‹ Histoire du commerce et de la marine en BelgiqueChapitre 4 sur 29 · SU HISTOIRË DU COMMERCE · texte numérisé non relu

SU HISTOIRË DU COMMERCE

Tandis que nos rapports avec rAngleterre tendaient à s)e relâcher, nos marchands fisâsaîent de grands efTorts pour se créer de nouvelles relations. Notre commerce avec la Péninsule Ibérique, toujours assez Important, s*accrut considérablement à partir de Tannée 1386. Les Portugais, les Navarrois et les Catalans, attirés à Bruges par les privilèges qu'on leur y accordait, élevèrent successivement de vastes édifices dans cette cité, à l'usage (le leurs nationaux. Les actes des Cortès de Toro, en Espagne, nous donnent la preuve qu'on exportait dans ce pays une i;raiide (|iianlité d'étolTes belges, particulièrement des draps écarlates d'Ypres et de Gand (1). Nous voyons en outre par les archives des Cortès de Mouzon, de 1389, que les villes de Barcelone et de Mayorque sollicitèrent une licence afin d'armer quatre galéasses pour la protection du commerce de Flandre, qui probablement se faisait, pour plus grande sûreté, par convois périodiques comme à Venise et en Toscane. Les Cortès demandèrent de plus qu'il fût arrêté que trois mois avant le départ des galéasses, et un mois et demi après leur sortie du port, aucun marchand ne pût expédier en Belgique des cargaisons de sucre, de salVau, de bois de teinture, de laque, d'anis, d'encens, de coton tilé, de dattes et de cumin (2). Cette mesure, par laquelle on créait un monopole temporaire en faveur des trafiquants en denrées levantines avait pour but de permettre à ceux-ci d'armer leur flotte, sans réduire leurs bénéfices d'une manière trop considéi able.

Philippe le Hardi, qui ne négligeait aucun moyen d'asseoir forieinent son autorité, conçut le projet, en 1387, de réformer entièrement le système mon«'taire en usage en Flandre. 11 condamna donc au billoa les anciennes pièces d'or et d'argent battues sous Louis de Malc, non sans réclamations de la part de ses sujets, auxquels cette conversion fit subir quelques pertes. Les bourgeois des bonnes villes, un moment préoccupés de cette réforme, eurent bientôt d'autres causes d'alarmes. Des dissentiments graves éclatèrent, en 1388, entre le Brabant et la

(1) On y vendait l'écarlaie dT|)re<; à 110 maravédis Taune, l'écarl&tedo

Gand n'avait qu'une valeur de ttiii iiiarav<îdis.

(2) Yoy. Capmany, Mém. Uisl. sur Baralonne, t. Ul.

Oueldre. Le duc de Bourgogoe» dont les Brabançons réclamèrent le secours, leur envoya deux cents hommes d'armes, tandis que Guillaume de Gueldre, s'alliant aux Anglais, annonçait non seulement son intention de résister aux forces qu'on rassemblait contre lui, mais ne craignait d'adresser des lettres de défi au roi de France en personne.

Cette afiHiire, qu'on avait d'abord traitée avec dédain, prit tout à coup une grande importance. Le duché de Gueldre dépendait, en effet de l'empire d'Allemagne, et déjà les négociants belges se demandaient avec appréhension s'ils allaient être exposés, de l'autre côté du Rhin, aux mêmes vexations qu'ils avaient déjà éprouvées en Angleterre. Il n'en fut rien cependant, car l'empereur n'accorda aucun appui à son vassal, qu'une armée fk'ançaise réduisit bientôt à demander la paix.

Tout avait réussi jusqu'alors au duc de Bourgogne. Il avait rétabli la tranquillité en Flandre, dont les habitants venaient de lui accorder un subside extraordinaire de cent mille ilrancs, et ses ennemis, humiliés et vaincus se voyaient forcés de rechercher son amitié. Il n'en fût plus ainsi après la guerre de Gueldre, durant laquelle les contingents français, traversant, un pays en partie inondé subirent des pertes considérables. Les anciens conseillers de Charles V, disgraciés à l'avènement de son successeur, commencèrent à relever la téte.

— Il est plus que temps, disait-on, que le roi sorte de tiitelle. Les princes, ses oncles s'occupent exclusivement de leurs intérêts propres, et n'ont aucun souci de la misère des peuples. Le trésor public est obéré, les tailles s'élèvent chaque jour, le commerce souillre ei languit : cette situation doit avoir un terme.

