CHAPITRE III
Déposition de Ricliard II, — Préparatifs de guerre. — Mécontentement des Flamands. — Privilèges accordés à diverses villes. — Les drapiers de Lierre. — Les factions de Bourgogne et d'Orléans. — Déprédations maritimes. — • Siège de Calais. — Décadence de l'industrie à Louvaiu. — Antoine de Bourgogne eu iirabant. — Mort du duc Pliilippe. — Corsaires anglais et Hamands. — Négociations avec TAngletexie. — Inondations. — Les ports de Hona]idei^ainéliora|t.7- NoaTefiax débats. — Une flotte anglaise dnie le Zwyn. — - Wonter Janssoene. — Exil prononcé contre l'amiral de Ilandie. — Expédition contre Calais. » Traité eommnmal ayeo l'Angletene. — Ttonbles à Liège. — Affidres de France. — Mort du dno d'Odéans. — L'apologie du ^yrannieide. — Ghierre contre les Liégeois.
Dans le courant de l'année 1389, vers la fin de Tété, vinrent h Paris quelques marchands flamands, nouvellement débarqués d'Angleterre. Ils annonçaient qu'une révolution avait éclaté à Londres, dont les habitants, disaient-ils, avaient emprisonné le roi Richard, pour proclamer à sa place le chef de la maison de Lancastre, sous le nom de Henri IV.
bn accueillit d'abord leurs récits avec incrédulité, mais la dame de Gourcy, attachée à la maison de la jeune reine Isabelle^ se présenta bientôt à la cour et confirma leur témoignage. Les princes français, très afOigés, envoyèrent aussitôt des délégués aux villes d'Aquitaine, avec mîission d'engager les bourgeois à repousser un usurpateur, et à se soumettre à la France. Lei^r réponse, unanime d'ailleurs, ne se fit pas attendre.— « Nous ne sommes pas accoutumés, ol»ervèrent41s aux officiers royaux, à
iUSTOlRJi; DU COMMËRGfi
payer de lourds impôts et îi subir toutes sortes d'exactions, dont nous souffririons beaucoup en ce moment. Si nos voisins devenaient nos maîtres, ils nous traiteraient selon leurs usages et ne respecteraient aucun privilège : il nous vaut mieux rester aux Anglais, qui nous tiennent en franchise et en liberté. »
Les négociants belges, auxquels il fallait à tout prix des laines britanniques, eussent volontiers n^clamé, s'ils l'avaient pu, les bénéfices de la neutralité. Ils savaient trop bien cependant que, même en la faisant admettre, ils iie parviendraient pas à sauver leurs vaisseaux des attaques des corsaires, trop peu scrupuleux en général pour consulter les papiers du bord. Nulle illusion ne restait à cet égard aux sujets du duc de Bourgogne : une lutte entre la France et l'Angleterre, c'était la crise commerciale avec tous ses dangers.
Philippe le Hardi, espérant en attéuutir les elTets, eut recours aux moyens qu'il avait déji^ employés dans des circonstances semblables, et obtint pour les draps de Bruxelles, de Malines et de Lierre la libre entrée au marché de Provins (1). La petite ville de Lierre, qui prend rang h cette époque i)armi les cités industrielles, comptait alors dans ses murs plus de trois cents métiers h tisser. Elle eut une balle dès 1 402, et ses relations ne firent que s'étendre durant les premières années du xv'' siècle. Elle exportait particulièrement ses produits en Allemagne, et conserva longtemps un comptoir à Francfort, connu sous le |iom de Liersche Halle
Le duc de Bourgogne, non moins que les habitants des Pays- Bas, désirait le maintien de la paix. Il ne se dissimulait point que la France, épuisée d'argent, était hors d'état d'affronter l'ennemi, et craignait que la reprise des hostilités n'augmentât l'influence du duc d'Orléans, adversaire déclaré des Anglais. L*attitude de ces deux princes, autour desquels s'agitaient dfes courtisans ambitieux, se ressentit bientôt des dissentiments qui les divisaient, et ils furent sur le point de se livrer bataille juaque dans les rues de Paris.
,(1) Ordon. des rois de France, t. VIII, p. 33Î.
(i) Ch. van Lom, Beschryvi»g,itT it^d I^m wBroboiU, S'ClrAveoluige, h» (rerard Block, 1740, p. 36, 46.
