc.de Brabant hésitaient également à tirer l'épée contre la France, il résolut de vaincre leurs scrupules en sollicitant la dignité de vicaire impérial, fonctions qui lui donnaient le droit en effet de se faire suivre à la guerre par les vassaux de l'empire. Ces diverses négociations durèrent une partie de l'été, et la saison était déjà assez avancée lorsque le roi Edouard, à son retour d'Allemagne, fit à Malines la jonction de ses troupes avec celles des princes belges, Cette campagne, entreprise aux approdies de l'hiver, n'amena
aucune action décisive. Edouard III, après avoir mis le siège devant Cambrai, dont il ne put déloger l'ennemi, campa quelque temps devant l'armée française, commandée par Philippe de Valois en personne, puis regagna le Brabant et revint à Bruxelles. Il y trouva Jacques d'Ârtevelde, à la tête d'une députation flamande, auprès de laquelle il renouvela ses instances, accompagnées cette fois des plus brillantes promesses. Il leur offrait, pour prix de leur alliance, de les aider à recouvrer les villes de Lille, de Douai, d'Orchies, et s'engageait en outre à les mettre en possession du comté d'Artois et de la ville de Tournai. La réponse des députés, inspirée par leur chef, révélait toutes leurs perplexités :
— « Cher sire, répliquèrent-ils au roi, autrefois vous nous avez déjà adressé semblables requêtes; sachez pour vrai que si nous y pouvions consentir en gardant notre honneur et notre foi,^nous le ferions. Mais nous avons juré par serment au roi de France, sous peine d'excommunication et de fortes amendes, de ne point émouvoir de guerre contre lui; chacun le sait, et il ne nous est pas permis d'enfreindre ce serment. Néanmoins, il y aurait moyen d'arranger les choses, si vous y vouliez consentir : ce serait de prendre le titre de roi de France et d*unir, dans votre écusson, les lys de France aux léopards d'Angleterre ; alors nous vous tiendrons pour notre suzerain, et comme tel vous nous donnerez quittance de notre foi ; par ainsi nous serons absous et dispensés, et ferons tout ce que vous voudrez et ordonnerez (1). »
Le conseil fut suivi, et Edouard III venait à peine de mettre le pied sur le sol anglais, après avoir laissé sa jeune femme àGand, qu'il payait sa dette aux villes de Flandre, en leur réitérant ses promesses et en leur accordant des privilèges commerciaux très étendus. L'étape des laines finit même par être rendue à Bruges, pour quinze ans, et il fut convenu qu'elle serait désormais établie à perpétuité, soit en Flandre, soit en Brabant (2).
Les Flamands, en reconnaissant Edouard III en qualité de
(1) Chron. de J. Froissart, 1, 85.
(2) Par leUresdu8 acml 1341. Le receveur du roi d'Angleterre, ù Bruges, était Guillaume de Kelleseve.
roi de France, renonçaient à réclamer les bénéfices de la neutralité, aussi prirent-ils une part active aux combats qui furent livrés, durant tout Thiver, sur la frontière française. Pbilippe de Valois, après les avoir fait excommunier de nouveau par le pape Bénott XII, avait fait recruter à grands frais une foule de marins génois, qui pillaient les côtes et s*emparaientdes navires qu'ils pouvaient atteindre (1).
f^lte flotte devint bientôt fort considérable, et le roi Philippe conçut l'idée de l'employer contre son rival, qui était sur le point de retourner sur le continent. Il ordonna donc à ses auxiliaires génois de s'unir à l'escadre normande, et d'offrir le combat aux vaisseaux qui ramenaient le roi d'Angleterre.
Bientôt la mer se couvrit de voiles, et huit cents navires, parmi lesquels on distinguait des galères, deshokebas, desdromous, des galiots et des coques , portant une armée d'environ 35,000 hommes, longèrent le littoral belge, que leurs équipages espéraient déjà rançonner. Le commandement supérieur de l'expédition avait été confié au trésorier du roi, Nicolas Behuckel, chef sans habileté, mais auquel son mariage avec Aliénor fe Dreux, arrière petite-fille de Louis le Gros (2), avait créé de puissants protecteurs à la cour. Il avait sous ses ordres l'amiral Quieret, natif de l'Artois, et l'italien Barbavera (3), de Porto Venere. Ce dernier, qui avait longtemps fait la course, se
trouvait à la tête de l'escadre génoise, composée de trente galères.
