CHAPITRE III
Situation des pays sous les rois Mérovingieas. — Navigation sur TEscaut au VIP siècle. — Travaux publics ordonnés par la reine Brunehaut. — Nouvelle délimitation de la Gaule. — Nobles et serfs. — Quelques mots sur la Loi salique. — Wyk te Duurstede et son commerce. — Puissance des maires du palais. — Les revenus ecclésiastiques confisqués par Charles Martel. — Pcpin le Bref et le pape Zacharie. — Les anciennes abbayes en Belgique. — Charlemagne et les Saxons. — Système politique de ce prince, ses plans, ses réformes. — Il veut créer une marine. — Premières expéditions des Danois. — Le port de Gand. — Avenir de la monarchie franque. — L'instruction publique au commencement du ix« siècle.
L'invasion des barbares, en détruisant violemment Tancienne organisation sociale, déjà minée par ses révolutions intérieures, plongeait TEurope dans la plus grande confusion. Des bords du Rlûn aux rives de la Méditerranée, en Espagne, en Italie, en Sicile, on ne voyait plus que des ruines, souillées de sang, dispersées pierre à pierre, foulées aux pieds. Commerce, arts, littérature, tout semble s'évanouir dans cet immense chaos, d'où l'on n'entend plus s'échapper que le bruit du fer et les cris des mourants. Après avoir étudié avec César les diverses tribus de la (iaiile, dont Pline, Plolémée, Strabon et Dion Cassius nous ont décrit le territoire; après avoir applaudi à la mule éloquence «le Tacil(\ et consulté avec intérêt les écrits de Suétone, d'Euint^iK» et de I^rocope. il ne nous reste plus, dans cette nuit profonde qui précède une période de rénovation, que quelques
chroniques obscures, derniers bégaiements de la mémoire au seuil de Toubli.
Grégoire de Tours, qui vivait au \T siècle, nous fait un tableau déplorable de cette décadence générale : « l'étude des « lettres humaines, dit-il, cesse d'être cultivée, ou même elle « est totalement abandonnée dans les Gaules. On n'y trouve « plus un homme qui soit assez bon grammairien, assez habile a logicien pour rapporter soit en vers, soit en prose, les événe- <c ments contemporains (1). »
Les ouvrages de Cosmas , qui parcourait l'Orient vers la même époque, nous donneront une idée plus triste encore de la culture des sciences depuis Tàge de Pline. En effet , dans un traité de « topographie chrétienne (2), » le voyageur s'attache à réfuter l'opinion que la terre fût un globe, en même temps que l'assertion toute païenne qu'il existe une zone tempérée au Sud de la zone torride. Il informe ensuite ses lecteurs que, d'après le système véritablement orthodoxe , notre monde est quadranj^ulaire, s'étend durant 400 journées de marche de l'Est à l'Ouest, et exactement la moitié autant du Nord au Sud. Il nous le représente entouré de hautes murailles, sur lesquelles reposent la voûte du firmament, ajoutant qu'une montagne fort élevée, située vers le Nord, interceptait à certains moments les rayons du soleil, circonstance qui occasionne les changements diurnes et nocturnes.
Les traditions artistiques, dont les malheurs de la guerre effacent jusqu'aux traces, n'apparaissent plus que faiblement dans le Midi de la Gaule. L'évoque de Tours se borne à nous apprendre que saint Rémi, voulant donner de l'éclat à la cérémonie du baptême de Clovis, fit tendre quelques toiles peintes dans les nefs d'une église (3). Les relations commerciales, déjà fort restreintes sous la domination romaine, ne sont guère dans une situation plus florissante. Les rois francs, avec l'aide de leurs conseillers ecclésiastiques, s'occupèrent de bonne heure
lli Prœfat. Hisl. Greg. Twr.
\t) Publié par Montfaucon en 1707.
(3) Greg. Tur. lib. U, chap. XXXI.
^i HISTOIRE DU COMMERCE
à les raviver, car ils y voyaient un moyen d'augmenter leur trésor, mais le commerce et Tindustrie ne pouvaient que languir sous un régime tout militaire, qui n'offrait nulle garantie contre les exactions, nul recours contre les abus de pouvoir. Il paraît néanmoins que les habitants de Tournai faisaient encore quelque négoce avec l'intérieur du pays, car cette ville ayant soutenu un siège en S75, le roi Ghilpéric, afin de lui accorder quelque compensation, céda ^i l'évéque et au clergé le montant des droits qui se prélevaient au profit du fisc sur tous les vaisseaux qui remontaient et descendaient l'Escaut, ainsi que sur les marchandises qui se vendaient dans la cité ou ses dépendances (1).
Tournai faisait partie à cette époque du territoire ménapien, car les quartiers qui s'étendent de nos jours sur la rive droite du fleuve n'existaient pas encore : son premier évéque fut saint Ëleuthère, qui avait pris possession de ses fonctions épiscopales en 486. La reine Brunehaut, durant sa longue et sanglante carrière, décréta aussi quelques mesures favorables au trafic entre les diverses provinces : elle fit réparer plusieurs ancieor nés voies romaines, en Belgique (2), et le peuple leur a conservé jusqu'à nos jours le nom de « chaussées Brunehaut. » Plusieurs capitulaires, émanant de ses successeurs, nous indiquent qu'on prenait encore quelque soin, malgré les troubles qui s'élevaient sans cesse durant cette ère orageuse, de l'entretien des chemins publics. Sauf ces travaux, dont la nécessité était trop évidente pour en permettre l'abandon, le règne des rois francs ne présente qu'une série de scènes violentes et tragiques. Clovis, après avoir cherché à fonder, à coups de hache, l'unité de la nouvelle monarchie, détruit son œuvre en partageant ses possessions entre ses quatre fils.
Une ardente rivalité ne larde pas à diviser ceux-ci, qui renouvellent entre eux les luttes que leur père avait eues à soutenir contre les autres chefs francs.