Durant cet intervalle, les déprédations maritimes avaient déjù recommencé sur les côtes de Flandre et d'Angleterre. Deux bateaux pêcheurs, appartenant aux ports d'Ostende et de Briei (1), furent amenés à liull en 140;2, bien qu'ils eussent abaissé leurs voiles à la première sommation des croiseurs anglais. Les magistrats de Bruges écrivirent à ce sujet à Henri IV, dont ils obtinrent une réponse tiivorable; leurs démarches n'empêchèrent pas cependant le comte de Saint-Pol de rassembler une Hotte h Gravelines, et de tenter une descente dans l'île de Wight. On négociait encore lorsque {dusieurs Belges s'associaient à cette expédition hasardeuse, entre autres le sire de Lannoy, voyageur infatigable, qui parcourut successivement la Pologne, la Russie, l'Egypte, la Syrie et l'Espagne.
Le duc de Bourgogne, voyant la guerre éclater de tous côtés, crut devoir réunir ses hommes d'armes, et vint mettre le siège devant Calais, accompagné du duc de Limbourg et du sire de Hugueville. Tl fit faire une quantité de tours et de châteaux en bois pour entourer cette place forte, puis, revenant h sa première indécision, abandonna son projet. En attendant, la situation des affaires devenait chaque jour i)lus mauvaise, et plusieurs communes belges, jadis riches et prospères, avaient fini par s'opp;nivrir ii la suite de tant de troubles. La ville de Louvain, ceulro d'un (Commerce de transit fort actif durant le moyen âge, l'avait entièrement perdu en 1403. Ses innombrables métiers h tisser n'existaient plus, et elle ne subsistait que par ses tanneries, alors fort estimées (2).
On pressait les armements sur les deux rives du détroit, lors- ({ne la duchesse de Brabant, déjà fort âgée, résigna l'administration de ses États h son futur héritier, Antoine de Bourgogne, comte de Rhetel. Philippe le Hardi, qui avait accompagné son fils à Bruxelles, y fut atteint d'une maladie épidémique, qui le mit bientôt aux portes du tombeau. Il se fit transporter à Mal,
'(1) Le patron de la barque d Ostende se nommait Jean Willes. (S) n y avait trente-cinq mattres tanneurs à Louvain» en 1108. On tenait encore annuellement dans cette ville une grande foire aux pelleteries, qni est souvent mentionnée dans les comptes des domaines des ducs de Bourgogne, et parait avoir été fort importante.
HISTOIRE DU COHMERGB
remplit ses dévotions à réj^lise de Notre-Dame, et succomba le 27 avril 1404, dans la soixante-treizième année de sou âge.
Son successeur, Jean 1' ^ ne prit d abord que le titre de duc de Bourgogne, laissant sa mère, la ducbcssc Marguerite, en • possession du comté de Flandre. Des députes des bonnes villes se rendirent aussitôt auprès de celle-ci, se plaignant de la détresse dont les populations flamandes avaient à souffrir, par suite dé l'inierruption des relations commerciales avec l'Angleterre, et réclamant les avantages de la neutralité. La ducliesse promit da faire droit à leur requête, s'engagea à faire respecter les trêves, et envoya même des négociateurs au roi Henri IV.
Les hostilités n'en continuaient pas moins sur toute la côte, et la mer était couverte de bâtiments de guerre. Les Anglais pillaient les navires belges et français, tandis que les marins de Nieupori, de Dunkerque, de Gravelines, de l'Écluse, de Biervliet et d'Oslciide s'emparaient de toute nef portant pavillon britannique. Deux bâtards de Bourgogne, Robert et Victor, dirigeaient ces exi)éditions, durant l'une desquelles les corsaires belges se saisirent d'une flotte qui se rendait de Calais en Zélande, chargée de laines et d'autres produits, et massacrèrent ses équipages ou les forcèrent à se racheter h prix d'argent.
Henri IV, qui se montrait disposé à traiter avec les Flamands, leur écrivit le 29 juin 1404 pour réclamer la restitution de certaines marchandises, saisies â l'Écluse au préjudice d'un alderinan de Londres, h bord de deux navires ayant pour patrons Wys Jacobson et Martin Creek. Plus tard, il s'adressait h la duchesse de Bourgogne et se plaignait de ce que Robert Maskall, évêque de Hereford, avait été arrêté sur mer en venant de Middelbourg, et ne pouvait obtenir sa mise en liberté (1). Les Flamands rappelaient de leur côté qu'un des leurs, Jean Leys, se rendant en Espagne à bord d'un Coggon richement chargé, avait été pillé par des pirates entre Douvres et Cadzaat. Ils ne niaient point qu'un marin de Nieuport, Jacob Raymaer, s'était emparé de quelques bâtiments de mer, entre autres d'un Craïer qu'il avait vendu ceut nobles d'or, mais prétendaient que cette
(1) Yoy. les documento originaux dans les US. 14,ttO, Xosde Bril. bibL addu.