Cet armement formidable parut, le 8 juin 1340, à l'entrée du Z^yn. Nicolas Behuchel débarqua aussitôt un grand nombre de ses hommes d'armes aux environs de Haze-Gras (4) , qui se
(1) On possède une lettre d'Edouard III au bailli dlpswicli, par laquelle il
ioi annonce que 18 vaisseaux de guerre français croisent dans les environs
<telTcIuse, attendant les navires anglais qui se rendaient à Anvers, chargés
de laines, n lui donna l'ordre de ne pas permettre aux bâtiments marchands
de mettre à la voile, à moins qu'ils ne soient escortés par une force sufll-
sante pour résister à toute attaque. Voy. Memorials of Ipswich, 191.
(i) Kervyn de Letlenhove, Froissarty Étude litt. sur le xiV sièck, tom. II, fol. 92, en note.
(3) Certains chroniqueurs lui donnent le nom de Boccanigra. Voy. aussi The natal kistory ofEngland, tom. I, p. i44.
(4) Beaucourt de Noortvelde, Tableau fidèle, etc., tom. 1, p. 56.
336 HISTOIRE DU COMMERCB
mirent & incendier les habitations, en massacrant impitoyablement tous ceux qui se présentaient à eux. lis menaçaient déjà l'Écluse, lorsque les Brugeois accoururent k la défense de cette ville, guidés. par Jean Breydel et Jean Schynkele, et les forcé* rent h se rembarquer. La flotte se serra alors autour de Cadzant, afin de garder rentrée du port, et dans Tespoir de surprendre le roi d'Angleterre, à son arrivée en Flandre.
Edouard III, qui se trouvait à Orewell, ne tarda pas à être averti des projets de l'ennemi. Il envoya aussitôt des mes* sagers dans toute l'Angleterre, et parvint en peu de jours à réunir deux cent soixante navires, avec l'aide desquels il réso^ lut de tenter le sort des armes. Il partit donc, le 23 juin, et découvrit les côtes de Flandre le jour suivant. Il fit aussitôt ralentir la marche de sa flotte, et trois de ses cbevaliefs» Renaud de Cobham, Jean Chandos et Etienne de I^abourkin descendirent h terre près de Blankenberghe, afin d'aller reeon^ naître la position des Français. Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, les Anglais se disposèrent à attaquer leurs adversaires. Ceux-ci n'avaient pas bougé, et continuaient k occuper les deux bras du Zwryn , malgré les représentations de Baravera, qui ne cessait d'engager le chef de l'expédition à profiter du vent et de la marce pour prendre le large. Les Français commettaient en eflfet, par leur inaction, une faute capitale, car ils se privaient en acceptant le combat dans un lieu resserré, de tous les avantages que leur assurait leur supériorité numérique. Les marins génois, trop expérimentés pour partager l'aveuglement de leurs alliés , ne voulurent pas s'associer à leur sort, et mirent à la voile, s'exposant hardiment aux attaques de toute l'escadre anglaise. Celle-ci avait le vent contraire, et manœuvrait en ce moment non loin des côtes de manière à éviter d'avoir le soleil au visage en arrivant dans le Zwyn (1). Elle se trouvait donc mal préparée à repousser une attaque, et Barbavera remporta d'abord quelques succès. II avait capturé un des navires qui lui étaient opposé, lorsqu'Édouard m en personne se mêla aux combattants, vivement soutenu par
(1) Voy. à ce sujet la (•iirieuî>e dijsserlalion de M. Jal, Glossttire nauU^uê, V\). 205, ÎOG.
Robert d'Artois, Ghandos , Percy , Henri de Flandre et Gauthier de Mâuny. Ge dernier, sujet du comte de Hainaut, était fort Mimé dii souverain, et lui avait déjà rendu de grands services, tant sur terre que par mer. II avait même été chargé du corn- Buoideoteot d'une escadre britannique, en li37.