Après de longs démêlés, la France fut divisée en deux royaumes, l'un à l'Orient « Oosterryck, » l'autre à rOc<îident « Wes-
(1) Miraîi, dipl loni.n,c. CLXX, p. 1310.
(2) Sigeb, Gembl. chron.
terryckouNovaWestria. » Ces états, qui reçurent ensuite, par corruption, les noms d'Austrasie et de Neustrie, se trouvaient réunis en 634 sous le sceptre de Dagobert I. Celui-ci, suivant Texemple de ces prédécesseurs, les sépara de nouveau et décida queTEscaut en formerait désormais la ligne de démarcation. D'après cet arrangement, il fut convenu que la Flandre, le Tour- Daisis, TÂrtois et la châtellenie de Lille appartiendraient à la Neustrie, tandis que le Cambrésis, le Hainaut, le Brabant, le paysdeNamur et de Liège feraient partie de TAustrasie. Ce morcellement de nos provinces eut de graves conséquences, car il ne tendit pas seulement à éloigner les unes des aulres des peuplades entre lesquelles existaient une certaine communauté d'origine, mais il donna naissance, en d'autres temps, aux prétentions de suzeraineté des rois de France et des empereurs d'Allemagne. Nous ne pouvons cependant, sans nous écarter de notre sujet, nous appesantir sur ces faits que nous devons nous borner à indiquer; il nous reste à examiner une question qui se rattache plus particulièrement à l'objet de nos études : celle de l'organisation civile, politique et économique de l'Empire des Francs.
Nous avons vu que les guerriers germains, après la conquête de la Gaule, adoptèrent en partie les usages de Tancienne administration, et ne cherchèrent pas à modifier, au moins d'une manière radicale, les institutions juridiques des vaincus. Ceuxci continuèrent en effet à être régis par les lois romaines, principalement vers les parties méridionales de la contrée. Tandis que les Gaulois prenaient pour arbitres de leurs intérêts la curie ou l'évêque de leur ville, les barbares décidaient leurs contestations par l'autorité des vieilles coutumes teutoniques. Les rapports qui s'établirent peu à peu entre les deux races, forcèrent les conquérants à donner une forme plus précise à leur législation, dont les dispositions nous ont été conservées sous le nom de Loi salique, non pas précisément telles qu'elles existaient du temps de Clovis, mais au moins telles qu'elles furent publiées sous les rois mérovingiens. Le principe de la distinction des classes, qui se développa d'une manière si remarquable durant la féodalité, y est clairement exprimé, ainsi que les droits et les devoirs qui incombaient aux difTérents
Urr. DO COMMBACB, T. t. 4
groupes populaires. Les officiers du Roi, ducesy comités^ misri majores, occupaient le premier ratig dans l'État. Ils étaient chargés du gouvernement des grandes provinces, pagi, du commandement des armées et de l'exécution de la justice. Le département assigné au duc se composait généralement de douze comtés, mais cette règle est loin d'être invariable; ceuxci se démembraient à leur tour en cantons ou bourgs de cent famille chacun, à la tête desquels on plaça un fonctionnaire qui reçut l'ancien titre de centenier. Les misai majores, régit, ou dominici n'avaient qu'une mission temporaire : c'étaient des intendants ou commissaires généraux que les rois envoyaient dans les provinces pour veiller à l'exécution des jugements, écouter les plaintes, réprimer les abus, distribuer avec équité les peines et les récompenses.
La classe des nobles, qui venaient après eux, comprenait tous ceux qui n'étaient pas serfs ; les affranchis mêmes ne pouvaient aspirer à la noblesse. Les seigneurs francs, « leudes antruslions )) ne se distinguaient des hommes libres, ingenui, que par leur qualité de délenteurs ou bénéficiers de quelque portion du domaine royal : les uns comme les autres étaient exempts d'impôts.
Les esclaves composaient la dernière classe. Ils étaient soumis à la glèbe, c'est à dire qu'on les astreignait à cultiver les terres de leurs maîtres. On les appelait maMcipea, servi, et on les vendait comme un vil bétail, à dix, douze, quinze sous par tête (l).Ceux qu'on nommait coloni, manentes, n'étaient attachés au service de certaine terre que pour un temps déterminé, c'est h dire pendant quelques jours de la semaine : après avoir satisfait à la « corvée » ils pouvaient travailler à leur profit particulier.
La loi salique, modelée sur les coutumes d'un peuple à peine civilisé, présente un tableau singulièrement confus : relations civiles, dispositions pénales, règlements de procédure, toutes les sections diverses du droit s'y trouvent mêlées sans ordre apparent. Elle ne contient guère de stipulations relatives au commerce, et s'attache spécialement à la répression des délits
(1) Greg. Tur., lib. III, cap. XV; I^. Sol., lit. XXXVIII.
ruraux. Toutes les offenses sans exception, soit contre les personnes, soit contre les propriétés, y sont compensées par des amendes pécuniaires, proportionnées au rang de Toffensé et à la nature du dommage. Ce code, malgré toute sa barbarie, est d'autant plus intéressant à étudier qu'il forme en quelque sorte la base de l'ancien droit dans nos provinces, où Tinfluence germanique ne cessa de se faire sentir. Nous possédons une foule d'actes, à partir du ix*" siècle, dans lesquels on lit que les décisions qu'ils contiennent étaient prises a secundum legem salicam, » d'après la loi salique.
Le règne de Dagobert I", qui fut couronné roi d'Austrasie en 632, et dont nous avons rapporté plus haut les dispositions testamentaires, n'offre guère de particularités dignes d'être notées dans nos annales commerciales. Un diplôme , publié par Miraeus, établit cependant que la ville de Wyk te Duurstede, située à quatre lieues d'Utrecht, dans les Pays-Bas, était fréquentée par les marchands dès cette époque, et qu'elle recevait des vaisseaux étrangers, saxons ou hongrois, qui venaient y faire un trafic en grains et en miel (1). Il n'est pas inutile d'ajouter que les chefs francs se réservèrent le monopole de la vente du sel, qui continua à se faire, comme sous les Romains, au profit de la couronne. Les domaines royaux étant fort importants, les princes de la première race en avaient confié la direction à un officier spécial, qui prenait le titre de maire du palais. Cette charge, qui équivalait d'abord à celle de grandmaître de la maison royale, ne conférait point de pouvoirs extraordinaires à son titulaire, qui était essentiellement amovible.