£T DE LA MARINE EN BEUSIQCB
agression avait eu pour cause les violences exercées par les corsaires anglais contre les Hanséatcs.
On convint, après quelques pourparlers, de confier la discussion de tous les points en liti^^e h des agents spéciaux. Les ambassadeurs du roi d'Angleterre, Th. Swynboni, Jeau de Croft et Richard de Ryssheton, arrivèrent en ettèt à Calais dans le courant du mois de septembre, d'où ils mandèrent à la duchesse que le sauf-conduit qui leur avait été délivré à Arras leur .semblait insulfisant. D'après leur témoignage, les Flamands retenaient en ce moment cent soixante-six pécheurs anglais, qu'ils avaient emprisonnés h Dunkerque (1).
* Ces différends n'étaient pas encore aplanis, lorsque la mer renversa brusquement ses digues, le 19 novembre, et inonda une vaste étentlue du littoral. Le Ilux remonta cette fois à une lieue dans les terres, couvrit une partie du territoire des Quatre Métiers, et menaça l'Écluse, Damme, Ardembourg, Oostbourg, Biervlict, Hiighevliet, WulpenetCadzant. Ces désastres, presque périodiques, commençaient ù changer singulièrement l'état des côtes, particulièrement en Hollande, dont les ports s'amélioraient à chaque crue extraordinaire, et devenaient accessibles aux plus gros navires (2). Il y avait là, |)our les Flamands, un puissant motif de faire des concessions aux étrangers, dont on allait désormais leur disputer la faveur.
Le duc de Bourgogne, alors à Paris, s'occupait médiocrement de l'avenir commercial de la Flandre. Tout entier à la lutte qu'il avait entamée avec le parti de la reine et du duc d'Orléans, il venait de se prononcer contre l'accroissement des taxes en France, refusait de les faire lever dans ses propres États, et se préparait ainsi, en augmentant sa popularité, les moyens de réaliser ses plans ambitieux. Sa mère étantmorte presque subitement le 21 mars 1405, il se vit cependant obligé de venir en
(1) Musée Bril. MS. li,820, hibl. addil.
(î) Hier op volgdea llians verscheidene loevallen, by welkeonzo tiollandsehe scbepvaerte dieper wortel schoot. Omende by deu jare 1400 gcrackle het Marsdiep ofl gat van Texel door te breken ; ivaer door soo groot eea water in het Y quam, dat er groote see schepen van Westen toi Yoor Amsterdam konden uf en aen seîlen. Voy. Terwer, NedeH/mu «t-rocJUm» Amsterdam, 1716, p. 34.
U HISTOIRE DU COMIIEHCE
Belgique, afm d y recevoir le sermcul de fidélité de ses nouveaux sujets.
Ceux-ci lui répétèrent les doléances qu'ils avaient déjà présentées îi Marguerite de Bourgogne, insistèrent sur les bénéfices de la neutralité, et n'obtinrent que (luelques promesses vagues, bientôt dc'menties par les événements.
Le duc avait fait son entrée i\ Ypres, lorsqu'il apprit que la garnison de Calais avait mis en déroute un corps de cinq cents lances commandé parWalleran de Luxembourg, et qu'une flotte anglaise s'avanrait vers le Zwyn. Elle se composait de cent navires, placés sous les ordres de Tliomas de Lancastre, plus tard duc de Clarence, et du comte de Pembroke.
Les Anglais, agissant avec promptitude et énergie, opérèrent d'abord une descente dans l'île de Cadzant, si souvent ravagée à celle époque, pillèrent Ter Muyde et, ayant capturé plusieurs navires marchands qui se trouvaient devant l'Écluse, tentèrent de se mettre en possession de cette dernière ville. Ils réussirent à l'incendier en partie, mais non sans avoir subi des perles assez sensibles, car un de leurs chefs, le comte de Pembroke, y fut frappé h mort. Les communes flamandes, très jieu empressées jusqu'alors d'en venir aux mains avec leurs anciens alliés, comprirent qu'il était temps d'arrêter les progrès de l'invasion, et marchèrent vers la côte. L'ennemi se retira à leur approche, puis alla menacer Nieuport, défendu par Jean Van de Walle, qui réussit ?i l'en écarter. Nos marins en se voyant assaillis par une escadre aussi puissante, s'étaient mis sur la défensive, se contentant de harceler sans cesse les navires britanniques. L'historien Meyer parle d'un corsaire belge qui remporta divers avantages sur les envaliisseurs, et plusieurs de nos couipairioles s'enrichirent par les prises qu'ils firent h cette époque. Un fait remarquable, que nous allons rappeler en peu de mots, témoigne de l'audace héroïque des habitants du littoral.