Ces plaintes, d'abord timides et contenues, parvinrent enfin jusqu'à Charles VI, dont elles flattaient l'ambitieuse vanité. Une assemblée solennelle eut lieu à Reims, la veille de la Toussaint, et Alt suivie d'un revirement politique aussi complet que soudain. Le roi, arrivé à l'âge compétent, déclara prendre la direction des aflBiires, et les ducs de Bourgogne et de Berri, quittant la cour, se retirèrent dans leurs États. •

Cet événement fht acclamé avec joie dans toute la France, comme le signe précurseur d'une ère nouvelle. Les impôts fuirent amoindris, les ^bus administratifs réprimés, et le conné-

34 U13T01RË DU COMMERCE

table de Glisson rentra au conseil avec les sires de Goucy et de la Rivière.

L'allégresse publique, bruyante et vive comme toute démonstration populaire, fui de courte durée. Il Allait à la France un souverain aussi habile qu'énergique, assez adroit pour maintenir sa prépondérance sur les grands feudataires — dont les forces réunies contrebalançaient les siennes propres — ^ assez ferme pour fàire respecter ses droits. Charles VI n'avait aucune de ses qualités, et son humeur aventureuse et impressionnable l'exposait h toutes les séductions. Le duc de Bourj]fOgne, après une absonce de quelques mois, n'hésita pas à reparaître à la cour, où sa présence fut le signal d'une lutte sourde, mais implacable, entre les partis. Nous n'entreprendrons pas d'en retracer les divers épisodes, qui s'écarteni d'ailleurs de notre sujet.

Dans l'intervalle des fêles et des divertissements, au milieu desquels se cachaient tant d'intrigues et de haines, on conclut une trêve de trois années avec les Anglais. Les Brugeois en profitèrent pour négocier un traité de commerce avec Richard II, qui fut ratifié par celui-ci en 1390 (i). Ils s'arrangèrent aussi avec les marchands allemands, en exécution de certaines promesses faites dès i38y, h l'assemblée générale de la Hanse, et leur remboursèrent, en 4392, des sommes fort importantes, en compensation des pertes que les Hanséates avaient éprouvées durant la guerre (2). Le duc de Bourgogne accorda non seulement de beaux privilèges à ces derniers, mais il obtint même, en leur faveur, des concessions commerciales de la part de la France (3).

Les com|ttes des receveurs des domaines, remplis do détails intéressants concernant le commerce, nous fournissent, à la fm du xiv" siècle, quelques renseignements précieux sur le

(1) Sanderus. Flandr, iUustr, tom II, p. G.

(2) I! cxisto, dans les archives d'Yprcs, plusieurs Icllres relatives à ces transactions. Le "23 janvier 1395, le boiirjîmestre de Hambourg, Jenn de Uoycre, reçut 840 florins de Hollande, de la ville d Ypres ; le 7 octobre 1392, les envoyés de Gand, de Bruges, d'Tpres et do Franc, payèrent au même, en présence des éâieYins et du conseil d^Amsterdam, un capital de 8,850 livras de gros, en à-compte sur une somme de 11,100 livres, dont le pays 8*élait reconnu redevable aux dits marchands hanséatiques.

(3) Yoy. les lellresde Charles Yl, du 8 mai 180S.

BT DE LA MAHINB BN BBLGK|!DI. 3S

coars des denrées. (Test ainsi que nous voyons, par les papiers de l'un d'eux, que le Aroment se vendait, en Flandre, en 1992, à neuf sous le halstre ; un chapon valait quatre sous; le prix de deux poulets était d'environ deux sous huit deniers (I). Les bières étrangères, particulièrement la cervoise d'Allemagne et la Mfsdten^ étaient frappées à l'importation d'un droit de dottse deniers parisis par tonne. La delfschen^ comme son nom l'indique, nous venait de Deift, bien qu'on cherchât à l'imiter cependant dans le pays. Les houblons étaient soumis à une taxe d'exportation, à leur sortie de l'Escaut. La valeur des riches étoffes qui nous arrivaient d'Orient, très recherchées à cette époque, atteignaient parfois, dans nos halles, un chifflre extrêmement élevé. Le duc de Bourgogne, voulant fàire un présent à Charles VI, en 1396, lui envoya une pièce de soie de Damas du prix de trois mille écus d'or (2).