Les circonstances changèrent cependant après le règne de Dagobert I*% dont les successeurs, trop faibles pour exercer l'autorité par eux-mêmes, en abandonnèrent la responsabilité et les soucis à leurs ministres. Tandis qu'ils se livraient entièrement à leurs plaisirs et à leurs vices, le maire du palais s'empara peu à peu du pouvoir, et devint le véritable chef de la nation. Il prit le titre de duc des Francs et, au lieu de tenir ses fonctions de la bienveillance royale, il se fit élire par le peuple.
(1) Miraei, Dipl, Bdg., lib. I, cap. 1, p. UU
Jul r^n. xnat fut assassiner Dagobert II, son sou- 4B3in^ A > -focic notiz <>iîeux par son despotisme, les Belges .-«"biîifïmc K jr: :^îr. et reconnurent pour chef Pépin de
•sm^ ii> rx-is^îçîi^ rt de Begga, et dont Taleul avait été
ir^ï ÙL z^ihs^ 5CQS Gocaire II.
Tmui ô:««eû ônc «TAustrasie, s*assura des dispositions de sLitSw Àets nèunit autour de lui, et s^avau^a jusqu*à la
-ït .•ùa:tr«ctia*enf . qui formait la limite de son territoire,
vci^ iîiiiôjaaè par les grands, avait déjà été immolé à la •uasipiihi^ i* ?*?tipl<f^ mai^ Beriaire, qui avait pris sa place, se mruiirxj: ^.25j?ccse à soutenir la lutte contre les Austrasiens, au BWL ii rv\. raierri III. Les deux armées se rencontrèrent h r^tîCrî» ?cè> Je Saiut-Ou^ntin, et, après un combat acharné,
Xewfcs:rti::i> furent complètement défaits. Bertaire fut mas-
■^ jvtr ses propres soldats, et Thierri tomba entre les mains ie PVv^tu «|uî« dans la crainte d'irriter la nation, lui laissa le w«i ;::.>^ iW roi, tout en s'emparanl des finances et de l'auto-
iVc evëiienieuu en faisant disparaître la nationalité de la S^«s£ri^. préparait aussi la chute de ia dynastie i*égnante. Il vi^wtuit ?miH>s5iMe en effet aux descendants dégénérés de M^rvnw e( de Clovis, désormais condamnés à l'impuissance, Je s^ toainienir plus longtemps à côté de ces ducs , aussi Mjl^uiou\ que vaillants, qui se mettaient bi*avemeni à la tête Je leurs hommes d'armes, et ne reculaient pas plus devant te ruJt* vie des camps qu en présence des embarras et des fatigues du conseil.
IV^pin, apix^s avoir dirigé ladministration du royaume sous OJsnis IIK Ohildebert III et Dagobert III, mourut en 714, laissant W nu^mes fonctions à son tils Charles-Martel, qui ne parvînt à se tîun^ reconnaître qu'après une guerre civile. Ce prince Mliquoux avait dèji\ eu à résister aux Saxons, aux Frisons et aux .\lloinands, contre lesquels il s était défendu avec succès, lor^)u il apprit que les Sarrasins, après avoir fait la conquête «h^ rhV|Kigne. venaient de passer les Pyrénées en grand nombn\ et suNancaioni voi*s le centre de la France. Leur manière do combattre, leur ftuiatisme, les cruautés qu'ils exerçaient sur iour (Kissage setuaient la tecreur autour d'eux, et Charles sentit
ET DE LA MARINE EN KLGiQUE. M
la nécessité de faire un effort suprême afin de se débarrasser au plus tôt de ces dangereux adversaires. Il promit de grandes récompenses à tous ceux qui se joindraient à lui, marcha rapidement contre les ennemis, et réussit h les arrêter dans les plaines de Tours, où il les mit en pleine déroute. Ce triomphe, qui sauvait TEurope d'une invasion formidable, laissait le vainqueur dans une position difficile, forcé qu'il était de satisfaire aux exigences de ses compagnons. Charles ne vit qu'un moyea de leur tenir parole, et il n'hésita pas h l'employer; l'Église possédait déjà des revenus opulents ; il s'empara des dîmes appartenant aux différentes communautés religieuses et les distribua) aux défenseurs du pays. Cette mesure assez hardie à cette époque, lui est amèrement reprochée par les écrivains ecclésiastiques, qui ont fait de sa damnation un article du droit canon (1). Ils prétendent même qu'un saint descendu du ciel, vint révéler les souffrances de Charles Martel à Eucher, évêque d'Orléans. Quoi qu'il en soit, ce prince mourut en paix le 3S octobre 741, laissant trois fils, dont les deux aînés. Carloman, et Pépin, se partagèrent les provinces : le premier eut i'Âustrasie, et le second la Neustrie, la Bourgogne et la Provence.
Caiioman s'étant retiré dans un monastère, Pépin s'empara du gouvernement que l'abdication de son frère venait de laisser vacant, il se trouva dès lors le chef réel de la monarchie franque. Il était réservé à ce prince de réconcilier le pouvoir avec l'Église, et de compléter la ruine de la dynastie mérovingienne. Désirant réunir la dignité royale à l'exercice de l'autorité suprême, sans être accusé d'usurpation, il sollicita une décision du pape Zacharie sur la question de savoir à qui appartenait le titre de roi : h celui qui n'exerçait aucun des devoirs attachés à la souveraineté, bien (ju'il en conservât les prérogatives, ou à celui qui supportait le fardeau des affaires, et s'astreignait à toutes les charges de la puissance royale? Le pape prononça en faveur de ce dernier, et son avis fut suivi sans délai. La nation, solennellement assemblée à Soissons, le 1^' mars 781, acclama le duc des Francs, qui fut sacré en
(1) Harœos, tom. I, p. 32.
qualité de roi de France par saint Boniface, légat du saint siège et archevêque de Mayence. Childéric III, qui n'avait jamais été qu*un instrument entre les mains de son puissant vassal, fut tonsuré et jeté dans l'abbaye de Sithiu, à Saint- Omer. Etienne II, qui remplaçait le pape Zacharie, recueillit bientôt les fruits de la complaisance de son prédécesseur, car il fut rais en possession, grâce à l'énergique intervention de Pépin, d'un assez vaste territoire enlevé à Astolphe roi des Lombards.