Les Anglais, repoussés devant Nieuport, se disposaient à quitter nos rivages, lorsque le patron d'une barque belge, Wouter Janssoene, remarqua qu'un des navires de l'escadre, moins bon voilier que les autres, était resté l\ quelque distance du gros de la Hotte. Il s'en approcha aussitôt, l'attaqua, et s'en rendit maitre après un combat d'abordage, presque sous les
ET DE LA MARINS EN BELCHIUE. M
yeux de Thomas de Lancastre. Il y irouva un grand nombre d'objets enlevés à Cadzant, à rÉclusc et dans les villages voisins, entre autres la table du grand autel de Sainte-Anne Ter . Muyde (1), qu'il rendit à sa première destination.
Ces exploits, tout lionorables qu'ils étaient pour leurs auteurs, ne plaisaient guère aux Brugeois, qui venaient de eonelure ua traité avec les Vénitiens, et désiraient voir arriver en sûreté les ■ riches cargaisons qu'ils recevaient de ces derniers. Le duc Jean, fort irrité de leurs prédilections anglaises, augmenta encore leur méconlcnlemenî en ordijuiiant h Jean Van Rlanckaert, amiral de Flandre, assisté des deux frères de Voorhoute, de Segher de Gand, de Jean Vilain et de Philippe de Sael'tinghert, de croiser dans la mer du Nord. La flotte bourguignonne bloquait en réalité les ports qu'elle était chargée de défeudre, et commettaient de nombreux actes de piraterie, alta(|uarit indistinctement amis et ennemis. La commune de Bruges, poussée à ^ bout, prit une mesure rigoureuse, et condamna les ofliciers du duc à un exil perpétuel, leur défendant, sous les peines les plus sévères, de mettre le pied sur son territoire.
La ruine du commerce, en entraînant celle de l'industrie, compromettait cependant de trop graves intérêts pour que cette situation put se prolonger. La misère menaçait les populations flamandes, et les laines d'Angleterre continuaient à manquer. Un mouvement général se nianilesla dans tout le comté; les corporations gantoises se réunirent sur la place du mai'ché, bannières au vent; les magistrats de Bruges répétaient bien haut qu'on violait leurs privilèges sur la fabrication des draps; on contestai i à Yj)res l'autorité du bailli : tous réclamaient le rétablissement de la paix.
Le duc de Bourgogne, sentant la nécessité de ménager ses bonnes villes, consentit à taire faire quelques démarches auprès du roi Henri IV, qui autorisa Richard d'Ashton et quelques autres envoyés négocier une trêve avec les ambassadeurs du duc « atiu de i^tablir entre la Flandre et l'Angleterre la liberté
(1) Les Anglais, après avoir détruit les églises de Heysvh'et et de Coude> lierkc, avaient (^parf;nc celle de Ter Muyd0, le oorps da comte de Pembroke y ayant éità déposé temporairement.
des relations commerciales, si importantes pour le bien et l'avantage de toute la chrétienté. » Ces démonstrations pacifiques, d'une sincérité douteuse de la part du successeur de Philippe le Hardi, furent de courte durée, et peu de temps après, Henri IV prescrivait une nouvelle prise d'armes contre les Flamands, par son mandement Super invadone per gallicos et flaudrenses resistenda.