Barbdvera, eraignant d'être cerné, prit enfin le large, et, dsins rintervalle, Id marée montante porta la flotte anglaise dans te Zwyû. Là s'engagea une nouvelle mêlée, plus sanglante encore que la première, et la bataille devint générale. Les français, incapables de manœuvrer, se défendaient néanmoins avee courage. Un grand navire, qui formait leur avant-garde, kSoim-Christophe, enlevé jadis aux Anglais, opposa une résistance désespérée aux assaillants. Il était commandé par un transfuge flamand, Jean Van Heyle, qui fut fait prisonnier durant lalutte^ et n'échappa à la mort que pour être massacré peu de temps après par la populace àe Bruges. V Edouard, autre navire iegmrre, fut également pris à Tabordage, ainsi que le Saintifi^tesy de Dieppe, à bord duquel les vainqueurs trouvèrent |AQsde400 cadavres.
Le carnage continuait encore , lorsque l'arrivée de lord Xorley, qui amenait un renfort, et celle de deux cents bàtiinents flamands, rassemblés à la hâte sur toute la côte, décidèrent la victoire en faveur des Anglais. Pierre Behuchet tomba ^treles mains des marins belges, qui le pendirent sans autre fiîwoe de procès à une vergue de son propre navire ; Hugues Quieret, plus heureux, avait péri les armes à la main (1).
ïldoiiaîrâ III, blessé à la cuisse, resta jusqu'au lendemain b. lH)rd de la coque Thomas, et consacra les premières heures du jour à écrire à son fils, pour lui annoncer son succès :
« Nous pensons bien, lui mandait-il que vous êtes désireux d'ardir bonne nouvelle de nous, et de ce qui nous est advenu deimis votre départ d'Angleterre. Nous vous faisons savoir
jlj D*après d*aatres versions, les deux amiraux furent exécutés. Voy. Fabian. Thé new Chronides of England and France, reprinted from Pynson's ediiûm of 151$, by H. EUis, London, 1811, 4*; Rapin Thoyras, tom III, p. 178 ; Jftçer, p. 141; fttiiiel, Bistotre de France, lom. 4, fol. 108; Mezeray, tom. 2,
fol. 9is.
qu'après avoir mis à la voile , le jeudi» du port d'Orewell, nous cinglâmes tout le jour et toute la nuit suivante. Nous arrivâmes ainsi jusqu'à la côte de Flandre devant Blankenberghe, d*ob nous aperçûmes nos ennemis , réunis tous ensemble dans le Zwyn. La mer nous étant contraire , il nous fut impossible de leur courir sus, et force nous Tut de nous héberger, cette nuit là, où nous étions. Le samedi, jour de Saint-Jean, bien après l'heure de none, au nom de Dieu et pour la défense de notre droite querelle, nous entrâmes dans le port, allant vers nos ennemis qui avaient rassemblé leurs nefs, et firent belle défense durant tout le jour et une partie de la nuit. Dieu, par sa puissance et miracle , finit cependant par nous octroyer la victoire, dont nous le remercions aussi dévotement que nous .posvous (1). »
En vrai chevalier, Edouard ne disait pas un mot des dangers personnels qu'il avait courus; il ne revendiquait pas même l'honneur du triomphe, qu'il n'attribuait qu'à l'intervention divine. Son premier soin , en mettant pied à terre, fut d'aller faire un pèlerinage à Notre-Dame d'Ârdembourg, puis il alla rejoindre la reine Philippine, récemment accouchée d'un prince, connu dans l'histoire sous le nom de Jean de Gand.
Jacques d'Arteveide, parvenu à l'épopée de sa puissance, rassuré sur Tavenir par la vigueur déployée par le roi d'Angl< terre, songea alors à compléter son œuvre. Un traité d'alliance^ élaboré par ses soins, fut conclu vers cette époque entre les* communes de Louvain, de Bruxelles, d'Anvers, de Bois-le-DuCp. de Nivelles, de Diest, de Leeuw, de Gand, d'Ypres et de Bruges. On décida qu'on battrait une monnaie commune, dont les pièces porteraient le nom de compagnons ou alliés^ signes visibles delà nouvelle union fédérale.
Le roi Edouard , après s'être arrêté quelque temps à Valenciennes, vint mettre le siège devant Tournai, le 30 juillet, accompagné du duc de Brabant et du comte de Hainaut. Quarante mille Flamands, sous les ordres de Jacques d'Artevelde, avaient également planté leurs tentes devant la ville, près de
(1) Voy. la lettre originale dans Touvragc de Delpit, CoUectian ginirêk des documents français qui se trouvent en Angleterre, vol. I. Paris, 1817, S*.
la porte des Sept-Fontaines. Les travaux commencèrent aussitôt, et la cité fut attaquée avec furie par trois endroits différents , mais sans succès. Philippe de Valois y avait envoyé des chefs habiles et expérimentés, avec ordre de s'y défendre à outrance, et ceux-ci semblaient résolus à ne pas trahir la confiance de leur souverain. Les assiégeants furent repoussés à diverses reprises, avec des pertes considérables.