Tandis que le Pontife ajijrandissait ainsi son doniaine temporel, tout en affermissant sa puissance spirituelle, quelques missionnaires continuaient à parcourir la Belgique, où ils s'efforçaient de détruire les restes de l'Idolâtrie. Vers 764, un de ces courageux disciples du Christ, saint Gommaire, se bâtissait une cellule dans une petite île déserte au confluent de la Nèthe, autour de laquelle s'éleva plus tard la ville de Lierre. Déjà plusieurs couvents, assez humbles à l'origine, s'étaient établis sur différents points du pays, bien que le peuple continuait à se montrer peu empressé, en général, h renoncer au paganisme. Les premiers apôtres de l'Évangile, en Belgique, appartenaient presque tous h l'ordre des Bénédictins, et fixaient de préférence leur séjour dans des lieux déserts, et peu habités. C'est ainsi que saint Amand s'était retiré dans le hameau de Gand, alors inconnu, et que saint Rombaud avait vécu en solitaire dans la forêt où Ton devait édifier plus tard la ville de Malines; saint Ghislain et saint Trond, non moins zélés, s'étaient écartés également au milieu des terres, pour aller dresser un autel sur l'emplacement des localités qui portent aujourd'hui leur nom.
Un grand nombre de cités doivent leur origine, dans les Pays-Bas, à de pieux cénobites (1), dont la retraite agreste et sauvage ne tardait pas à se transformer en chapelle ou en couvent. Leurs disciples, généralement aussi pauvres qu'euxmêmes, commençaient d'abord h défricher le sol qui s'étendait autour du sanctuaire, recevaient ensuite quelques donations
(1) Entre autres les villes d'Anloing, de Bilsen, de Ciney, de Diekirch, de Florennes , de Fontaine-l'Évêque , de Furnes , de Huy , de Leuze , de Liège . de Mons, de Nivelles, de Poperingue, de Renaix, de Rœux, de Saint-Nicolas, de Soignies, etc.
qui leur permettaient de donner plus de développement à leurs cultures, et acquéraient ainsi insensiblement au domaine plus coDsidérable. Les seigneurs voisins, retenus par une sorte de crainte superstitieuse, respectaient ces colonies naissantes, qui échappaient ainsi aux désastres qui accablaient les propriétés laïques. Une foule de gens, attirés par l'espoir de vivre en paix à l'ombre du monastère, venaient se grouper auprès de l'édifice consacré, et l'on vit beaucoup d'hommes libres, ruinés par l'obligation du service militaire gratuit, se réduire volontairement à l'état de colons ou de lœti de quelque abbaye, afin de se soustraire aux persécutions. Les paysans n'avaient point à passer par des formalités bien compliquées pour déclarer qu'ils se rendaient serfs d'une église ; il leur suffisait de planter une croix au milieu de leurs champs, et le nombre de ces signes symboliques augmenta à un tel point dans certains parties de la contrée, que les princes se virent obligés de promulguer des règlements afin de réprimer l'abus d'une telle coutume (1).
Ces communautés religieuses, que les anciennes chroniques nous permettent d'étudier dès leur formation, étaient appelées, comme nous l'avons déjà fait observer précédemment, à contribuer d'une manière considérable aux progrès de l'agriculture et de l'industrie. Sans la fondation des abbayes de Tongerloo, d'Averbode et de Postel, selon la remarque fort juste de M. Schayes(2), les campagnes fertiles qui les entourent seraient peut-être encore des bruyères arides ou des landes improductives. Les moines rendirent sous ce rapport des services incontestables, de même qu'ils méritent également des éloges pour avoir sauvé de la destruction une foule de précieux monuments littéraires, qui eussent été entièrement perdus s'ils n'avaient été recueillis grâce au goût éclairé de quelques abbés. Ils contribuèrent aussi à la renaissance des arts, désormais consacrés à l'embellissement des édifices du culte, et réclamèrent, au nom de tous les opprimés, le droit d'asile au pied des autels.
On ne peut, sans faire preuve de partialité, méconnaître des
(1) Moreau, huitième discours sur Thistoire de France, p. 412.
(i) Les Pay$-Ba$ avant et dwrant la domination romaine, tom. II. Brux., 1838.
60 HISTOIRE DU GOMlffiECB
titres aussi parfaitement établis, mais il fôut bien sgouter cependant que les institutions monastiques, si elles ont eu leurs phases brillantes, ont aussi leurs parties sombres. Les abbés, devenus grands propriétaires, confondirent souvent les intérêts publics avec ceux de leurs couvents, et exercèrent une influence fatale sur les libertés politiques du pays. On peut leur faire un autre reproche que nous croyons éjçnlement fondé, c'est celui d'avoir contribué à rabaisser le sentiment religieux, en donnant une importance exagérée au culte des reliques, dont ils tiraient de beaux revenus, et en introduisant dans renseigne* ment une foule de récits légendaires, dont l'absurdité est évidente, et dans lesquels on chercherait en vain la morale élevée, l'austère sentiment du devoir, l'esprit de charité et de dévouement qui caractérisaient les premiers chrétiens.