Les marchands allemands, dont les principaux comptoirs étaient toujours en Flandre, commençaient cependant à fiiire quelques affiiires à Anvers. Cette ville, plus commerciale qu'industrielle, ne possédait en 1396 que deux cents ouvriers drapiers, mais en revanche sa foire était fort connue. La comtesse de Bar y expédiait un de ses officiers ea 1392, et chargeait son receveur de Bornhem de le munir d'une bonne somme d'argent.

«( Ghier et amé, lui écrivait- elle, nous envoyons à la feste d'Anwers notre chîer et amé conseillier, maistre Simon de Fisseux, auquel nous avons enchargé de nous acheter plusieurs choses à la dicte feste. Si vous mandons que à icellui vous bailliez et délivriés des deniers de vostre recepte la geigneur

somme d'argent que vous pourrés bonnement (3). » On y

fkisait, comme on le voit, des achats assez considérables.

Le duc de Bourgogne, tout en s'occupant des intérêts de ses

(1) Arch. gén. du roy. de Belgique, compte rendu par Lq\ le Toir, ii" 20,i84.

(t) Cftnm. dm ni. d«SSBtii(-i»ray«, liv. XVII, chap. X, t. II, p. 4lf .

(8) Ireà. géi. âu roff. de Ikigipu. Cette letifeest du 17 septembre ISM;

elle est annexée au compte, n* S0,%84. La ville d'Anvers sonflHt beaucoup

de 139") à 1397, d'abord par de violents tremblements de Icrre, qui renversèrent une partie de ses édiflces, puis d'un terrible incendie, dont les ravages détruisirent un grand nombre d'habitations du côté de la porte de Klpdorp. Voy. de CantUlon, DéUees dti dmkéiABrakaHt, t. IIL

HISTOIRE DU GOMMBRCB

bonnes villes, séjournait rarement en Flandre. Il ne quittait guère la France, où des factions rivales continuaient à se disputer Kautorité, lorsqu'une circonstance inattendue le repla(^i, en 1392, à la téte des anaires. Le roi se rendait en Bretagne, entouré d*un grand nombre de chevaliers, lorsqu'il se retourna tout à coup vers sa suite, Vépi^e nue, les yeux égarés, frappant ceux qui se pressaient autour de lui; il ne reconnaissait personne, se croyait trahi, et poussait des cris furieux. On s'empara de lui, non sans difficulté, et bientôt une terrible nouvelle se répandit dans Paris : Charles VI avait perdu la raison.

Les oncles de ce malheureux prince, en reprenant le gouvernement du royaume, songèrent d'abord à se venger de leurs ennemis. Le connétable de Glisson s*était déjà mis en sûreté, mais on arrêta les sires de Noviant et de la Rivière, qui fhrent enfermés à la Bastille-Saint-Ântoine. Tranquille de ce côté, le duc de Bourgogne fit tous ses efforts pour renouer les négociations de paix entre la France et l'Angleterre. Des conférences eurent lieu à Lelinghen, mais sans amener de résultats, à cause de Topposition du duc de Glocester, qui réclamait Texécution dii traité de Brétigny.

Les écrivains contemporains rapportent, à cette occasion, quelques faits qui méritent d*étre cités. Philippe le Hardi distribua de riches cadeaux parmi les seigneurs anglais, et particulièrement de beaux tapis de Flandre, travaillés avec une grande perfection. Ils représentaient pour lar plupart des histoires de la Bible, à personnages; d'autres figuraient le roi Glovis, ou Gharlemagne avec les douze pairs de France. Il y en avait deux, dont l'un offhiit Timage des sept vertus avec les sept rois ou empereurs vertueux; l'autre, les sept vices avec les rois ou empereurs qui s'en étaient souillés. Tous ces ouvrages étaient rehaussés de bel or et de chiffires (1).

Nous aurons à revenir fréquemment sur cette industrie, qui arriva en Belgique à un perfectionnement remarquable. Un de nos compatriotes, Jean de Jodoigne, était déjà fort connu à l'étranger , dès 1389, comme fàbricant de tapisseries de haute lisse.

(1) De Barantej Ui^t. de Bourgogne, 1. 1, p. 40.