Le siège traînait en longueur, et la garnison de Tournai commençait à souff'rir de la disette (1), lorsque le roi de France s'avança jusqu'à Pont-à-Bouvines, dans Tespoir que les confédérés abandonneraient leurs positions pour lui offrir la bataille, le mécontentement régnait parmi ceux-ci, et le duc de Brabant a^ait déjà manifesté l'intention de se retirer avec ses troupes, lorsque Jeanne de Valois, sœur du roi de France et belle-mère du roi d'Angleterre, parvint à négocier une suspension d'armes, bientôt convertie en une trêve générale, à la suite des conférences d'Eplechin. Les Flamands y étaient compris, et obtinrent h levée de l'interdit dont ils avaient été frappés, un pardon général et la remise de toutes dettes et obligations.
Le siège ayant été abandonné, le 24 juin 1341, Edouard III revint à Gand, où il reçut la visite de Louis de Nevers. Ce prince y arrivait avec les mêmes idées que lorsqu'il en était parti, aussi résista-t-il aux instances du roi et de Jacques d'Artevelde, qui le pressaient de changer de drapeau, et ne fit-il qu'un court séjour en Flandre. Edouard lui-même s'embarqua Wentôt à Bruges, en route pour TAngleterre.
A peine de retour, il manda le maire et les aldermen de Londres. Il leur exposa que pendant son voyage sur le continent il avait accordé aux Flamands certains privilèges, en s'engageant sur l'Évangile, en présence des prélats et des barons de sa cour, de les faire ratifier par les communes de Londres, d'York et de Lincoln. Il les pria en conséquence d'y apposer leur sceau, par amour pour lui, ajoutant qu'il aimerait mieux mourir, perdre
(1) La cherté des vivres durant le siège, rapporte l'un des liislorieus locaux, devint si extrême que tout y valait six fois son prix ordinaire . la rasière de froment s'y vendait 30 sols tournois; celle de blé, 40 sols; la livre de beurre, 5 sols; la viande de bœuf, 4 sols; celle de cheval, 4 sols.
SiO HISTOIRE DU COMMERCE Et DE LA BIARINE EU BELGIQUE.
là reine, ses fils, ses filles et tout son royaume que de man-^ quer à sa parole. Le maire se retira pour délibérer avec ses assesseurs, et, ayant consulté en secret. les bourgeois les plus riches et les plus notables, il vint répondre que la coâimune consentait, quoique à regret fquamvis in^itë) à f^ire ce que le roi lui demandait.
Les Anglais voyaient avec jalousie conférer tant d'avantages à des étrangers, mais Edouard III avait besoin des Flamands, et n'avait rien à leur refuser. Leur protection suffit, en I340« pour couvrir les marchands espagnols , alors fort mal vus de l'autre côté de la Manche, et qu'il fut défendu, à la demande des villes de Flandre, de molester. Les négociants belges reprenaient partout leurs affaires, qui se développaient chaque jour davantage. Nos savants même commençaient à être connus à l'étranger, et nous voyons, en 1341, Bartelmieu de Bruges c< maistre es facultés des arts et médecine » établi à la cour du coâHe de Blois en qualité de physicien, s'y faire une brillante réputation (1).
 cette époque, Charles de Blois et Jean de Montfort se dis-* putaient la succession du duché de Bretagne, devenue vacaete parla mort de Jean III. Plus d'un chevalier belge passa la me^ pour aller tirer l'épée en faveur de la cause de ce dernier, qui avait épousé Jeanne de Flandre, petite-fille de Guy de Dampierre, et nous retrouvons quelques-uns d'entre eux à ce fameux duel des Trente, où Français et Anglais, armés de toutes pièces, se disputèrent si vaillamment la palme des vertus guerrières.
(1) Son nom se trouve cité dans diverses chartes. Voy. le Caî. oimI, M archives du baron de Joursauvault^ Paris, Tecliner, 1838.