Les relations étroites de Pépin le Bref avec l'église romaine, en aidant ce prince à rétablir l'autorité royale, mettaient les Francs en hostilité avec les populations encore païennes. Lo désir d'acquérir des possessions nouvelles, la nécessité d'empêcher d'autres tribus leutoniques de dépasser les limites de l'Empire, forcèrent Charles P% fils et successeur de Pépin, à garder sans cesse les armes à la main. Ce prince, auquel l'histoire adonné lenomdeCharlemagneou le Grand, régna d'abord avec son frère Carloman, et se trouva seul maître du royaume à la mort de celui-ci. Il resserra son alliance avec le Saint- Siège en attaquant le roi des Lombards, qu'il Ht prisonnier dans Pavie, et qui alla finir ses jours à Liège, sous la garde de l'évéque Agilfride. Tranquille désormais de ce côté, il se trouva bientôt en présence d'autres ennemis, redoutables par leur valeur, leur énergie et leur indomptable persévérance.
Les Saxons, successivement attaqués par Pépin de Hei*stal, Charles Martel et Pépin le Bref, avaient fait h ceux-ci une guerre implacable. Il est assez difficile de déterminer, d'une manière exacte, l'étendue du territoire qu'ils occupaient, mais il est probable qu'on désignait sous le nom de Saxe, au vnr siècle, la contrée qui se présente au Nord et à l'Orient du Weser (1). Us
(1) Voy. lin travail de M. Meyor. dans les Mém. de l'Académie de BmxeiUs, tom. 111, p. 469.
avaient en outre implanté des colonies, comme nous Tavons déjà constaté, sur divers points du littoral de la mer du Nord, et sétaient ménagé Tappui des Frisons, dont ils partageaient l« mœurs et les usages. Un de leurs chefs, qui avait nom AdroaW, s'était emparé dès le septième siècle des districts de Saint-Omer et de Saint-Poî, ainsi que d'une partie des côtés de Flandre, et s'était retranché dans le fort de Sithiu (1).
Cbarlemagne, voulant h tout prix les empêcher de ravager les frontières, comprit qu'il ne parviendrait à les faire renoncer i leurs habitudes de déprédation qu'en transformant leur état social, et il prit la résolution de leur imposer, par la force, le culte et lescroyances des Francs. 11 rencontra néanmoins, dans leurchef Witikind, un adversaire fécond en ressources, inébranlable dans l'adversité, prompt h profiter d'un succès, et dont l'héroïque intrépidité prolongea longtemps cette lutte sanglante, qui fut souillée par les plus horribles cruautés. Les Saxons, unis aux Danois dont ils avaient réclamé des secours, défendirent durant trente trois ans leur sauvage indépendance. Souvent x-aincus, ils acceptaient leur sort avec une résignation apparente, se laissaient baptiser, puis se relevaient encore, massacraient leurs prêtres et reprenaient leurs idoles.
Les lois qu'on leur imposa, après l'assemblée de Paderborn, donnent une idée dib fanatisme religieux et de la férocité qui animaieiil les vainqueurs. La révoltccontre le prince, le mépris dj culte, l'assassinat des membres du clergé ou des seigneurs, Itrapi, le pillage des églises y sont punis de mort, en même temps que le refus d'obéir aux prescriptions de l'Évangile ou d'obser\er l'abstinence durant le carême. Un saxon, coupable de tous ces crimes, n'avait, pour échapper aux poursuites, qu'à se soumettre à la pénitence publique : l'absolution du prêtre lui permettait de rentrer en grâce, et de se faire pardonner sa conduite. Ces mesures législatives n'ayant pas empêché les Sîixonsdese soulever de nouveau, Cliariemagne résolut de les dominer par la terreur, et le sang de quatre mille d'entre les rebelles rougit le fer des bourreaux, sous les yeux de leurs
't DfppîDç', niit. dn ejrpédUions maritimeê des Normands. Paris, 18i4, un voLm-i»,p.51.
es HISTOIRE DU COMlfERCE
compatriotes, qui a\-aîent été conduits au pied de Téobafaud par les bandes armées du monarque franc.
Tandis que les tribus germaniques, épuisées partant d*eSbrts, donnaient le spectacle d'une agitation perpétuelle, tantôt humiliées et abattues, tantôt arrogantes et fières, Charlemagne, qui cherchait dans l'unité des croyances religieuses la réalisation de ses plans de réorganisation politique, recevait à Rome des mains du pape Léon III, la couronne d'empereur d'Occident. Les dissensions intestines, le mélange des races, la diversité des intéivts et des sentiments, avaient exercé jusqu'alors leur action dissolvante sur les liens sociaux : un fils de l'Église allait essayer de grouper ces éléments opposés, de les combiner entre eux, et de rétablir l'ordre dans cet immense chaos, berceau d'une civilisation nouvelle régénérée par la foi. Charlemagne, en associant intimement sa politique à celle du Saint- Siéjie, croyait assurer l'avenir de sa propre dynastie, et contribua on réalité à fonder la puissance d'une théocratie, qui fiait par dicter la loi à ses successeurs.
Le pouvoir spirituel, basé sur les impressions reçues, le respei't des traditions, et la constitution intime de la conscience iunnaine, était doué d'une énergie et d'une force de résistance bien supérieures à colles de l'autorité temporelle, qui dépendaionl onli^ronioiit. à cotte époque, de:^qualités particulières do ooUii qui loxorcail ; Tempii-e rêvé par le fils de Pépin le Bref était doslino à toml>or avec son fondateur, mais le pontife qui lui donna la couronne devait consener longtemps le privilège do saoror les rois. Los conséquences de ces concessions ne tard^rtMU pas Ji se faire sonlir, et la supériorité des évoques sur les nui^iislrars civils se dessine de bonne heure :
*x Los ovôqnos. lisons-nous dans un capilulairc, porteront .V tomoiîiuajio si les oomlos rendent la justice sans haine et sans ^^ nïau\aiso iîiionlion touchant la punition des larrons. Le vv i omio qui aura puni un honnne contre le droit perdra sa <v difîuilo ol soi\t puni: les juges inférieurs doivent représenter A au plaid du comte les lariH)ns qui ont volé dans leur centaine^ « i\ poinodoso\oir demis de leur dignité et des bénéfices qui
v sont :Ui;u*hos, ou do payer une amende s'ils ne jouissent
rauouno poiMion du domaine. »
Cette disposition, comme on le voit, mettait les officiers impériaux entièrement à la merci des prélats. Il nous reste de nombreuses dispositions législatives émanant de l'empereur des Francs. Le premier capitulaire important que nous possédions est daté de 779, et prépare la réalisation des plans administratifsde ce prince^Les hommes libres, dont le nombre, comme nous Favons déjà remarqué, diminuait rapidement, n'allaient plus aux assemblées judiciaires des comtes ni des centeniers, où ils étaient appelés à juger leurs pairs, accablés qu'ils étaient de ces coQvocations, que les magistrats multipliaient à dessein afin d'augmenter le chiffre des amendes qu'ils avaient le droit d'exiger des absents. Charles réprima cet abus en réduisant h trois par an les réunions auxquelles les hommes libres devaient se rendre, et, pour assurer en tous cas l'administration de la justice, il institua des échevins, Scabini^ magistrats subalternes, à la Domination du comte et du centenier. Il établit en outre deux pl9ids généraux, qui devaient se tenir annuellement aux époques où se réunissaient les conciles épiscopaux, en mars et au commencement de l'automne.