Il i'ut donc résolu de part et d*autre de pouss(3r la guerre avec vi^îLicnr. Le roi Charles VI, par ses lettres du 21 septembre 1406, doniia des pouvoirs très étendus au duc Jean, et le chargea de lever des honniies d'armes, des archers et des arbalétriers en Picardie et dans la Wcst-Flandre, aux frais de la couronne. Les choses étant ainsi réglées, on fit de grands travaux pour Assiéger Calais par terre et par mer. Des bastilles en charpente, construites dans les forêts de Saint-Omcr, devaient servir à former une enceinte autour de la ville; le duc rassembla jusqu'à douze cents pièces de canon, trois mille boulets en pierre, une ; énorme quantité de poudre, d'arbalètes et de flèches; il avait cent quatre-vingt-quinze bateaux en mer. Son armée se composait do trois mille huit cents chevaliers ou écuyers, dix-huit cents arbalétriers, mille piquiers, et trois mille cinq cents pionniers. Après deux mois passés à ces redoutables apprêts, l'argent vint à manquer; les Flamands ne voulaient pas s'imposer de taxes extraordinaires, et, comme le duc avait épuisé ses finances, l'entreprise échoua. Cette fois il n'y avait plus moyen de s'opposer plus longtemps aux vœux des villes flamandes, et le duc conclut un traité de commerce avec Henri IV, valable pour un an. Les rapports qui existaient autrefois entre Calais et les ports de Flandre furent rétablis, et les contractants s'engagèrent, de part et d'autre, à refuser tout asile aux pirates. Il fut convenu en outre que les négociants belges conserveraient le droit de fréquenter le marché de Calais en tous temps, lors même que la France et L'Angleterre seraient eu guerre ouverte (1).
(1) Cette trêve, ratifiée par le doc de Bourgognè le 16 Janvier 1107 , fut publiée à Londres le 14 Juin 1407. Yoy. une lettredes ambassadeare d*Angleterre aux députés do doc de^rmne, dana le KS. i^fitH, Hosée Brft. bibl. addit.
Les troubles étaient à peine apaisés de ce côté, que déjà une dangereuse agitation se manifestait dans une autre partie du pays. Antoine de Bourgogne, duc de Limbourg et administrateur du Rrabant, venait de succéder à la duchesse Jeanne. Tandis qu'il prenait possession de sa nouvelle dignité, les Liégeois se révoltaient contre leur évêque, Jean de Bavière, en l'accusant d'avoir violé les privilèges octroyés par ses prédécesseurs, et de négliger tous les di^voirs de sa charge. Ce prélat, qui refusait obstinément de recevoir les ordres sacrés, s'adressa aussitôt aux ducs de Brabant et de Bourgogne auxquels il était allié, et en obtint des promesses de secours.
Les Liégeois, dont les sentiments d'indépendance et de liberté s'étaient dévelopjpés avec les institutions communales, résolurent de tenir tête ù l'orage, déposèrent leur évoque, et se donnèrent comme mainbourg un des chanoines du chapitre, le fils du sire de Perweis. On courut aux armes, et des auxiliaires brabançons » hennuyers et bourguignons aidèrent Jean de Bavière à se mettre en possession de Maestricht. Le duc de Bourgogne lui-même ne put cependant se placer à la tête de ses troupes, car de graves événements se préparaient alors ea France, et réclamaient sa présence à Paris.
La conduite imprévoyante de la reine et du duc d'Orléans, habilement exploitée par leurs ennemis, continuait à livrer le royaume à tous les désordres. L'énorme tribut levé annuellement sur les ressources de la nation, dilapidé sans discernement, ne suffisait plus à protéger i'Élat contre les entreprises des Anglais. Le peuple, accablé de misère, appelait de tous ses vœux l'héritier de Philippe le Hardi, dont la voix s'était dcj^ élevée contre tant d'abus. Celui-ci, informé des dispositions d'une partie de la population de Paris, passa la frontière et se dirigea vers la capitale, accompagné de bon nombre de gens de guerre. Le duc de Berri, la reine, le duc de Bourbon et le roi de Sicile, qui s'étaient déjii interposés maintes fois entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne, renouvelèrent leurs instances aussitôt après l'arrivée de ce dernier, qui parut se rendre à leurs avis. Il se réconcilia publiquement avec son adversaire, lui jura amitié, et, durant un banquet, but à leur union future et à la prospérité de la France.