ET DE LA MARIHB EN VBJGÊÇffSE

BT

Le schisme qui divisait l'Église, la guerre de Bi-etagiie et la maladie du roi excitèrent successivement rattention publique, après la rupture des conférences de Lelinghen. L'armistice avec l'Angleterre était sur le point d'expirer, et chacun redoutait de nouvelles complications, lorsqu'on annonça le débarquement de rarchcvéque de Dublin , chargé d'une mission spéciale auprès de Charles VL Le roi Richard, dont l'autorité était menacée par un parti puissant, composé des adhérents du duc de Glocester, désirait ardemment faire la paix avec la France. Il avait donc résolu, pour faire accepter ses vues par les princes français, de demander en mariage Madame Isabelle, ûlle du roi Charles VI, alors âgée de sept ans.

Ce projet d'union, accueilli avec faveur par les ducs de Bourgogne, de Berri et de Bourbon, devint bientôt une réalité, et les conditions du mariage iUrent réglées par contrat le 9 mars 1396.

La cessation des hostilités, désormais garantie par la publication d'une trêve de vingt-huit ans, laissait toute liberté h la vaillante noblesse qui se pressait autour de Philippe le Hardi, avide de combats et de gloire. Plusieyrs gentilshommes belges, parmi lesquels nous citerons les sires d*Ântoing, de Ligne, d'Havré, de Ghin et de Masmines avaient acconipagné le duc de Bourbon sous les murs de Tunis quelque temps auparavant, et leurs récits enflammaient le zèle de leurs compagnons. Sur ces entrefaites, le roi de Hongrie, fit demander des secours à Charles VI. Une armée turque, commandée par Bajazet, fils d'Amurath, se disposait à envahir l'Europe, et les Hongrois, défenseurs de la foi chrétiemie, réclamaient Tappui de leurs eoceligionnaires.

Le goût des aventures lointaines, si remarquables chez nos aacétres, était encore trop vif pour qu'un pareil appel ne fût pas entendu. Une foule de chevaliers s'offrirent à aller rompre une lance contre les infidèles, et on leur donna pour chef le comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne. Le Haze de Flandre ^ trois autres bâtards de Louis de Maie avaient été les premiers à 8*arm^, et leur exemple ftit suivi par Henri d'Ântoing, lean de Gadzant, le sire de Lembeke, Jean de Vassenare, Roland Hauwéel, Louis de Zevenenghem, lean de Pamele,

Rassc de Renty, Miles de Goudenberg, le sire de la GruuUiuse et beaucoup d'autres.

Les villes de Flandre, dont le commerce avait repris quelque activité, contribuèrent à l'expédition à leur tour, en accordant au duc de fortes subventions. Ces ressources étant insuffisantes, Philippe conclut encore de gros emprunts à Venise et à Yiennet afin d'entourer son fils d'une pompe toute royale.

Le comte de Nevers partit de Paris le 6 avril 1396, et plusieurs mois se passèrent sans qu'il donnât de ses nouvelles. On commençait h maniléster des inquiétudes à son égard, lorsque l'arrivée du sire de Helly, porteur d'un pénible message, vint encore les augmenter : les chrétiens, attaqués par les Turcs non loin de Nicopolis, avaient été mis en déroute, et leurs chefs avaient été entraînés en captivité.

Il fallut traiter de leur rançon. Quelques chevaliers, parmi lesquels on remarquait le sire de Leeuwerghem, souverain bailli de Flandre, partirent aussitôt pour l'Orient, chargés de présents splendides, destinés au vainqueur. Ils lui apportaient des draps de haute lisse, sortant des fabriques d'Arras; des pièces d'écarlate, confectionnées à Bruxelles ; de la fine toile de Reims; des faucons de Norwége et de belles pièces d'orfèvrerie, ciselées avec un art admirable.

Le duc de Milan, ainsi que les rois de Pologne et de Bohême, ^ secondèrent les efforts des négociateurs, qui réussirent enfin à obtenir la mise en liberté des prisonniers. Il en coûta cher néanmoins aux villes de Flandre, qui contribuèrent pour 170,000 francs aa payement du rachat stipulé par Bajazet (1). La plupart des compagnons d'armes du comte de Nevers étaient restés sur le champ de bataille. Parmi ceux qui échappèrent à la mort, l'histoire mentionne Nicolas Utenhove, Jean de Vassenare et le sire du Fay. Ce dernier, écuyer de la ville de Touniay, avait accompli jadis un voyage en Tartarie, et dût la vie aux relations qu'il s'était créées en ce pays.

(1) Le suUan exigea deux cent mille ducats, qui lui furent payés par l'inlerint?(liaire de deux marchands, Respondi et l'ellegrini. Rcspondi, un Lombard, était fort connu ù Bruges, où il demeura quelque lemps.

Page 1