Ces réformes politiques furent bientôt suivies de mesures financières non moins importantes : le capitulaire publié à Herstal est devenu célèbre en ce qu'il consacre l'établissement définitif de la dîme. Le payement de cette redevance, exigé depuis deux siècles par l'épiscopat, avait été jusqu'alors tout à fait facultatif : l'empereur en fit une loi, qui ne fut pas acceptée sans de longues contestations. Il établit l'unité des poids et mesures dans toutes les villes et les monastères, en se basant sur ce texte biblique : « Pondus et pondus, mensura et mensura^ utrumque abominabile est apud Deum (1). » Le commerce des grains fut soumis à un règlement particulier, décrété à Francfort en 794.
ce Nul homme, dit cet arrêté, clerc ou laïque, ne pourra « vendre les blés, en temps de disette comme en temps d'abon- « dance au delà du prix fixé pour le boisseau public, savoir a un denier par boisseau d'avoine, deux par boisseau d'orge, « trois par boisseau de seigle, quatre par boisseau de fro-
(l)Prov.,cap. XX,v. 10.
lU mSTOIRE MJ COMMB&CB
t* mfJii M), ïjc pain ne se vendra pas au delà d*un denier les *i v'iu^t quatre livres; les blés provenant des domaines royaux // M*roui livr/îS h prix réduits ^2). »
|>îH lois salique et ripuaire ne statuaient que des peines pécuiiiitircfi contre les voleurs et les assassins : il frappa ceux qui hêtru'ïcui convaincus de ces crimes de pénalités corporelles; un larron, condamné pour la première fois devait perdre un œil; itu lui coupait le nez en cas de récidive, et une troisième condamnation entraînait la mort. Le meurtrier ne pouvait se soustraire h celte dernière peine et, afin que l'asile des églises ne retardfit ou n'empêchât pas le cours delà justice, il fut défendu d'y recevoir ceux qui se trouvaient sous le coup d'une sentence capitale, et même de leur procurer des aliments.
Ces réformes, dont l'examen approfondi appartient plutôt b riiistoire du Droit, présentent cependant quelques détails curieux relatifs au commerce, à l'agriculture et à l'industrie. Les rois francs, comme on le sait, possédaient une foule de propriétés rurales, qu'ils faisaient exploiter à leur profil. Cliarlemagne s'occupa avec beaucoup de soin de l'administration de ces biens de la couronne, et quelques-unes des lettres qu'il adresse, h c(î sujet, h ses inlcndants, offrent le plus grand întévfti. « Nous voulons, dit-il dans une de ces instructions, que « l'on attache h chacun de nos châteaux des ouvriers en fer; « des orfèvres ou des argentiers; des tailleurs; des tourneurs; « des charpentiers; des armuriers; des ciseleurs; des savon- « niers; des brasseurs qui sachent faire la cervoise, le cidre et « le poiré, et lou*e autre liqueur bonne à boire; des boulan- « gers qui aient appris à confectionner la semoule pour notre « usage; des faiseurs de filets, habiles h fabriquer tout ce qui a est nécessaire h la cliasse, et le reste des hommes de métier « qu'il serait trop long d'énumérer (3). »
Tous ces artisans élaiont pris dans la classe des serfs, et travaillaient pour le compte du prince sur les matières premières qu'on leur confiait. Si Ton ajoute îi ceux-ci quelques marchanda
(1) 1.0 (lonior d'arKont valait 36 centimes ^4 100.
[i] Doux doniors lo boisseau do soi^'lo, trois celui de froment.
[^) CapHularf CaroU Magni, § 15, p. 635, in Baluzii, tom. I, p. 831.
ET DE Là MARCŒ EN BELGIQUE. 65
ambulants, qui voyageaient péniblement en portant leur balle sur le dos, sans demeure fixe, rançonnés en tous lieux, on se fera une idée de la situation industrielle et commerciale de Tintërieur du pays à la fin du vni^ siècle. Les seigneurs francs qui avaient obtenu les portions du domaine h titre de bénéfices, sui\'aient l'exemple du monarque. Ils se construisaient une demeure au centre de leurs terres, et les faisaient cultiver. Les titres du moyen âge donnent le titre de villa indominicata à ces manoirs, ainsi qu'au territoire qui en dépendait, d*oii leur est resté, plus lard, le nom de « village. » Chacun d'eux avait ses gens de métier, au milieu desquels vinrent se fixer parfois des hommes libres, du consentement du propriétaire, qui désignait ces derniers par le terme d'ingenui qui per fiscos nostros commanent. Les ouvriers attachés à la villa indominicata formaient ce qu'on appelait le domestique, familia^ du château. Les femmes des tenanciers, particulièrement les serves, étaient tenues de fournir à leurs maîtres une certaine quantité d'élofies, et du temps de Gharlemagne cette fabrication était considérée comme une œuvre essentiellement servile. Les principales de ces étoffes portaient le nom de camisiliSy ou de camisile, camisialis, caminlitô(l).