a nsToiHfi DU coumiB
Tout semblait terminé entre eux. Leduc d'Orléans, se croyant en sûreté, soupait un soir cliez la reine, qui logeait dans l'ancien hôtel du sire de Moiitaigu, lorsqu'un valet vint l'avertir que le roi désirait le voir sans délai. Il se leva aussitôt, suivi de deux écuyers et de quelques-uns de ses gens, et se rendit au palais par la vieille rue du Temple. Il était arrivé en i'ace de l'hôtel du maréchal de Rieux, lorsqu'une vingtaine d'hommes se précipi* tèrent tout h coup sur son escorte, tandis qu'un gentilhomme normand, Raoul d'Âuquetonville, s'élançait sur le duc lui-même et le frappait d'un coup de hache. Le prince, à moitié étourdi par le choc, n'eut que le temps de s'écrier : — « Garde que fais-tu ! Je suis le duc d'Orléans ! » Une voix lui répondit : — a C'est ce que nous quérons ! w et on lui porta de nouvelles blessures. Le duc avait à ses côtés un page flamand, Jacques de Melle, et celui-ci, dans son héroïque fidélité, cherchait à le eottvrir de sa personne, mais il ne réussit qu'à périr avec lui t on trouva son cadavre aux pieds du corps de son maître (1). Cet odieux assassinat, commis au sein d'une ville populeuse» sur un personnage aussi illustre, frappa tout le monde d*éton^ nement et de stupeur. Le duc de Bourgogne n'en parut pad moins indigné que les autres membres de la famille royale, et se montra en grand deuil dans Téglise des Gélestins, où le duc d'Orléans fut enseveli avec pompe.
Des bruits fâcheux commençaient cependant à circuler dans la foule. c( Les meurtriers, disait-on, n'avaient pu se réfugierqu*à rhôtel de Bourgogne, car on avait perdu leurs traces dans les environs de la rue aux Ours, et il était prouvé qu'ils n'avaient point passé par la rue ^auconseil. » On parlait vaguement dé la complicité de quelque puissant seigneur, lorsque le duc Jeaû, cessant tout à coup de dissimuler, reconnut hautement avoir ordonné Texécution de ce crime, dont il assuma toute la res-' ponsabilitë.
Les conseillers du roi, terrifiés de l'audace de leur fiollègue, se préparaient à le fôire arrêter, lorsqu'on apprit qu'il avait déjà franchi la frontière de Flandre, ets'étaitsoustrait à toute pour^ suite. La duchesse d'Orléans, qui résidait à Château-Thierry à
(1) fielig. de SataUrpenls.
ET 08 LA VÀlilKS fili BELGIQUE.
l'époque du meurtre, arriva à Paris le 10 décembre 1407, accompagnée de ses enfants. Elle se rendait auprès du roi, qui jouissait alors d'une lueur de raison, afin de lui demander justice. L'émotion fut grande h la cour à raspect de cctle belle jeune femme, vêtue de noir, tenant par la main l'un de ses lils, et se jetant aux genoux du monarque, le visage baigné de larmes, pour défendre la mémoire de son mari. Le roi se hâta de la relever, lui parla avec douceur, et dit en se tournant vers ceux qui se pressaient autour du trône: — « Nous voulons qu'on s'occupe de ce procès, car l'injure laite à notre frère nous louche comme si elle nous avait été inlligée h nous-mêmes. »
Il fallut bientôt changer de langage, car on apprit que le duc de Bourgogne rassemblait des forces imposantes, et se proposait de rentrer en France. La duchesse d'Orléans -se réfugia ;< Blois, qu'elle lit fortifier à la hâte, et y reçut avis de l'entrée des Bourguignons Paris, le 20 février 1408.
Quelques jours plus tard, dans une des salles du palais royal, un cordelicr normand, Jean Petit, prenait la parole en présence du dauphin , des princes du sang et d'une foule de hauts personnages, et entreprenait solennellement la justification du meurtre du duc d'Orléans. Spn discours, entremêlé de citations tirées des auteurs sacrés et profanes, rédigé d'après les formules bizarres de la dialectique de l'époque, fit tressaillir l'assemblée : — « Il est licite îi chaque sujet, disait l'orateur officiel, selon la loi morale, naturelle ou divine, d'occire ou de faire occire un traître et déloyal tyran, et non pas seulement licite, mais honorable et méritoire; surtout lorsqu'il est de si grande puissance que justice ûc peut pas bonnement être faite par le souverain. »
Ces paroles sinistres, qui permettaient à chacun de s'ériger en juge et en bourreau, ne soulevèrent aucune protestation. L'assemblée se sépara en silence, car le duc régnait à Paris, p»a,is de dangereuses pensées germaient déjà autour de U*i» et 1^ l^9i<}oirie de Jean Petit ne devait point être oubliée.
Démagogue en France, le duc de Bourgogne jouait un rôle Meii différent dans ses propres États. Fier de l'opulence de ses bonnes vitl99,,il A*^timait pas leurs libres institutions à l'égal de leurs richesses, et ne se doutait pat^ q^u'abolir les unes Q*^t
50 mSTOlRE DU COMMERCE
tarir inévitablement la source féconde des autres. Habile à* exploiter les rivalités rancunières qui existaient entre certaines communes, il les tenait en échec par leurs propres Ibrces, se faisait obéir à Bruges en invoquant le nom de Gand, et soumettait les Gantois en les menaçant d'accorder des privilèges à leurs voisins. Ce système lui réussit si bien, qu*il amena les magistrats de Bruges à lui concéder la levée de la cueillette, c'est à dire la perception d'un imjtùt de deux gros tournois par muid de blé, tandis qu'il arracha aux doyens des métiers de Gand un acte entièrement conlrairc à leurs intérêts : c'était le fameux Calfvel (1) de 1407 , dont nous aurons bientôt l'occasion de parler.
Sur ces entrefaites, la révolte des Liégeois contre leur évoque avait fait de grands progrès. Ils avaient mis le siège devant Maestricht, et juraient de ne point quitter la place avant de s*étre emparé de Jean de Bavière.
Le duc de Bourgogne, qui avait fait cause commune avec celui-ci, se vit donc forcé de rentrer de nouveau en Belgique. Il s'était à peine éloigné de Paris que la reine y pénétrait en triomphe, le 2G août 1408, suivie de près par la duchesse d'Orléans.
Le sire de Perweis, chef des Liégeois, avait conçu un excellent plan de cami»a^Mie. Sachant qu'il allait avoir à combattre une armée af;uerrie, contre laquelle il était peu prudent d'envoyer des milices conimuiiales, il avait résolu de se réfugier avec ses ^^ens dans les villes et forteresses, afin de guôter du haut des remparts les occasions favorables, fondre tout à coup sur les d(Uachements isolés qui parcouraient le pays, et les détruire en détail.
Malheureusemeut pour eux, les Liégeois ne goûtèrent point son avis. Excités par les outrages commis par les hommes d'armes
(1) Ge dociimcnl avait été écrit sur une peau de veau, de là le nom qui lui est resté. On employait généralement le parchemin ou le vélin pour reproduire des contrats importants. Le papier était depuis longtemps en usage en Flandre, et les reeevears des domaines 8*en servaient pour rendre leors comptes. Nous trouvons, dans onactede ce genre, émanédeGUIesdeBmelit, et daté de 1109, la note suivante, «pour pappier encre et parcbonin, soixante 8008. > Yoy. le compte n* 20,290, Arcblv. gén. du royaume.
ET DE LA MARINE EN BELGIQUE. 5i
du Hainaut, qui, sous la conduite du farouche sire de Jeumont, avaient livré aux flammes les villes de Fosses et de Florennes, ils n'eurent pas plus tôt appris que le duc de Bourgogne s'était établi dans les environs de Tongres, qu'ils se mirent en mouvement, la bannière de Saint-Lambert au milieu d'eux.
Le duc Jean les attendait, dans son camp de Hcsbaye, entouré des comtes de Hainaut et de Namur, d'un grand nombre de chevaliers et de gens de guerre, ainsi que de quelques auxiliaires écossais. Les Liégeois, à la tête desquels marchait le sire de Perweis, qui voulait, disait-il, « soufïrir aveuc eulx et le doulx et l'amer (1), » formaient une armée d'environ quarante mille hommes.
Ce furent les communes qui commencèrent le combat en essayant de faire un mouvement vers la ville de Tongi'es, tandis que leur artillerie foudroyait l'ennemi. Le duc ordonna aussitôt à une partie de ses gens de se porter sur le tlanc des troupes liégeoises, appela autour de lui l'élite de ses gentilshommes et chargea les révoltés en payant bravement de sa personne, au cri de : Notre-Dame au duc de Bourgogne! La mêlée fut affreuse, surtout h l'endroit où se trouvait le chef bourguignon, qui mérita en cette occasion le nom de « Jean sans Peur, » et repoussa vigoureusement les assaillants. Les Liégeois, pas plus que leurs adversaires, ne faisaient quartier aux vaincus; le carnage durait déjà depuis près d'une heure, lorsque les sires de HeUy, de Vasse, de Groy et de Noyelle le Yuyon, qui avaient reçu la mission, comme nous l'avons dit, de prendre l'armée liégeoise en travers , se mirent en position. Leur arrivée, suivie d*un grand tumulte, décida de la victoire (2).