Ces usages, que la féodalité allait consacrer pour longtemps, étaient encore presque inconnus sur les côtes de Flandre, bien qu'ils existassent déjà dans les environs de Gand, où Égiiihard, le secrétaire de Charlemagne, devenu plus lard abbé de Saint- Bavon, possédait des biens considérables. Les rivages de la mer, ravagés par les flots, entourés de bois, étaient habités par une population de marins, qui continuait à se joindre aux Frisons, aux Saxons et aux Danois, préférant courir Tocéan que de se courber sous la servitude. On remarquera en effet que presque tous les noms de villages, vers le littoral, indiquent une origine plus récente que celle des bourgades du centre de la contrée. La tradition même, en nous conservant la légende de Lyderik, qu'on a considéré longtemps comme le fondateur de la première dynastie flamande, ne nous rappelle-t-elle pas,
(1) Yoy. Polisfptiqw de Tabbé Irminon, publié par M. B. Guerard. Paris, iaprim. royale, 1811, in-4% tom. I, r partie, § 383-387, p. 217, 225.
SOUS la personnification du géant Phinart, la présence d*une race hostile dans les anciennes forêts ménapiennes? Meyer, parlant de ce même Lyderik, ajoute qu'il chassa de la Flandre ceux qui, par opiniâtreté ne voulurent pas embrasserla religion chrétienne (1), et nous voyons Charlemagne lui-même, en 775, enjoindre à ses officiers de dissiper les rassemblements de colons et de serfs fugitifs qui se formaient sur ce territoire. Celte dernière disposition est particulièrement remarquable, car elle indique que les rebelles étaient non seulement parvenus à s'y soustraire à la poursuite, mais qu'ils pouvaient même y devenir dangereux.
Les temps étaient arrivés en effet où les peuples du Nord, arrêtés sur les bords du Rhin par les forces réunies de la monarchie franque, allaient se frayer une autre voie vers les provinces dont ils convoitaient les richesses, en se confiant à de frêles esquifs, ballottés par l'océan. Les Saxons , abattus, décimés, condamnés à quitter leur pays pour aller cultiver les domaines du conquérant, des rives de la Seine à celles de l'Escaut, allaient voir surgir des vengeurs. Leurs ennemis comprirent les périls qui les menaçaient à leur tour, et s'étudièrent à y remédier par des mesures efficaces et promptes. L'empereur ordonna la construction d'un certain nombre de bateaux, établit des postes à l'embouchure des fleuves, et imposa aux habitants du littoral l'obligation de se lever en masse quand leur aide serait requise (âj. Déjà des Danois avaient abordé en Frise, en 7TS, et peu de temps après d'autres émigrants cherchaient à débarquer sur les rives de la Belgique, non loin du village actuel de Ghistelles, probablement dans le dessein de so joindre à des colons venus précédemment de la mère- IKitrie ç\^^ L'annaliste qui nous rapporte ce fait prétend même qu^Knguelrauï, forestier de Flandre (4), fut chargé par le souve-
V Sloxi^i*. iNHii/r-siriMiM FUindricarum adannum 804.
f Krtr^^n M rapitiila. cap. XVI. de libnis hominibus maritima locn habitant, 4«iis lo lomo iV do loin raj:«* itl^ M. Poriz, Monum. Germ. Histor., pag. 16.
S^ M«*\«^r» a»l «»» ^*^^^ • l** ^«raml , Mémoire sur l'ancienne viUe de GhistfUes, |«\Kh Ml H-» \n>ors. IH57.
Il I V\i.Hlonoo «los fort^sllers sous Charlemagne est établie par des capitukuw. l^""* l **^hl sur los riWir ou « fermes • de l'an 800, il est fait mention de
rain, dès l'année 808, de réprimer les excès des pirates (1). Les expéditions de ceux-ci, d'abord assez peu importantes, ne tardèreot pas à prendre plus de développement. Godefroid ou Godfried, roi de certaines îles du Danemark et des côtes du Jutland, étant entré en lutte avec quelques tribus slaves, soutenues par les Francs, quitta le port de Slesvig avec une flottille, rançonna ses adversaires, et retourna dans ses domaines avec un riche butin. Enhardi parce premier succès, il remit bientôt à la voile, et débarqua en Hollande avec 200 vaisseaux.
Charlemagne, dont l'active vigilance ne pouvait être prise en défaut, réunit des troupes en Allemagne, puis se rendit à Boulogne, où il avait déjà fait rassembler quelques navires, dans la crainte d'une agression. Il restaura le phare de cette ville, qu'on avait laissé tomber en ruines, et ordonna d'y allumer, chaque nuit, un fanal destiné à guider les navigateurs. Après avoir inspecté ce port dont il voulait faire l'un des arsenaux de sa marine, il vint sur les bords de l'Escaut, oii il avait fait établir également des ateliers de construction navale, « in loco qui Ganda vocatur, » dans un lieu appelé Gand. Ce passage de son historien Eginhard a donné lieu à de nombreuses controverses. Plusieurs historiens se basant sur ce que, dans les chartes du ix** et du x^ siècle, Gand est désigné sous le nom de portus Ganda, en ont conclu que cette ville était un port de mer à cette époque, et communiquait avec l'océan par un golfe. Celte expression de « port, » appliquée h cette localité, ne peut être admise cependant comme une preuve bien décisive de la vérité de l'allégation que nous venons de rapporter, car il est constant qu'on l'appliquait, durant le moyen âge, à tous les lieux habités situés sur les bords d'un fleuve. M. Schayes, dans son « histoire des Pays-Bas avant et durant la domination romaine» se prononce toutefois en faveur de ceux qui veulent faire de Gand une ville maritime, et fait observer à l'appui de cette thèse queSaint-Omer, qui se trouve aussi éloignée du rivage que
mayeurs, forestiers et autres officiers ; aiiieurs, dans un règlement de 813 sur les forêts, il est dit : « que les forestiers les défendent bien et gardent en même temps le gibier et les poissons. »
A, Meyer, Annal. Fland. an, 808; Lesbroussart, édit. d'Oudegherst, tom. I, pag. 90.
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la capitale de la Flandre orientale, recevait encore les flots sur son territoire au xr et auxn* siècle. Cetarguraent, tout bien considéré, n'a guère plus de force que le premier, car sidesinfluen* ces locales ont pu déterminer un effet physique sur certaines parties de la côte, cette circonstance n'autorise pas à en étendre les conséquences à tout le littoral. M. de Bylandt, dans un mémoire spécial publié par M. de Reiffenberg, a examiné également cette question, en combattant avec habileté les prétentions que nous venons d'exposer (1).
On ne peut douter cependant que le lieu dont il est fait mention par le secrétaire de Charlemagne ne soit bien réellement la ville de Gand, car le même endroit se trouve désigné dans un diplôme par lequel le roi Lothaire confirma, en 967, les possessions de l'abbaye de Saint-Bavon, accompagné d'une description des villages voisins qui ne laisse aucune obscurité à cet égard (2). Sans entrer en de plus longs détails, nous ne croyons pas pouvoir admettre, en présence d'une foule d'observations géologiques qui contredisent ce fait, que la mer s'étendait jusqu'à Gand au commencement du ix*" siècle. Il est plus probable qu'il existait à cette époque, par la Lieve, une communication entre Gand et Maldeghem, qui était situé, comme nous l'avons déjà vu, sur les bords d'un vaste golfe formé par la mer du Nord vers la fin de la domination romaine.
Charlemagne ne devait pas voir terminer cette guerre, dont sa puissante influence n'eût peut-être pas suffi à arrêter le cours, et qui devait semer la désorganisation dans le vaste empire qu'il espérait laisser à son fils. Il mourut à Aix-la-Chapelle, le 28 janvier 814, après un règne de 47 ans. Sa fin, qui ne présageait que des malheurs à la monarchie qu'il avait si longtemps
(1) Archives paur l'histoire des Pays-Bas, tom. III, p. 4.
(i) « ... Appendentia autcm hxc roboramus, omncs mansiones ultra Legiam, de portu Gandavo : in Ucckenglicm mansiones dcccm... villa Gondelghem... villa Slota , et Slondcraga , et Desseldonck , Toncnsela et Spcnghedonck et
Metmedonck, villa Singhem cum appcndiciis suis » (Mirsci, Don. pior.,
c. XXXVl.)
II est facile de reconnaître , dans ces dénominations un peu barbares, les villages de Wondelghem, de Slotc, de Desseldonck, de Dorensele, de Mendonck, situés par delà la Lys, en partant de Gand,
JVr M Li MARINE EN BELGIQUE. 69
dttigée, arrache au poète saxon, son panégyriste, les réflexions les plus amères : « Désormais, ô malheureuse France, s'écriea t^il, à quelle calamité n*es>tu pas exposée ! Toutes tes fron- « tières sont ouvertes à la férocité des barbares qui se font un « jeu de tes larmes, et qui brûlent d'impatience de s'enrichir de « tes dépouilles. »
Vœ tibi, vœ (oit modo defensore carenli Frauda, quam variis cladibus opprimer is (1) /
Les Francs avaient fait, sous le gouvernement de ce prince, un premier pas vers la civilisation. Son règne, malgré les cruautés dont il est souillé, forme une des périodes les plus remarquables de l'histoire. Lois, mœurs, usages, tout avait été remanié par l'infatigable activité du monarque qui, tout en s'occupant avec vigueur delà défense de ses immenses possessions, cherchait à relever les lettres et les arts, en même temps qu'il consolidait les institutions politiques. Toute l'Europe, à son avènement, était plongée dans les ténèbres de l'ignorance : Charlemagne entreprit de les dissiper. Les ecclésiastiques entre autres, étaient si profondément ignorants que les Conciles s'étaient crus obligés d'enjoindre aux prêtres de se mettre en état d'expliquer et de comprendre l'oraison dominicale. Ces derniers se révoltèrent contre une telle exigence, alléguant que les études littéraires étaient parfaitement inutiles pour se perfectionner dans la science du salut et des bonnes mœurs. Alcuin interdisait à ses disciples la lecture des poètes de l'antiquité, craignant qu'ils n'y puisassent des éléments contraires aux saines doctrines.
Charlemagne défendit, en cette circonstance, les droits de la raison humaine; dans une lettre adressée aux prélats, il leur représente que la régularité de la vie et les pratiques de la religion ne sont pas les seuls moyens de plaire à Dieu, « il vaut « mieux, leur dit-il avec beaucoup de bon sens, faire le bien v^ que le connaître, mais on le fait plus sûrement quand on le c connaît. Des soldats de l'Église doivent être des hommes « également pieux et savants. Nous désirons que vous viviez
[\)Po^œ Saxon, Annales de Vita Caroli M., Hb. Y, ad ann. 811.
nST . M COKMUCI, T. I. ^
a en chrétiens, mais nous souhaitons aussi que vous parliez « convenablement. » Pour réaliser ces vues, Charlemagne avait établi des écoles dans les cathédrales et les principaux monastères du pays. Les plus célèbres de la Belgique étaient celles de Liège, d'Utrecht, de Lobbes, de Saint- Amand et de Saint-Bertin. Il y fit étudier non seulement les langues grecque et latine, mais aussi quelques sciences, entre autres l'arithmétique. (Test à son époque que remonte l'habitude de compter par livres, sous et deniers (1).
Que devait-il rester de toute cette organisation factice, qui n'était point basée sur le progrès des mœurs, mais reposait entièrement sur la volonté, l'influence et l'énergie du souverain ?
L'empereur mourant emportait son sceptre dans la tombe, et la plainte du poète saxon, triste et solennelle comme une prophétie, inaugure un nouveau règne.
(I) Dowp/, liint. de la Belgique, toiu. II, p. 179.