(1) Chr.de de Dynter„ publ. par M. de Ram, t. III, iiv. VI, ch. LXIX, p. 674. (f) Yoy. dans les Docwments réUtUfi aux trouUes âu pays de Liège, publiés par H. de Bam, Bruxelles, 1 vol. in-4*, 1814, un poème français relaUf à cette batalUe: On y fait réloge de la belle conduite des Liégeois :
Ains se combaflraît moult bel,
Cîomuie hardy, preux et ysnel:
Car Ils esloient gouvernez
Du fort seigneur de Pervehez,
Qui treslout le temps de sa vie
Saigement et sans nul envie
S'estoit gouverné noblement... Vf, S6Sà871.
a» HISTOIRE OL COMMËRCE ET UË LA MAHINË EN BELGIQUE.
Telle fut la bataille d'Othée, où périrent près de quinze mille Liégeois, et qui entraîna la soumission de tout le pays. Lesire^ de Perweis n*avait pas survécu à sa défiûte; on le trouva mort dans la plaine, tenant la main de l'un de ses fils, frappé en même temps que lui. Les bonnes villes, en retomlmnt au pouvoir de Jean de Bavière , devaient s'attendre à être durement traitées. On leur ordonna de faire immédiatement la remise de toutes leurs archives , et de se dépouiller de leurs chartes, si ebèrement achetées, ainsi que de leurs contrats d'alliance avec les communes voisines. L'autorité des maîtres, jurés et gouverneurs des arts et métiers fut abolie; les confréries furent mises à néant; on confisqua leurs bannières, et il fut défendu au conseil de se réunir sans une permission expresse de révéque.
En conséquence de ce décret, les villes de Huy, Dînant, Saint- Trond, Ton°jres, Thuin, Hasselt, Herckx, Bilsen, Eycke et Beringhen envoyèrent leurs lettres de privilèges au vainqueur. On leur en rendît plus tard une partie, mais on retint celles des lois et métiers de Saint-Trond, de Hasselt et d'Eycke, devenues trop libérales, et qui furent remplacées par des chartes nouvelles, octroyées par Jean de Bavière. Il fallut en outre consentir à recevoir désormais les monnaies de Brabant et de Bourgogne, et payer la somme de deux cent vingt mille écus d'or pour les frais de l'expédition. •
Jean de Bavière ayant été réintégré dans ses domaines, ses alliés quittèrent enfin le pays de Liège, tandis que leurs hommes d'armes, sous prétexte de « castoier les malvais, » commettaient de tels excès durant leur retraite , que les Tournaisiens préférèrent jeter un pont sur l'Escaut plutôt que de leur permettre de traverser leur ville (1).
La guerre était terminée..
(1) Corp. Cftrm. FkMêrim, t. in, p. ISO.
CUAPIIRË IV
Le duo de Bourgogne à Taris. — Traité de Chartiee. — Ses suites. — LlÛTet de 1409. — Béfbiime législative en Brabant. — Queire civile. — Les nuliees brugedses. — Lattes entre les Bourguignons et les Armagnacs, — Les cluqperfms bUmos. Désordres à Paris. — Le due retourne ea
Flandre. — Négociations avec l'Angleterre. — Nouveaux combats. — Prise d'Arras. — Les foires d'Anvers et de Malines. — Débats entre ces deux villes. — Les Hanséatcs. — Le mot « flamand • synonyme de celui de • marchand. « — Les Belges à Ceuta. — Les Anglais à Harfleur. — Bataille d'Azincourt. — La France envahie par les Anglais et les Bourguignons. — Conférences entre les princes. — Meurtre du duc de Bourgogne.
Après avoir dompte les communes liégeoises, Jean sans Peur, victorieux et triomphant, ne songea plus qu'à reparaître en France. Ses ennemis, trop faibles pour lui dérendre l'accès de la capitale, se réfugièrent à Tours en apprenant sa résolution, entraînant le roi dans leur fuite. Le duc de Bourgo{î:ne, toujours populaire à Paris, y fit son entrée le 28 novembre 1 408, à la requête des habitants. Trop habile pour ne pas s'apercevoir que l'appui présumé du souverain donnait une grande force aux Orléanais, il trouva prudent de traiter momentanément avec eux. La mort de la duchesse d'Orléans, survenue vers oette époque, facilita les négociations, qui aboutirent h un # rapprochement entre les partis. Une assemblée générale eut lieu II Chartres, le ^ mars 1409, durant laquelle les princes déclarèrent leur intention de vivre désormais en bonne inteiUgence, sans plus s'occuper du passé.
UST. OU COMMUCB, T. II. 4